Les seuls arts réels, les seuls qui traduisent une époque, sont ceux

où l'artiste représente ce qu'il sent ou ce qu'il voit au lieu de se

borner à des imitations de formes correspondant à des besoins ou à des

croyances que nous n'avons plus. La seule peinture sincère de nos jours

est la reproduction des choses qui nous entourent, la seule

architecture également sincère, est celle de la maison à cinq étages,

du viaduc et de la gare de chemin de fer. Cet art utilitaire correspond

aux besoins et aux idées de notre civilisation. Il est aussi

caractéristique d'une époque que le fut jadis l'église gothique et le

château féodal. Pour l'archéologue de l'avenir, les grands

caravansérails modernes et les églises gothiques anciennes présenteront

un intérêt égal parce que ce seront des pages successives de ces livres

de pierre que chaque siècle laisse derrière lui, alors qu'il dédaignera

comme d'inutiles documents les maigres contrefaçons de tant d'artistes

modernes.

Chaque esthétique représente l'idéal d'une époque et d'une race, et

par cela seul que les époques et les races sont différentes, l'idéal

doit constamment varier. Au point de vue philosophique, tous les idéals

se valent, car ils ne constituent que de transitoires symboles.

Les arts sont donc de même que tous les éléments d'une civilisation,

la manifestation extérieure de l'âme du peuple qui les a créés,mais

nous devons reconnaître aussi qu'il s'en faut de beaucoup qu'ils

constituent pour tous les peuples la plus exacte manifestation de leur

pensée.

La démonstration était nécessaire. Car, à l'importance que prend

chez un peuple un élément de civilisation, se mesure la puissance de

transformation que ce peuple applique au même élément lorsqu'il

l'emprunte à une race étrangère. Si sa personnalité se manifeste

surtout dans les arts, par exemple, il ne saura reproduire des modèles

importés sans les marquer profondément à son empreinte. Au contraire,

il transformera peu les éléments qui ne sauraient servir d'interprètes

à son génie. Lorsque les Romains adoptèrent l'architecture des Grecs,

ils ne lui firent pas subir de modifications radicales, parce que ce

n'est pas dans leurs monuments qu'ils mettaient le plus de leur âme.

Et, cependant, même chez un pareil peuple, dénué d'une architecture

personnelle, obligé d'aller chercher à l'étranger ses modèles et ses

artistes, l'art est obligé de subir en peu de siècles l'influence du

milieu et de devenir, presque malgré lui, l'expression de la race qui

l'adopte. Les temples, les palais, les arcs de triomphe, les

bas-reliefs de la Rome antique sont oeuvres de Grecs ou d'élèves de

Grecs ; et pourtant le caractère de ces monuments, leur destination,

leurs ornements, leurs dimensions mêmes, n'éveillent plus en nous les

souvenirs poétiques et délicats du génie athénien, mais bien l'idée de

force, de domination, de passion militaire, qui soulevait la grande âme

de Rome. Ainsi, même sur le domaine où elle se montre le moins

personnelle, une race ne peut faire un pas sans y laisser quelque trace

qui n'appartient qu'à elle et qui nous révèle quelque chose de sa

constitution mentale et de son intime pensée.

C'est qu'en effet l'artiste véritable, qu'il soit architecte,

littérateur ou poète, possède la faculté magique de traduire dans ses

synthèses l'âme d'une époque et d'une race. Très impressionnables, très

inconscients, pensant surtout par images, et raisonnant fort peu, les

artistes sont à certaines époques les miroirs fidèles de la société

dans laquelle ils vivent ; leurs oeuvres, les plus exacts des documents

qu'on puisse invoquer pour restituer une civilisation. Ils sont trop

inconscients pour n'être pas sincères, et trop impressionnés par le

milieu qui les entoure pour ne pas en traduire fidèlement les idées,

les sentiments, les besoins et les tendances. De liberté, ils n'en ont

pas, et c'est ce qui fait leur force. Ils sont enfermés dans un réseau

de traditions, d'idées, de croyances, dont l'ensemble constitue l'âme

d'une race et d'une époque, l'héritage de sentiments, de pensées et

d'inspirations dont l'influence est toute-puissante sur eux, parce

qu'elle gouverne les régions obscures de l'inconscient où s'élaborent

leurs oeuvres. Si, n'ayant pas ces oeuvres, nous ne savions des siècles

morts que ce qu'en disent les absurdes récits et les arrangements

artificiels des livres d'histoire, le véritable passé de chaque peuple

nous serait presque aussi fermé que celui de cette mystérieuse

Atlantide submergée par les flots dont parle Platon.

Le propre de l'oeuvre d'art réelle est donc d'exprimer sincèrement

les besoins et les idées du temps qui l'ont vue naître. De tous les

langages divers qui racontent le passé, les oeuvres d'art, celles de

l'architecture surtout, sont les plus intelligibles encore. Plus

sincères que les livres, moins artificielles que les religions et les

langues, elles traduisent à la fois des sentiments et des besoins.

L'architecte est le constructeur de la demeure de l'homme et de celle

des dieux ; or ce fut toujours dans l'enceinte du temple et dans celle

du foyer que s'élaborèrent les causes premières des événements qui

constituent l'histoire.

De ce qui précède nous pouvons conclure que si les divers éléments

dont une civilisation se compose sont bien l'expression de l'âme du

peuple qui les a créés, certains de ces éléments variables suivant les

races et variables aussi suivant les époques chez la même race

traduisent beaucoup mieux que d'autres l'âme d'une race.

Mais puisque la nature de ces éléments varie d'un peuple à l'autre,

d'une époque à l'autre, il est évident qu'il est impossible d'en

trouver un seul dont on puisse se servir comme de commune mesure pour

évaluer le niveau des diverses civilisations.

Il est évident aussi qu'on ne peut établir entre ces éléments de

classement hiérarchique, car le classement varierait d'un siècle à

l'autre, l'importance des éléments considérés variant elle-même avec

les époques.

Si l'on ne jugeait de la valeur des divers éléments d'une

civilisation qu'au point de vue de l'utilité pure, on arriverait à dire

que les éléments de civilisation les plus importants sont ceux qui

permettent à un peuple d'asservir les autres, c'est-à-dire les

institutions militaires. Mais alors il faudrait placer les Grecs,

artistes, philosophes et lettrés, au-dessous des lourdes cohortes de

Rome, les sages et savants Egyptiens au-dessous des Perses

demi-barbares, les Hindous au-dessous des Mogols également

demi-barbares.

Ces distinctions subtiles, l'histoire ne s'en préoccupe guère. La

seule supériorité, devant laquelle elle s'incline toujours, est la

supériorité militaire ; mais celle-ci s'accompagne bien rarement d'une

supériorité correspondante dans les autres éléments de la civilisation,

ou, du moins, ne la laisse pas subsister longtemps à ses côtés. La

supériorité militaire ne peut malheureusement s'affaiblir chez un

peuple sans qu'il soit bientôt condamné à disparaître. Ce fut toujours

alors qu'ils étaient arrivés à l'apogée de la civilisation, que les

peuples supérieurs durent céder la place à des barbares très inférieurs

à eux par l'intelligence, mais possédant certaines qualités de

caractère et de valeur guerrière, que les civilisations trop raffinées

ont toujours eu pour résultat de détruire.

Il faudrait donc arriver à cette conclusion attristante que ce sont

les éléments, philosophiquement inférieurs, d'une civilisation qui,

socialement, sont les plus importants. Si les lois de l'avenir devaient

être celles du passé, on pourrait dire que ce qui est le plus nuisible

pour un peuple, c'est d'être arrivé à un trop haut degré d'intelligence

et de culture. Les peuples périssent dès que s'altèrent les qualités de

caractère qui forment la trame de leur âme et ces qualités s'altèrent

dès que grandissent leur civilisation et leur intelligence.

CHAPITRE II

COMMENT SE TRANSFORMENT LES INSTITUTIONS, LES RELIGIONS ET LES

LANGUES

Les races supérieures ne peuvent, pas plus que les races

inférieures, transformer brusquement les éléments de leur civilisation.

- Contradictions présentées par les peuples qui ont changé leurs

religions, leurs langues et leurs arts. - Le cas du Japon. - En quoi

ces changements ne sont qu'apparents. - Transformations profondes

subies par le Bouddhisme, le Brahmanisme, l'Islamisme et le

Christianisme, suivant les races qui les ont adoptés. - Variations que

subissent les institutions et les langues suivant la race qui les

adopte. - Comment les mots considérés comme se correspondant dans des

langues différentes représentent des idées et des modes de penser très

dissemblables. - Impossibilité, pour cette raison, de traduire

certaines langues. - Pourquoi, dans les livres d'histoire, la

civilisation d'un peuple paraît parfois subir des changements profonds.

- Limites de l'influence réciproque des diverses civilisations.

Dans un travail publié ailleurs, nous avons montré que les races

supérieures sont dans l'impossibilité de faire accepter ou d'imposer

leur civilisation aux races inférieures. Prenant un à un les plus

puissants moyens d'action dont les Européens disposent, l'éducation,

les institutions et les croyances, nous avons démontré l'insuffisance

absolue de ces moyens d'action pour changer l'état social des peuples

inférieurs. Nous avons essayé d'établir que, tous les éléments d'une

civilisation correspondant à une certaine constitution mentale bien

définie créée par un long passé héréditaire, il était impossible de les

modifier sans changer la constitution mentale d'où ils dérivent. Les

siècles seuls, et non les conquérants, peuvent accomplir une telle

tâche. Nous avons fait voir aussi que c'est seulement par une série

d'étapes successives, analogues à celles que franchirent les barbares,

destructeurs de la civilisation gréco-romaine, qu'un peuple peut

s'élever sur l'échelle de la civilisation. Si, au moyen de l'éducation,

on essaye de lui éviter ces étapes, on ne fait que désorganiser sa

morale et son intelligence, et le ramener finalement à un niveau

inférieur à celui où il était arrivé par lui-même.

L'argumentation que nous avons appliquée aux races inférieures est

applicable également aux races supérieures. Si les principes que nous

avons exposés dans cet ouvrage sont exacts, nous devrons constater que

les races supérieures ne peuvent pas non plus transformer brusquement

leur civilisation. A elles aussi il faut le temps et les étapes

successives. Si des peuples supérieurs semblent parfois avoir adopté

des croyances, des institutions, des langues et des arts différents de

ceux de leurs ancêtres, ce n'est, en réalité, qu'après les avoir

transformés lentement et profondément, de façon à les mettre en

rapport avec leur constitution mentale.

L'histoire semble contredire à chaque page la proposition qui

précède. On y voit très fréquemment des peuples changer les éléments de

leur civilisation, adopter des religions nouvelles, des langues

nouvelles, des institutions nouvelles. Les uns abandonnent des

croyances plusieurs fois séculaires, pour se convertir au

christianisme, au bouddhisme ou à l'islamisme ; d'autres transforment

leur langue ; d'autres enfin modifient radicalement leurs institutions

et leurs arts. Il semble même qu'il suffise d'un conquérant ou d'un

apôtre, ou même d'un simple caprice, pour produire très facilement de

semblables transformations.

Mais, en nous offrant le récit de ces brusques révolutions,

l'histoire ne fait qu'accomplir une de ses tâches habituelles : créer

et propager de longues erreurs. Lorsqu'on étudie de près tous ces

prétendus changements, on s'aperçoit bientôt que les noms seuls des

choses varient aisément, tandis que les réalités qui se cachent

derrière les mots continuent à vivre et ne se transforment qu'avec une

extrême lenteur.

Pour le prouver, et pour montrer en même temps comment, derrière des

dénominations semblables, s'accomplit la lente évolution des choses, il

faudrait étudier les éléments de chaque civilisation chez divers

peuples, c'est-à-dire refaire leur histoire. Cette lourde tâche, je

l'ai déjà tentée dans plusieurs volumes: je ne saurais donc songer à la

recommencer ici. Laissant de côté les nombreux éléments dont une

civilisation se compose, je ne choisirai comme exemple que l'un d'eux :

les arts.

Avant d'aborder, cependant, dans un chapitre spécial, l'étude de

l'évolution qu'accomplissent les arts en passant d'un peuple à un

autre, je dirai quelques mots des changements que subissent les autres

éléments de la civilisation, afin de montrer que les lois applicables à

un seul de ces éléments sont bien applicables à tous, et que, si les

arts des peuples sont en rapport avec une certaine constitution

mentale, les langues, les institutions, les croyances, etc., le sont

également, et, par conséquent, ne peuvent brusquement changer et passer

indifféremment d'un peuple à un autre [7].

[7] Je n'aborderai pas ici le cas du Japon que j'ai déjà traité ailleurs

et sur lequel je reviendrai sûrement un jour. Il serait impossible

d'étudier en quelques pages une question sur laquelle des hommes d'Etat

éminents, malheureusement suivis par des philosophes peu éclairés,

s'illusionnent si complètement. Le prestige des triomphes militaires,

fussent-ils obtenus sur de simples barbares, reste encore pour bien des

esprits le seul critérium du niveau d'une civilisation. Il est possible

de dresser à l'européenne une armée de nègres, de leur apprendre à

manier fusils et canons, on n'aura pas pour cela modifié leur

infériorité mentale et tout ce qui découle de cette infériorité. Le

vernis de civilisation européenne qui recouvre actuellement le Japon ne

correspond nullement à l'état mental de la race. C'est un misérable

habit d'emprunt que déchireront bientôt de violentes révolutions.

C'est surtout en ce qui concerne les croyances religieuses que cette

théorie peut sembler paradoxale, et c'est pourtant dans l'histoire de

ces croyances mêmes qu'on peut trouver les meilleurs exemples à

invoquer, pour prouver qu'il est aussi impossible à un peuple de

changer brusquement les éléments de sa civilisation, qu'à un individu

de changer sa taille ou la couleur de ses yeux.

Sans doute personne n'ignore que toutes les grandes religions, le

brahmanisme, le bouddhisme, le christianisme, l'islamisme, ont provoqué

des conversions en masse chez des races entières qui ont paru les

adopter tout à coup ; mais quand on pénètre un peu dans l'étude de ces

conversions, on constate bientôt que ce que les peuples ont changé

surtout, c'est le nom de leur ancienne religion, et non la religion

elle-même ; qu'en réalité les croyances adoptées ont subi les

transformations nécessaires pour se mettre en rapport avec les vieilles

croyances qu'elles sont venues remplacer, et dont elles n'ont été en

réalité que la simple continuation.

Les transformations subies par les croyances, en passant d'un peuple

à un autre, sont même si considérables souvent, que la religion

nouvellement adoptée n'a plus aucune parenté visible avec celle dont

elle garde le nom. Le meilleur exemple nous est fourni par le

bouddhisme, qui, après avoir été transporté en Chine, y est devenu à ce

point méconnaissable que les savants l'ont pris d'abord pour une

religion indépendante et ont mis fort longtemps à reconnaître que cette

religion était simplement le bouddhisme transformé par la race qui

l'avait adopté. Le bouddhisme chinois n'est pas du tout le bouddhisme

de l'Inde, fort différent lui-même du bouddhisme du Népal, lequel

s'éloigne aussi du bouddhisme de Ceylan. Dans l'Inde, le bouddhisme ne

fut qu'un schisme du brahmanisme, qui l'avait précédé, et dont il

diffère au fond assez peu ; en Chine, il fut également un schisme de

croyances antérieures auxquelles il se rattache étroitement.

Ce qui est rigoureusement démontré pour le bouddhisme ne l'est pas

moins pour le brahmanisme. Les races de l'Inde étant extrêmement

diverses, il était facile de présumer que, sous des noms identiques,

elles devaient avoir des croyances religieuses extrêmement différentes.

Sans doute tous les peuples brahmaniques considèrent Vishnou et Siva

comme leurs divinités principales, les Védas comme leurs livres sacrés ;

mais ces dieux fondamentaux n'ont laissé dans la religion que leurs

noms, les livres sacrés que leur texte. A côté d'eux se sont formés des

cultes innombrables où l'on retrouve, suivant les races, les croyances

les plus variées : monothéisme, polythéisme, fétichisme, panthéisme,

culte des ancêtres, des démons, des animaux, etc. A ne juger des cultes

de l'Inde que par ce qu'en disent les Védas, on n'aurait pas la plus

légère idée des dieux ni des croyances qui règnent dans l'immense

péninsule. Le titre des livres sacrés est vénéré chez tous les

brahmanes, mais de la religion que ces livres enseignent, il ne reste

généralement rien.

L'islamisme lui-même, malgré la simplicité de son monothéisme, n'a

pas échappé à cette loi : il y a loin de l'islamisme de la Perse à

celui de l'Arabie et à celui de l'Inde. L'Inde, essentiellement

polythéiste, a trouvé moyen de rendre polythéiste la plus monothéiste

des croyances. Pour les cinquante millions de musulmans hindous,

Mahomet et les saints de l'Islam ne sont guère que des dieux nouveaux

ajoutés à des milliers d'autres. L'islamisme n'a même pas réussi à

établir dans l'Inde cette égalité de tous les hommes, qui fut ailleurs

une des causes de son succès : les musulmans de l'Inde pratiquent,

comme les autres Hindous, le système des castes. Dans le Dekkan, parmi

les populations dravidiennes, l'islamisme est devenu tellement

méconnaissable, qu'on ne peut guère le distinguer du brahmanisme ; il ne

s'en distinguerait même pas du tout sans le nom de Mahomet, et sans la

mosquée, où le prophète, devenu dieu, est adoré.

Il n'est pas besoin d'aller jusque dans l'Inde pour voir les

modifications profondes qu'a subies l'islamisme en passant d'une race à

une autre. Il suffit de regarder notre grande possession, l'Algérie.

Elle contient deux races fort différentes : Arabes et Berbères,

également musulmans. Or, il y a loin de l'islamisme des premiers à

celui des seconds ; la polygamie du Coran est devenue monogamie chez les

Berbères, dont la religion n'est guère qu'une fusion de l'islamisme

avec le vieux paganisme qu'ils ont pratiqué depuis les âges lointains

où dominait Carthage.

Les religions de l'Europe elles-mêmes ne sont pas soustraites à la

loi commune de se transformer suivant l'âme des races qui les adoptent.

Comme dans l'Inde, la lettre des dogmes fixés par les textes est restée

invariable ; mais ce sont de vaines formules dont chaque race interprète

le sens à sa façon. Sous la dénomination uniforme de chrétiens, on

trouve en Europe de vrais païens, tels que le Bas-Breton priant des

idoles ; des fétichistes, tels que l'Espagnol qui adore des amulettes ;

des polythéistes, tels que l'Italien qui vénère comme des divinités

fort diverses les madones de chaque village. Poussant l'étude plus

loin, il serait facile de montrer que le grand schisme religieux de la

Réforme fut la conséquence nécessaire de l'interprétation d'un même

livre religieux par des races différentes : celles du Nord voulant

discuter elles-mêmes leur croyance et régler leur vie, et celles du

Midi restées bien en arrière au point de vue de l'indépendance et de

l'esprit philosophique. Aucun exemple ne serait plus probant.

Mais ce sont là des faits dont le développement entraînerait trop

loin. Nous devrons passer plus vite encore sur deux autres éléments

fondamentaux de la civilisation, les institutions et les langues, parce

qu'il faudrait entrer dans des détails techniques qui sortiraient par

trop des limites de ce travail. Ce qui est vrai pour les croyances

l'est également pour les institutions ; ces dernières ne peuvent se

transmettre d'un peuple à un autre sans se transformer. Sans vouloir

multiplier les exemples, je prie le lecteur de considérer simplement

combien, dans les temps modernes, les mêmes institutions, imposées par

la force ou la persuasion, se transforment suivant les races, tout en

conservant des noms identiques. Je le montrerai dans un prochain

chapitre, à propos des diverses régions de l'Amérique.

Les institutions sont en réalité la conséquence de nécessités sur

lesquelles la volonté d'une seule génération d'hommes ne saurait avoir

d'action. Pour chaque race et pour chaque phase de l'évolution de cette

race, il y a des conditions d'existence, de sentiments, de pensées,

d'opinions, d'influences héréditaires qui impliquent certaines

institutions et n'en impliquent pas d'autres. Les étiquettes

gouvernementales importent fort peu. Il n'a jamais été donné à un

peuple de choisir les institutions qui lui semblaient les meilleures.

Si un hasard fort rare lui permet de les choisir, il ne saurait les

garder. Les nombreuses révolutions, les changements successifs de

constitutions auxquels nous nous livrons depuis un siècle constituent

une expérience qui aurait dû fixer depuis longtemps l'opinion des

hommes d'Etat sur ce point. Je crois d'ailleurs qu'il n'y a plus guère

que dans l'obtuse cervelle des foules et dans l'étroite pensée de

quelques fanatiques que puisse encore persister l'idée que des

changements sociaux importants se font à coups de décrets. Le seul rôle

utile des institutions est de donner une sanction légale aux

changements que les moeurs et l'opinion ont fini par accepter. Elles

suivent ces changements mais ne les précèdent pas. Ce n'est pas avec

des institutions qu'on modifie le caractère et la pensée des hommes. Ce

n'est pas avec elles qu'on rend un peuple religieux ou sceptique, qu'on

lui apprend à se conduire lui-même au lieu de demander sans cesse à

l'Etat de lui forger des chaînes.

Je n'insisterai pas plus pour les langues que je ne l'ai fait pour

les institutions, et me bornerai à rappeler qu'alors même qu'elle est

fixée par l'écriture, une langue se transforme nécessairement en

passant d'un peuple à un autre, et c'est cela même qui rend si absurde

l'idée d'une langue universelle. Sans doute, moins de deux siècles

après la conquête, les Gaulois, malgré l'immense supériorité de leur

nombre, avaient adopté le latin ; mais cette langue, le peuple la

transforma bientôt suivant ses besoins et la logique spéciale de son

esprit. De ces transformations, notre français moderne est finalement

sorti.

Des races différentes ne sauraient longtemps parler la même langue.

Les hasards des conquêtes, les intérêts de son commerce pourront sans

doute amener un peuple à adopter une autre langue que sa langue

maternelle, mais, en peu de générations, la langue adoptée sera

entièrement transformée. La transformation sera d'autant plus profonde

que la race à laquelle la langue a été empruntée diffère davantage de

celle qui l'a empruntée.

On est toujours certain de rencontrer des langues dissemblables dans

les pays où subsistent des races différentes. L'Inde en fournit un

excellent exemple. La grande péninsule étant habitée par des races

nombreuses et diverses, il n'est pas étonnant que les savants y

comptent deux cent quarante langues, quelques-unes différant beaucoup

plus entre elles que le grec ne diffère du français. Deux cent quarante

langues, sans parler d'environ trois cents dialectes ! Parmi ces

langues, la plus répandue est toute moderne, puisqu'elle n'a pas trois

siècles d'existence ; c'est l'hindoustani, formé par la combinaison du

persan et de l'arabe, que parlaient les conquérants musulmans, avec

l'hindi, une des langues les plus répandues dans les régions envahies.

Conquérants et conquis oublièrent bientôt leur langue primitive pour

parler la langue nouvelle, adaptée aux besoins de la race nouvelle

produite par le croisement des divers peuples en présence.

Je ne saurais insister davantage et suis obligé de me borner à

indiquer les idées fondamentales. Si je pouvais entrer dans les

développements nécessaires, j'irais plus loin et je dirais que, lorsque

des peuples sont différents, les mots considérés chez eux comme

correspondants représentent des modes de penser et de sentir tellement

éloignés, qu'en réalité leurs langues n'ont pas de synonymes et que la

traduction réelle de l'une à l'autre est impossible. On le comprend en

voyant, à quelques siècles de distance, dans le même pays, dans la même

race, le même mot correspondre à des idées tout à fait dissemblables.

Lois psychologiques de l'évolution des peuples · 第 4 / 12 段