La Jalousie

Depuis que Deodat de Vega était revenu, Castro disait fréquemment;

--C’est curieux, il me semble que je rajeunis.

Il avait vieilli plus vite et il le sentait obscurément. Aussi il

éprouvait le besoin d’affirmer par la parole une jeunesse nouvelle.

Rachel remarqua qu’il changeait de manières. Il la regardait avec des

yeux plus aigus et il avait, quand il était auprès d’elle, une façon

animale de respirer son odeur et de tendre la main, comme s’il voulait

palper sa chair. Il n’était pas revenu se confesser à l’église des Rois

Mages. Une fois, il oublia de mettre son chapelet de bois à gros grains

et il perdit l’habitude de le porter.

Il disait encore:

--Quand on regarde les choses d’une certaine hauteur on s’aperçoit que

le passé n’existe pas et qu’il n’y a que le présent qui compte.

Il se reprochait alors d’avoir perdu son temps en prières et en

confessions. La rédemption! Me racheter de quoi? C’est bien assez de

penser à son salut à la fin de sa vie. Il faut jouir autant qu’on le

peut.

Rachel l’impressionnait. Il prit l’habitude d’aller chez elle plus

souvent. Mais elle demeurait aussi éloignée de lui qu’une Vierge dans

une église, sur un autel.

--Cela ne m’est jamais arrivé avec aucune femme, se disait-il. Et comme

il ne se rendait pas compte dans quelle mesure sa foi avait diminué et

qu’il se trompait lui-même avec des formules, il se répétait pour

s’excuser de son manque d’audace:

--Elle est le bon ange que Dieu m’a envoyé.

A d’autres moments il ajoutait:

--Un ange en chair et en os, tout de même. Un ange que j’ai trouvé chez

Antonia.

Et il se plaisait à l’imaginer dans des poses lascives, dominée et

complaisante.

Comme son amour-propre était immense, il laissait volontiers croire à

ceux qui lui parlaient d’elle qu’elle était sa maîtresse. Il riait d’un

rire entendu quand on lui demandait des renseignements sur le mari qu’il

avait imaginé, ou il baissait les yeux modestement. Il éprouvait

quelquefois le désir de la faire valoir pour qu’elle soit respectée. Il

dit une fois à Mascarenhas qui l’interrogeait:

--Tous les terrains de l’île Divar et même ceux qui sont au delà des

bras de la rivière, au nord, vont lui appartenir. Elle est plus riche

que toi et moi.

Mais si on entrait trop rapidement dans ses vues, il en était mécontent.

Il ne pouvait pas supporter non plus l’idée qu’on pût croire qu’elle

exerçât une influence sur lui.

--Des juifs ne sont jamais que des juifs, disait-il alors. On a bien vu

jadis le cas que j’en faisais.

Cependant il se rendit compte que Rachel deviendrait vite impopulaire à

Goa à cause de sa qualité de juive. Cette impopularité pourrait

rejaillir sur lui, nuire à sa situation plus tard. Il pensa qu’il y

avait un moyen d’y remédier.

Un soir, assis à côté de Rachel sous la vérandah de sa maison, il lui

fit part de l’espérance qu’il nourrissait de la voir se convertir à sa

religion. Elle aurait la chance d’être baptisée par un grand saint à qui

Dieu marquait sans cesse sa prédilection par des signes et des paroles.

Cette conversion serait un exemple dont on parlerait et qui servirait la

cause commune.

Durant qu’il parlait, il ne voyait du visage de Rachel qu’une masse

d’ombre avec deux lueurs fixes sous l’auréole des cheveux, car ils

n’étaient éclairés que par la lampe qui était derrière eux, dans le

salon.

Les lueurs des yeux s’allumèrent à peine davantage. La réponse se fit

attendre. Elle vint enfin, émise d’une voix sans timbre, assourdie.

Rachel ne disait pas non. Depuis qu’elle était à Goa elle devenait

sensible aux beautés de la religion chrétienne. Elle voulait avant

d’être baptisée connaître mieux le dogme et le pénétrer. Elle

s’instruirait d’abord. Elle verrait ensuite.

Castro considéra ces paroles comme une sorte d’engagement. Il en

remercia Rachel et dans un élan de reconnaissance, car il pensait que ce

gain apporté à Dieu lui serait compté, il prit la main de Rachel et la

garda dans la sienne. Cette main était chaude, fiévreuse et vivante et

Castro sentit son cœur battre avec force.

Il lui sembla, en regardant devant lui le dessin que faisaient des

branches de pandanus sur le fond d’azur sombre du ciel piqué par les

éclats inaltérables des étoiles, qu’une splendeur insoupçonnée se

révélait à lui pour la première fois.

La main de Rachel se dégagea de la sienne assez lentement pour qu’il ne

sentît pas le dégoût qu’elle éprouvait. Les deux mains gardèrent une

brûlure différente.

* * * * *

Ce fut pour Castro comme si un voile se déchirait, comme s’il

contemplait un horizon en arrivant au sommet d’une montagne. Et

l’horizon qu’il vit devant lui fut celui de son âme ravagée par un feu

qui avait brûlé sans qu’il le sût et avait gagné les coins les plus

secrets de la substance son être.

Ce que dit le métis, conducteur de la barque, lui parut d’abord un

mensonge, une monstrueuse imagination, enfantée pour le torturer. Mais

non, l’homme parlait innocemment. Il rapportait un fait qu’il estimait

sans importance. Le métis habitait dans une maison de bambou au bord de

la rivière, il pêchait, il louait sa barque, il ne s’occupait pas de ce

qui pouvait intéresser les habitants de Goa. Il avait relaté simplement

que presque chaque matin il conduisait Joachim, fils de Pedre de Castro,

dans la petite île sur cette partie de l’étang qu’on appelle l’étang de

la ville noyée et que là il retrouvait une belle jeune dame dont il ne

savait rien, sinon qu’elle était nouvelle venue à Goa et laissait voir,

sous un chapeau de feutre gris, d’épaisses tresses presque bleues.

Castro pensa d’abord à frapper le métis, à lui faire rétracter ses

paroles par des coups. Mais son ingénuité était certaine. Il préféra lui

tourner le dos pour réfléchir à son aise. Puis il se mit à courir le

long de la rivière. Il fallait savoir, savoir tout de suite ce qui en

était. Comme le temps qui le séparait du moment où il saurait lui

paraissait long! Il franchit les remparts. Il se dirigea vers la maison

de Rachel. Il était essoufflé. Il marchait péniblement, chargé du poids

de l’angoisse.

C’est alors seulement, dans l’ombre brûlante de la rue, le long des

vieux couvents ruinés et des demeures mauresques pleines de silence

qu’il eut conscience de ce qui se passait en lui. Il aimait Rachel. Il

savait depuis longtemps qu’il la désirait mais il venait d’apprendre

qu’il l’aimait. Il l’avait aimée depuis le premier jour où il l’avait

vue dans le salon de l’entremetteuse à Bombay. Et il s’en rendait compte

aujourd’hui seulement en apprenant qu’elle connaissait son fils.

Ainsi elle connaissait son fils. Ils se retrouvaient dans une île, sous

des arbres, au milieu des herbes propices. La nature rapprochait les

êtres qui se désiraient. Il pensait à la complicité qu’apportent les

souffles végétaux du matin, à l’odeur de sève de la terre mouillée.

Il faillit revenir sur ses pas pour interroger à nouveau le métis, pour

lui demander s’il n’avait pas vu les deux jeunes gens s’étreindre en

marchant, ou s’asseoir sur le sol pour être pleinement l’un à l’autre.

Et, comme il allait atteindre le perron de la maison de Rachel, il vit

clairement ce qu’il aurait dû faire.

Antonia lui avait amené Rachel elle-même dans ce salon où il y avait un

lit à côté de la table. C’était une fille comme celles qu’il avait déjà

connues dans cette maison. L’envoyée de Dieu! ah! ah! Est-ce qu’il ne

perdait pas un peu la tête avec ses vœux et ses confessions? Quelle

lubie s’était alors emparée de lui? N’avait-il pas eu peur de voir la

noyée de jadis, que les poissons avaient mangée, sous l’aspect d’une

belle fille que lui offrait Antonia! Il aurait dû mettre de l’argent sur

la table et jeter tout de suite Rachel sur le lit. Après on aurait dîné

et bu du champagne. Il revoyait toute la scène comme si elle était

peinte sur un tableau. Il se souvenait qu’il était en bras de chemise et

qu’il avait remis son veston par une sorte de respect. Cette pensée le

remplit de fureur. Elle allait bien voir comment il la traiterait.

Rachel avait prolongé sa sieste un peu plus tard qu’à l’ordinaire.

Lorsqu’il fut introduit dans le salon, Castro l’entendit aller et venir

dans sa chambre. Alors, comme si la matière compacte de la porte et du

mur devenaient translucides, il perçut la femme avec son jeune corps

vivant, tiède, ambré. La moustiquaire du lit avait été rejetée et il y

avait sur les draps une trace de forme, sur l’oreiller, le creux où

reposait naguère la tête au casque de cheveux bleuâtres. Sur le

plancher, en rond, était tombé un peignoir d’où elle avait émergé, nue

peut-être. Non, il la voyait sous cette chemise de lin ténu, irréel,

nuageux, dont il n’avait entr’aperçu que le bord sur la naissance des

seins. Elle marchait nonchalamment dans la chambre, allant du miroir à

la vieille commode. Elle touchait des fards, défaisait une tresse,

teignait un ongle. Le parfum de son corps se déplaçait autour d’elle

comme une onde invisible. Elle était chargée de plaisirs irréalisés,

langoureuse comme l’après-midi finissante.

Il ne put y tenir. Il s’avança vers la porte et il en poussa le loquet.

Mais Rachel ne reposait jamais dans sa chambre sans tirer un verrou

intérieur et la porte ne s’ouvrit pas. Alors, confus de son inutile

tentative, Castro gagna le jardin et il se mit à marcher de long en

large.

Il ne sut pas, quand Rachel l’y rejoignit, si elle avait vu le loquet se

soulever. Son visage était impassible, ses yeux étaient plus clairs qu’à

l’ordinaire et dans la seconde où il l’aperçut, Castro mesura avec une

affreuse netteté la différence d’âge qu’il y avait entre eux et

l’éloignement physique qu’il devait certainement lui inspirer. S’il y

avait eu un miroir à côté de lui pour refléter son image, il n’aurait

pas mieux vu son gros ventre ridicule, son double menton, les deux

grandes rides qui barraient ses joues de chaque côté du nez et ses

lèvres grasses et rouges comme le témoignage de sa sensualité

disproportionnée. Il sentait des gouttes de sueur glisser sur ses

tempes. Il lui sembla que ses cheveux s’appauvrissaient sur son crâne.

Il crut entendre le travail des molécules dans une dent qu’il savait

gâtée, au fond de sa mâchoire.

Il parla, vaincu d’avance.

Rachel eut tout de suite une expression d’enchantement affectueux sur

son visage.

Mais oui, le hasard d’une promenade lui avait fait faire la connaissance

de Joachim de Castro. Elle avait en effet négligé de le lui dire. Elle

aimait à se lever de bonne heure le matin, à descendre la rivière, à

suivre les méandres des canaux. Ils s’étaient une fois trouvés côte à

côte, dans le brouillard. Elle avait eu beaucoup de plaisir à causer

avec le jeune homme. En vérité, il n’y avait aucun mal à cela.

Alors Castro s’abandonna à cet élan de dénigrement que suscite la

jalousie.

Son fils ne l’aimait pas. Il n’avait jamais aimé son père. Le fond de sa

nature était une hypocrisie qu’il avait cherché vainement à s’expliquer.

Élevé par les jésuites, à Bombay, il restait au fond du cœur, fidèle à

l’autorité souveraine du pape. Il ne voulait pas convenir de la sainteté

de l’archevêque. Et sa principale raison d’en douter était que son père

y croyait. Il fallait se méfier de lui. Qui sait même, s’il n’irait pas

jusqu’à contrecarrer ouvertement son père dans la lutte qu’on allait

entreprendre?

Castro croyait puérilement qu’une femme peut moins aimer quelqu’un parce

qu’il est mauvais fils, hypocrite, traître à une cause. Il ignorait que

le dénigrement est une huile sur une flamme.

Mais Rachel se hâta d’entrer dans ses vues. Elle fronça les sourcils.

Son mécontentement allait aussi vite que les paroles de Castro.

--Je lui parlerai moi-même, dit-elle avec sévérité.

Non, non. Ce n’était pas du tout ce que voulait Castro. Il ferait partir

son fils dont la présence était un danger. Il lui ferait quitter Goa de

gré ou de force.

Cependant le calme revenait en lui, car ce qui est énoncé par la parole

acquiert de suite une puissance de réalité. Le visage serein de Rachel

ne pouvait tromper. Il ne s’était rien passé entre Joachim et la jeune

fille. L’un ne connaissait pas la vie et l’autre avait été trop déçue

par l’amour pour se laisser prendre aux premières paroles du jeune

homme.

Tous deux marchaient au milieu des plantes sauvages et parfois Castro

écartait la large feuille d’un cactus pour ne pas que la pointe

accrochât la robe de Rachel. Le miroir intérieur ou il s’était

contemplé, déformé et ridicule, avait disparu. Il en voyait même un

autre où il apparaissait avec tous les avantages de la fortune et du

pouvoir. Y avait-il une femme capable de résister au maître de Goa?

Quelle est celle qui ne serait pas heureuse d’être la femme du grand

Castro? Il épouserait Rachel. L’archevêque bénirait son mariage.

Personne ne pourrait lui disputer la beauté de ce corps qu’il désirait.

Ils étaient au fond du jardin. Rachel sentit que Castro allait lui dire

l’amour qu’il avait pour elle.

--Regardez, dit-elle en riant.

Elle lui montrait une croix plantée en terre. C’était une croix plus

haute que la hauteur humaine, épaisse, trapue, sans ornements.

--C’est moi qui l’ai fait planter ici, dit Rachel. Je l’ai trouvée sous

le hangar où elle pourrissait. Il paraît qu’il est dans ma destinée de

trouver toute espèce de croix dans cette vieille demeure. Une fois c’est

une croix d’or avec des diamants, une autre fois c’est une croix de bois

vermoulue.

Elle arracha une herbe qu’elle leva vers la croix.

--Lorsque je serai convertie, c’est ici que je viendrai prier, dit-elle

encore, sans que Castro pût distinguer si elle parlait sérieusement ou

avec ironie.

Il considérait la croix en silence. Il lui semblait bien la reconnaître.

Il vit que l’extrémité en était écrasée, car elle avait servi de bélier.

C’était le gardien de cette maison qui, jadis, quand on avait décidé du

pogrome dans le quartier juif s’était chargé de la croix derrière

laquelle devaient marcher les chrétiens. Il avait dû la rapporter et

elle reposait, oubliée, depuis lors.

Castro s’en revint à pas lents vers la maison. Les mots s’étaient séchés

sur ses lèvres. Il décida de ne parler d’amour que le lendemain.

Mais l’inquiétude était entrée en lui. Il s’éveilla à plusieurs reprises

dans la nuit, baigné de sueur. Une fois, c’était pour se dire:

--Moi, le descendant des Castro, je vais épouser une juive, une fille

ramassée dans le ruisseau.

Une autre fois il se voyait, suppliant Rachel à genoux ou tendant les

bras pour écarter une mystérieuse barrière qui se dressait entre eux. Et

il se répétait:

--Il y a une croix qui nous sépare.

Le poison de Goa : roman · 第 19 / 33 题