observée en Amérique. En Angleterre, elle a singulièrement baissé
depuis vingt-cinq ans et l'Etat s'y montre de plus en plus envahissant.
Nous montrerons bientôt par d'autres exemples qu'un peuple ne se
soustrait pas aux conséquences de sa constitution mentale ; ou que, s'il
s'y soustrait, c'est pour de rares instants, comme le sable soulevé par
l'orage semble échapper pour un moment aux lois de l'attraction. C'est
une chimère enfantine de croire que les gouvernements et les
constitutions sont pour quelque chose dans la destinée d'un peuple.
C'est en lui-même que se trouve sa destinée, et non dans les
circonstances extérieures. Tout ce qu'on peut demander à un
gouvernement, c'est d'être l'expression des sentiments et des idées du
peuple qu'il est appelé à régir, et, par le fait seul qu'il existe, il
en est l'image. Il n'y a pas de gouvernements ni d'institutions dont on
puisse dire qu'ils sont absolument bons ou absolument mauvais. Le
gouvernement du roi de Dahomey était probablement un gouvernement
excellent pour le peuple qu'il était appelé à gouverner ; et la plus
savante constitution européenne eût été inférieure pour ce même peuple.
C'est là ce qu'ignorent malheureusement les hommes d'Etat qui se
figurent qu'un gouvernement est chose d'exportation, et que des
colonies peuvent être gouvernées avec les institutions d'une métropole.
Autant vaudrait tâcher de persuader aux poissons de vivre dans l'air,
sous prétexte que la respiration aérienne est pratiquée par tous les
animaux supérieurs.
Par le fait seul de la diversité de leur constitution mentale, des
peuples différents ne sauraient subsister longtemps sous un régime
identique. L'Irlandais et l'Anglais, le Slave et le Hongrois, l'Arabe
et le Français ne sont maintenus qu'avec les plus grandes difficultés
sous les mêmes lois et au prix de révolutions incessantes. Les grands
empires contenant des peuples divers ont toujours été condamnés à une
existence éphémère. Lorsqu'ils ont eu quelque durée comme celui des
Mogols, puis des Anglais dans l'Inde, c'est d'une part parce que les
races en présence étaient tellement nombreuses, tellement différentes
et par conséquent tellement rivales, qu'elles ne pouvaient songer à
s'unir contre l'étranger ; c'est, d'autre part, parce que ces maîtres
étrangers ont eu un instinct politique assez sûr pour respecter les
coutumes des peuples conquis et les laisser vivre sous leurs propres
lois.
On écrirait bien des livres, on referait même l'histoire tout
entière et à un point de vue très nouveau, si on voulait montrer toutes
les conséquences de la constitution psychologique des peuples. Son
étude approfondie devrait être la base de la politique et de
l'éducation. On pourrait même dire que cette étude éviterait bien des
erreurs et bien des bouleversements si les peuples pouvaient échapper
aux fatalités de leur race, si la voix de la raison n'était pas
toujours éteinte par l'impérieuse voix des morts.
CHAPITRE II
APPLICATION DES PRINCIPES PRÉCÉDENTS A L'ÉTUDE COMPARÉE DE
L'ÉVOLUTION DES ETATS-UNIS D'AMÉRIQUE ET DES RÉPUBLIQUES
HISPANO-AMÉRICAINES
Le caractère anglais. - Comment l'âme américaine s'est formée. - Dureté
de la sélection créée par les conditions d'existence. - Disparition
forcée des éléments inférieurs. - Les nègres et les Chinois. - Raisons
de la prospérité des Etats-Unis et de la décadence des Républiques
hispano-américaines malgré des institutions politiques identiques. -
L'anarchie forcée des Républiques hispano-américaines comme conséquence
de l'infériorité des caractères de la race.
Les brèves considérations qui précèdent montrent que les
institutions d'un peuple sont l'expression de son âme et que, s'il lui
est aisé d'en changer la forme, il ne saurait en changer le fond. Nous
allons maintenant montrer par des exemples très précis à quel point
l'âme d'un peuple régit sa destinée et le rôle insignifiant que jouent
les institutions dans cette destinée [12].
[12] L'illustre sociologiste anglais Herbert Spencer avait laissé de
côté dans ses grands ouvrages l'influence du caractère des peuples sur
leurs destinées, et ses belles synthèses théoriques l'avaient d'abord
conduit à des conclusions fort optimistes. S'étant décidé en
vieillissant à tenir compte du rôle fondamental du caractère, il a dû
modifier entièrement ses conclusions premières et est arrivé finalement
à leur en substituer de fort pessimistes. Nous en trouvons l'expression
dans un discours récemment publié sur Tyndall et reproduit dans la
_Revue des Revues_. En voici quelques extraits :
... « Ma foi dans les institutions libres, si forte à l'origine, s'est
vue dans ces dernières années considérablement diminuée... Nous
reculons vers le régime de la main de fer représenté par le despotisme
bureaucratique d'une organisation socialiste, puis par le despotisme
militaire qui lui succédera si toutefois ce dernier ne nous est pas
brusquement apporté par quelque krach social. »
Ces exemples, je les prendrai dans un pays où vivent côte à côte,
dans des conditions de milieu peu différentes, deux races européennes
également civilisées et intelligentes, et ne différant que par leur
caractère : je veux parler de l'Amérique. Elle est formée par deux
continents distincts, réunis par un isthme. La superficie de chacun de
ces continents est à peu près égale, leur sol très comparable. L'un
d'eux a été conquis et peuplé par la race anglaise, l'autre par la race
espagnole. Ces deux races vivent sous des constitutions républicaines
semblables, puisque les républiques du sud de l'Amérique ont toutes
copié les leurs sur celles des Etats-Unis. Il n'y a donc en présence,
pour expliquer les destinées différentes de ces peuples, que des
différences de races. Voyons ce que ces différences ont produit.
Résumons d'abord en quelques mots les caractères de la race
anglo-saxonne, qui a peuplé les Etats-Unis. Il n'en est peut-être pas
dans le monde qui soit plus homogène, et dont la constitution mentale
soit plus facile à définir dans ses grandes lignes.
Les dominantes de cette constitution mentale sont, au point de vue
du caractère : une somme de volonté que bien peu de peuples, sauf les
Romains peut-être, ont possédée, une énergie indomptable, une
initiative très grande, un empire absolu sur soi, un sentiment de
l'indépendance poussé jusqu'à l'insociabilité excessive, une activité
puissante, des sentiments religieux très vifs, une moralité très fixe,
une idée de devoir très nette.
Au point de vue intellectuel, on ne peut donner de caractéristiques
spéciales, c'est-à-dire indiquer des éléments particuliers qu'on ne
puisse retrouver chez les autres nations civilisées. Il n'y a guère à
noter qu'un jugement sûr qui permet de saisir le côté pratique et
positif des choses et de ne pas s'égarer dans des recherches
chimériques : un goût très vif pour les faits et médiocre pour les
idées générales, une certaine étroitesse d'esprit, qui empêche de voir
les côtés faibles des croyances religieuses, et met, par conséquence,
ces croyances à l'abri de la discussion.
A ces caractéristiques générales, il faut joindre cet optimisme
complet de l'homme dont la voie est bien tracée dans la vie, et qui ne
suppose même pas qu'il puisse en choisir de meilleure. Il sait toujours
ce que lui demandent sa patrie, sa famille et ses dieux. Cet optimisme
est poussé au point de faire considérer comme extrêmement méprisable
tout ce qui est étranger. Le mépris de l'étranger et de ses usages
dépasse certainement, en Angleterre, celui que professaient jadis les
Romains et les Barbares à l'époque de leur grandeur. Il est tel qu'à
l'égard de l'étranger toute règle morale disparaît. Il n'est pas un
homme d'Etat anglais qui ne considère comme parfaitement légitime, dans
sa conduite à l'égard des autres peuples, des actes qui provoqueraient
la plus profonde et la plus unanime indignation s'ils étaient pratiqués
à l'égard de ses compatriotes. Ce dédain de l'étranger est sans doute,
au point de vue philosophique, un sentiment d'ordre très inférieur ;
mais, au point de vue de la prospérité d'un peuple, il est d'une
utilité extrême. Comme le fait justement remarquer le général anglais
Wolseley, il est un de ceux qui font la force de l'Angleterre. On a dit
avec raison, à propos de leur refus, très judicieux d'ailleurs, de
laisser établir sous la Manche un tunnel qui faciliterait les rapports
avec le continent, que les Anglais prenaient autant de peine que les
Chinois pour empêcher toute influence étrangère de pénétrer chez eux.
Tous les caractères qui viennent d'être énumérés se retrouvent dans
les diverses couches sociales ; on ne pourrait découvrir aucun élément
de la civilisation anglaise sur lequel ils n'aient marqué leur solide
empreinte. L'étranger qui visite l'Angleterre, ne fût-ce que pendant
quelques jours, en est immédiatement frappé. Il constatera le besoin de
la vie indépendante dans le cottage du plus modeste employé, habitation
étroite, sans doute, mais à l'abri de toute contrainte et isolée de
tout voisinage ; dans les gares les plus fréquentées, où le public
circule à toute heure sans être parqué comme un troupeau de moutons
dociles derrière une barrière que garde un employé, comme s'il fallait
assurer par la force la sécurité de gens incapables de trouver en
eux-mêmes la somme d'attention nécessaire pour ne pas se faire écraser.
Il retrouvera l'énergie de la race, aussi bien dans le dur travail de
l'ouvrier que dans celui du collégien qui, abandonné à lui-même dès le
jeune âge, apprend à se conduire tout seul, sachant déjà que dans la
vie personne que lui-même ne s'occupera de sa destinée ; chez les
professeurs, qui font un cas médiocre de l'instruction et un cas très
grand du caractère, qu'ils considèrent comme une des plus grandes
forces motrices du monde [13]. En pénétrant dans la vie publique du
citoyen, il verra que ce n'est pas à l'Etat, mais à l'initiative
individuelle qu'on fait toujours appel, qu'il s'agisse de réparer la
fontaine d'un village, de construire un port de mer ou de créer un
chemin de fer. En poursuivant son enquête, il reconnaîtra bientôt que
ce peuple, malgré des défauts qui en font pour l'étranger le plus
insupportable des peuples, est le seul vraiment libre, parce que c'est
le seul qui, ayant appris à se gouverner lui-même, a pu ne laisser à
son gouvernement qu'un minimum d'action. Si l'on parcourt son histoire,
on voit que c'est celui qui sut le premier s'affranchir de toute
domination, aussi bien de celle de l'Église que de celle des rois. Dès
le XVe siècle, le légiste Fortescue opposait « la loi romaine, héritage
des peuples latins, à la loi anglaise ; l'une, oeuvre de princes absolus
et toute portée à sacrifier l'individu ; l'autre, oeuvre de la volonté
commune et toute prête à protéger la personne ».
[13] Chargé par la reine d'Angleterre de fixer les conditions d'un prix
annuel décerné par elle au collège Wellington, le prince Albert décida
qu'il serait accordé, non à l'élève le plus instruit, mais à celui dont
le caractère serait jugé le plus élevé. Chez une nation latine le prix
eût été certainement accordé à l'élève qui eût le mieux récité ce qu'il
avait appris dans ses livres. Tout notre enseignement, y compris ce que
nous qualifions d'enseignement supérieur, consiste à faire réciter à la
jeunesse des leçons. Elle en conserve si bien ensuite l'habitude
qu'elle continue à les réciter pendant le reste de son existence.
En quelque lieu du globe qu'un peuple semblable émigre, il deviendra
immédiatement prépondérant et fondera de puissants empires. Si la race
envahie par lui est, comme les Peaux-Rouges de l'Amérique, par exemple,
suffisamment faible et insuffisamment utilisable elle sera
méthodiquement exterminée. Si la race envahie est, comme les
populations de l'Inde, trop nombreuse pour être détruite et peut
fournir d'ailleurs un travail productif, elle sera simplement réduite à
un vasselage très dur et obligée de travailler à peu près exclusivement
pour ses maîtres.
Mais c'est surtout dans un pays neuf, comme l'Amérique, qu'il faut
suivre les étonnants progrès dus à la constitution mentale de la race
anglaise. Transportée dans des régions sans culture à peine habitées
par quelques sauvages, et n'ayant à compter que sur elle-même, on voit
ce qu'elle est devenue. Il lui a fallu un siècle à peine pour se placer
au premier rang des grandes puissances du monde, et aujourd'hui il n'en
est guère qui pourrait lutter contre elle. Je recommande la lecture des
livres de MM. Rousier et Paul Bourget sur les Etats-Unis aux personnes
désireuses de se rendre compte de la somme énorme d'initiative et
d'énergie individuelle dépensée par les citoyens de la grande
République. L'aptitude des hommes à se gouverner eux-mêmes, à
s'associer pour fonder de grandes entreprises, créer des villes, des
écoles, des ports, des chemins de fer, etc., est portée à un tel
maximum, et l'action de l'Etat réduite à un tel minimum, qu'on pourrait
presque dire qu'il n'existe pas de pouvoirs publics. En dehors de la
police et de la représentation diplomatique, on ne voit pas même à quoi
ils pourraient servir.
On ne peut prospérer d'ailleurs aux Etats-Unis qu'à la condition de
posséder les qualités de caractère que je viens de décrire, et c'est
pourquoi les immigrations étrangères ne sauraient modifier l'esprit
général de la race. Les conditions d'existence sont telles que
quiconque ne possède pas ces qualités est condamné à promptement
disparaître. Dans cette atmosphère saturée d'indépendance et d'énergie,
l'Anglo-Saxon seul peut vivre. L'Italien y meurt de faim, l'Irlandais
et le nègre y végètent dans les emplois les plus subalternes.
La grande République est assurément la terre de la liberté ; ce n'est
sûrement pas celle de l'égalité ni de la fraternité, ces deux chimères
latines que les lois du progrès ne sauraient connaître. Dans aucune
contrée du globe, la sélection naturelle n'a fait plus rudement sentir
son bras de fer. Elle s'y montre impitoyable ; mais c'est justement
parce qu'elle ne connaît pas la pitié que la race qu'elle a contribué à
former conserve sa puissance et son énergie. Il n'y a point de place
pour les faibles, les médiocres, les incapables sur le sol des
Etats-Unis. Par le fait seul qu'ils sont inférieurs, individus isolés
ou races entières sont destinés à périr. Les Peaux-Rouges, devenus
inutiles, ont été exterminés à coup de fusil ou condamnés à mourir de
faim. Les ouvriers chinois, dont le travail constitue une concurrence
gênante, vont bientôt subir un sort analogue. La loi qui a décrété leur
totale expulsion n'a pu être appliquée à cause des frais énormes que
son exécution eût coûtés [14]. Elle sera promptement remplacée sans
doute par une destruction méthodique commencée déjà dans plusieurs
districts miniers. D'autres lois ont été récemment votées pour
interdire l'entrée du territoire américain aux émigrants pauvres.
Quant aux nègres, qui servirent de prétexte à la guerre de Sécession
- guerre entre ceux qui possédaient des esclaves et ceux qui, ne
pouvant pas en posséder, ne voulaient pas permettre à d'autres d'en
avoir - ils sont à peu près tolérés, parce qu'ils restent confinés
dans des fonctions subalternes dont aucun citoyen américain ne
voudrait. Théoriquement, ils ont tous les droits ; pratiquement, ils
sont traités comme des animaux à demi utiles dont on se débarrasse
dès qu'ils deviennent dangereux. Les procédés sommaires de la loi de
Lynch sont universellement reconnus comme suffisants pour eux. Au
premier délit gênant, fusillés ou pendus. La statistique, qui ne
connaît qu'une partie de ces exécutions, en a enregistré plus de mille
pendant les sept dernières années.
[14] Le 53e congrès n'a ajourné l'exécution de la loi Geary (_Chinese
exclusion act_) que parce qu'on a constaté que pour rapatrier 100,000
Chinois, il faudrait dépenser 30 millions de francs, alors que la somme
inscrite au budget pour l'expulsion des ouvriers chinois n'était que de
100,000 francs.
Ce sont là, sans doute, les côtés sombres du tableau. Il est assez
brillant pour les supporter. S'il fallait définir d'un mot la
différence entre l'Europe continentale et les Etats-Unis, on pourrait
dire que la première représente le maximum de ce que peut donner la
réglementation officielle remplaçant l'initiative individuelle ; les
seconds le maximum de ce que peut donner l'initiative individuelle
entièrement dégagée de toute réglementation officielle. Ces
différences
fondamentales sont exclusivement des conséquences du caractère. Ce
n'est pas sur le sol de la rude République que le socialisme européen a
chance de s'implanter. Dernière expression de la tyrannie de l'Etat, il
ne saurait prospérer que chez des races vieillies, soumises depuis des
siècles à un régime qui leur a ôté toute capacité de se gouverner
elles-mêmes [15].
[15] L'Amérique que je viens de décrire est celle d'hier et
d'aujourd'hui, mais ce ne sera sans doute pas celle de demain. Nous
verrons dans un prochain chapitre que par suite de l'invasion récente
d'un nombre immense d'éléments inférieurs non assimilables, elle est
menacée d'une guerre civile gigantesque et d'une séparation en plusieurs
Etats indépendants toujours en lutte comme ceux de l'Europe.
Nous venons de voir ce qu'a produit dans une partie de l'Amérique
une race possédant une certaine constitution mentale, où dominent la
persévérance, l'énergie et la volonté. Il nous reste à montrer ce
qu'est devenu un pays presque semblable, dans les mains d'une autre
race, fort intelligente pourtant, mais ne possédant aucune des qualités
de caractère dont je viens de constater les effets.
L'Amérique du Sud est, au point de vue de ses productions
naturelles, une des plus riches contrées du globe. Deux fois grande
comme l'Europe et dix fois moins peuplée, la terre n'y manque pas et
est, pour ainsi dire, à la disposition de tous. Sa population
dominante, d'origine espagnole, est divisée en nombreuses républiques :
Argentine, Brésilienne, Chilienne, Péruvienne, etc. Toutes ont adopté
la constitution politique des Etats-Unis, et vivent par conséquent sous
des lois identiques. Eh bien, par ce fait seul que la race est
différente et manque des qualités fondamentales que possède celle qui
peuple les Etats-Unis, toutes ces républiques, sans une seule
exception, sont perpétuellement en proie à la plus sanglante anarchie,
et, malgré les richesses étonnantes de leur sol, sombrent les unes
après les autres dans les dilapidations de toute sorte, la faillite et
le despotisme.
Il faut parcourir le remarquable et impartial ouvrage de Th. Child,
sur les républiques hispano-américaines, pour apprécier la profondeur
de leur décadence. Les causes en sont tout entières dans la
constitution mentale d'une race n'ayant ni énergie, ni volonté, ni
moralité. L'absence de moralité, surtout, dépasse tout ce que nous
connaissons de pire en Europe. Citant une des villes les plus
importantes, Buenos-Ayres, l'auteur la déclare inhabitable pour
quiconque a quelque délicatesse de conscience et quelque moralité. A
propos de l'une des moins dégradées de ces républiques, la république
Argentine, le même écrivain ajoute : « Que l'on examine cette
république au point de vue commercial, on reste confondu par
l'immoralité qui s'affiche partout. »
Quant aux institutions, nul exemple ne montre mieux à quel point
elles sont filles de la race, et l'impossibilité de les transporter
d'un peuple à un autre. Il était fort intéressant de savoir ce que
deviendraient les institutions si libérales des Etats-Unis transportées
chez une race inférieure. « Ces pays, nous dit en parlant des diverses
républiques hispano-américaines M. Child, sont sous la férule de
présidents qui exercent une autocratie non moins absolue que le czar de
toutes les Russies ; plus absolue même, en ce qu'ils sont à l'abri de
toutes les importunités et de l'influence de la censure européenne. Le
personnel administratif est uniquement composé de leurs créatures... ;
les citoyens votent comme bon leur semble, mais il n'est tenu aucun
compte de leurs suffrages. La République Argentine n'est une république
que de nom ; en réalité, c'est une oligarchie de gens qui font de la
politique un commerce. »
Un seul pays, le Brésil, avait un peu échappé à cette profonde
décadence, grâce à un régime monarchique qui mettait le pouvoir à
l'abri des compétitions. Trop libéral pour des races sans énergie et
sans volonté, il a fini par succomber. Du même coup le pays est tombé
en pleine anarchie ; et, en peu d'années, les gens au pouvoir ont
tellement dilapidé le Trésor, que les impôts ont dû être augmentés de
plus de 60 p. 100.
Ce n'est pas seulement en politique, naturellement, que se manifeste
la décadence de la race latine qui peuple le sud de l'Amérique, mais
bien dans tous les éléments de la civilisation. Réduites à elles-mêmes,
ces malheureuses républiques retourneraient à la pure barbarie. Toute
l'industrie et tout le commerce sont dans les mains des étrangers :
Anglais, Américains et Allemands. Valparaiso est devenu une ville
anglaise ; et il ne resterait rien au Chili, si on lui ôtait ses
étrangers. C'est grâce à eux que ces contrées conservent encore ce
vernis extérieur de civilisation qui trompe encore l'Europe. La
République Argentine compte 4 millions de blancs d'origine espagnole ;
je ne sais si on en citerait un seul, en dehors des étrangers, à la
tête d'une industrie vraiment importante.
Cette effroyable décadence de la race latine, abandonnée à
elle-même, mise en présence de la prospérité de la race anglaise, dans
un pays voisin, est une des plus sombres, des plus tristes et, en même
temps, des plus instructives expériences que l'on puisse citer à
l'appui des lois psychologiques que j'ai exposées.
CHAPITRE III
COMMENT L'ALTÉRATION DE L'AME DES RACES MODIFIE L'ÉVOLUTION
HISTORIQUE DES PEUPLES
L'influence d'éléments étrangers transforme aussitôt l'âme d'une
race, et par conséquent sa civilisation. - Exemple des Romains. - La
civilisation romaine ne fut pas détruite par les invasions militaires,
mais par les invasions pacifiques des Barbares. - Les Barbares ne
songèrent jamais à détruire l'Empire. - Leurs invasions n'eurent pas le
caractère de conquêtes. - Les premiers chefs Francs se considérèrent
toujours comme des fonctionnaires au service de l'Empire romain. - Ils
respectèrent toujours la civilisation romaine et ne songèrent qu'à la
continuer. - Ce n'est qu'à partir du VIIe siècle que les chefs barbares
de la Gaule cessèrent de considérer l'empereur comme leur chef. - La
transformation complète de la civilisation romaine ne fut pas la
conséquence d'une destruction, mais de l'adoption d'une civilisation
ancienne par une race nouvelle. - Les invasions modernes aux
Etats-Unis. - Luttes civiles et séparation en Etats indépendants et
rivaux qu'elles préparent. - Les invasions des étrangers en France et
leurs conséquences.
Les exemples que nous avons cités montrent que l'histoire d'un
peuple ne dépend pas de ses institutions, mais de son caractère,
c'est-à-dire de sa race. Nous avons vu d'autre part, en étudiant la
formation des races historiques, que leur dissolution se fait par des
croisements ; et que les peuples qui ont conservé leur unité et leur
force, comme jadis les Aryens dans l'Inde, et, de nos jours, les
Anglais dans leurs diverses colonies, sont ceux qui ont toujours évité
soigneusement de se mêler à des étrangers. La présence d'étrangers,
même en petit nombre, suffit à altérer l'âme d'un peuple. Elle lui fait
perdre son aptitude à défendre les caractères de sa race, les monuments
de son histoire, les oeuvres de ses aïeux.
Cette conclusion ressort de tout ce qui précède. Si les divers
éléments d'une civilisation doivent être considérés comme la
manifestation extérieure de l'âme d'un peuple, il est évident que, dès
que l'âme de ce peuple change, sa civilisation doit également
changer.
L'histoire du passé nous en fournit d'incontestables preuves, et
l'histoire de l'avenir en fournira bien d'autres encore.