Les événements allèrent plus vite encore que ne l’avaient espéré ceux
qui les dirigeaient. Le conseil de la colonie nomma Castro président par
acclamations. Le gouverneur ne vint pas ratifier cette nomination. Il
demeura enfermé dans le palais du Gouvernement dont le grand portail
demeura clos. C’était un homme étonnamment taciturne et un serviteur qui
demeura auprès de lui raconte ensuite qu’il avait passé deux jours,
immobile, à regarder la pointe de ses souliers. Quand «L’Andromède»
relâcha à Goa avant de faire voile pour Lisbonne, on ne sut comment le
prévenir qu’il ne courrait aucun danger s’il regagnait ce navire et
quittait pour toujours Goa. Un enfant parvint à se hisser jusqu’à une
fenêtre dont il cassa un carreau et au travers de laquelle il cria ces
conseils de départ et cette garantie de sécurité. Personne ne vit de
barque se détacher de l’escalier de marbre du palais qui plonge dans la
rivière. On sut pourtant le lendemain, quand «L’Andromède» quitta Goa,
qu’elle emportait le gouverneur à son bord. On pensa généralement qu’il
avait été favorisé par le sort car les plus violents avaient estimé
qu’il était peu sage de laisser rentrer à Lisbonne un homme qui, malgré
ses habitudes de silence, présenterait à la Cour les événements sous un
jour peu favorable à la colonie. Ils avaient parlé de le jeter à la mer
avant qu’il atteignît «L’Andromède». On se souvenait aussi que ses
prédécesseurs étaient morts à quelques mois d’intervalle, atteints de
maladies rapides et inconnues. Cela tendit à faire penser que,
contrairement à la croyance répandue, la tristesse peut être accompagnée
de la chance, comme la joie.
Le colonel eut le tort de se rendre à une beuverie nocturne, non loin de
Ribandar. Il y fut retenu jusqu’à une heure tardive. Comme il revenait
vers la ville neuve, il quitta le bras des quelques buveurs qui
l’accompagnaient et qui étaient tous de zélés partisans de l’archevêque,
parce qu’il s’était entendu appeler par son nom, à l’extrémité d’un
petit chemin. Les buveurs déclarèrent le lendemain que le nom du colonel
avait retenti plusieurs fois dans la nuit, suivi d’imprécations
préférées sur un ton plaisant par celui-ci. Ils ne furent pas d’accord
sur le moment où ils avaient entendu un coup de fusil et plusieurs
affirmèrent même n’avoir rien entendu. On trouva le colonel mort, au
matin, droit sur son séant, le dos contre un palmier auquel il s’était
adossé après avoir reçu une balle dans la poitrine.
Les troupes, privées de chef, n’intervinrent pas dans les désordres qui
se produisirent autour des églises. Certains prêtres, demeurés fidèles à
l’autorité du pape, se refusaient à céder la place aux nouveaux
titulaires nommés par l’archevêque. Des groupes exaltés enfoncèrent les
portes derrière lesquelles ils s’étaient enfermés. On mit le feu à
quelques maisons, appartenant à des fonctionnaires qui étaient passés
précipitamment sur le territoire anglais. Pendant plusieurs jours, le
bruit courut que l’officier chargé de la garde de la poudrière, à
Ribandar, et qui était le neveu du colonel, allait y mettre le feu pour
venger son oncle. Cette poudrière était presque vide. Mais les Hindous,
ignorants du mystère de la poudre, prétendaient que toute l’île sur
laquelle était bâtie la ville neuve et le vieux Goa allait sauter. Il y
en eut qui pensèrent échapper à cette catastrophe en demeurant sur des
barques, au milieu des étangs. En sorte qu’on vit toute une flottille où
l’on mangeait et dormait sous des parasols, errer sur les eaux, jusqu’à
ce que l’on apprît la fuite à Bombay de l’officier dont on redoutait la
vengeance.
Deodat de Vega avait fait venir des bandes d’aventuriers de toute
nationalité. Un navire, en provenance de Macao, avait même déposé dans
le port deux cents Chinois. Ils avaient signé un contrat de travail,
avec les appointements d’une piastre par mois, qui les mettait dans une
dépendance plus rigoureuse que celle de l’ancien esclavage. Ils étaient
censés devoir travailler à la culture des terres, mais on se proposait
de les armer et d’en faire une sorte de milice dans le cas où il y
aurait une lutte sérieuse à soutenir. Comme il n’y avait encore aucune
organisation, ils erraient au hasard, campés dans un terrain vague, non
loin de l’église des Rois Mages, cherchant leur nourriture. Pourtant, ce
ne fut pas pour du riz qu’ils pillèrent une boutique dans le vieux Goa,
mais pour se procurer des bâtonnets d’encens. Ils ne purent résister à
l’éblouissement de l’or. Ils commencèrent la démolition d’une église
dont les piliers étaient grossièrement dorés de neuf, croyant qu’elle
était en or massif, afin d’en emporter les blocs.
On en pendit trois à un vieux banyan qui se dressait sur l’emplacement
de l’ancien couvent des jésuites dans l’île Chovas. Leurs corps se
balancèrent au vent durant plusieurs jours et furent mangés par les
vautours. Le reste des Chinois demeura en proie à la terreur et au
désespoir. On leur avait interdit d’enfermer dans des cercueils la
dépouille des trois pendus. Désormais, les âmes en peine de ces morts
qui ne devaient pas revenir à la terre des ancêtres, allaient errer sur
les lieux de leur supplice, tourmenter les vivants, répandre des
maléfices. La nuit, il sortait des misérables huttes construites à la
hâte dans les sables, près de l’église des Rois Mages, une mélopée
lugubre de prières. La légende des trois fantômes chinois s’accrédita
dans bien des esprits. Beaucoup les entendirent soupirer derrière les
portes. Beaucoup les virent glisser tristement, dans les rues
silencieuses de Goa avec leur cou brisé et la corde du supplice qu’ils
levaient dans leur main droite.
Il y eut un scandale autour de la relique de saint François-Xavier.
L’archevêque donna l’autorisation d’exposer publiquement le corps du
saint sur le seuil de la cathédrale. Il était étendu dans les vêtements
qu’il portait au moment de sa mort, tenant dans sa main gauche une canne
de jonc à pommeau d’or. Son bras droit avait été enlevé au XVIIe siècle
pour être envoyé au pape. Poussée par l’exaltation religieuse et aussi
le désir de la possession, une dame noble, en se prosternant, lui avait
coupé un doigt du pied, d’un coup de dent et l’avait emporté. Depuis
lors, le saint ne paraissait en public que sous une châsse d’argent
soutenant un globe de verre.
Ce jour-là, la foule ne put contenir son enthousiasme. Peut-être se
souvenait-on de l’heureuse dame noble de jadis. Les fidèles chantant un
cantique et criant «Miséricorde!» firent voler en éclats le globe de
verre et des mains trop zélées tentèrent d’arracher soit un morceau de
vêtement, soit un cheveu, soit une oreille. Ce fut grâce au courage du
Suisse, armé de sa hallebarde, et à la présence de quelques membres de
la milice nouvelle que la relique de saint François-Xavier fut sauvée.
La cathédrale fut témoin d’un autre scandale. Ce jour-là, l’archevêque
avait ordonné des prêtres, il avait conféré les ordres mineurs, le
diaconat et le sous-diaconat à des jeunes gens et il allait donner la
consécration à un évêque. L’extension du schisme l’exigeait. Beaucoup
d’églises situées en territoire anglais avaient adhéré à la révolte
religieuse. Il fallait envoyer des prêtres dans tous les faubourgs de
Bombay, à Bandora, à Corlem, à Mahim. La rumeur publique avait exigé
qu’un évêque fût consacré. Cet évêque devait être Jéronime Caval dont la
popularité était immense.
Ce Jéronime Caval était un ancien moine augustin qui avait reçu de Dieu
le don de la parole en même temps que le don d’une gaîté communicative.
Il était d’une violence extrême et perdait parfois la raison quand il
avait bu à l’excès, ce qui lui arrivait souvent. A Seringapatam où il
avait séjourné, il portait toujours un sabre sous sa soutane pour couper
les oreilles, disait-il, à certain mauvais prêtre qui essayait de le
faire mourir par des pratiques d’envoûtement. Dans cette ville, il
faisait un commerce ouvert des sacrements et il avait créé pour la
confession des abonnements d’une roupie par an. Moyennant une bouteille
d’eau de vie il avait marié des gens déjà mariés. On disait qu’ayant
enlevé une jeune fille, il avait été charmeur de serpents dans une
grande ménagerie de Calcutta. On l’accusait aussi d’avoir fait de la
piraterie dans la Malaisie, de s’être occupé de magie avec le sultan de
Zanzibar. Il accueillait ces calomnies et les rapportait lui-même, avec
la joie la plus parfaite. Le schisme de Goa l’avait attiré comme les
fleurs attirent les abeilles.
Fatigué par les cérémonies de la matinée, Monseigneur de Silva en était
arrivé à ce moment de la consécration où a lieu l’imposition des mains.
Ses mains tremblaient et sa voix dit pourtant distinctement la formule
par laquelle les assistants sont invités à révéler les causes
d’empêchement à la consécration, s’ils en connaissent.
Ce devait être une simple formalité. Mais quelqu’un cria dans la foule
qu’il y avait une cause d’empêchement. C’était une femme, une métis, aux
épaules carrées qui s’avança, pleine d’assurance. Elle avait à côté
d’elle un personnage livide qui brandissait un papier et elle affirmait
avoir été légitimement mariée à Jéronime Caval. Des cris retentirent.
Jéronime Caval tranquillisait l’assemblée par l’allégresse répandue sur
ses traits, mais soudain, il s’élança, cherchant à atteindre l’homme au
papier et réclamant une arme pour lui couper les oreilles. Il croyait
reconnaître en lui son vieil ennemi l’envoûteur. Une bagarre s’ensuivit
et le sang coula pendant que l’archevêque quittait la cathédrale
profanée.
Une sorte de délire s’empara de la société de Goa en même temps que la
religiosité redoublait. Les adultères devinrent plus nombreux, les
vierges prirent des amants. La belle Conception Colaço donna libre cours
à son insatiable amour des adolescents et Juana de Faria prostitua son
visage d’ange fané à tous les aventuriers qui voulurent la suivre. Le
vieux Marcora laissa à ses quatre filles le soin de s’occuper de
l’administration de la marine dont il était chargé. Sur le quai de la
ville neuve, il sommeillait assis devant sa porte sur laquelle était
écrit: Marine, en grosses lettres et il disait: «Elles sont très
intelligentes. Elles s’entendent mieux que moi en affaires. Voyez mes
filles.» Et il y avait un visage enfantin et souriant à chacune des
quatre fenêtres du premier étage.
Castro buvait. Son ancienne passion du rhum s’était définitivement
réveillée. Il buvait parce que le rhum verse à l’âme une chaleur divine
et la projette sur des sommets ensoleillés, parce qu’il fallait
perpétuellement s’entretenir de l’avenir de Goa en buvant avec des
hommes incapables, parce qu’il oubliait quand il avait bu la violence de
ses discussions avec son fils et cette paralysie morale qui l’empêchait
de parler d’amour à Rachel.
C’était sur le port, au café du Palmier, à côté des bureaux du journal
_L’Abelha_, que les grands rêves politiques naissaient et prenaient leur
essor. On y attendait fébrilement le steamer de Bombay pour lire les
journaux d’Europe. On se les arrachait. Mais ils n’apportaient qu’une
déception renouvelée. Ni le schisme de Goa, ni les événements qui s’y
étaient produits, ne semblaient intéresser les grandes nations
occidentales.
--De quoi, diable, peuvent-ils bien s’occuper là-bas? disait Heliodora
de Cunha, qui était le plus avide de gloire et qui portait comme
commandant des troupes, un uniforme d’officier d’artillerie.
--Hé! Ils s’occupent de Cuba, parbleu! répondait Marcora avec un éclat
de rire.
Cuba, avec l’appui de l’Amérique, était alors en pleine insurrection
contre l’Espagne et les journaux du monde entier suivaient les efforts
de Narciso Lopez pour sa libération.
Une étrange jalousie s’empara des dirigeants de Goa. Ils ne parlaient
que de Cuba pour dénigrer cette île, sa situation géographique, le
caractère de ses habitants. Cuba avait usurpé sur la planète la place
qu’aurait dû tenir Goa. Mais ils s’efforçaient secrètement d’imiter les
héros de l’indépendance cubaine.
--Tu seras notre Lopez, disait-on à Castro pour le flatter.
--Vous verrez qu’ils nous enverront aussi un Concha, disaient les
pessimistes.
Concha était un intraitable général espagnol qui faisait fusiller à Cuba
tous les révoltés qui lui tombaient sous la main.
Mais les optimistes étaient les plus nombreux et ils répétaient avec
confiance:
--Nous obtiendrons l’autonomie.
Ce mot d’autonomie était répété par beaucoup de métis et d’Hindous, et
les déchargeurs du port et les bateliers malabarais qui n’en
comprenaient pas le sens. Ils savaient seulement qu’il y avait à Goa un
archevêque qui était un saint, avec qui Dieu s’entretenait la nuit
directement et ils savaient aussi que par delà les mers un être d’une
puissance extraordinaire, mais lointain, mythique, sans forme, le pape
de Rome, voulait du mal au saint archevêque.
Et ce mot d’autonomie, cette vision lointaine d’un pape irrité dans un
Vatican semblable à une pagode de Vishnou étaient synonymes pour eux de
conversations au soleil couchant, d’oisiveté et de liberté.
Le soir, dans le Vieux Goa, maintes fêtes amicales se terminaient en
orgies. Des musiques de danses retentissaient dans les maisons. Il y
avait des bruits de rixe sous les tours branlantes et dans le ruines des
cloîtres. Les ombres mortuaires de la ville ecclésiastique cachaient des
accouplements et des combats. Et il avait fallu laisser certaines
églises ouvertes parce que la foi était telle que beaucoup de chrétiens
se relevaient la nuit pour courir se prosterner devant Dieu. Mais il
fallait que ces chrétiens fussent armés car les rues, jadis paisibles,
avaient cessé d’être sûres. Jusqu’à une heure avancée de la nuit,
Conception Colaço, les seins nus à son balcon, chantait des romances
sentimentales car l’amour était inséparable pour elle du chant et de la
mandore. Sa rivale Juana essayait parfois de lui répondre avec une voix
en fausset. On entendait les sifflements des voleurs qui s’appelaient
entre eux, mêlés à des bouffées de cantiques sortant des portails
entr’ouverts et au chant lointain des prières rituelles des Chinois. On
vivait à Goa dans une vague attente de fin de monde.
* * * * *
Rachel avait remarqué la bizarre attitude du père Vincent à son égard et
elle ne se l’était pas expliquée.
Cet homme simple et pur qui marchait toujours la tête baissée sur sa
robe noire par modestie, l’avait levée plusieurs fois de son côté. Elle
l’avait vu, rôdant non loin de sa maison et hésitant à frapper chez
elle. Il voulait visiblement lui parler.
Elle se trouva un jour face à face avec lui le long de la rivière
Mandavi. Il tira à sa vue un objet qu’il devait porter à sa ceinture
sous sa robe et qui était enveloppé dans des feuilles de manguier. Il
parla à Rachel avec une extrême confusion. Il s’exprimait en langue
tamoul qu’elle ne comprenait que médiocrement. Il voulait qu’elle prît
l’objet qu’il lui tendait. Il appartenait à Rachel.
En déroulant les feuilles de manguier, Rachel vit qu’elles contenaient
un couteau et elle reconnut celui qu’elle avait pris chez Antonia et
qu’elle avait laissé tomber après la confession de Castro, dans l’église
des Rois Mages.
Le père Vincent parlait avec une humble bonté. Tant d’événements mauvais
étaient arrivés à Goa! Tout le monde avait oublié Dieu. Cela avait
commencé à peu près le jour où il avait trouvé ce couteau dans l’église.
Il demandait bien pardon à Rachel. Il pensait que peut-être la force du
mal était dans ce fer, comme certaines forces divines sont encloses dans
le bois des Vierge Marie. Il rendait le fer à celle qui l’avait apporté
pour que la bonté revînt parmi les pauvres hommes de la terre de Goa.
Le père Vincent avait les mains jointes et il n’avait plus la force de
lever les yeux. En s’éloignant, il marchait presque sur la pointe des
pieds et son innocence l’enveloppait comme d’une auréole.