De ces idées diverses qui guident une civilisation, les unes, celles

relatives aux arts ou à la philosophie par exemple, restent dans les

couches supérieures d'une nation ; les autres, celles relatives aux

conceptions religieuses et politiques notamment, descendent parfois

jusque dans la profondeur des foules. Elles y arrivent généralement

fort déformées, mais, lorsqu'elles y arrivent, le pouvoir qu'elles

exercent sur des âmes primitives incapables de discussion est immense.

L'idée représente alors quelque chose d'invincible, et ses effets se

propagent avec la violence d'un torrent qu'aucune digue ne contient

plus. Il est toujours facile de trouver chez un peuple cent mille

hommes prêts à se faire tuer pour défendre une idée dès que cette idée

les a subjugués. C'est alors que surviennent ces grands événements qui

révolutionnent l'histoire et que seules les foules peuvent accomplir.

Ce n'est pas avec des lettrés, des artistes et des philosophes que se

sont établies les religions qui ont gouverné le monde, ni ces vastes

empires qui se sont étendus d'un hémisphère à l'autre, ni les grandes

révolutions religieuses et politiques qui ont bouleversé l'Europe.

C'est avec des illettrés assez dominés par une idée pour sacrifier leur

vie à sa propagation. Avec ce bagage théoriquement très mince, mais

pratiquement très fort, les nomades des déserts de l'Arabie ont conquis

une partie du vieux monde gréco-romain et fondé un des plus

gigantesques empires qu'ait connus l'histoire. C'est avec un semblable

bagage moral - la domination d'une idée - que les héroïques soldats de

la Convention ont victorieusement tenu tête à l'Europe en armes.

Une forte conviction est tellement irrésistible que seule, une

conviction égale a des chances de lutter victorieusement contre elle.

La foi n'a d'autre ennemi sérieux à craindre que la foi. Elle est sûre

du triomphe quand la force matérielle qu'on lui oppose est au service

de sentiments faibles et de croyances affaiblies. Mais si elle se

trouve en face d'une foi de même intensité, la lutte devient très vive

et le succès est alors déterminé par des circonstances accessoires, le

plus souvent d'ordre moral, telles que l'esprit de discipline et la

meilleure organisation. En étudiant de près l'histoire des Arabes, que

nous citions à l'instant, nous constaterions que, dans leurs premières

conquêtes, - et ce sont toujours ces conquêtes qui sont à la fois les

plus difficiles et les plus importantes - ils rencontrèrent des

adversaires moralement très faibles, bien que leur organisation

militaire fût assez savante. Ce fut d'abord en Syrie qu'ils portèrent

leurs armes. Ils n'y trouvèrent que des armées byzantines formées de

mercenaires peu disposés à se sacrifier pour une cause quelconque.

Animés d'une foi intense qui décuplait leurs forces, ils dispersèrent

ces troupes sans idéal, aussi facilement que jadis une poignée de

Grecs, soutenus par l'amour de la cité, dispersèrent les innombrables

soldats de Xerxès. L'issue de leur entreprise eût été tout autre si

quelques siècles plus tôt ils s'étaient heurtés aux cohortes de Rome.

Il est évident que lorsque des forces morales également puissantes sont

en présence, ce sont toujours les mieux organisées qui l'emportent. Les

Vendéens avaient assurément une foi très vive, c'étaient des convaincus

énergiques ; mais les soldats de la Convention avaient, eux aussi, des

convictions très fortes, et, comme ils étaient militairement mieux

organisés, ce furent eux qui l'emportèrent.

En religion comme en politique le succès est toujours aux croyants,

jamais aux sceptiques, et si aujourd'hui l'avenir semble appartenir aux

socialistes, malgré l'inquiétante absurdité de leurs dogmes, c'est

qu'il n'y a plus qu'eux qui soient réellement convaincus. Les classes

dirigeantes modernes ont perdu la foi en toutes choses. Elles ne

croient plus à rien, pas même à la possibilité de se défendre contre le

flot menaçant des barbares qui les entourent de toutes parts.

Lorsque, après une période plus ou moins longue de tâtonnements, de

remaniements, de déformations, de discussion, de propagande, une idée a

acquis sa forme définitive et a pénétré dans l'âme des foules, elle

constitue un dogme, c'est-à-dire une de ces vérités absolues qui ne se

discutent plus. Elle fait alors partie de ces croyances générales sur

lesquelles l'existence des peuples repose. Son caractère universel lui

permet de jouer un rôle prépondérant. Les grandes époques de

l'histoire, le siècle d'Auguste comme celui de Louis XIV, sont celles

où les idées sorties des périodes de tâtonnements et de discussion se

sont fixées et sont devenues maîtresses souveraines de la pensée des

hommes. Elles deviennent alors des phares lumineux, et tout ce qu'elles

éclairent de leurs feux revêt une teinte semblable.

Dès qu'une idée nouvelle a triomphé, elle marque son empreinte sur

les moindres éléments de la civilisation ; mais pour qu'elle produise

tous ses effets, il faut qu'elle pénètre aussi dans l'âme des foules.

Des sommets intellectuels où elle a pris naissance, elle descend de

couche en couche en s'altérant et se modifiant sans cesse jusqu'à ce

qu'elle ait revêtu une forme accessible à l'âme populaire qui la fera

triompher. Elle se présente alors concentrée en un petit nombre de

mots, parfois en un seul, mais ce mot évoque de puissantes images,

séduisantes ou terribles, et par conséquent impressionnantes toujours.

Tels le paradis et l'enfer au moyen âge, courtes syllabes qui ont le

pouvoir magique de répondre à tout, et pour les âmes simples

d'expliquer tout. Le mot socialisme représente pour l'ouvrier moderne

une de ces formules magiques et synthétiques capables de dominer les

âmes. Elle évoque, suivant les masses où elle pénètre, des images

variées, mais puissantes malgré leurs formes toujours rudimentaires.

Pour le théoricien français, le mot socialisme évoque l'image d'une

sorte de paradis où les hommes devenus égaux jouiront sous la direction

incessante de l'Etat d'une félicité idéale. Pour l'ouvrier allemand,

l'image évoquée se présente sous forme d'une fumeuse taverne où le

gouvernement servirait gratuitement à tout venant de gigantesques

pyramides de saucisses et de choucroute, et un nombre infini de cruches

de bière. Nul, bien entendu, rêveur de choucroute ou rêveur d'égalité,

ne s'est jamais préoccupé de connaître la somme réelle des choses à

partager et le nombre des partageants. Le propre de l'idée est de

s'imposer avec une forme absolue qu'aucune objection ne saurait

atteindre.

Lorsque l'idée a peu à peu fini par se transformer en sentiment et

est devenue un dogme, son triomphe est acquis pour une longue période,

et tous les raisonnements tenteraient vainement de l'ébranler. Sans

doute l'idée nouvelle finira, elle aussi, par subir le rôle de celle

qu'elle a remplacée. Elle vieillira et déclinera ; mais avant sa

complète usure, il lui faudra subir toute une série de transformations

régressives, de déformations variées, qui demanderont pour s'accomplir

plusieurs générations. Avant de mourir tout entière elle fera longtemps

partie des vieilles idées héréditaires que nous qualifions de préjugés,

mais que nous respectons pourtant. L'idée ancienne, alors même qu'elle

n'est plus qu'un mot, un son, un mirage, possède un pouvoir magique qui

nous subjugue encore.

Ainsi se maintient ce vieil héritage d'idées surannées, d'opinions,

de conventions, que nous acceptons dévotement, et qui ne résisteraient

pas à quelques efforts de raisonnement si nous voulions les discuter un

instant. Mais combien d'hommes sont-ils capables de discuter leurs

propres opinions, et combien est-il de ces opinions qui subsisteraient

après le plus superficiel examen ?

Mieux vaut ne pas le tenter, cet examen redoutable. Nous y sommes

heureusement peu exposés. L'esprit critique constituant une faculté

supérieure fort rare, alors que l'esprit d'imitation représente une

faculté infiniment répandue, l'immense majorité des cerveaux accepte

sans discussion les idées toutes faites que lui fournit l'opinion et

que l'éducation, lui transmet.

Et c'est ainsi que, de par l'hérédité, l'éducation, le milieu, la

contagion, l'opinion, les hommes de chaque âge et de chaque race ont

une somme de conceptions moyennes qui les rendent singulièrement

semblables les uns aux autres, et semblables à ce point que lorsque les

siècles se sont appesantis sur eux, nous reconnaissons par leurs

productions artistiques, philosophiques et littéraires, l'époque où ils

ont vécu. Sans doute on ne pourrait dire qu'ils se copiaient

absolument, mais ce qu'ils ont eu en commun c'étaient des modes

identiques de sentir, de penser, conduisant nécessairement à des

productions fort parentes.

Il faut se féliciter qu'il en soit ainsi, car c'est précisément ce

réseau de traditions, d'idées, de sentiments, de croyances, de modes de

penser communs qui forment l'âme d'un peuple. Nous avons vu que cette

âme est d'autant plus solide que ce réseau est plus fort. C'est lui en

réalité, et lui seul, qui maintient les nations, et il ne saurait se

désagréger sans que ces nations se dissolvent aussitôt. Il constitue à

la fois leur vraie force et leur vrai maître. On représente parfois les

souverains asiatiques comme des sortes de despotes n'ayant que leurs

fantaisies pour guide. Ces fantaisies sont, au contraire, enfermées

dans des limites singulièrement étroites. C'est en Orient, surtout, que

le réseau des traditions est puissant. Les traditions religieuses, si

ébranlées chez nous, y ont conservé tout leur empire, et le despote le

plus fantaisiste ne se heurterait jamais à ces deux souverains qu'il

sait infiniment plus puissants que lui : la tradition et l'opinion.

L'homme civilisé moderne se trouve à une de ces rares périodes

critiques de l'histoire où les idées anciennes, d'où sa civilisation

dérive, ayant perdu leur empire, et les idées nouvelles n'étant pas

encore formées, la discussion est tolérée. Il lui faut se reporter soit

aux époques des civilisations antiques, soit seulement à deux ou trois

siècles en arrière pour concevoir ce qu'était alors le joug de la

coutume et de l'opinion, et savoir ce qu'il en coûtait au novateur

assez hardi pour s'attaquer à ces deux puissances. Les Grecs, que

d'ignorants rhéteurs nous disent avoir été si libres, étaient soumis

étroitement au joug de l'opinion et de la coutume. Chaque citoyen était

entouré d'un faisceau de croyances absolument inviolables ; nul n'aurait

songé à discuter les idées reçues et les subissait sans esprit de

révolte. Le monde grec n'a connu ni la liberté religieuse ni la liberté

de la vie privée, ni libertés d'aucune sorte. La loi athénienne ne

permettait pas même à un citoyen de vivre à l'écart des assemblées, ou

de ne pas célébrer religieusement une fête nationale. La prétendue

liberté du monde antique n'était que la forme inconsciente, et par

conséquent parfaite, de l'assujettissement absolu du citoyen au joug

des idées de sa cité. Dans l'état de guerre générale où les sociétés

vivaient alors, une société dont les membres eussent possédé la liberté

de penser et d'agir n'eût pas subsisté un seul jour. L'âge de la

décadence pour les dieux, les institutions et les dogmes a toujours

commencé le jour où ils ont supporté la discussion.

Dans les civilisations modernes, les vieilles idées qui servaient de

base à la coutume et à l'opinion étant presque détruites, leur empire

sur les âmes est devenu très faible. Elles sont entrées dans cette

phase d'usure durant laquelle les idées anciennes passent à l'état de

préjugé. Tant qu'elles ne sont pas remplacées par une idée nouvelle,

l'anarchie règne dans les esprits. Ce n'est que grâce à cette anarchie

que la discussion peut être tolérée. Écrivains, penseurs et philosophes

doivent bénir l'âge actuel et se hâter d'en profiter, car ils ne le

reverront plus. C'est un âge de décadence peut-être, mais c'est un des

rares moments de l'histoire du monde où l'expression de la pensée est

libre. Il ne saurait durer. Avec les conditions actuelles de la

civilisation les peuples européens marchent vers un état social qui ne

tolérera ni discussion ni liberté. Les dogmes nouveaux qui vont naître

ne sauraient s'établir, en effet, qu'à la condition de n'accepter de

discussions d'aucune sorte et d'être aussi intolérants que ceux qui les

ont précédés.

L'homme actuel cherche encore les idées qui devront servir de base à

un futur état social, et là est le danger pour lui. Ce qui importe dans

l'histoire des peuples, et ce qui influe profondément sur leur

destinée, ce ne sont ni les révolutions, ni les guerres - leurs ruines

s'effacent vite - ce sont les changements dans les idées fondamentales.

Ils ne sauraient s'accomplir sans que, du même coup, tous les éléments

d'une civilisation soient condamnés à se transformer. Les vraies

révolutions, les seules dangereuses pour l'existence d'un peuple, sont

celles qui atteignent sa pensée.

Ce n'est pas tant l'adoption d'idées nouvelles qui est dangereuse

pour un peuple, que l'essai successif d'idées auquel il est condamné

avant de trouver celle sur laquelle il pourra solidement asseoir un

édifice social nouveau destiné à remplacer l'ancien. Ce n'est pas

certes parce que l'idée est erronée qu'elle est dangereuse - les idées

religieuses dont nous avons vécu jusqu'ici étaient fort erronées - mais

c'est parce qu'il faut des expériences longtemps répétées pour savoir

si les idées nouvelles peuvent s'adapter aux besoins des sociétés qui

les adoptent. Leur degré d'utilité n'est malheureusement appréciable

pour les foules qu'au moyen de l'expérience. Sans doute, il n'est pas

besoin d'être un grand psychologue, ni un grand économiste, pour

prédire que l'application des idées socialistes actuelles conduira les

peuples qui les adopteront à un état d'abjecte décadence et de honteux

despotisme: mais comment empêcher les peuples qu'elles séduisent

d'accepter l'évangile nouveau qui leur est prêché ?

L'histoire nous montre fréquemment ce qu'a coûté l'essai des idées

inacceptables pour une époque, mais ce n'est pas dans l'histoire que

l'homme puise ses leçons. Charlemagne essaya vainement de refaire

l'Empire romain, mais l'idée d'unité n'était plus réalisable alors, et

son oeuvre périt avec lui, comme devait périr plus tard celle de

Napoléon. Philippe II usa inutilement son génie et la puissance de

l'Espagne - prédominante alors - à combattre l'esprit de libre examen

qui, sous le nom de protestantisme, se répandait en Europe. Tous ses

efforts contre l'idée nouvelle ne réussirent qu'à jeter l'Espagne dans

un état de ruine et de décadence dont elle ne s'est jamais relevée. De

nos jours, les idées chimériques d'un visionnaire couronné, inspiré par

l'incurable sensiblerie internationale de sa race, ont fait l'unité de

l'Italie et de l'Allemagne, et nous ont coûté deux provinces et la paix

pour longtemps. L'idée si profondément fausse que le nombre fait la

force des armées a couvert l'Europe d'une sorte de garde nationale en

armes, et la mène à une inévitable faillite. Les idées socialistes sur

le travail, le capital, la transformation de la propriété privée en

propriété de l'Etat, etc., achèveront les peuples que les armées

permanentes et la faillite auront épargné.

Le principe des nationalités, si cher jadis aux hommes d'Etat et

dont ils faisaient tout le fondement de leur politique, peut être

encore cité parmi les idées directrices dont il a fallu subir la

dangereuse influence. Sa réalisation a conduit l'Europe aux guerres les

plus désastreuses, l'a mise sous les armes et conduira successivement

tous les Etats modernes à la ruine et à l'anarchie. Le seul motif

apparent qu'on pouvait invoquer pour défendre ce principe était que les

pays les plus grands et les plus peuplés sont les plus forts et les

moins menacés. Secrètement, on pensait aussi qu'ils étaient les plus

aptes aux conquêtes. Or, il se trouve aujourd'hui que ce sont

précisément les pays les plus petits et les moins peuplés : le

Portugal, la Grèce, la Suisse, la Belgique, la Suède, les minuscules

principautés des Balkans, qui sont les moins menacés. L'idée de l'unité

a ruiné l'Italie, jadis si prospère, au point qu'elle est aujourd'hui à

la veille d'une révolution et d'une faillite. Le budget annuel des

dépenses de tous les Etats italiens, qui, avant la réalisation de

l'unité italienne, s'élevait à 550 millions, atteints 2 milliards

aujourd'hui.

Mais il n'est pas donné aux hommes d'arrêter la marche des idées

lorsqu'elles ont pénétré dans les âmes. Il faut alors que leur

évolution s'accomplisse et elles ont le plus souvent pour défenseurs

ceux-là même qui sont marqués pour leurs premières victimes. Il n'y a

pas que les moutons qui suivent docilement le guide qui les conduit à

l'abattoir. Inclinons-nous devant la puissance de l'idée. Quand elle

est arrivée à une certaine période de son évolution, il n'y a plus ni

raisonnements, ni démonstrations qui pourraient prévaloir contre elle.

Pour que les peuples puissent s'affranchir du joug d'une idée, il faut

des siècles ou des révolutions violentes ; les deux parfois. L'humanité

n'en est plus à compter les chimères qu'elle s'est forgées et dont elle

a été successivement victime.

CHAPITRE II

LE ROLE DES CROYANCES RELIGIEUSES DANS L'ÉVOLUTION DES

CIVILISATIONS

Influence prépondérante des idées religieuses. - Elles ont toujours

constitué l'élément le plus important de la vie des peuples. - La

plupart des événements historiques, ainsi que les institutions

politiques et sociales, dérivent des idées religieuses. - Avec une idée

religieuse nouvelle naît toujours une civilisation nouvelle. -

Puissance de l'idéal religieux. - Son influence sur le caractère. - Il

tourne toutes les facultés vers un même but. - L'histoire politique

artistique et littéraire des peuples est fille de leurs croyances. - Le

moindre changement dans l'état des croyances d'un peuple a pour

conséquence toute une série de transformations dans son existence. -

Exemples divers.

Parmi les idées diverses qui conduisent les peuples et qui sont les

phares de l'histoire, les pôles de la civilisation, les idées

religieuses ont joué un rôle trop prépondérant et trop fondamental pour

que nous ne leur consacrions pas un chapitre spécial.

Les croyances religieuses ont toujours constitué l'élément le plus

important de la vie des peuples et par conséquent de leur histoire. Les

plus considérables des événements historiques, ceux qui ont eu la plus

colossale influence, ont été la naissance et la mort des dieux. Avec

une idée religieuse nouvelle naît une civilisation nouvelle. A tous les

âges de l'humanité, aux temps anciens comme aux temps modernes, les

questions fondamentales ont toujours été des questions religieuses. Si

l'humanité pouvait permettre à tous ses dieux de mourir, on pourrait

dire d'un tel événement qu'il serait par ses conséquences le plus

important de ceux qui se sont accomplis à la surface de notre planète

depuis la naissance des premières civilisations.

Il ne faut pas oublier en effet que, depuis l'aurore des temps

historiques, toutes les institutions politiques et sociales ont été

fondées sur des croyances religieuses, et que, sur la scène du monde,

les dieux ont toujours joué le premier rôle. En dehors de l'amour, qui

est, lui aussi, une religion puissante, mais personnelle et

transitoire, les croyances religieuses peuvent seules agir d'une façon

rapide sur le caractère. Les conquêtes des Arabes, les Croisades,

l'Espagne sous l'Inquisition, l'Angleterre pendant l'époque puritaine,

la France avec la Saint-Barthélemy et les guerres de la révolution,

montrent ce que devient un peuple fanatisé par ses chimères. Celles-ci

exercent une sorte d'hypnotisation permanente tellement intense que

toute la constitution mentale en est profondément transformée. C'est

l'homme sans doute qui a créé les dieux, mais après les avoir créés il

a été promptement asservi par eux. Ils ne sont pas fils de la peur,

comme le prétend Lucrèce, mais bien de l'espérance, et c'est pourquoi

leur influence sera éternelle.

Ce que les dieux ont donné à l'homme, et eux seuls jusqu'à présent

ont pu le lui donner, c'est un état d'esprit comportant le bonheur.

Aucune philosophie n'a jamais su encore réaliser une telle tâche.

La conséquence, sinon le but, de toutes les civilisations, de toutes

les philosophies, de toutes les religions, est d'engendrer certains

états d'esprit. Or, de ces étals d'esprit, les uns impliquent le

bonheur, les autres ne l'impliquent pas. C'est très peu des

circonstances extérieures et beaucoup de l'état de notre âme que dépend

le bonheur. Les martyrs sur leurs bûchers se trouvaient probablement

beaucoup plus heureux que leurs bourreaux. Le cantonnier dévorant avec

insouciance sa croûte de pain frottée d'ail peut être infiniment plus

heureux qu'un millionnaire que les soucis assiègent.

L'évolution de la civilisation a malheureusement créé chez l'homme

moderne une foule de besoins sans lui donner les moyens de les

satisfaire et produit ainsi un mécontentement général dans les âmes.

Elle est mère du progrès sans doute, la civilisation, mais elle est

mère aussi du socialisme et de l'anarchie, ces expressions redoutables

du désespoir des foules, qu'aucune croyance ne soutient plus. Comparez

l'Européen inquiet, fiévreux, mécontent de son sort, avec l'Oriental,

toujours heureux de sa destinée. En quoi diffèrent-ils, sinon par

l'état de leur âme ? On a transformé un peuple quand on a transformé sa

façon de concevoir et par conséquent de penser et d'agir.

Trouver les moyens de créer un état d'esprit rendant l'homme

heureux, voilà ce qu'une société doit avant tout chercher, sous peine

de ne pouvoir subsister longtemps. Toutes les sociétés fondées

jusqu'ici ont eu pour soutien un idéal capable de subjuguer les âmes,

et elles se sont toujours évanouies dès que cet idéal a cessé de les

subjuguer.

Une des grandes erreurs de l'âge moderne est de croire que c'est

seulement dans les choses extérieures, que l'âme humaine peut trouver

le bonheur. Il est en nous-mêmes, créé par nous-mêmes et presque jamais

hors de nous-mêmes. Après avoir brisé les idéals des vieux âges, nous

constatons aujourd'hui qu'il n'est pas possible de vivre sans eux, et

que, sous peine d'avoir à disparaître, il faut trouver le secret de les

remplacer.

Les véritables bienfaiteurs de l'humanité, ceux qui méritent que les

peuples reconnaissants leur élèvent de colossales statues d'or, ce sont

ces magiciens puissants, créateurs d'idéals, que l'humanité produit

quelquefois, mais qu'elle produit si rarement. Au-dessus du torrent des

vaines apparences, seules réalités que l'homme puisse jamais connaître,

au-dessus de l'engrenage rigide et glacial du monde, ils ont fait

surgir de puissantes et pacifiantes chimères, qui cachent à l'homme les

côtés sombres de sa destinée, et créent pour lui les demeures

enchantées du rêve et de l'espoir.

En se plaçant exclusivement au point de vue politique, on constate

que là encore l'influence des croyances religieuses est immense. Ce qui

fait leur irrésistible force, c'est qu'elles constituent le seul

facteur qui puisse momentanément donner à un peuple une communauté

absolue d'intérêts, de sentiments et de pensées. L'esprit religieux

remplace ainsi d'un seul coup ces lentes accumulations héréditaires

nécessaires pour former l'âme d'une nation. Le peuple subjugué par une

croyance ne change pas sans doute de constitution mentale mais toutes

ses facultés sont tournées vers un même but : le triomphe de sa

croyance, et, par ce seul fait, sa puissance devient formidable. C'est

aux époques de foi que, momentanément transformés, les peuples

accomplissent ces efforts prodigieux, ces fondations d'empires qui

étonnent l'histoire. C'est ainsi que quelques tribus arabes, unifiées

par la pensée de Mahomet, conquirent en peu d'années des nations qui

ignoraient jusqu'à leurs noms, et fondèrent leur immense empire.

Lois psychologiques de l'évolution des peuples · 第 9 / 12 段