l'histoire. Ses plus vieux monuments, tels que les colonnes d'Asoka,
les temples de Karli, de Bharhut, de Sanchi, etc., sont de deux siècles
à peine antérieurs à notre ère. Lorsqu'ils furent construits, la
plupart des vieilles civilisations du monde ancien, celles de l'Égypte,
de la Perse et de l'Assyrie, celle de la Grèce elle-même, avaient
terminé leur cycle et pénétraient dans la nuit de la décadence. Une
seule civilisation, celle de Rome, avait remplacé toutes les autres. Le
monde ne connaissait plus qu'un maître.
L'Inde, qui émergeait si tard de l'ombre de l'histoire, avait donc
pu emprunter bien des choses aux civilisations antérieures ; mais
l'isolement profond où naguère encore on admettait qu'elle avait
toujours vécu, et l'étonnante originalité de ses monuments, sans
parenté visible avec tous ceux qui les avaient précédés, a fait
longtemps écarter toute hypothèse d'emprunts étrangers.
A côté de leur incontestable originalité, les premiers monuments de
l'Inde montraient aussi une supériorité d'exécution que, dans la suite
des siècles, ils ne devaient pas dépasser. Des oeuvres d'une telle
perfection avaient été précédées sans doute de longs tâtonnements
antérieurs ; mais, malgré les plus minutieuses recherches, aucune
ébauche, aucun monument d'ordre inférieur ne révélait la trace de ces
tâtonnements.
La découverte récente, dans certaines régions isolées du nord-ouest
de la péninsule, de débris de statues et de monuments révélant des
influences grecques évidentes avait fini par faire croire aux
indianistes que l'Inde avait emprunté ses arts à la Grèce.
L'application des principes précédemment exposés et l'examen
approfondi de la plupart des monuments existant encore dans l'Inde,
nous conduisit à une solution tout à fait différente. L'Inde, suivant
nous, malgré son contact accidentel avec la civilisation grecque, ne
lui a emprunté aucun de ses arts et ne pouvait lui en emprunter aucun.
Les deux races en présence étaient trop différentes, leurs pensées trop
dissemblables, leurs génies artistiques trop incompatibles pour
qu'elles aient pu s'influencer.
L'examen des anciens monuments disséminés dans l'Inde montre
immédiatement d'ailleurs qu'entre ses arts et ceux de la Grèce il n'y a
aucune parenté. Alors que tous nos monuments européens sont pleins
d'éléments empruntés à l'art grec, les monuments de l'Inde n'en
présentent absolument aucun. L'étude la plus superficielle prouve que
nous sommes en présence de races extrêmement différentes, et qu'il n'y
eut jamais peut-être de génies plus dissemblables - je dirai même plus
antipathiques - que le génie grec et le génie hindou.
Cette notion générale ne fait que s'accentuer quand on pénètre plus
avant dans l'étude des monuments de l'Inde et dans la psychologie
intime des peuples qui les ont créés. On constate bientôt que le génie
hindou est trop personnel pour subir une influence étrangère éloignée
de sa pensée. Elle peut être imposée, sans doute, cette influence
étrangère ; mais, si prolongée qu'on la suppose, elle reste infiniment
superficielle et transitoire. Il semble qu'entre la constitution
mentale des diverses races de l'Inde et celle des autres peuples, il y
ait des barrières aussi hautes que les obstacles formidables créés par
la nature entre la grande péninsule et les autres contrées du globe. Le
génie hindou est tellement spécial que, quel que soit l'objet dont la
nécessité lui impose l'imitation, cet objet est immédiatement
transformé et devient hindou. Même dans l'architecture, où il est
pourtant difficile de dissimuler les emprunts, la personnalité de ce
bizarre génie, cette faculté de déformation rapide se révèle bien vite.
On peut bien faire copier une colonne grecque par un architecte hindou,
mais on ne l'empêchera pas de la transformer rapidement en une colonne
qu'à première vue on qualifiera d'hindoue. Même de nos jours où
l'influence européenne est pourtant si puissante dans l'Inde, de telles
transformations s'observent journellement. Donnez à un artiste hindou
un modèle européen quelconque à copier, il en adoptera la forme
générale, mais il exagérera certaines parties, multipliera, en les
déformant, les détails d'ornementation, et la seconde ou la troisième
copie aura dépouillé tout caractère occidental pour devenir
exclusivement hindoue.
Le caractère fondamental de l'architecture hindoue, - et ce
caractère se retrouve dans la littérature, fort parente pour cette
raison de l'architecture, - c'est une exagération débordante, une
richesse infinie de détails, une complication qui est précisément
l'antipode de la simplicité correcte et froide de l'art grec. C'est
surtout en étudiant les arts de l'Inde qu'on comprend à quel point les
oeuvres plastiques d'une race sont souvent en rapport avec sa
constitution mentale, et forment le plus clair des langages pour qui
sait les interpréter. Si les Hindous avaient, comme les Assyriens,
entièrement disparu de l'histoire, les bas-reliefs de leurs temples,
leurs statues, leurs monuments suffiraient à nous révéler leur passé.
Ce qu'ils nous diraient surtout, c'est que l'esprit méthodique et clair
des Grecs n'a jamais pu exercer la plus légère influence sur
l'imagination débordante et sans méthode des Hindous. Ils nous feraient
comprendre aussi pourquoi une influence grecque dans l'Inde ne put
jamais être que transitoire et limitée toujours à la région où elle fut
momentanément imposée.
L'étude archéologique des monuments nous a permis de confirmer par
des documents précis ce que la connaissance générale de l'Inde et de
l'esprit hindou révèle immédiatement. Elle nous a permis de constater
ce fait curieux que, à plusieurs reprises et notamment pendant les deux
premiers siècles de notre ère, des souverains hindous en relations avec
les rois Arsacides de la Perse, dont la civilisation était très
empreinte d'hellénisme, voulurent introduire dans l'Inde l'art grec,
mais ne réussirent jamais à l'y faire vivre.
Cet art d'emprunt, tout officiel, et sans relation avec la pensée du
peuple chez lequel il était importé, disparut toujours avec les
influences politiques qui lui avaient donné naissance. Il était
d'ailleurs trop antipathique au génie hindou, pour avoir eu, même
pendant la période où il fut imposé, quelque influence sur l'art
national. On ne retrouve pas, en effet, dans les monuments hindous
contemporains ou postérieurs, tels que les nombreux temples
souterrains, trace d'influences grecques. Elles seraient, d'autre part,
trop faciles à discerner pour pouvoir être méconnues. En dehors de
l'ensemble, qui est toujours caractéristique, il y a des détails
techniques, le travail des draperies notamment, qui révèle
immédiatement la main d'un artiste grec.
La disparition de l'art grec dans l'Inde fut aussi soudaine que son
apparition, et cette soudaineté même montre à quel point il fut un art
d'importation, officiellement imposé, mais sans affinité avec le peuple
qui avait dû l'accepter. Ce n'est jamais ainsi que disparaissent les
arts chez un peuple ; ils se transforment, et l'art nouveau emprunte
toujours quelque chose à celui dont il hérite. Venu brusquement dans
l'Inde, l'art grec en disparut brusquement, et y exerça une influence
aussi nulle que celle des monuments européens que les Anglais y
construisent depuis deux siècles.
L'absence actuelle d'influence des arts européens dans l'Inde,
malgré plus d'un siècle de domination absolue, peut être rapprochée du
peu d'influence des arts grecs, il y a dix-huit siècles. On ne peut
nier qu'il y ait là une incompatibilité de sentiments esthétiques, car
les arts musulmans, bien qu'aussi étrangers à l'Inde que les arts
européens, ont été imités dans toutes les parties de la péninsule. Même
dans celles où les musulmans n'ont jamais possédé aucun pouvoir, il est
rare de trouver un temple ne contenant pas quelques motifs
d'ornementation arabe. Sans doute, comme au temps lointain du roi
Kanishka, nous voyons aujourd'hui des rajahs, tels que celui de
Gwalior, séduits par la grandeur de la puissance des étrangers, se
faire bâtir des palais européens de style gréco-latin, mais - toujours
comme au temps de Kanishka - cet art officiel, superposé à l'art
indigène, est totalement sans influence sur ce dernier.
L'art grec et l'art hindou ont donc jadis subsisté côte à côte,
comme l'art européen et l'art hindou aujourd'hui, mais sans jamais
s'influencer. En ce qui concerne les monuments de l'Inde proprement
dite, il n'en est pas un seul dont on puisse dire qu'il présente dans
son ensemble ou dans ses détails une ressemblance quelconque, si
lointaine qu'on la suppose, avec un monument grec.
Cette impuissance de l'art grec à s'implanter dans l'Inde a quelque
chose de frappant, et il faut bien l'attribuer à cette incompatibilité
que nous avons signalée entre l'âme des deux races, et non à une sorte
d'incapacité native de l'Inde à s'assimiler un art étranger,
puisqu'elle a parfaitement su s'assimiler et transformer les arts qui
étaient en rapport avec sa constitution mentale.
Les documents archéologiques que nous avons pu réunir nous ont
montré que c'est en effet à la Perse que l'Inde a demandé l'origine de
ses arts ; non pas à la Perse un peu hellénisée du temps des Arsacides,
mais à la Perse héritière des vieilles civilisations de l'Assyrie et de
l'Egypte. On sait que lorsque, 330 ans avant Jésus-Christ, Alexandre
renversa la dynastie des rois Achéménides, les Perses possédaient
depuis deux siècles une civilisation brillante. Ils n'avaient pas
trouvé sans doute la formule d'un art nouveau, mais le mélange des arts
égyptien et assyrien dont ils avaient hérité, avait produit des oeuvres
remarquables. Nous en pouvons juger par les ruines encore debout de
Persépolis. Là, les pylônes de l'Égypte, les taureaux ailés de
l'Assyrie, et même quelques éléments grecs nous montrent que, sur cette
région limitée de l'Asie, se trouvaient en présence tous les arts des
grandes civilisations antérieures.
C'est dans la Perse que l'Inde est venue puiser, mais elle puisait
en réalité dans les arts de la Chaldée et de l'Égypte que la Perse
s'était bornée à emprunter.
L'étude des monuments de l'Inde révèle de quels emprunts ils ont
vécu à leur origine ; mais, pour constater ces emprunts, il faut
s'adresser aux monuments les plus anciens : l'âme hindoue est tellement
spéciale, que les choses empruntées subissent, pour s'adapter à ses
conceptions, des transformations telles qu'elles deviennent bientôt
méconnaissables.
Pourquoi l'Inde, qui s'est montrée si incapable d'emprunter quoi que
ce soit à la Grèce, s'est-elle, au contraire, montrée si apte à
emprunter à la Perse ? C'est évidemment que les arts de la Perse
étaient très en rapport avec la structure de son esprit, alors que les
arts de la Grèce ne l'étaient nullement. Les formes simples, les
surfaces peu ornementées des monuments, grecs ne pouvaient convenir à
l'esprit hindou, alors que les formes tourmentées, l'exubérance de la
décoration, la richesse de l'ornementation des monuments de la Perse
devaient le séduire.
Ce n'est pas d'ailleurs seulement à cette époque lointaine,
antérieure à notre ère, que la Perse, représentante de l'Egypte et de
l'Assyrie, exerça par ses arts son influence sur l'Inde. Lorsque, bien
des siècles plus tard, les musulmans apparurent dans la péninsule, leur
civilisation, pendant son passage à travers la Perse, s'était
profondément saturée d'éléments persans ; et ce qu'elle apporta à
l'Inde, ce fut un art surtout persan qui portait encore la trace de ses
vieilles traditions assyriennes continuées par les rois achéménides.
Les portes gigantesques des mosquées, et surtout les briques émaillées
qui les recouvrent, sont des vestiges de la civilisation
chaldéo-assyrienne. Ces arts, l'Inde sut se les assimiler encore, parce
qu'ils étaient en rapport avec le génie de sa race, alors que l'art
grec autrefois, l'art européen aujourd'hui, profondément antipathiques
à sa façon de sentir et de penser, sont toujours restés sans influence
sur lui.
Ce n'est donc pas à la Grèce, comme le soutiennent encore les
archéologues, mais bien à l'Egypte et à l'Assyrie - par l'intermédiaire
de la Perse, - que l'Inde se rattache. L'Inde n'a rien pris à la Grèce,
mais toutes deux ont puisé aux mêmes sources, à ce trésor commun,
fondement de toutes les civilisations, élaboré pendant des siècles par
les peuples de l'Egypte et de la Chaldée. La Grèce lui a emprunté, par
l'intermédiaire des Phéniciens et des peuples de l'Asie Mineure, l'Inde
par l'intermédiaire de la Perse. Les civilisations de la Grèce et de
l'Inde remontent ainsi à une source commune ; toutefois dans les deux
contrées, les courants issus de cette source ont bientôt - suivant le
génie de chaque race - profondément divergé.
Mais si, comme nous l'avons dit, l'art est en rapport intime avec la
constitution mentale de la race et si pour cette raison le même art
emprunté par des races dissemblables revêt aussitôt des formes très
différentes, nous devons nous attendre à ce que l'Inde, habitée par des
races très diverses, possède des arts fort différents, des styles
d'architecture sans ressemblance, malgré l'identité des croyances.
L'examen des monuments des diverses régions de l'Inde montre à quel
point il en est ainsi. Les différences entre les monuments sont même
tellement profondes que nous n'avons pu les classer que par régions,
c'est-à-dire suivant la race, et pas du tout suivant la religion à
laquelle appartiennent les peuples qui les ont construits.
Il n'y a aucune analogie entre les monuments du nord de l'Inde et
ceux du sud élevés à la même époque par des peuples professant pourtant
une religion semblable. Même pendant la domination musulmane, c'est-à
dire pendant la période où l'unité politique de l'Inde fut la plus
complète, l'influence du pouvoir central la plus grande, les monuments
purement musulmans présentent des différences profondes d'une région à
l'autre. Une mosquée d'Ahmedabad, une mosquée de Lahore, une mosquée
d'Agra, une mosquée de Bijapour, bien que consacrées au même culte, ne
présentent qu'une bien faible parenté, parenté beaucoup moindre que
celle qui rattache un monument de la Renaissance à ceux de la période
gothique.
Ce n'est pas seulement l'architecture qui diffère dans l'Inde d'une
race à l'autre ; la statuaire varie également dans les diverses régions,
non seulement par les types représentés, mais surtout par la façon dont
ils sont traités. Que l'on compare les bas-reliefs ou les statues de
Sanchi avec ceux de Bharhut, presque contemporains pourtant, la
différence est déjà manifeste. Elle est plus grande encore quand on
compare les statues et les bas-reliefs de la province d'Orissa avec
ceux du Bundelkund, ou encore les statues du Mysore avec celles des
grandes pagodes du sud de l'Inde. L'influence de la race apparaît
partout. Elle apparaît d'ailleurs dans les moindres objets
artistiques : personne n'ignore combien ils sont différents d'une
partie de l'Inde à l'autre. Il ne faut pas un oeil très exercé pour
reconnaître un coffret de bois sculpté de Mysore du même coffret
sculpté dans le Guzrat, ni pour distinguer un bijou de la côte d'Orissa
d'un bijou de la côte de Bombay.
Sans doute, l'architecture de l'Inde est, comme celle de tous les
Orientaux, une architecture principalement religieuse ; mais quelque
grande que puisse être l'influence religieuse, en Orient surtout,
l'influence de la race est beaucoup plus considérable.
Cette âme de la race, qui dirige la destinée des peuples, dirige
donc aussi leurs croyances, leurs institutions et leurs arts ; quel que
soit l'élément de civilisation étudié, nous la retrouvons toujours.
Elle est la seule puissance contre laquelle aucune autre ne saurait
prévaloir. Elle représente le poids de milliers de générations, la
synthèse de leur pensée.
LIVRE III
L'HISTOIRE DES PEUPLES COMME CONSEQUENCE DE LEUR CARACTÈRE
CHAPITRE PREMIER
COMMENT LES INSTITUTIONS DÉRIVENT DE L'AME DES PEUPLES
L'histoire d'un peuple dérive toujours de sa constitution mentale. -
Exemples divers. - Comment les institutions politiques de la France
dérivent de l'âme de la race. - Leur invariabilité réelle sous leur
variabilité apparente. - Nos partis politiques les plus divers
poursuivent, sous des noms différents, des buts politiques identiques.
- Leur idéal est toujours la centralisation et la destruction de
l'initiative individuelle au profit de l'Etat. - Comment la Révolution
française n'a fait qu'exécuter le programme de l'ancienne monarchie. -
Opposition de l'idéal de la race anglo-saxonne à l'idéal latin. -
L'initiative du citoyen substituée à l'initiative de l'Etat. - Les
institutions des peuples dérivent toujours de leur caractère.
L'histoire dans ses grandes lignes peut être considérée comme le
simple exposé des résultats engendrés par la constitution psychologique
des races. Elle découle de cette constitution, comme les organes
respiratoires des poissons découlent de leur vie aquatique. Sans la
connaissance préalable de la constitution mentale d'un peuple,
l'histoire apparaît comme un chaos d'événements régis par le hasard.
Lorsque l'âme d'un peuple nous est connue, sa vie se montre au
contraire comme la conséquence régulière et fatale de ses caractères
psychologiques. Dans toutes les manifestations de la vie d'une nation,
nous retrouvons toujours l'âme immuable de la race tissant elle-même
son propre destin.
C'est surtout dans les institutions politiques que se manifeste le
plus visiblement la souveraine puissance de l'âme de la race. Il nous
sera facile de le prouver par quelques exemples.
Prenons d'abord la France, c'est-à-dire un des pays du monde qui ont
été soumis aux bouleversements les plus profonds, où, en peu d'années,
les institutions politiques semblent avoir le plus radicalement changé,
où les partis semblent le plus divergents. Si nous envisageons, au
point de vue psychologique, ces opinions si dissemblables en apparence,
ces partis sans cesse en lutte, nous constaterons qu'ils ont en réalité
un fond commun parfaitement identique qui représente exactement l'idéal
de notre race. Intransigeants, radicaux, monarchistes, socialistes, en
un mot tous les défenseurs des doctrines les plus diverses, poursuivent
avec des étiquettes dissemblables un but parfaitement identique :
l'absorption de l'individu par l'Etat. Ce que tous veulent avec la même
ardeur, c'est le vieux régime centralisateur et césarien, l'Etat
dirigeant tout, réglant tout, absorbant tout, réglementant les moindres
détails de la vie des citoyens, et les dispensant ainsi d'avoir à
manifester aucune lueur de réflexion et d'initiative. Que le pouvoir
placé à la tête de l'Etat s'appelle roi, empereur, président, etc., il
n'importe, ce pouvoir, quel qu'il soit, aura forcément le même idéal,
et cet idéal est l'expression même des sentiments de l'âme de la
race [10]. Elle n'en tolérerait pas d'autre.
[10] « Tel est, écrit un fort judicieux observateur, Dupont White, le
singulier génie de la France : elle n'est pas de caractère à réussir en
certaines choses, essentielles ou désirables qui touchent à l'ornement
ou au fond même de la civilisation sans y être soutenue et stimulée par
son gouvernement. »
Si donc notre nervosité extrême, notre facilité très grande à être
mécontents de ce qui nous entoure, l'idée qu'un gouvernement nouveau
rendra notre sort plus heureux, nous conduisent à changer sans cesse
nos institutions, la grande voix des morts qui nous mène, nous condamne
à ne changer que des mots et des apparences. La puissance inconsciente
de l'âme de notre race est telle que nous ne nous apercevons même pas
de l'illusion dont nous sommes victimes.
Rien assurément, si l'on ne s'en tient qu'aux apparences, n'est plus
différent de l'ancien régime que celui créé par notre grande
Révolution. En réalité pourtant, et sans s'en douter certes, elle n'a
fait que continuer la tradition royale, en achevant l'oeuvre de
centralisation commencée par la monarchie depuis quelques siècles. Si
Louis XIII et Louis XIV sortaient de leurs tombes pour juger l'oeuvre de
la Révolution, ils blâmeraient sans doute quelques-unes des violences
qui ont accompagné sa réalisation, mais ils la considéreraient comme
rigoureusement conforme à leurs traditions et à leur programme et
reconnaîtraient qu'un ministre chargé par eux d'exécuter ce programme
n'eût pas mieux réussi. Ils diraient que le moins révolutionnaire des
gouvernements que la France a connus fut précisément celui de la
Révolution. Ils constateraient, en outre, que, depuis un siècle, aucun
des régimes divers qui se sont succédé en France n'a essayé de toucher
à cette oeuvre, tant elle est bien le fruit d'une évolution régulière,
la continuation de l'idéal monarchique et l'expression du génie de la
race. Sans doute ces fantômes illustres, en raison de leur grande
expérience, présenteraient quelques critiques, et peut-être
feraient-ils observer qu'en remplaçant la caste aristocratique
gouvernementale par la caste administrative, on a créé dans l'Etat un
pouvoir impersonnel plus redoutable que celui de l'ancienne noblesse,
parce que c'est le seul qui, échappant aux changements politiques,
possède des traditions, un esprit de corps, l'absence de responsabilité
et la perpétuité, c'est-à-dire une série de conditions qui l'amèneront
nécessairement à devenir le seul maître. Ils n'insisteraient pas
beaucoup, je crois, cependant sur cette objection, considérant que les
peuples latins se souciant fort peu de liberté et beaucoup d'égalité,
supportent aisément tous les despotismes, à la seule condition que ces
despotismes soient impersonnels. Peut-être encore trouveraient-ils bien
excessifs et bien tyranniques les règlements innombrables, les mille
liens qui entourent aujourd'hui le moindre des actes de la vie, et
feraient-ils remarquer que quand l'Etat aura tout absorbé, tout
réglementé, dépouillé les citoyens de toute initiative, nous nous
trouverons spontanément, et sans aucune révolution nouvelle, en plein
socialisme. Mais, alors les lumières divines qui éclairent les rois, ou
à défaut les lumières mathématiques qui enseignent que les effets
croissent en progression géométrique quand les mêmes causes subsistent,
leur permettraient de concevoir que le socialisme n'est autre chose que
l'expression ultime de l'idée monarchique, dont la Révolution n'a été
qu'une phase accélératrice.
Ainsi, dans les institutions d'un peuple, nous retrouvons à la fois
ces circonstances accidentelles mentionnées au début de cet ouvrage, et
ces lois permanentes que nous avons essayé de déterminer. Les
circonstances accidentelles créent les noms, les apparences. Les lois
fondamentales, et les plus fondamentales découlent du caractère des
peuples, créent la destinée des nations.
A l'exemple qui précède, nous pouvons opposer celui d'une autre
race, la race anglaise, dont la constitution psychologique est très
différente de la nôtre. Par ce fait seul, ses institutions
s'éloigneront radicalement des nôtres.
Que les Anglais aient à leur tête un monarque comme en Angleterre,
ou un président comme aux Etats-Unis, leur gouvernement présentera
toujours les mêmes caractéristiques fondamentales : l'action de l'Etat
sera réduite au minimum, et celle des particuliers portée au maximum,
ce qui est précisément le contraire de l'idéal latin. Ports, canaux,
chemins de fer, établissements d'instruction, etc., seront toujours
créés et entretenus par l'initiative des particuliers et jamais par
celle de l'Etat [11]. Il n'y a ni révolutions, ni constitutions, ni
despotes qui puissent donner à un peuple qui ne les possède pas, ou
ôter à un peuple qui les possède, les qualités de caractère d'où ses
institutions dérivent. On a répété bien des fois que les peuples ont
les gouvernements qu'ils méritent. Pourrait-on concevoir qu'ils en
eussent d'autres ?