M. de Chateaubriand insiste.

«Ce qu'il y a d'inexplicable, dit-il, ce qui serait horrible _si ce

n'était admirable_, c'est la barrière infranchissable qu'il a

placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu; jamais il ne

parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il

arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu'il est; la

créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle: il

renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le

coeur[561].»

Il n'y a pas dans le silence de Rancé le dédain que l'auteur suppose; se

confesser au public n'est pas de stricte obligation; il ne faut point

voir ici le péché qui se cache, mais la personnalité qui s'efface. Elle

peut se montrer d'une manière touchante: voyez saint Paul; elle peut se

voiler d'une manière sublime: voyez saint Jean. Rancé, écrivant, n'est

plus un homme, mais une voix: la voix, tout ensemble, de l'humanité et

de l'éternité.

Ce qui me paraît plus regrettable que les confessions de Rancé, c'est

l'histoire des pensées qui le jetèrent si avant dans les voies de la

mortification. Mais, là-dessus, même silence, ou peu s'en faut. On croit

sentir dans les impressions qu'il remporta d'une chambre de mort, moins

de douleur encore que d'effroi. Le nom de Madame de Montbazon se mêle,

on nous l'assure, aux premiers cris de sa terreur; mais la terreur

domine. Ce «lac de feu» au milieu duquel il voit, dans une vision

terrible, «s'élever à demi-corps une femme dévorée par les

flammes[562],» ce qu'il dit lui-même des premiers temps de son réveil,

où il vit, «à la naissance du jour (du jour de la grâce probablement) le

monstre infernal avec lequel il avait vécu[563];» la «frayeur

prodigieuse» dont il dit qu'il fut saisi à cette terrible vue, et dont

il ne croit pas «qu'il revienne de sa vie[564],» tout cela laisse, à ce

qu'il me semble, peu de part à la tendresse humaine dans le changement

de vie de l'abbé de Rancé; le héros de roman, le personnage élégiaque,

échappe quoi que l'on fasse: il ne reste, et c'est tant mieux peut-être

pour lui et pour nous, que le pécheur consterné, s'efforçant d'anticiper

par des souffrances volontaires, et par une vie aussi pareille que

possible à la mort, sur la justice du Juge éternel.

M. de Chateaubriand a grande envie de croire à la fameuse histoire de la

tête de mort; mais il y réussit à peine; encore moins parvient-il à nous

y faire croire. Outre la faiblesse des preuves, j'ose dire qu'avec cette

tête de Madame de Montbazon dans sa cellule, Rancé n'est plus le Rancé

que nous connaissons. Le fait, s'il était vrai, supposerait chez lui

quelque chose de romanesque et de tendre, que tout, dans sa vie de

pénitent et de réformateur, contredit hautement; eût-il voulu d'ailleurs

exproprier le tombeau, disputer à la mort quelque chose de ses droits,

et conserver la tête de sa maîtresse lorsqu'il se dépouillait de ses

lettres et de son portrait? Le personnage de Rancé manque-t-il pour cela

de poésie? Non assurément; rien de ce qui est grand n'en peut manquer;

mais c'est une autre poésie que celle des _Héroïdes_ de Colardeau.

J'ai parlé de grandeur, et non de vérité. Le christianisme de Rancé ne

représente qu'un côté de la vérité; mais l'erreur, parce qu'elle est

toujours vraie en partie, est capable de grandeur. C'est sans doute,

comme le dit M. de Chateaubriand, mettre le cynisme dans la religion que

de commander, comme ce moine de la Trappe, que notre corps soit jeté à

la voirie, et ce furieux mépris de la matière est, en religion, un

malentendu également grossier et funeste. C'est donc mauvais, mais ce

n'est pas petit. Eh bien! ce moine résumait, sous une forme brutale,

horrible, toute la pensée et toute l'oeuvre de Rancé. C'est jusqu'au

suicide, exclusivement, qu'il a poussé la haine de la matière et de la

vie. Mourir est le premier et le dernier mot de sa philosophie

chrétienne. Je n'ai garde de m'en étonner. Ce qui m'étonne, ce que je ne

puis assez admirer, c'est que ce mot, aussi, n'ait pas été le premier et

le dernier de l'enseignement apostolique. Toutes les religions, toutes

les philosophies n'avaient su que maudire la matière ou la diviniser. Au

milieu de l'effroyable et universelle corruption des moeurs, l'ascétisme

outré semblait commandé à la religion nouvelle. Ne voulant pas chercher

ses moyens de succès dans l'extrême licence (le polythéisme d'ailleurs

ne lui laissait rien à faire dans ce genre), elle devait les chercher

dans l'extrême rigueur. Elle n'a fait ni l'un ni l'autre. Elle a osé,

d'un même coup, d'un même mot, dompter et réhabiliter la chair. Que

d'autres admirent uniquement la force du christianisme, c'est sa

modération qui me paraît miraculeuse; c'est sa modération qui me révèle

sa force et m'atteste sa divinité. Ce point de vue a peu occupé

l'apologétique: il le méritait pourtant, et il est grand temps qu'il

l'obtienne.

Au reste, c'est dans l'emportement contraire à cette modération qu'il

faut chercher Rancé: il y est tout entier. Rien de plus simple, à partir

de là, que cette existence, cette pensée, cette oeuvre:

«Rancé, dit M. de Chateaubriand, a beaucoup écrit; ce qui domine

chez lui est une haine passionnée de la vie... Il enseigne aux

hommes une brutalité de conduite à garder envers les hommes; nulle

pitié de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les

croix, vous y êtes attachés, vous n'en descendrez pas; allez à la

mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver

quelque grâce aux yeux de l'Éternel... Cette doctrine... n'est

attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s'échappent

de la religion chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de

ses frères sans être ému, comment il regardait le moindre

soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et

presque comme un crime. Un évêque avait écrit à Rancé sur une

abbesse qui avait besoin d'aller aux eaux; l'abbé lui répond:

«Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les

autres, est de nous persuader qu'ils ont fait un pas qu'il nous

faut faire dans peu, qu'ils ont ouvert une porte qu'ils n'ont point

refermée. Les hommes partent de la main de Dieu, il les confie au

monde pour peu de moments; lorsque ces moments sont expirés, le

monde n'a plus droit de les retenir, il faut qu'il les rende. La

mort s'avance, et l'on touche à l'éternité dans tous les instants

de la vie. On vit pour mourir; le dessein de Dieu, lorsqu'il nous

donne la jouissance de la lumière, est de nous en priver. On ne

meurt qu'une fois, on ne répare point par une seconde vie les

égarements de la première: ce que l'on est à l'instant de la mort,

on l'est pour toujours.»

«Dans toutes ces pensées, extraites de ses différentes oeuvres et

recueillies par Marsollier, on ne retrouve que des redites de la

même idée; c'est toujours dur, mais admirablement exprimé[565].»

On comprend que Rancé, penchant par caractère où nous venons de voir

qu'il penchait, «n'ait vu point d'autre porte à laquelle il pût frapper

pour retourner à Dieu que celle du cloître[566];» c'est lui-même qui le

dit. Cette idée, d'ailleurs, était une des idées, et, si l'on en croit

M. de Chateaubriand, une des bénédictions de l'époque. La vivacité des

esprits, attisée par la Fronde, alla se dépenser dans l'armée et dans

les monastères; la gloire et la religion furent les dérivatifs de la

liberté: «À l'abri derrière ses guerriers et ses anachorètes, la France

respira[567].» Mais cette porte ou ce port de la vie cénobitique, Rancé

fut quelque temps avant de pouvoir y pénétrer. Il trouva d'abord, on

peut le croire aisément, l'obstacle au dedans de lui; plus tard, ce fut

chez ses amis, chez les directeurs mêmes de sa vie. Il faut lire dans

l'auteur ces délibérations et ces combats. Nous disons volontiers avec

lui:

«Ces _endroits_ de nos anciennes moeurs reposent. On aime à assister

aux conversations de l'abbé de Rancé sur la légitimité des biens

qu'on peut ou qu'on ne peut pas retenir, sur ce qu'il est permis de

garder, sur ce qu'on est obligé de rendre, sur le compte de ses

richesses que l'on doit à Dieu. Ces scrupules de conscience étaient

alors les affaires principales; nous n'allons pas à la cheville du

pied de ces gens-là[568].»

Je dis à mon tour: Ces _endroits_ du livre reposent, font du bien. On

aime à se rappeler encore celui-ci:

«Le repentir vous isole de la société et n'est pas estimé à son

prix. Toutefois l'homme qui se repent est immense; mais qui

voudrait aujourd'hui être immense sans être vu[569]?»

«En voulant se réduire à la pauvreté, Rancé, dit l'auteur, éprouvait les

difficultés qu'on rencontre à s'enrichir[570].» Il les surmonta.

Débarrassé de ses biens, il alla prendre possession de la pauvreté, en

prenant possession de la Trappe, dont il était, depuis son enfance, abbé

commendataire. La maison et la règle, tout n'était que débris; «les

moines eux-mêmes, dit l'auteur, n'étaient que des ruines de

religieux[571].» Hommes et choses, il fallait tout rebâtir. Tout fut

rebâti. De nouveaux moines vinrent de Perseigne à la Maison-Dieu; et

c'est alors seulement que Rancé, sortant de ses incertitudes, conçut le

dessein de devenir abbé régulier, d'abbé commendataire qu'il était.

C'était tout simplement mettre la vérité à la place de la fiction.

Croira-t-on qu'un tel dessein ait pu rencontrer des résistances? Louis

XIV avait ses raisons pour maintenir, autant que possible, les bénéfices

en commende: cette manière de se faire libéral du bien d'autrui

accommodait sans doute le grand roi. Au lieu de dire à Rancé: Soyez en

effet ce dont vous portez le nom, l'État, l'époux de l'Église, lui dit:

Ne soyez point ce que vous devez être; et l'on défendit comme un

principe le mépris de tous les principes. Il fut enfin permis à Rancé de

remplir son devoir, mais sans que cela pût tirer à conséquence, et il

fut réservé qu'après lui l'abbaye retournerait en commende.

Après un roi qui ne veut pas qu'un abbé remplisse les devoirs de sa

charge, vient un pape qui s'oppose à la réforme d'un couvent. Entre la

_commune_ et l'_étroite_ observance, le pontife décide en faveur de la

première, et fait une règle du relâchement de la règle. Deux voyages de

Rancé à Rome «pour réclamer, dit l'auteur, non de l'argent, mais la

misère[572],» furent inutiles.» La fureur d'être pauvre et de

disparaître semblait à Rome les Petites-Maisons ouvertes[573].» C'était

peu d'être tout simplement éconduit, Rancé fut joué. «Pourvu d'une

bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du

jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance[574].» Il se

trouva maître cependant, la suite le prouve, de régler la Maison-Dieu

selon l'esprit de ces mots énergiques dont il a fait le préambule des

constitutions de son abbaye: «Quiconque voudra y demeurer n'y doit

apporter que son âme: la chair n'a que faire là-dedans[575].»

Le récit de ces deux séjours à Rome est à la fois un excellent morceau

d'histoire et un piquant tableau de moeurs. La poésie s'y mêle, en dépit

du héros, volontairement insensible aux souvenirs et aveugle aux

merveilles de l'antique métropole du monde. Rancé ne voit rien, mais son

historien regarde pour lui. L'écrivain, selon sa coutume, se fait une

place dans son livre:

«Ô Rome, te voilà donc encore! Est-ce ta dernière apparition?

Malheur à l'âge pour qui la nature a perdu ses félicités! Des pays

enchantés où rien ne vous attend, sont arides: quelles aimables

ombres verrais-je dans les temps à venir? Fi! des nuages qui volent

sur une tête blanchie[576].»

Au reste, que Rancé ne voie rien de la poésie de Rome, et qu'il n'en ait

point rapporté, nous voyons, nous, celle qu'il y a portée. Son

indifférence pour Rome, sa seule présence à Rome, ne sont-elles pas de

la poésie? Et l'auteur n'a-t-il pas quelque droit de s'écrier: «Il n'y a

peut-être rien de plus considérable dans l'histoire des chrétiens que

Rancé priant à la lumière des étoiles, appuyé contre les aqueducs, des

Césars, à la porte des catacombes[577]?»

Si Rancé eût été un barbare, il eût été inutile de signaler son

indifférence. Mais Rancé était un très bel esprit. Son style n'est pas

seulement un des plus beaux du dix-septième siècle, c'est le style d'un

homme d'imagination. Qu'on lise, si l'on en veut la preuve, les passages

transcrits par M. de Chateaubriand, pages 193 à 199 de son livre, et que

nous voudrions bien transcrire à notre tour. Quand l'art se présenta à

Rancé sous le nom de religion, il n'eut garde de l'éconduire. «Dans

l'église de son monastère, il remplaça, et il eut tort, dit M. de

Chateaubriand, il remplaça par un beau groupe cette Vierge de peu de

prix qui, sur la cime des Alpes, rassérène les lieux battus des

tempêtes[578].» Rancé put renoncer à toutes les élégances de la vie;

convoqué à l'assemblée générale de son ordre, à Paris, il put «se rendre

au lieu de la réunion dans une charrette comme un mendiant; affectation,

dit M. de Chateaubriand, dont il ne put débarrasser sa vie[579];» mais

on ne se défait pas à volonté des élégances de l'esprit, autre luxe de

la vie; on ne se sépare pas plus aisément de celles des moeurs, et je ne

connais aucune chose plus agréable ni beaucoup d'aussi touchantes que la

parfaite distinction des manières dans une sainte grossièreté de

l'existence matérielle. Ce trait n'a point échappé à l'auteur:

«L'abbé de Prières voulut parler à Rancé; celui-ci alla le trouver

à quatre lieues de Paris: le grand conspirateur de solitude le

charma; car l'abbé Le Bouthillier (Rancé) avait des bienséances

difficiles à distinguer de la véritable humilité: un éclair de la

vie passée de l'homme du monde plongeait dans les rudesses de la

Foi[580].»

Quoi qu'il en soit, cette barbarie préméditée alla, chez l'abbé de

Rancé, aussi loin que la volonté pouvait la mener. On ne peut guère

s'empêcher d'être ce qu'on est; mais ce que l'on a fait pendant un

temps, on peut s'empêcher de le faire. Rancé, commentateur d'Anacréon à

douze ans, tête puissante à qui tous les travaux de l'intelligence

étaient un jeu, se défendit à lui-même et proscrivit dans sa communauté

toute culture de l'esprit. Il fit usage de tout ce qu'il avait

d'érudition pour prouver, contre Mabillon, que l'érudition ne convenait

pas aux moines. C'est un charmant épisode que l'histoire de cette

polémique de Rancé avec le bon et vénérable bénédictin, écrivant, pour

les jeunes moines de Saint-Maur, l'apologie des études qui ont tant

honoré leur communauté. Je ne sais qui des deux l'emporta dans la lutte;

Mabillon avait bien de la raison, Rancé bien de l'esprit; mais je crois

que le second avait, pour s'effrayer de la culture des lettres, quelques

motifs que le premier n'avait pas: le monde, qui n'eût repris Rancé par

aucun autre endroit, eût pu le reprendre par là, et je dirais, si je

l'osais, qu'il aimait trop les lettres pour les haïr médiocrement.

Voici, à deux pas de l'épisode, quelques mots bons à recueillir:

«Il se laissa entraîner... à rassembler ces discours. Ainsi se

trouva formé peu à peu le traité qu'il intitula: _De la sainteté et

des devoirs de la vie monastique_... Une copie tomba entre les

mains de Bossuet, qui exigea que l'ouvrage fût rendu public. Rancé

avait jeté l'ouvrage au feu, et on en avait retiré des cahiers à

demi brûlés. Par une de ces lâchetés communes aux auteurs, Rancé

avait repris les débris de l'incendie, et les avait retouchés; une

de ces copies postflammes était parvenue à Bossuet[581].»

Ah! si Rancé, dans toute la maturité de son christianisme, succomba

pourtant à l'une de ces _lâchetés_ communes aux auteurs, ou au commun

des auteurs, ne vous étonnez pas qu'il ait réduit ses moines aux plus

grossiers travaux; la gloire de l'esprit et du bien dire est un des plus

terribles démons.

Je n'entre pas dans le détail des réformes consommées à la Trappe par

l'abbé de Rancé. On les connaît, et l'auteur est là pour les réciter à

merveille à qui ne les connaît pas. Bornons-nous à dire que tout, dans

le système de Rancé, revient à retrancher de la vie physique et

intellectuelle tout ce qu'on en peut retrancher sans la détruire. Ce

qu'il faisait comme abbé dans son couvent, il le faisait dans d'autres

communautés à titre de directeur ou de conseiller. Nous citerons ici une

de ces consultations, et pour elle-même et pour les réflexions dont

l'auteur l'accompagne:

«L'abbesse d'une célèbre abbaye de Paris ayant lu l'ouvrage _De la

sainteté et des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus

consentir qu'on introduisît la musique dans son couvent: elle en

écrivit à Rancé; l'abbé répondit: «La musique ne convient point à

une règle aussi sainte et aussi pure que la vôtre; est-il possible

que vos soeurs soient si aveugles... qu'elles ne s'aperçoivent pas

qu'elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier

éloignement!»

«Rancé était de l'avis des magistrats de Sparte: ils mirent à

l'amende Terpandre pour avoir ajouté deux cordes à sa lyre. Les

nonnes persistèrent; le monde rit de ces discordes qui pensèrent

renverser une grande communauté. Le ciel mit fin aux divisions,

comme Virgile nous apprend que l'on apaise le combat des abeilles:

un peu de poussière jetée en l'air fit cesser la mêlée. Il survint

aux religieuses qui voulaient chanter, des rhumes: elles

reconnurent que la main de Dieu s'appesantissait sur elles. Rancé,

du reste, avait raison: la musique tient le milieu entre la nature

matérielle et la nature intellectuelle; elle peut dépouiller

l'amour de son enveloppe terrestre ou donner un corps à l'ange:

selon les dispositions de celui qui les écoute, ses mélodies sont

des pensées ou des caresses[582].»

Il n'y a pas de solitude pour la gloire. La réputation que Rancé s'était

faite par sa réforme et par ses nombreux écrits, le répandait dans le

monde et presque dans le siècle, tout cloîtré qu'il était. L'homme qui

écrit ne peut jamais dire:

Sine me, liber, ibis in Urbem[583].

Il y accompagne toujours son livre, s'il ne l'y a précédé par la pensée.

Écrire pour le public, c'est déjà sortir de chez soi. On n'est pas libre

non plus, quand on porte le poids d'une certaine autorité, de rester

neutre dans les questions qui s'agitent. Il s'en éleva, du temps de

Rancé, où chacun dut voter. Le parti dominant, quand il se sent très

fort ou très menacé, ne se contente pas du silence. Rancé dut s'excuser

de n'avoir pas parlé contre les jansénistes; qui ne les attaquait pas

les aimait, et Rancé, en effet, se sentait du goût pour eux. Il se

renfermait d'ailleurs, à leur égard, dans un système de tolérance auquel

Bossuet le fit renoncer. Il faut voir, dans quelques belles pages,

recueillies par M. de Chateaubriand, comment il se défendait de les

juger et se justifiait de n'avoir point, ni le premier, ni le dernier,

jeté la pierre contre eux. Il finit pourtant par la jeter à son tour.

On peut, avec tout cela, observer le voeu de pauvreté, mortifier sa

chair, mais tout cela rompt la clôture. À l'époque singulière dont nous

parlons, les couvents étaient dans le monde. La religion était affaire

d'État plus que toute autre chose, et la clôture souvent, au lieu de

vous cacher, vous mettait en vue. Que n'était-ce point de la Trappe et

de son nouveau fondateur? «Le monde, dit l'historien de Rancé, accourait

à la Trappe; la cour, pour voir le vieil homme converti, pour en rire ou

pour l'admirer; les savants, pour causer avec le savant; les prêtres,

pour s'instruire aux leçons de la pénitence[584].» Je ne répéterai pas

tous les noms que je trouve cités; celui d'un M. Thiers, personnage

érudit et plaisant, «qui se moquait de tout, même lorsqu'il était

sérieux, et dont le choix eût été bientôt fait si on lui eût proposé

d'être Rabelais ou roi de France[585],» importe assez peu ici, quoiqu'il

ait écrit la _Sauce Robert_ et l'_Histoire des perruques_. Mais on

n'oubliera pas que la Trappe fut un lieu de pèlerinage pour deux

majestés, l'une debout, l'autre tombée, Bossuet et Jacques II.

Saint-Simon, qui, si j'ai bonne mémoire, hâtait la conclusion d'une

affaire d'honneur, c'est-à-dire se dépêchait de se battre pour aller

s'édifier auprès de son illustre ami M. de la Trappe, n'est pas un des

hôtes les moins mémorables de ce château-fort de la pénitence.

L'extravagant et ingénieux Santeuil passe, sous la conduite de l'auteur,

à peu de distance du monastère. Une seconde galerie de portraits fait

pendant à celle par laquelle s'ouvre le volume; mais cette fois la

figure de Rancé domine. On est bien aise d'apprendre que cette solitude

incessamment violée, ce silence devenu une rumeur, une clameur,

l'affligent et l'effrayent.

«Les hommes, dit-il, ne se lasseront-ils jamais de parler de moi?

Ce serait une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli que

l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis,»--«cris de

tendresse, dit l'auteur, qui rarement échappent à l'âme fermée de

Rancé[586].»

Quand il meurt, accablé de travail plutôt que _vaincu du temps_, on

éprouve un double soulagement, car il y a une double délivrance: la mort

l'affranchit à la fois du monde et de la solitude.

L'auteur, lui, n'est pas soulagé. Son esprit oscille, d'une ligne à

l'autre, entre l'admiration et la pitié: il y a dans cette destinée de

main d'homme quelque chose qui l'embarrasse:

«Rancé habita trente-quatre ans le désert, ne fut rien, ne voulut

rien être, ne se relâcha pas un moment du châtiment qu'il

s'infligeait. Après cela put-il se débarrasser entièrement de sa

nature? ne se retrouvait-il pas à chaque instant comme Dieu l'avait

fait? Son parti pris contre ses faiblesses a fait sa grandeur; il

avait composé de toutes ses faiblesses punies un faisceau de

vertus[587]...»

Et plus loin:

«Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps: l'aubépine a

été brisée lorsque ses bouquets commençaient à paraître. Rancé

s'était proposé de courir le monde pour chercher des aventures.

Qu'eût-il trouvé[588]?...»

«Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que, quand

l'heure sera venue, ils pourront facilement _renvoyer de jeunes

grâces à leur destinée_ comme on renvoie des esclaves. C'est une

erreur; on ne se dégage pas à volonté des songes; on se débat

douloureusement contre un chaos où le ciel et l'enfer, la haine et

l'amour, l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion

effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du chemin,

Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant

l'aurore qui ne lui eût apporté que l'ennui du coeur et la disgrâce

des années. Aujourd'hui il n'y a plus rien de possible, car les

chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les

chimères d'une existence désoccupée... Pour un homme comme Rancé,

il n'y avait que le froc; le froc reçoit les confidences et les

garde; l'orgueil des années défend ensuite de trahir le secret, et

la tombe le continue[589].»

Il y aurait bien des réflexions à faire sur ce peu de lignes. Que de

vérités! que d'erreurs! Ne dirait-on pas que l'auteur aussi «se débat

douloureusement contre un chaos?» Ce livre est bien de notre temps, car

il ne conclut pas. Il est bien d'une époque où, comme il le dit

lui-même, «l'esprit humain n'a plus la force de se tenir debout[590].»

Pourtant un instinct élevé, ou plutôt une lumière plus élevée que tous

les instincts, dicte à l'écrivain quelques jugements fermes, hardis,

dignes d'un autre âge. Il y a de l'indépendance, et mieux que de

l'indépendance, dans ce remarquable passage:

«Qu'un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs, son

rachat vaut mieux que tous ces malheurs; qu'une révolution renverse

un État ou en change la face, vous croyez qu'il s'agit des

destinées du monde? Pas du tout: c'est un particulier, et peut-être

le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver: tel est le

prix d'une âme chrétienne[591].»

Comment l'homme qui a écrit ces lignes a-t-il pu nous parler ensuite du

froc qui reçoit les confidences, et de l'orgueil qui les garde[592]?

Nous croyons que, dans sa manière de comprendre la religion et la vie,

Rancé erra grandement, et nous ne prétendons pas le justifier en

ajoutant qu'il erra avec toute une église, avec un siècle tout entier;

mais nous aimons un esprit «qui avait la force de se tenir debout.» Nous

lui envions sa décision, sa conséquence et sa foi. Un mot de Rancé, cité

deux fois dans ce livre, nous a vivement frappé et s'enfonce dans notre

mémoire:

«La Trappe durera ce qu'elle doit durer. Si, dans les âges

supérieurs, on s'était conduit par cette considération qu'il n'y a

rien qui ne soit sujet à la décadence, où en serait aujourd'hui le

champ de Jésus-Christ[593]?»

Tout l'homme ne se révèle-t-il pas à vous dans cette seule phrase? N'y

a-t-il pas là toute une philosophie? Ce n'est pas assurément celle de

notre temps. Qui ne calcule en effet sur la décadence? Qui ose dire: «La

Trappe durera ce qu'elle doit durer?» Qui, d'un coeur tranquille, oppose

la liberté à la nécessité? Qui va en avant, les yeux fermés, sur la foi

de Dieu et des principes? Mais laissons ces questions, et revenons au

livre de M. de Chateaubriand.

L'histoire de Rancé est l'histoire d'un moine, d'un moine dont

l'impitoyable logique a poussé l'idée claustrale à ses dernières

conséquences. Ne fut-il rien de plus? Ses écrits (nous avons la

confusion de dire que nous ne les connaissons pas) ne renferment-ils que

cela? Nous avons peine à le croire, et nous voudrions les voir analysés.

Rancé, nous l'espérons, y gagnerait. Il est déjà bien grand dans sa

biographie, grand de caractère et d'esprit, et présentant, jusque dans

les erreurs de son zèle, un type suprême de cette loi de justice et de

ce besoin d'expiation, qui, sous les formes les plus diverses, se

manifeste ou se trahit chez les hommes les plus divers. Tout le monde

remerciera M. de Chateaubriand de l'obéissance pieuse qui lui a fait

ajouter quelques pages admirables à toutes les admirables pages que nous

lui devons déjà; tout le monde se sentira triste de la tristesse dont

cet ouvrage est pénétré, tristesse sans larmes, désenchantement amer,

qui ne daigne demander à la terre ni consolation ni pitié, mais qui,

nous aimons à le croire, a su les chercher ailleurs. Tout le monde

enfin, bon nombre de lecteurs du moins, regretteront que l'auteur n'ait

pas donné à son ouvrage le mérite de l'unité de ton. Il l'eût facilement

obtenu en imposant une règle à la richesse de sa mémoire, en évitant ou

en ne cherchant pas certains rapprochements. Le talent a plus de charges

que d'immunités; toutes les pensées, tous les sujets, ne sont pas

également dignes d'une plume éloquente; les grâces de la parole sont

pudiques et fières; elles craignent les mésalliances; et quand je

rencontre dans cette _Vie de Rancé_, certains traits, certaines

anecdotes, je ne puis m'empêcher de dire, avec un anachorète cité par

l'auteur lui-même: «Ce n'est pas pour cela que les abeilles volent le

long des ruisseaux pour ramasser un miel si doux.»

Il est impossible de le taire; cette vie de Rancé n'est pas celle que

nous attendions et celle dont, par avance, nous nous étions réjouis.

Nous ne demandions pas à l'écrivain un nouveau chef-d'oeuvre; nous

demandions au vieillard quelques-unes de ces paroles qui ne sont pas

encore du ciel, mais qui ne sont plus de la terre: ce sujet, que nous

avions cru de son choix, les faisait espérer; il nous les devait. Il y a

des paroles sérieuses dans ce livre, mais ce livre n'est pas sérieux, et

ce n'est pas pour les lecteurs seulement que nous en avons du regret. Un

sceau peut-être est posé pour jamais sur ces lèvres d'or; s'il en est

ainsi, à la bonne heure; à défaut des paroles que nous n'entendrons

plus, puisse le silence être béni!

V

Vie de Rancé.

Deuxième édition, revue, corrigée et augmentée.

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 60 / 61 题