plus frappants exemples qu'on puisse invoquer. Les historiens nous
représentent généralement cet événement comme le résultat d'invasions
destructives des Barbares ; mais une étude plus attentive des faits
montre, d'une part, que ce sont des invasions pacifiques, et nullement
guerrières, qui amenèrent la chute de l'Empire ; d'autre part, que, loin
de vouloir renverser la civilisation romaine, les Barbares en furent
toujours de respectueux admirateurs, et firent tous leurs efforts pour
l'adopter et la continuer. Ils essayèrent de s'approprier sa langue,
ses institutions et ses arts. Jusque sous les derniers Mérovingiens,
ils essayaient de continuer encore la grande civilisation dont ils
avaient hérité. Tous les actes du grand empereur Charlemagne sont
imprégnés de cette pensée.
Mais nous savons qu'une telle tâche fut toujours irréalisable. Il
fallut aux Barbares plusieurs siècles pour former, par des croisements
répétés et des conditions d'existence identiques, une race un peu
homogène ; et quand cette race fut formée, elle possédait par ce seul
fait des arts nouveaux, une langue nouvelle, des institutions nouvelles
et par conséquent une civilisation nouvelle. La grande mémoire de Rome
ne cessa de peser sur cette civilisation ; mais ce fut en vain qu'à
plusieurs reprises on essaya de la faire revivre. En vain, la
Renaissance essaya de ressusciter ses arts, la Révolution de ramener
ses institutions.
Les Barbares qui envahirent progressivement l'Empire dès le premier
siècle de notre ère, et finirent par l'absorber, ne songèrent donc
jamais à détruire sa civilisation, mais uniquement à la continuer.
Alors même qu'ils n'eussent jamais combattu Rome, et se fussent bornés
à se mêler de plus en plus aux Romains chaque jour moins nombreux, le
cours de l'histoire n'eût pas changé, ils n'auraient pas détruit
l'Empire, mais la simple influence de leur mélange eût suffi à détruire
l'âme romaine. On peut donc dire que la civilisation romaine n'a jamais
été renversée, mais s'est simplement continuée en se transformant dans
le cours des âges par le fait seul qu'elle est tombée dans les mains de
races différentes.
Un simple coup d'oeil sur l'histoire des invasions barbares justifie
amplement ce qui précède.
Les travaux des érudits modernes, et notamment de Fustel de
Coulanges, ont bien montré que ce furent les invasions pacifiques des
Barbares, et nullement les invasions agressives - aisément repoussées
par les Barbares à la solde de l'Empire - qui amenèrent
l'évanouissement progressif de la puissance romaine. Dès les premiers
empereurs, la coutume s'était introduite d'employer des Barbares dans
les armées. Elle s'accentua de plus en plus à mesure que les Romains
devenaient plus riches et plus réfractaires au service militaire ; et,
au bout de quelques siècles, il n'y eut plus dans l'armée, comme dans
l'administration, que des étrangers: «Les Wisigoths, les Burgondes, les
Francs ont été des soldats fédérés au service de l'Empire romain. »
Quand Rome n'eut plus à son service que des Barbares, et que ses
provinces furent gouvernées par des chefs barbares, il était évident
que ces chefs se rendraient progressivement indépendants. Ils y
réussirent, en effet, mais Rome exerçait un tel prestige qu'il ne vint
jamais à l'idée d'aucun d'eux de renverser l'Empire, alors même que
Rome tombait en son pouvoir. Lorsqu'un de ces chefs, Odoacre, roi des
Hérules à la solde de l'Empire, s'empara de Rome, en 470, il s'empressa
de solliciter de l'empereur résidant alors à Constantinople
l'autorisation de gouverner l'Italie avec le titre de patrice. Aucun
autre chef ne procéda autrement. C'était toujours au nom de Rome qu'ils
gouvernaient les provinces. Ils n'eurent jamais l'idée de disposer du
sol ni de toucher aux institutions. Clovis se considérait comme un
fonctionnaire romain et fut très fier d'obtenir de l'empereur le titre
de consul. Trente ans après sa mort, ses successeurs recevaient encore
les lois édictées par les empereurs et se considéraient comme tenus de
les faire observer. Il faut arriver au commencement du VIIe siècle pour
voir les chefs Barbares de la Gaule oser frapper des monnaies à leur
effigie. Jusqu'alors elles portaient toujours l'effigie des empereurs.
Ce n'est que de cette époque que l'on peut dire que les populations
gauloises ne considérèrent plus l'empereur comme leur chef. Les
historiens font donc commencer, en réalité, deux cents ans trop tôt
l'histoire de France et nous donnent une dizaine de rois de trop.
Rien ne ressemble moins à une conquête que les invasions barbares,
puisque les populations conservèrent leurs terres, leur langue et leurs
lois, ce qui n'est jamais le cas dans les vraies conquêtes, telles, par
exemple, que celle de l'Angleterre par les Normands.
Il est probable que la disparition de la puissance romaine fut si
progressive que les contemporains ne s'en aperçurent même pas. Les
provinces étaient habituées depuis des siècles à être gouvernées par
des chefs agissant au nom des empereurs. Très progressivement et très
lentement ces chefs finirent par agir pour leur propre compte. Rien
donc ne fut changé. Le même régime continua sous de nouveaux maîtres
pendant toute la durée de l'époque mérovingienne [16].
[16] « Le gouvernement mérovingien, écrit M. Fustel de Coulanges, est
pour plus des trois quarts la continuation de celui que l'Empire romain
avait donné à la Gaule... Rien n'est féodal dans le gouvernement des
Mérovingiens. »
Le seul changement réel, et celui-là finit par devenir très profond,
fut la formation d'une race historique nouvelle, et comme conséquence
nécessaire - suivant les lois que nous avons exposées - la naissance
d'une civilisation nouvelle.
Avec cette répétition éternelle des mêmes choses, qui semble la plus
solide des lois de l'histoire, nous sommes probablement appelés de nos
jours à constater des invasions pacifiques analogues à celle qui amena
la transformation de la civilisation romaine. Avec l'extension générale
de la civilisation moderne, il peut sembler aujourd'hui qu'il n'y ait
plus de Barbares, ou du moins que ces Barbares, perdus au fond de
l'Asie et de l'Afrique, soient trop loin de nous pour être bien
redoutables. Assurément nous n'avons pas à craindre leurs invasions ;
et, s'ils sont redoutables, ce ne sera, comme je l'ai montré dans un
autre ouvrage, que par la concurrence économique qu'ils feront un jour
à l'Europe. Ce n'est donc pas d'eux qu'il s'agit ici, mais si les
Barbares semblent bien loin, ils sont pourtant en réalité bien près,
beaucoup plus près qu'à l'époque des empereurs romains. C'est dans le
sein même des nations civilisées qu'ils se trouvent en effet. Par suite
de la complication de notre civilisation moderne, de la différenciation
progressive des individus, dont j'ai parlé, chaque peuple contient un
nombre immense d'éléments inférieurs incapables de s'adapter à une
civilisation trop élevée pour eux. C'est un énorme déchet sans cesse
grandissant, et dont l'invasion sera redoutable pour les peuples qui la
subiront.
C'est, aujourd'hui, vers les Etats-Unis d'Amérique que se dirigent
comme d'un commun accord ces nouveaux Barbares, et c'est par eux que la
civilisation de cette grande nation est sérieusement menacée. Tant que
l'immigration étrangère a été rare, et composée surtout d'éléments
anglais, l'absorption a été facile et utile. Elle a fait l'étonnante
grandeur de l'Amérique. Aujourd'hui les Etats-Unis sont soumis à une
gigantesque invasion d'éléments inférieurs qu'ils ne veulent ni ne
peuvent s'assimiler. Entre 1880 et 1890 ils ont reçu près de 6 millions
d'émigrants, presque exclusivement composés de travailleurs médiocres
de toutes origines. Actuellement sur 1,100,000 habitants, Chicago ne
compte pas un quart d'Américains. Cette ville renferme 400,000
Allemands, 220,000 Irlandais, 30,000 Polonais, 33,000 Tchèques, etc.
Aucune fusion n'existe entre ces émigrants et les Américains. Ils ne se
donnent même pas la peine d'apprendre la langue de leur nouvelle patrie
et y forment de simples colonies occupées à des travaux mal rétribués.
Ce sont des mécontents, et par conséquent des ennemis. Dans la grève
récente des chemins de fer, ils ont failli incendier Chicago et il a
fallu les mitrailler sans pitié. C'est uniquement parmi eux que se
recrutent les adeptes de ce socialisme niveleur et grossier, réalisable
peut-être dans une Europe affaiblie, mais tout à fait antipathique au
caractère des vrais Américains. Les luttes que ce socialisme va
engendrer sur le sol de la grande république seront, en réalité, des
luttes de races arrivées à des niveaux d'évolution différents.
Il semble évident que dans la guerre civile qui se prépare entre
l'Amérique des Américains et l'Amérique des étrangers, le triomphe ne
sera pas du côté des Barbares. Cette lutte gigantesque se terminera
sans doute par une de ces hécatombes reproduisant sur une échelle
immense l'extermination complète des Cimbres par Marius. Si la lutte
tarde un peu, et que l'invasion continue, la solution ne pourra être
une destruction totale. La destinée des Etats-Unis sera probablement
alors celle de l'Empire romain, c'est-à-dire une séparation des
provinces actuelles de la République en Etats indépendants, aussi
divisés et aussi fréquemment en guerre que ceux de l'Europe ou que ceux
de l'Amérique espagnole.
Ce n'est pas l'Amérique seule que menacent de telles invasions. Il
est en Europe un Etat, la France, qui en est menacé également. C'est un
pays riche, dont la population ne s'accroît plus, entouré de pays
pauvres dont la population s'accroît constamment. L'immigration de ces
voisins est fatale, et d'autant plus fatale que les exigences
croissantes de nos ouvriers la rendent nécessaire pour les besoins de
l'agriculture et de l'industrie. Les avantages que trouvent ces
émigrants sur notre sol sont évidents. Pas de régime militaire à subir,
peu ou pas d'impôts en leur qualité de nomades étrangers, un travail
plus facile et mieux rétribué que sur leur territoire natal. Ils se
dirigent vers notre pays, non seulement parce qu'il est plus riche,
mais aussi parce que la plupart des autres édictent chaque jour des
mesures pour les repousser.
L'invasion des étrangers est d'autant plus redoutable, que ce sont,
naturellement, les éléments les plus inférieurs, ceux qui n'arrivaient
pas à se suffire à eux-mêmes dans leur patrie, qui émigrent. Nos
principes humanitaires nous condamnent à subir une invasion croissante
d'étrangers. Ils n'étaient pas 400,000 il y a quarante ans, ils sont
plus de 1,200,000 aujourd'hui, et ils arrivent en rangs chaque jour
plus pressés. Si l'on ne considérait que le nombre d'Italiens qu'elle
contient, Marseille pourrait être qualifiée de colonie italienne.
L'Italie ne possède même aucune colonie qui contienne un pareil nombre
d'Italiens. Si les conditions actuelles ne changent pas, c'est-à-dire
si ces invasions ne s'arrêtent pas, il faudra un temps bien court pour
qu'en France un tiers de la population soit devenu allemand et un tiers
italien. Que devient l'unité, ou simplement l'existence d'un peuple,
dans des conditions semblables ? Les pires désastres sur les champs de
bataille seraient infiniment moins redoutables pour lui que de telles
invasions [17]. C'est un instinct très sûr que celui qui enseignait aux
peuples anciens à redouter les étrangers ; ils savaient bien que la
valeur d'un pays ne se mesure pas au nombre de ses habitants, mais à
celui de ses citoyens.
[17] Ces invasions étant la conséquence de certains phénomènes
économiques sur lesquels nous ne pouvons rien, il est impossible de les
empêcher. On pourrait cependant prendre certaines mesures qui
permettraient au moins de les ralentir : service militaire obligatoire
dans la légion étrangère pour tous les étrangers âgés de moins de
vingt-cinq ans et ayant deux années de séjour ; taxe militaire pour ceux
plus âgés ; suppression à peu près absolue de la naturalisation ; impôt
du quart des revenus ou des salaires pour tous les individus d'origine
étrangère,naturalisés ou non, établis en France depuis moins de
cinquante ans. On pourrait considérer comme digne d'une statue, élevée
par la patrie reconnaissante, le député qui aurait fait voter une telle
loi.
Nous voyons donc, une fois encore, qu'à la base de toutes les
questions historiques et sociales se retrouve toujours l'inévitable
problème des races. Il domine tous les autres.
LIVRE IV
COMMENT SE MODIFIENT LES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES
CHAPITRE PREMIER
LE ROLE DES IDEES DANS LA VIE DES PEUPLES
Les idées directrices de chaque civilisation sont toujours en très
petit nombre. - Lenteur extrême de leur naissance et de leur
disparition. - Les idées n'agissent sur la conduite qu'après s'être
transformées en sentiments. - Elles font alors partie du caractère. -
C'est grâce à la lenteur de l'évolution des idées que les civilisations
possèdent une certaine fixité. - Comment s'établissent les idées. -
L'action du raisonnement est totalement nulle. - Influence de
l'affirmation et du prestige. - Rôle des convaincus et des apôtres. -
Déformation qu'éprouvent les idées en descendant dans les foules. -
L'idée universellement admise agit bientôt sur tous les éléments de la
civilisation. - C'est grâce à la communauté des idées que les hommes de
chaque âge ont une somme de conceptions moyennes qui les rend fort
semblables dans leurs pensées et leurs oeuvres. - Le joug de la coutume
et de l'opinion. - Il ne diminue qu'aux âges critiques de l'histoire où
les vieilles idées ont perdu de leur influence et ne sont pas encore
remplacées. - Cet âge critique est le seul où la discussion des
opinions puisse être tolérée. - Les dogmes ne se maintiennent qu'à la
condition de n'être pas discutés. - Les peuples ne peuvent changer
leurs idées et leurs dogmes sans être aussitôt obligés de changer de
civilisation.
Après avoir montré que les caractères psychologiques des races
possèdent une grande fixité et que de ces caractères l'histoire des
peuples dérive, nous avons ajouté que les éléments psychologiques
pouvaient, de même que les éléments anatomiques des espèces, se
transformer à la longue par de lentes accumulations héréditaires. C'est
en grande partie de ces transformations que l'évolution des
civilisations dépend.
Les facteurs susceptibles de provoquer les changements
psychologiques sont variés. Les besoins, la concurrence vitale,
l'action de certains milieux, les progrès des sciences et de
l'industrie, l'éducation, les croyances et bien d'autres encore
exercent leur action. Nous avons consacré déjà un volume [18] à l'étude
du rôle de chacun d'eux. Il ne saurait donc être question de traiter en
détail ce sujet maintenant. Nous n'y revenons ici que pour montrer, en
choisissant quelques facteurs essentiels, le mécanisme de leur action.
C'est à cette étude que sera consacré ce chapitre et ceux qui vont
suivre.
[18] _L'homme et les sociétés. Leurs origines et leur histoire_, t. II
Évolution des sociétés.
L'étude des diverses civilisations qui se sont succédé depuis
l'origine du monde prouve qu'elles ont toujours été guidées dans leurs
développements par un très petit nombre d'idées fondamentales. Si
l'histoire des peuples se réduisait à celle de leurs idées, cette
histoire ne serait jamais bien longue. Lorsqu'une civilisation a réussi
à créer en un siècle une ou deux idées fondamentales dans le domaine
des arts, des sciences, de la littérature ou de la philosophie, on peut
considérer qu'elle a été exceptionnellement brillante.
Les idées ne sauraient avoir d'action réelle sur l'âme des peuples
que lorsque, à la suite d'une élaboration très lente, elles sont
descendues des régions mobiles de la pensée dans cette région stable et
inconsciente des sentiments où s'élaborent les motifs de nos actions.
Elles deviennent alors des éléments du caractère et peuvent agir sur la
conduite. Le caractère est en partie formé d'une stratification d'idées
inconscientes.
Quand les idées ont subi cette lente élaboration, leur puissance est
considérable, parce que la raison cesse d'avoir prise sur elles. Le
convaincu que domine une idée quelconque, religieuse ou autre, est
inaccessible à tous les raisonnements, quelque intelligent qu'on le
suppose. Tout ce qu'il pourra tenter, et encore le plus souvent ne le
tentera-t-il pas, ce sera de faire rentrer, par des artifices de pensée
et des déformations souvent très grandes, l'idée qu'on lui objecte dans
le cadre des conceptions qui le dominent.
Si les idées ne peuvent avoir d'action qu'après être lentement
descendues des régions du conscient dans celles de l'inconscient, nous
comprenons avec quelle lenteur elles doivent se transformer et pourquoi
les idées directrices d'une civilisation sont si peu nombreuses et
demandent si longtemps pour évoluer. Il faut nous féliciter qu'il en
soit ainsi : car, autrement, les civilisations n'auraient pu avoir
aucune fixité. Il est heureux également que des idées nouvelles
puissent finir à la longue par se faire accepter, car si les anciennes
idées étaient absolument immuables, les civilisations n'auraient pu
réaliser aucun progrès. Grâce à la lenteur de nos transformations
mentales, il faut plusieurs âges d'hommes pour faire triompher des
idées nouvelles, et plusieurs âges d'hommes encore pour les faire
disparaître. Les peuples les plus civilisés sont ceux dont les idées
directrices ont su se maintenir à une égale distance de la variabilité
et de la fixité. L'histoire est jonchée des débris de ceux qui n'ont
pas su maintenir cet équilibre.
Il est donc facile de concevoir que ce qui frappe le plus, quand on
parcourt l'histoire des peuples, ce ne soit pas la richesse et la
nouveauté de leurs idées, mais au contraire l'extrême pauvreté de ces
idées, la lenteur de leurs transformations, et la puissance qu'elles
exercent. Les civilisations sont les résultats de quelques idées
fondamentales et quand ces idées viennent à changer les civilisations
sont aussitôt condamnées à changer. Le moyen âge a vécu sur deux idées
principales : l'idée religieuse et l'idée féodale. De ces deux idées
sont issus ses arts, sa littérature et sa conception de la vie tout
entière. Au moment de la Renaissance, ces deux idées s'altèrent un peu ;
l'idéal retrouvé du vieux monde gréco-latin s'impose à l'Europe, et
aussitôt la conception de la vie, les arts, la philosophie, la
littérature commencent à se transformer. Puis l'autorité de la
tradition s'ébranle, les vérités scientifiques se substituent
graduellement à la vérité révélée, et de nouveau encore la civilisation
se transforme. Aujourd'hui les vieilles idées religieuses semblent
avoir définitivement perdu la plus grande partie de leur empire, et par
cela seul toutes les institutions sociales qui s'appuyaient sur elle
menacent de s'effondrer.
L'histoire de la genèse des idées, de leur domination, de leur
usure, de leurs transformations, et de leur disparition ne saurait être
faite qu'en l'appuyant de nombreux exemples. Si nous pouvions entrer
dans les détails, nous montrerions que chaque élément de civilisation :
philosophie, croyances, arts, littérature, etc., est soumis à un fort
petit nombre d'idées directrices dont l'évolution est fort lente. Les
sciences elles-mêmes n'échappent pas à cette loi. Toute la physique
moderne dérive de l'idée d'indestructibilité de la force, toute la
biologie, de l'idée du transformisme, toute la médecine, de l'idée de
l'action des infiniment petits, et l'histoire de ces idées montre que,
bien qu'elles s'adressent aux esprits les plus éclairés elles ne
s'établissent que peu à peu et avec peine. Dans un siècle où tout va si
vite, dans un ordre de recherches où les passions et les intérêts ne
parlent guère, l'établissement d'une idée scientifique fondamentale ne
prend pas moins de vingt-cinq ans. Les plus claires, les plus faciles à
démontrer, celles qui devraient prêter le moins à la controverse,
telles par exemple que l'idée de la circulation du sang, n'ont pas
demandé un temps moins long.
Qu'il s'agisse d'une idée scientifique, artistique, philosophique,
religieuse, en un mot d'une idée quelconque, sa propagation se fait
toujours par un mécanisme identique. Il faut qu'elle soit d'abord
adoptée par un petit nombre d'apôtres auxquels l'intensité de leur foi
ou l'autorité de leur nom donnent un grand prestige. Ils agissent alors
beaucoup plus par suggestion que par démonstration. Ce n'est pas dans
la valeur d'une démonstration qu'il faut chercher les éléments
essentiels du mécanisme de la persuasion. On impose ses idées soit par
le prestige qu'on possède, soit en s'adressant aux passions, mais on
n'exerce aucune influence en s'adressant uniquement à la raison. Les
foules ne se laissent jamais persuader par des démonstrations, mais
seulement par des affirmations, et l'autorité de ces affirmations
dépend uniquement du prestige exercé par celui qui les énonce.
Lorsque les apôtres ont réussi à convaincre un petit cercle
d'adeptes et formé ainsi de nouveaux apôtres, l'idée nouvelle commence
à entrer dans le domaine de la discussion. Elle soulève tout d'abord
une opposition universelle, parce qu'elle heurte forcément beaucoup de
choses anciennes et établies. Les apôtres qui la défendent, se trouvent
naturellement excités par cette opposition, qui ne fait que les
persuader de leur supériorité sur le reste des hommes, et ils défendent
avec énergie l'idée nouvelle, non pas parce qu'elle est vraie - le plus
souvent ils n'en savent rien - mais simplement parce qu'ils l'ont
adoptée. L'idée nouvelle est alors de plus en plus discutée,
c'est-à-dire, en réalité, acceptée en bloc par les uns, rejetée en bloc
par les autres. On échange des affirmations et des négations, et fort
peu d'arguments, les seuls motifs d'acceptation ou de rejet d'une idée
ne pouvant être, pour l'immense majorité des cerveaux, que des motifs
de sentiment dans lesquels le raisonnement ne saurait jouer aucun
rôle.
Grâce à ces débats toujours passionnés, l'idée progresse lentement.
Les générations nouvelles qui la trouvent contestée tendent à l'adopter
par le fait seul qu'elle est contestée. Pour la jeunesse, toujours
avide d'indépendance, l'opposition en bloc aux idées reçues est la
forme d'originalité qui lui est le plus accessible.
L'idée continue donc à grandir, et bientôt elle n'a plus besoin
d'aucun appui. Elle va maintenant se répandre partout par le simple
effet de l'imitation par voie de contagion, faculté dont les hommes
sont généralement doués à un aussi haut degré que les grands singes
anthropoïdes, que la science moderne leur assigne pour pères.
Dès que le mécanisme de la contagion intervient, l'idée entre dans
la phase qui la conduit forcément au succès. L'opinion l'accepte
bientôt. Elle acquiert alors une force pénétrante et subtile qui la
répand progressivement dans tous les cerveaux, créant du même coup une
sorte d'atmosphère spéciale, une manière générale de penser. Comme
cette fine poussière des routes qui pénètre partout, elle se glisse
dans toutes les conceptions et toutes les productions d'une époque.
L'idée et ses conséquences font alors partie de ce stock compact de
banalités héréditaires que nous impose l'éducation. Elle a triomphé et
est entrée dans le domaine du sentiment, ce qui la met désormais pour
longtemps à l'abri de toute atteinte.