très grande. Sans doute des races fort différentes, le blanc et le noir
par exemple, peuvent se fusionner, mais les métis qui en résultent
constituent une population très inférieure aux produits dont elle
dérive, et complètement incapable de créer, ou même de continuer une
civilisation. L'influence d'hérédités contraires dissocie leur moralité
et leur caractère. Quand les métis de blancs et de nègres ont hérité
par hasard, comme à Saint-Domingue, d'une civilisation supérieure,
cette civilisation est rapidement tombée dans une misérable décadence.
Les croisements peuvent être un élément de progrès entre des races
supérieures, assez voisines, telles que les Anglais et les Allemands de
l'Amérique. Ils constituent toujours un élément de dégénérescence quand
ces races, même supérieures, sont trop différentes [6].
[6] Tous les pays qui présentent un trop grand nombre de métis sont, pour
cette seule raison, voués à une perpétuelle anarchie, à moins qu'ils ne
soient dominés par une main de fer. Tel sera fatalement le cas du
Brésil. Il ne compte qu'un tiers de blancs. Le reste de la population
se compose de nègres et de mulâtres. Le célèbre Agassiz dit avec raison
« qu'il suffît d'avoir été au Brésil pour ne pas pouvoir nier la
décadence résultant des croisements qui ont eu lieu dans ce pays plus
largement qu'ailleurs. Ces croisements effacent, dit-il, les meilleures
qualités, soit du blanc, soit du noir, soit de l'Indien, et produisent
un type indescriptible dont l'énergie physique et mentale s'est
affaiblie ».
Croiser deux peuples, c'est changer du même coup aussi bien leur
constitution physique que leur constitution mentale. Les croisements
constituent d'ailleurs le seul moyen infaillible que nous possédions de
transformer d'une façon fondamentale le caractère d'un peuple,
l'hérédité seule étant assez puissante pour lutter contre l'hérédité.
Ils permettent de créer à la longue une race nouvelle, possédant des
caractères physiques et psychologiques nouveaux.
Les caractères ainsi créés restent au début très flottants et très
faibles. Il faut toujours de longues accumulations héréditaires pour
les fixer. Le premier effet des croisements entre races différentes est
de détruire l'âme de ces races, c'est-à-dire cet ensemble d'idées et de
sentiments communs qui font la force des peuples et sans lesquels il
n'y a ni nation ni patrie. C'est la période critique de l'histoire des
peuples, une période de début et de tâtonnements que tous ont dû
traverser, car il n'est guère de peuple européen qui ne soit formé des
débris d'autres peuples. C'est une période pleine de luttes intestines
et de vicissitudes, qui dure tant que les caractères psychologiques
nouveaux ne sont pas encore fixés.
Ce qui précède montre que les croisements doivent être considérés à
la fois comme un élément fondamental de la formation de races
nouvelles, et comme un puissant facteur de dissolution des races
anciennes. C'est donc avec raison que tous les peuples arrivés à un
haut degré de civilisation ont soigneusement évité de se mêler avec des
étrangers. Sans l'admirable régime des castes, la petite poignée
d'Aryens qui envahit l'Inde, il y a trois mille ans, se fût bien vite
noyée dans l'immense foule des populations noires qui l'enveloppait de
toutes parts, et aucune civilisation ne fût née sur le sol de la grande
péninsule. Si, de nos jours, les Anglais n'avaient pas conservé en
pratique le même système, et avaient consenti à se croiser avec les
indigènes, il y a déjà longtemps que le gigantesque empire de l'Inde
leur aurait échappé. Un peuple peut perdre bien des choses, subir bien
des catastrophes, et se relever encore. Il a tout perdu, et ne se
relève plus quand il a perdu son âme.
C'est au moment où les civilisations en décadence sont devenues la
proie d'envahisseurs pacifiques ou guerriers, que les croisements
exercent successivement le rôle destructeur, puis créateur, dont je
viens de parler. Ils détruisent la civilisation ancienne puisqu'ils
détruisent l'âme du peuple qui la possédait. Ils permettent la création
d'une civilisation nouvelle puisque les anciens caractères
psychologiques des races en présence ont été détruits et que sous
l'influence de conditions d'existence nouvelle, de nouveaux caractères
vont pouvoir se former.
C'est seulement sur les races en voie de formation et dont par
conséquent les caractères ancestraux ont été détruits par des hérédités
contraires, que peut se manifester l'influence du dernier des facteurs
mentionnés au début de ce chapitre, les milieux. Très faible sur les
races anciennes, l'influence des milieux est au contraire très grande
sur les races nouvelles. Les croisements, en détruisant des caractères
psychologiques ancestraux, créent une sorte de table rase sur laquelle
l'action des milieux, continuée pendant des siècles, arrive à édifier,
puis à fixer des caractères psychologiques nouveaux. Alors, et
seulement alors, une nouvelle race historique est formée. Ainsi s'est
constituée la nôtre.
L'influence des milieux - milieux physiques et moraux - est donc
très grande ou au contraire très faible suivant les cas, et on
s'explique ainsi que les opinions les plus contradictoires aient pu
être émises sur leur action. Nous venons de voir que cette influence
est très grande sur les races en voie de formation ; mais si nous avions
considéré des races anciennes solidement fixées depuis longtemps par
l'hérédité, nous aurions pu dire que l'influence des milieux est au
contraire à peu près entièrement nulle.
Pour les milieux moraux, nous avons la preuve de leur nullité
d'action par l'absence d'influence de nos civilisations occidentales
sur les peuples de l'Orient, alors même qu'ils sont soumis pendant
plusieurs générations à leur contact, ainsi que cela s'observe sur les
Chinois habitant les Etats-Unis. Pour les milieux physiques, nous
constatons la faiblesse de leur pouvoir par les difficultés de
l'acclimatement. Transportée dans un milieu trop différent du sien, une
race ancienne - qu'il s'agisse d'un homme, d'un animal ou d'une plante
- périt plutôt que de se transformer. Conquise par dix peuples divers,
l'Egypte a toujours été leur tombeau. Pas un n'a pu s'y acclimater.
Grecs, Romains, Perses, Arabes, Turcs, etc., n'y ont jamais laissé de
traces de leur sang. Le seul type qu'on y rencontre est celui de
l'impassible Fellah, dont les traits reproduisent fidèlement ceux que
les artistes égyptiens gravaient il y a sept mille ans sur les tombes
et les palais des Pharaons.
La plupart des races historiques de l'Europe sont encore en voie de
formation, et il importe de le savoir pour comprendre leur histoire.
Seul l'Anglais actuel représente une race presque entièrement fixée.
Chez lui l'ancien Breton, le Saxon et le Normand se sont effacés pour
former un type nouveau bien homogène. En France, au contraire, le
Provençal est bien différent du Breton, et l'Auvergnat du Normand.
Cependant, s'il n'existe pas encore un type moyen du Français, il
existe au moins des types moyens de certaines régions. Ces types sont
malheureusement bien séparés encore par les idées et le caractère. Il
est donc par conséquent difficile de trouver des institutions qui
puissent leur convenir également, et ce n'est que par une
centralisation énergique qu'il est possible de leur donner quelques
communauté de pensée. Nos divergences profondes de sentiments et de
croyances, et les bouleversements politiques qui en sont la
conséquence, tiennent principalement à des différences de constitution
mentale que l'avenir seul pourra peut-être effacer.
Il en a toujours été ainsi quand des races différentes se sont
trouvées en contact. Les dissentiments et les luttes intestines ont
toujours été d'autant plus profondes que les races en présence étaient
plus différentes. Quand elles sont trop dissemblables, il devient
absolument impossible de les faire vivre sous les mêmes institutions et
les mêmes lois. L'histoire des grands empires formés de races
différentes a toujours été identique. Ils disparaissent le plus souvent
avec leur fondateur. Parmi les nations modernes, les Hollandais et les
Anglais ont seuls réussi à imposer leur joug à des peuples asiatiques
fort différents d'eux, mais ils n'y sont parvenus que parce qu'ils ont
su respecter les moeurs, les coutumes et les lois de ces peuples, les
laissant en réalité s'administrer eux-mêmes, et bornant leur rôle à
toucher une partie des impôts, à pratiquer le commerce et à maintenir
la paix.
A part ces rares exceptions, tous les grands empires réunissant des
peuples dissemblables ne peuvent être créés que par la force et sont
condamnés à périr par la violence. Pour qu'une nation puisse se former
et durer il faut qu'elle se soit constituée lentement, par le mélange
graduel de races peu différentes, croisées constamment entre elles,
vivant sur le même sol, subissant l'action des mêmes milieux, ayant les
mêmes institutions et les mêmes croyances. Ces races diverses peuvent
alors, au bout de quelques siècles, former une nation bien homogène.
A mesure que vieillit le monde, les races deviennent de plus en plus
stables, et leurs transformations par voie de mélange de plus en plus
rares. En avançant en âge l'humanité sent le poids de l'hérédité
devenir plus lourd et les transformations plus difficiles. En ce qui
concerne l'Europe, on peut dire que l'ère de formation des races
historiques sera bientôt passée.
LIVRE II
COMMENT LES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES SE MANIFESTENT DANS
LES DIVERS ÉLÉMENTS DE LEURS CIVILISATIONS
CHAPITRE PREMIER
LES DIVERS ÉLÉMENTS D'UNE CIVILISATION COMME MANIFESTATION
EXTÉRIEURE DE L'AME D'UN PEUPLE
Les éléments dont une civilisation se compose sont les
manifestations extérieures de l'âme des peuples qui les ont créés. -
L'importance de ces divers éléments varie d'un peuple à un autre. - Les
arts, la littérature, les institutions, etc., jouent, suivant les
peuples, le rôle fondamental. - Exemples fournis dans l'antiquité par
les Egyptiens, les Grecs et les Romains. - Les divers éléments d'une
civilisation peuvent avoir une évolution indépendante de la marche
générale de cette civilisation. - Exemples fournis par les arts. - Ce
qu'ils traduisent. - Impossibilité de trouver dans un seul élément
d'une civilisation la mesure du niveau de cette civilisation. -Éléments
qui assurent la supériorité à un peuple. - Des éléments
philosophiquement fort inférieurs peuvent être, socialement, très
supérieurs.
Les éléments divers : langues, institutions, idées, croyances, arts,
littérature, dont une civilisation se compose, doivent être considérés
comme la manifestation extérieure de l'âme des hommes qui les ont
créés. Mais suivant les époques et les races, l'importance de ces
éléments comme expression de l'âme d'un peuple est fort inégale.
Il n'est guère aujourd'hui de livres consacrés aux oeuvres d'art, où
il ne soit répété qu'elles traduisent fidèlement la pensée des peuples
et sont la plus importante expression de leur civilisation.
Sans doute il en est souvent ainsi, mais il s'en faut de beaucoup
que cette règle soit absolue, et que le développement des arts
corresponde toujours au développement intellectuel des nations. S'il
est des peuples pour qui les oeuvres d'art sont la plus importante
manifestation de leur âme, il en est d'autres, très haut placés
pourtant sur l'échelle de la civilisation, chez qui les arts n'ont joué
qu'un rôle fort secondaire. Si l'on était condamné à écrire l'histoire
de la civilisation de chaque peuple en ne prenant qu'un élément, cet
élément devrait varier d'un peuple à l'autre. Ce seraient les arts pour
les uns, mais, pour les autres, ce seraient les institutions,
l'organisation militaire, l'industrie, le commerce, etc., qui nous
permettraient de les mieux connaître. C'est un point qu'il importe
d'abord d'établir, car il nous permettra plus tard de comprendre
pourquoi les divers éléments de la civilisation ont subi des
transformations très inégales en se transmettant d'un peuple à un
autre.
Parmi les peuples de l'antiquité, les Egyptiens et les Romains
présentent des exemples tout à fait caractéristiques de cette inégalité
dans le développement des divers éléments d'une civilisation, et même
dans les diverses branches dont chacun de ces éléments se compose.
Prenons d'abord les Egyptiens. Chez eux, la littérature fut toujours
très faible, la peinture fort médiocre. L'architecture et la statuaire
produisirent au contraire des chefs-d'oeuvre. Leurs monuments provoquent
encore notre admiration. Les statues qu'ils nous ont laissées telles
que le Scribe, le Cheik-el-Beled, Rahotep, Nefertiti, et bien d'autres,
seraient encore des modèles aujourd'hui, et ce n'est que pendant une
bien courte période que les Grecs ont réussi à les surpasser.
Des Egyptiens, rapprochons les Romains, qui jouèrent un rôle si
prépondérant dans l'histoire. Ils ne manquèrent ni d'éducateurs ni de
modèles, puisqu'ils avaient les Egyptiens et les Grecs derrière eux ;
et, cependant, ils ne réussirent pas à se créer un art personnel.
Jamais, peut-être, aucun peuple ne manifesta moins d'originalité dans
ses productions artistiques. Les Romains se souciaient fort peu des
arts, ne les envisageaient guère qu'au point de vue utilitaire et n'y
voyaient qu'une sorte d'article d'importation analogue aux autres
produits, tels que les métaux, les aromates et les épices qu'ils
demandaient aux peuples étrangers. Alors qu'ils étaient déjà les
maîtres du monde, les Romains n'avaient pas d'art national, et même, à
l'époque où la paix universelle, la richesse et les besoins du luxe
développèrent un peu leurs faibles sentiments artistiques, ce fut
toujours à la Grèce qu'ils demandèrent des modèles et des artistes.
L'histoire de l'architecture et de la sculpture romaines ne sont guère
qu'un sous-chapitre de l'histoire de l'architecture et de la sculpture
grecques.
Mais ce grand peuple romain, si inférieur dans ses arts, éleva au
plus haut degré trois autres éléments de la civilisation. Il eut des
institutions militaires qui lui assurèrent la domination du monde ; des
institutions politiques et judiciaires que nous copions encore ; enfin
il créa une littérature dont la nôtre s'est inspirée pendant des siècles.
Nous voyons donc, d'une façon frappante, l'inégalité de
développement des éléments de la civilisation chez deux nations dont le
haut degré de culture ne saurait être contesté, et nous pouvons
pressentir les erreurs auxquelles on s'exposerait en ne prenant pour
échelle qu'un de ces éléments, les arts par exemple. Nous venons de
trouver chez les Egyptiens des arts extrêmement originaux et
remarquables, la peinture exceptée ; une littérature, au contraire, fort
médiocre. Chez les Romains, des arts médiocres, sans traces
d'originalité, mais une littérature brillante, et enfin des
institutions politiques et militaires de premier ordre.
Les Grecs eux-mêmes, un des peuples qui ont manifesté le plus de
supériorité dans les branches les plus différentes, peuvent être cités
également pour prouver le défaut de parallélisme entre le développement
des divers éléments de la civilisation. A l'époque homérique, leur
littérature était déjà fort brillante, puisque les chants d'Homère sont
encore regardés comme des modèles dont la jeunesse universitaire de
l'Europe est condamnée à se saturer depuis des siècles ; et pourtant les
découvertes de l'archéologie moderne ont prouvé qu'à l'époque à
laquelle remontent les chants homériques, l'architecture et la
sculpture grecques étaient grossièrement barbares, et ne se composaient
que d'informes imitations de l'Egypte et de l'Assyrie.
Mais ce sont surtout les Hindous qui nous montreront ces inégalités
de développement des divers éléments de la civilisation. Au point de
vue de l'architecture, il est bien peu de peuples qui les aient
dépassés. Au point de vue de la philosophie, leurs spéculations ont
atteint une profondeur à laquelle la pensée européenne n'est arrivée
qu'à une époque toute récente. En littérature, s'ils ne valent pas les
Grecs et les Latins, ils ont produit cependant des morceaux admirables.
Pour la statuaire, ils sont au contraire médiocres et très au-dessous
des Grecs. Sur le domaine des sciences et sur celui des connaissances
historiques, ils sont absolument nuls, et on constate chez eux une
absence de précision qu'on ne rencontre chez aucun peuple à un pareil
degré. Leurs sciences n'ont été que des spéculations enfantines ; leurs
livres d'histoire d'absurdes légendes, ne renfermant pas une seule date
et probablement pas un seul événement exact. Ici encore, l'étude
exclusive des arts serait insuffisante pour donner l'échelle de la
civilisation chez ce peuple.
Bien d'autres exemples peuvent être fournis à l'appui de ce qui
précède. Il y a des races qui, sans jamais avoir occupé un rang tout à
fait supérieur, réussirent à se créer un art absolument personnel, sans
parenté visible avec les modèles antérieurs. Tels furent les Arabes.
Moins d'un siècle après qu'ils eurent envahi le vieux monde
gréco-romain, ils avaient transformé l'architecture byzantine adoptée
par eux tout d'abord, au point qu'il serait impossible de découvrir de
quels types ils se sont inspirés, si nous n'avions encore sous les yeux
la série des monuments intermédiaires.
Alors même d'ailleurs qu'il ne posséderait aucune aptitude
artistique ou littéraire, un peuple peut créer une civilisation élevée.
Tels furent les Phéniciens, qui n'eurent d'autre supériorité que leur
habileté commerciale. C'est par leur intermédiaire que s'est civilisé
le monde antique dont ils mirent toutes les parties en relation ; mais
par eux-mêmes ils n'ont à peu près rien produit, et l'histoire de leur
civilisation n'est que l'histoire de leur commerce.
Il est enfin des peuples chez qui tous les éléments de la
civilisation restèrent inférieurs, à l'exception des arts. Tels furent
les Mogols. Les monuments qu'ils élevèrent dans l'Inde, et dont le
style n'a presque rien d'hindou, sont tellement splendides qu'il en est
quelques-uns que des artistes compétents ont qualifié des plus beaux
monuments édifiés par la main des hommes ; et cependant personne ne
pourrait songer à classer les Mogols parmi les races supérieures.
On remarquera d'ailleurs que, même chez les peuples les plus
civilisés, ce n'est pas toujours à l'époque culminante de leur
civilisation que les arts atteignent le plus haut degré de
développement. Chez les Égyptiens et chez les Hindous, les monuments
les plus parfaits sont généralement les plus anciens ; en Europe, c'est
au moyen âge, regardé comme une époque de demi-barbarie, qu'a fleuri ce
merveilleux art gothique dont les oeuvres admirables n'ont jamais été
égalées.
Il est donc tout à fait impossible de juger du niveau d'un peuple
uniquement par le développement de ses arts. Ils ne constituent, je le
répète, qu'un des éléments de sa civilisation ; et il n'est pas démontré
du tout que cet élément - pas plus que la littérature d'ailleurs - soit
le plus élevé. Souvent, au contraire, ce sont les peuples placés à la
tête de la civilisation : les Romains dans l'antiquité, les Américains
de nos jours, chez qui les oeuvres artistiques sont les plus faibles.
Souvent aussi, comme nous le disions à l'instant, ce fut aux âges de
demi-barbarie que les peuples enfantèrent leurs chefs-d'oeuvre
littéraires et artistiques, leurs chefs-d'oeuvre artistiques surtout. Il
semblerait même que la période de personnalité dans les arts, chez un
peuple, est une éclosion de son enfance ou de sa jeunesse, et non pas
de son âge mûr ; et, si l'on considère que, dans les préoccupations
utilitaires du monde nouveau dont nous entrevoyons l'aurore, le rôle
des arts est à peine marqué, nous pouvons prévoir le jour où ils seront
classés parmi les manifestations, sinon inférieures, au moins tout à
fait secondaires d'une civilisation.
Bien des raisons s'opposent à ce que les arts suivent dans leur
évolution des progrès parallèles à ceux des autres éléments d'une
civilisation et puissent toujours renseigner par conséquent sur l'état
de cette civilisation. Qu'il s'agisse de l'Égypte, de la Grèce ou des
divers peuples de l'Europe, nous constatons cette loi générale
qu'aussitôt que l'art a atteint un certain niveau, c'est-à-dire que
certains chefs-d'oeuvre ont été créés, commence immédiatement une
période de décadence, tout à fait indépendante du mouvement des autres
éléments de la civilisation. Cette phase de décadence des arts subsiste
jusqu'à ce qu'une révolution politique, une invasion, l'adoption de
croyances nouvelles ou tout autre facteur vienne introduire dans l'art
des éléments nouveaux. C'est ainsi qu'au moyen âge les croisades
apportèrent des connaissances et des idées nouvelles qui imprimèrent à
l'art une impulsion d'où résulta la transformation du style roman en
style ogival. C'est ainsi encore que, quelques siècles plus tard, la
Renaissance des études gréco-latines amena la transformation de l'art
gothique en art de la Renaissance. C'est également ainsi que, dans
l'Inde, les invasions musulmanes amenèrent la transformation de l'art
hindou.
Il importe de remarquer, également, que puisque les arts traduisent
d'une façon générale certains besoins de la civilisation et
correspondent à certains sentiments ils sont condamnés à subir des
transformations conformes à ces besoins, et même à disparaître
entièrement si les besoins et les sentiments qui les ont engendrés
viennent eux-mêmes à se transformer ou à disparaître. Il ne s'ensuivra
pas du tout pour cela que la civilisation soit en décadence, et ici
encore nous saisissons le défaut de parallélisme entre l'évolution des
arts et celle des autres éléments de la civilisation. A aucune époque
de l'histoire, la civilisation n'a été aussi élevée qu'aujourd'hui, et
à aucune époque, peut-être, il n'y eut d'art plus banal et moins
personnel. Les croyances religieuses, les idées et les besoins qui
faisaient de l'art un élément essentiel de la civilisation, aux époques
où elle avait pour sanctuaires les temples et les palais, ayant
disparu, l'art est devenu un accessoire, une chose d'agrément à
laquelle il n'est possible de consacrer ni beaucoup de temps ni
beaucoup d'argent. N'étant plus une nécessité, il ne peut plus guère
être qu'artificiel et d'imitation. Il n'y a plus de peuples aujourd'hui
qui aient un art national, et chacun, en architecture comme en
sculpture, vit des copies plus ou moins heureuses d'époques disparues.
Elles représentent sans doute des besoins ou des caprices, ces
modestes copies, mais il est visible qu'elles ne sauraient traduire nos
idées modernes. J'admire les oeuvres naïves de nos artistes du moyen âge
peignant des saints, le Christ, le paradis et l'enfer, choses tout à
fait fondamentales alors, et qui étaient le principal objectif de
l'existence ; mais quand des peintres qui n'ont plus ces croyances
couvrent nos murs de légendes primitives ou de symboles enfantins, en
essayant de revenir à la technique d'un autre âge, ils ne font que de
misérables pastiches sans intérêt pour le présent et que méprisera
l'avenir.