De même que les bonnes actions n’ont de valeur que par la manière dont
on les fait, songeait parfois Rachel, ainsi la vengeance n’est juste que
si on lui donné une forme égale au crime. Et ce fut presque malgré elle,
comme enfantée par ses longues imaginations sur ce sujet, que la forme
de sa vengeance, d’abord confuse, apparut dans son esprit.
Ce matin-là, elle avait rencontré Joachim au montent où elle arrivait au
bord de l’eau et ils avaient descendu dans le même canot le large canal
qui longe l’île de Divar. Ils étaient allés très loin mais ni l’un ni
l’autre n’était pressé de revenir.
Ils avaient repris ces interminables conversations dans lesquelles deux
jeunes gens qui ont du plaisir à être ensemble s’efforcent de se
raconter eux-mêmes et de se montrer sous le jour qui doit être pour
l’autre le plus séduisant. Rachel s’était peinte comme une femme
malheureuse et opprimée et elle avait fait de sa vie un récit analogue à
celui qu’elle avait fait à Pedre de Castro. Une instinctive prudence
l’avait poussée à cacher la manière dont elle avait quitté Cochin pour
Bombay et elle avait adopté la version convenue, dès le premier jour,
avec Pedre. Si elle était à Goa, c’était pour y attendre son mari,
acheteur de terrains qu’il se proposait de faire valoir. Elle laissait
planer un mystère sur sa vie avec ce mari supposé et Joachim était trop
timide pour l’interroger catégoriquement. Il lui posait pourtant des
questions indirectes, il s’étonnait de sa solitude, il cherchait surtout
à élucider la raison des fréquentes visites de son père.
Joachim de Castro n’avait pas connu sa mère. Il avait été élevé par sa
grand’mère, créature au cerveau rétréci par les dévotions et la terreur
que lui inspirait son fils. Joachim n’avait que douze ans quand elle
était morte. Son père l’avait mis alors dans un collège tenu par les
jésuites à Bombay. Pedre de Castro ne voyait son fils que pendant les
vacances et encore profitait-il de ce temps pour aller faire de grandes
chasses dans les Ghates. Jamais le père et le fils n’avaient échangé de
paroles affectueuses. Ils étaient demeurés étrangers l’un à l’autre,
séparés par cette incompréhensible muraille que dressent quelquefois
entre eux les êtres du même sang. Joachim de Castro s’était tenu à
l’écart des plaisirs grossiers de l’adolescence. Il était pieux, mais
avide d’aimer. Depuis qu’il était arrivé dans Goa bouleversé, tout était
pour lui sujet d’étonnement. Rachel l’effrayait parce qu’elle était
juive et sa beauté le jetait dans des états d’exaltation analogues à
ceux qu’il avait éprouvés dans des heures d’ardeur mystique. Il aimait
l’entendre parler, mais il sentait que le meilleur d’elle-même lui
échappait.
Rachel avait d’autant plus de mal à répondre à ses questions de façon
plausible qu’il lui venait en présence du jeune homme un besoin
impérieux de sincérité dont elle ne pouvait s’expliquer la force. Elle
avait fini par vivre dans le mensonge comme dans un élément familier et,
ainsi que cela lui arrivait dans les premiers temps de son séjour à Goa,
elle ne souffrait plus de montrer des sentiments qu’elle n’éprouvait pas
ou de déguiser ceux qu’elle éprouvait. Mais il se dégageait de Joachim
de Castro un courant de vérité, une rectitude de l’âme qui la gagnait.
Et peu à peu dans les récits de sa vie que les questions de Joachim
l’obligeaient à recommencer, elle se rapprochait de plus en plus de ce
qui était arrivé réellement. Bien que ces récits ne fussent jamais
suffisamment clairs, Joachim sut que la jeunesse de Rachel avait été
empoisonnée à cause d’un homme et que cet homme avait causé la mort de
sa mère dans des circonstances dramatiques dont elle ne voulait pas
raconter les détails.
--Il y a une vertu que j’admire au-dessus de toutes les autres, c’est le
courage, dit Rachel.
Joachim ne savait pas s’il était courageux. Il n’avait pas encore été à
l’épreuve de l’action. Il sentit en lui comme une bouffée d’ardeur, un
besoin d’atteindre l’admiration de Rachel.
--Je voudrais être courageux pour vous, dit-il.
Et Rachel toujours préoccupée de dévoiler au jeune homme le fond
véritable de son âme, dit encore:
--Ne trouvez-vous pas que celui qui a fait le mal doit être puni par un
mal semblable? La véritable justice consiste d’après moi à rendre avec
une exactitude rigoureuse le bien qu’on vous a fait, comme récompense,
le mal qu’on a subi comme châtiment. Et les hommes agissant ainsi sont
alors les instruments de Dieu.
--Pourquoi ne me parlez-vous pas plus sincèrement, dit Joachim qui
suivait la pensée de Rachel moins par les paroles entendues que par sa
propre intuition. Je sens qu’il y a en vous une constante obsession.
Vous revoyez perpétuellement une image qui est dans le passé et dont
vous avez souffert.
Ils s’étaient arrêtés en marchant. Il la regarda en face et elle
s’étonna que ses yeux myopes puissent voir aussi loin en elle.
--Vous avez tort de me prendre pour un enfant, reprit-il. Je voudrais
tant vous montrer que je suis capable de vous défendre et même de vous
venger! Dites-moi...
Mais Rachel souleva la main pour lui faire signe de se taire. C’est à ce
moment que l’imprécise pensée s’ébaucha en elle.
Elle avait à sa droite une masse de figuiers, de mimosas et d’orangers
sauvages, à sa gauche l’étendue miroitante des eaux. Les rames du canot
qui les suivait pendant qu’ils marchaient sur le sentier faisaient des
clapotements réguliers. Au milieu des feuillages, des pélicans troublés
dans leur solitude se mirent à claquer du bec lugubrement. Le ciel était
d’un bleu écrasant. Il sembla à Rachel qu’il pesait sur ses épaules.
Autour d’elle la terre était triste infiniment, sous le soleil
inexorable. Elle se sentit tout à coup fatiguée.
--Il faut rentrer, dit-elle. Comme nous sommes allés loin aujourd’hui.