alors que celle de l'intelligence est véritablement bien faible. Les
Romains de la décadence avaient une intelligence autrement raffinée que
celle de leurs rudes ancêtres, mais ils avaient perdu les qualités de
caractère : la persévérance, l'énergie, l'invincible ténacité,
l'aptitude à se sacrifier pour un idéal, l'inviolable respect des lois,
qui avaient fait la grandeur de leurs aïeux. C'est par le caractère que
60000 Anglais tiennent sous le joug 250 millions d'Hindous, dont
beaucoup sont au moins leurs égaux par l'intelligence, et dont
quelques-uns les dépassent immensément par les goûts artistiques et la
profondeur des vues philosophiques. C'est par le caractère qu'ils sont
à la tête du plus gigantesque empire colonial qu'ait connu l'histoire.
C'est sur le caractère et non sur l'intelligence que se fondent les
sociétés, les religions et les empires. Le caractère, c'est ce qui
permet aux peuples de sentir et d'agir. Ils n'ont jamais beaucoup gagné
à vouloir trop raisonner et trop penser [3].
[3] L'extrême faiblesse des uvres des psychologues de profession et
leur peu dintérêt pratique tient surtout à ce qu'ils se sont confinés
exclusivement dans l'étude de l'intelligence et ont laissé à peu près
entièrement de côté celle du caractère. Je ne vois guère que M. Paulhan
dans son interessant _essai sur les caractères_ et M. Ribot, dans
quelques pages, malheureusement beaucoup trop brèves, qui aient marqué
l'importance du caractère et constaté qu'il forme la véritable base de
la constitution mentale. « L'intelligence, écrit avec raison le savant
professeur du Collège de France, n'est qu'une forme accessoire de
l'évolution mentale. Le type fondamental est le caractère.
L'intelligence a plutôt pour effet de le détruire quand elle est trop
développée ».
C'est à l'étude du caractère qu'il faudra s'attacher, comme j'essaie
de le montrer ici, quand on voudra décrire la psychologie comparée des
peuples. Qu'une science aussi importante, puisque l'histoire et la
politique en découlent, n'ait jamais été l'objet d'aucune étude, c'est
là ce qu'on comprendrait difficilement si on ne savait qu'elle ne peut
s'acquérir ni dans les laboratoires, ni dans les livres, mais seulement
par de longs voyages. Rien ne fait présager d'ailleurs qu'elle soit
bientôt abordée par les psychologues de profession. Ils abandonnent de
plus en plus aujourd'hui ce qui fut jadis leur domaine, pour se
confiner dans des recherches d'anatomie et de physiologie.
C'est de la constitution mentale des races que découle leur
conception du monde et de la vie, par conséquent leur conduite. Nous en
fournirons bientôt d'importants exemples. Impressionné d'une certaine
façon par les choses extérieures, l'individu sent, pense et agit d'une
façon fort différente de celles dont sentiront, penseront et agiront
ceux qui possèdent une constitution mentale différente. Il en résulte
que les constitutions mentales, construites sur des types très divers,
ne sauraient arriver à se pénétrer. Les luttes séculaires des races ont
surtout pour origine l'incompatibilité de leurs caractères. Il est
impossible de rien comprendre à l'histoire si l'on n'a pas toujours
présent à l'esprit que des races différentes ne sauraient ni sentir, ni
penser, ni agir de la même façon, ni par conséquent se comprendre. Sans
doute les peuples divers ont dans leurs langues des mots communs qu'ils
croient synonymes, mais ces mots communs éveillent des sensations, des
idées, des modes de penser tout à fait dissemblables chez ceux qui les
entendent. Il faut avoir vécu avec des peuples dont la constitution
mentale diffère sensiblement de la nôtre, même en ne choisissant parmi
eux que les individus parlant notre langue et ayant reçu notre
éducation, pour concevoir la profondeur de l'abîme qui sépare la pensée
des divers peuples. On peut, sans de lointains voyages, s'en faire
quelque idée en constatant la grande séparation mentale qui existe
entre l'homme civilisé et la femme, alors même que celle-ci est très
instruite. Ils peuvent avoir des intérêts communs, des sentiments
communs, mais jamais des enchaînements de pensées semblables. Ils se
parleraient pendant des siècles sans s'entendre parce qu'ils sont
construits sur des types trop différents pour pouvoir être
impressionnés de la même façon par les choses extérieures. La
différence de leur logique suffirait à elle seule pour créer entre eux
un infranchissable abîme.
Cet abîme entre la constitution mentale des diverses races nous
explique pourquoi les peuples supérieurs n'ont jamais pu réussir à
faire accepter leur civilisation par des peuples inférieurs. L'idée si
générale encore que l'instruction puisse réaliser une telle tâche est
une des plus funestes illusions que les théoriciens de la raison pure
aient jamais enfantée. Sans doute, l'instruction permet, grâce à la
mémoire que possèdent les êtres les plus inférieurs - et qui n'est
nullement le privilège de l'homme, - de donner à un individu placé
assez bas dans l'échelle humaine, l'ensemble des notions que possède un
Européen. On fait aisément un bachelier ou un avocat d'un nègre ou d'un
Japonais ; mais on ne lui donne qu'un simple vernis tout à fait
superficiel, sans action sur sa constitution mentale. Ce que nulle
instruction ne peut lui donner, parce que l'hérédité seule les crée, ce
sont les formes de la pensée, la logique, et surtout le caractère des
Occidentaux. Ce nègre ou ce Japonais accumulera tous les diplômes
possibles sans arriver jamais au niveau d'un Européen ordinaire. En dix
ans, on lui donnera aisément l'instruction d'un Anglais bien élevé.
Pour en faire un véritable Anglais, c'est-à-dire un homme agissant
comme un Anglais dans les diverses circonstances de la vie où il sera
placé, mille ans suffiraient à peine. Ce n'est qu'en apparence qu'un
peuple transforme brusquement sa langue, sa constitution, ses croyances
ou ses arts. Pour opérer en réalité de tels changements, il faudrait
pouvoir transformer son âme.
CHAPITRE IV
DIFFÉRENCIATION PROGRESSIVE DES INDIVIDUS ET DES RACES
L'inégalité entre les divers individus d'une race est d'autant plus
grande que cette race est plus élevée. - Égalité mentale de tous les
individus des races inférieures. - Ce ne sont pas les moyennes des
peuples mais leurs couches supérieures qu'il faut comparer pour
apprécier les différences qui séparent les races. - Les progrès de la
civilisation tendent à différencier de plus en plus les individus et
les races. - Conséquences de cette différenciation. - Raisons
psychologiques qui l'empêchent de devenir trop considérable. - Les
divers individus des races supérieures sont très différenciés au point
de vue de l'intelligence et très peu au point de vue du caractère. -
Comment l'hérédité tend à ramener constamment les supériorités
individuelles au type moyen de la race. - Observations anatomiques
confirmant la différenciation psychologique progressive des races, des
individus et des sexes.
Les races supérieures ne se distinguent pas uniquement par leurs
caractères psychologiques et anatomiques des races inférieures. Elles
s'en distinguent encore par la diversité des éléments qui entrent dans
leur sein. Chez les races inférieures, tous les individus, alors même
qu'ils sont de sexes différents, possèdent à peu près le même niveau
mental. Se ressemblant tous, ils présentent l'image parfaite de
l'égalité rêvée par nos socialistes modernes. Chez les races
supérieures, l'inégalité intellectuelle des individus et des sexes est,
au contraire, la loi.
Aussi, n'est-ce pas en comparant entre elles les moyennes des
peuples, mais leurs couches élevées - quand ils en possèdent - qu'on
peut mesurer l'étendue des différences qui les séparent. Hindous,
Chinois, Européens se différencient intellectuellement très peu par
leurs couches moyennes. Ils se différencient considérablement au
contraire par leurs couches supérieures.
Avec les progrès de la civilisation, non seulement les races, mais
encore les individus de chaque race, ceux du moins des races
supérieures, tendent à se différencier de plus en plus. Contrairement
à nos rêves égalitaires, le résultat de la civilisation moderne n'est
pas de rendre les hommes de plus en plus égaux intellectuellement,
mais, au contraire, de plus en plus différents.
Une des principales conséquences de la civilisation est, d'une part,
de différencier les races par le travail intellectuel, chaque jour plus
considérable, qu'elle impose aux peuples arrivés à un haut degré de
culture, et d'autre part de différencier de plus en plus les diverses
couches dont chaque peuple civilisé se compose.
Les conditions de l'évolution industrielle moderne condamnent les
couches inférieures des peuples civilisés à un labeur très spécialisé,
qui, loin d'accroître leur intelligence, ne tend qu'à la réduire. Il y
a cent ans, un ouvrier était un véritable artiste capable d'exécuter
tous les détails d'un mécanisme quelconque, d'une montre, par exemple.
Aujourd'hui, c'est un simple manoeuvre, qui ne fabrique jamais qu'une
seule pièce, passe sa vie à forer des trous semblables, polir le même
organe, conduire la même machine. Il en résulte que son intelligence
arrive bientôt à s'atrophier tout à fait. Pressé par les découvertes et
la concurrence, l'industriel, ou l'ingénieur qui dirige l'ouvrier, est
obligé, au contraire, d'accumuler infiniment plus de connaissances,
d'esprit d'initiative et d'invention que le même industriel, le même
ingénieur, il y a un siècle. Constamment exercé, son cerveau subit la
loi qui régit, dans ce cas, tous les organes, il se développe de plus
en plus.
Tocqueville avait déjà indiqué cette différenciation progressive des
couches sociales à une époque où l'industrie se trouvait bien loin du
degré de développement atteint aujourd'hui. « A mesure que le principe
de la division du travail reçoit une application plus complète,
l'ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant. L'art fait
des progrès, l'artisan rétrograde. Le patron et l'ouvrier diffèrent
chaque jour davantage. »
Aujourd'hui, un peuple supérieur peut, au point de vue intellectuel,
être considéré comme constituant une sorte de pyramide à gradins, dont
la plus grande partie est formée par les masses profondes de la
population, les gradins supérieurs par les couches intelligentes [4],la
pointe de la pyramide, par une toute petite élite de savants,
d'inventeurs, d'artistes, d'écrivains, groupe infiniment restreint
vis-à-vis du reste de la population, mais qui, à lui seul, donne le
niveau d'un pays sur l'échelle intellectuelle de la civilisation. Il
suffirait de le faire disparaître pour voir disparaître en même temps
tout ce qui fait la gloire d'une nation. « Si la France, comme le dit
justement Saint-Simon, perdait subitement ses cinquante premiers
savants, ses cinquante premiers artistes, ses cinquante premiers
fabricants, ses cinquante premiers cultivateurs, la nation deviendrait
un corps sans âme, elle serait décapitée. Si elle venait au contraire à
perdre tout son personnel officiel, cet événement affligerait les
Français parce qu'ils sont bons, mais il n'en résulterait pour le pays
qu'un faible dommage. »
[4] Je dis intelligentes, sans ajouter instruites. C'est une erreur
spéciale aux peuples latins de croire qu'il y ait parallélisme entre
l'instruction et l'intelligence. L'instruction implique uniquement la
possession d'une certaine dose de mémoire, mais ne nécessite pour être
acquise aucune qualité de jugement, de réflexion, d'initiative et
d'esprit d'invention. On rencontre très fréquemment des individus
abondamment pourvus de diplômes quoique très bornés, mais on rencontre,
aussi fréquemment, des individus fort peu instruits et possédant
pourtant une intelligence élevée. Les couches supérieures de notre
pyramide seraient donc formées d'éléments empruntés à toutes les
classes. Toutes les professions renferment un très petit nombre
d'esprits distingués. Il paraît probable cependant, en raison des lois
de l'hérédité, que ce sont les classes sociales dites supérieures qui
en renferment le plus et c'est sans doute en cela surtout que réside
leur supériorité.
Avec les progrès de la civilisation, la différenciation entre les
couches extrêmes d'une population s'accroît fort rapidement ; elle tend
même, à un certain moment, à s'accroître suivant ce que les
mathématiciens appellent une progression géométrique. Il suffirait
donc, si certains effets de l'hérédité n'y mettaient obstacle, de faire
intervenir le temps pour voir les couches supérieures d'une population
séparées intellectuellement des couches inférieures par une distance
aussi grande que celle qui sépare le blanc du nègre, ou même le nègre
du singe.
Mais plusieurs raisons s'opposent à ce que cette différenciation
intellectuelle des couches sociales, tout en devenant très grande,
s'accomplisse avec autant de rapidité qu'on pourrait théoriquement
l'admettre. En premier lieu, en effet, la différenciation ne porte
guère que sur l'intelligence, peu ou pas sur le caractère ; et nous
savons que c'est le caractère, et non l'intelligence, qui joue le rôle
fondamental dans la vie des peuples. En second lieu, les masses tendent
aujourd'hui, par leur organisation et leur discipline, à devenir
toutes-puissantes. Leur haine des supériorités intellectuelles étant
évidente, il est probable que toute aristocratie intellectuelle est
destinée à être violemment détruite par des révolutions périodiques, à
mesure que les masses populaires s'organiseront, comme fut détruite, il
y a un siècle, l'ancienne noblesse. Lorsque le socialisme s'étendra en
maître sur l'Europe, sa seule chance d'exister quelque temps sera de
faire périr, jusqu'au dernier, tous les individus possédant une
supériorité capable de les élever, si faiblement que ce soit, au dessus
de la plus humble moyenne.
En dehors des deux causes que je viens d'énoncer et qui sont d'ordre
artificiel, puisqu'elles résultent de conditions de civilisation
pouvant varier, il en est une beaucoup plus importante - parce qu'elle
est une loi naturelle inéluctable - et qui empêchera toujours l'élite
d'une nation, non pas de se différencier intellectuellement des couches
inférieures, mais de s'en différencier par trop rapidement. En présence
des conditions actuelles de la civilisation qui tendent, de plus en
plus, à différencier les hommes d'une même race, se trouvent en effet
les pesantes lois de l'hérédité, qui tendent à faire disparaître, ou à
ramener à la moyenne, les individus qui la dépassent trop nettement.
Des observations déjà anciennes, mentionnées par tous les auteurs de
travaux sur l'hérédité, ont prouvé en effet que les descendants de
familles éminentes par l'intelligence subissent tôt ou tard - tôt, le
plus souvent, - des dégénérescences qui tendent à les supprimer tout à
fait.
La grande supériorité intellectuelle ne paraît donc s'obtenir qu'à
la condition de ne laisser derrière soi que des dégénérés. En fait, ce
n'est qu'en empruntant sans cesse aux éléments placés au-dessous
d'elle, que peut subsister la pointe de la pyramide sociale dont je
parlais plus haut. Si l'on réunissait dans une île isolée tous les
individus composant cette élite, on formerait, par leurs croisements,
une race atteinte de dégénérescences variées et condamnée par
conséquent à disparaître bientôt. Les grandes supériorités
intellectuelles peuvent se comparer à ces monstruosités botaniques
créées par l'artifice du jardinier. Abandonnées à elles-mêmes, elles
meurent ou retournent au type moyen de l'espèce, qui, lui, est
tout-puissant, parce qu'il représente la longue série des ancêtres.
L'étude attentive des divers peuples montre que si les individus
d'une même race se différencient immensément par l'intelligence ils se
différencient assez peu par le caractère, ce roc invariable dont j'ai
déjà montré la permanence à travers les âges. Nous devons donc en
étudiant une race la considérer à deux points de vue fort différents.
Au point de vue intellectuel elle ne vaut que par une petite élite à
laquelle sont dus tous les progrès scientifiques, littéraires et
industriels d'une civilisation. Au point de vue du caractère c'est la
moyenne seule qu'il importe de connaître. C'est du niveau de cette
moyenne que dépend toujours la puissance des peuples. Ils peuvent à la
rigueur se passer d'une élite intellectuelle mais non d'un certain
niveau de caractère. Nous le montrerons bientôt.
Ainsi, tout en se différenciant intellectuellement de plus en plus à
travers les siècles, les individus d'une race tendent toujours au point
de vue du caractère à osciller autour du type moyen de cette race.
C'est à ce type moyen, qui s'élève fort lentement, qu'appartient la
très grande majorité des membres d'une nation. Ce noyau fondamental est
revêtu - au moins chez les peuples supérieurs - d'une mince couche
d'esprits éminents, capitale au point de vue de la civilisation, mais
sans importance au point de vue de la race. Sans cesse détruite, elle
est renouvelée sans cesse aux dépens de la couche moyenne qui, elle, ne
varie que fort lentement, parce que les moindres variations, pour
devenir durables, demandent à être accumulées dans le même sens par
l'hérédité pendant plusieurs siècles.
Il y a plusieurs années déjà que j'étais arrivé, en m'appuyant sur
des recherches d'ordre purement anatomique, aux idées qui précèdent
sur
la différenciation des individus et des races, et pour la justification
desquelles je n'ai invoqué, aujourd'hui, que des raisons
psychologiques. Les deux ordres d'observation conduisant aux mêmes
résultats, je me permettrai de rappeler quelques-unes des conclusions
de mon premier travail. Elles s'appuient sur des mensurations exécutées
sur plusieurs milliers de crânes anciens et modernes appartenant à des
races diverses. En voici les parties les plus essentielles :
Le volume du crâne est en rapport étroit avec l'intelligence,
lorsque, laissant de côté les cas individuels, on opère sur des
séries.
On constate alors que ce qui distingue les races inférieures des races
supérieures, ce ne sont pas de faibles variations dans la capacité
moyenne de leurs crânes,mais bien ce fait essentiel que la race
supérieure contient un certain nombre d'individus au cerveau très
développé, alors que la race inférieure n'en contient pas. Ce n'est
donc pas par les foules, mais bien par le nombre de ceux qui s'en
distinguent, que les races diffèrent. D'un peuple à l'autre, la
différence moyenne du crâne - sauf quand on considère les races tout à
fait inférieures - n'est jamais bien considérable.
En comparant les crânes des diverses races humaines, dans le présent
et le passé, on voit que les races dont le volume du crâne présente les
plus grandes variations individuelles sont les races les plus élevées
en civilisation ; qu'à mesure qu'une race se civilise, les crânes des
individus qui la composent se différencient de plus en plus ; ce qui
conduit à ce résultat que ce n'est pas vers l'égalité intellectuelle
que la civilisation nous conduit, mais vers une inégalité de plus en
plus profonde. L'égalité anatomique et physiologique n'existe qu'entre
individus de races tout à fait inférieures. Entre les membres d'une
tribu sauvage, tous adonnés aux mêmes occupations, la différence est
forcément minime. Entre le paysan, qui n'a que trois cents mots dans
son vocabulaire, et le savant, qui en a cent mille avec les idées
correspondantes, la différence est, au contraire, gigantesque.
Je dois ajouter à ce qui précède que la différenciation entre
individus produite par le développement de la civilisation se manifeste
également entre les sexes. Chez les peuples inférieurs ou dans les
couches inférieures des peuples supérieurs, l'homme et la femme sont
intellectuellement fort voisins. A mesure au contraire que les peuples
se civilisent, les sexes tendent de plus en plus à se différencier.
Le volume du crâne de l'homme et de la femme, même quand on compare
uniquement, comme je l'ai fait, des sujets d'âge égal, de taille égale
et de poids égal, présente des différences très rapidement croissantes
avec le degré de la civilisation. Très faibles dans les races
inférieures, ces différences deviennent immenses dans les races
supérieures. Dans ces races supérieures, les crânes féminins sont
souvent à peine plus développés que ceux des femmes de races très
inférieures. Alors que la moyenne des crânes parisiens masculins les
range parmi les plus gros crânes connus, la moyenne des crânes
parisiens féminins les classe parmi les plus petits crânes observés,à
peu près au niveau de ceux des Chinoises, à peine au-dessus des crânes
féminins de la Nouvelle-Calédonie [5].
[5] Dr Gustave le Bon. _Recherches anatomiques et mathématiques sur les
variations de volume du cerveau et sur leurs relations avec
l'intelligence_. In-8deg, 1879. Mémoire couronné par l'Académie des
sciences et par la Société d'anthropologie.
CHAPITRE V
FORMATION DES RACES HISTORIQUES
Comment se sont formées les races historiques. - Conditions qui
permettent à des races diverses de fusionner pour former une race
unique. - Influence du nombre des individus mis en présence, de
l'inégalité de leurs caractères, des milieux, etc. - Résultats des
croisements. - Raisons de la grande infériorité des métis. - Mobilité
des caractères psychologiques nouveaux créés par les croisements. -
Comment ces caractères arrivent à se fixer. - Les périodes critiques de
l'histoire. - Les croisements constituent un facteur essentiel de
formation de races nouvelles, et en même temps un puissant facteur de
dissolution des civilisations. - Importance du régime des castes. -
Influence des milieux. - Ils ne peuvent agir que sur les races
nouvelles en voie de formation dont les croisements ont dissocié les
caractères ancestraux. - Sur les races anciennes les milieux sont sans
action. - Exemples divers. - La plupart des races historiques de
l'Europe sont encore en voie de formation. - Conséquences politiques et
sociales. - Pourquoi la période de formation des races historiques
sera bientôt passée.
Nous avons déjà fait remarquer qu'on ne pouvait plus guère rencontrer
chez les peuples civilisés de véritables races, dans le sens
scientifique de ce mot, mais seulement des races historiques,
c'est-à-dire des races créées par les hasards des conquêtes, des
immigrations, de la politique, etc., et formées par conséquent du
mélange d'individus d'origines différentes.
Comment ces races hétérogènes arrivent-elles à se fondre et former
une race historique possédant des caractères psychologiques communs ?
C'est ce que nous allons rechercher.
Remarquons tout d'abord que les éléments mis en présence par le
hasard ne se fondent pas toujours. Les populations allemande,
hongroise, slave, etc., qui vivent sous la domination autrichienne,
forment des races parfaitement distinctes et qui n'ont jamais tenté de
se fusionner. L'Irlandais, qui vit sous la domination des Anglais, ne
s'est pas davantage mélangé avec eux. Quant aux peuples tout à fait
inférieurs, Peaux-Rouges, Australiens, Tasmaniens, etc., non seulement
ils ne s'unissent pas aux peuples supérieurs, mais en outre ils
disparaissent rapidement à leur contact. L'expérience prouve que tout
peuple inférieur mis en présence d'un peuple supérieur est fatalement
condamné à bientôt disparaître.
Trois conditions sont nécessaires pour que des races arrivent à se
fusionner et à former une race nouvelle plus ou moins homogène.
La première de ces conditions est que les races soumises aux
croisements ne soient pas trop inégales par leur nombre ; la seconde,
qu'elles ne diffèrent pas trop par leurs caractères ; la troisième,
qu'elles soient soumises pendant longtemps à des conditions de milieu
identiques.
La première des conditions qui viennent d'être énumérées est d'une
importance capitale. Un petit nombre de blancs transportés chez une
population nègre nombreuse disparaissent, après quelques générations,
sans laisser de traces de leur sang parmi leurs descendants. Ainsi ont
disparu tous les conquérants qui ont envahi des populations trop
nombreuses. Ils ont pu, comme les Latins en Gaule, les Arabes en
Égypte, laisser derrière eux leur civilisation, leurs arts et leur
langue. Ils n'y ont jamais laissé leur sang.