DEUXIÈME ARTICLE [558]

Le livre de M. de Chateaubriand n'est pas un livre et ne veut pas être

jugé comme tel. C'est une brillante et vagabonde causerie du soir, entre

amis: l'auteur n'a-t-il pas le droit de voir dans ses lecteurs autant

d'anciens amis? La causerie même, surtout quand elle s'écrit, reconnaît

certaines règles, que l'incomparable causeur eût pu observer mieux; mais

je ne me sens pas le courage d'appliquer à cette causerie, par cela seul

qu'elle forme un volume, les règles de ce genre plus ou moins officiel

qu'on appelle un livre. À ce point de vue, où je ne veux point me

placer, il y aurait beaucoup à dire sur le décousu, la marche

entrecoupée et bondissante, les mille et mille boutades de ce style

irrégulier auquel M. de Chateaubriand ne nous avait pas encore

accoutumés. Je m'en tiens à mes précédentes observations, et je ne

cherche plus dans cette _Vie de Rancé_ que la vie même de Rancé.

À travers la foule des personnages épisodiques, combien de fois

l'avons-nous perdu de vue! Le voilà sorti enfin de cette brillante

mêlée; voilà que la mémoire de l'auteur s'apaise; ces figures, évoquées

coup sur coup, se retirent l'une après l'autre; il se fait une solitude

autour de celui qui sera bientôt le héros de la solitude et autour de

l'auteur lui-même, que nous avons vu jusqu'à ce moment obéir à toutes

les rencontres et «voler à tout sujet.» Le charmant désordre, qui

pourtant, tout charmant qu'il est, finirait par fatiguer, a décidément

cessé; la Trappe, déjà en vue, recueille les pensées de l'auteur: le

style, avec tout le reste, va s'en ressentir.

Au fait, le véritable intérêt de cette histoire date de ce moment.

Rancé, unique dans sa pénitence, est semblable à mille et mille autres

dans sa dissipation. Sa mondanité eut-elle peut-être un caractère

propre, original? Nous n'en savons rien. Connut-il les _belles

passions_? Voir mourir d'une mort affreuse et dans une impénitence

encore plus effroyable la complice de ses égarements, ne fut-il pas

suffisant, je ne dis pas à la conversion, mais au changement de Rancé?

Faut-il y joindre les regrets, les désespoirs d'un incurable amour? Pour

ma part, je ne le crois pas; mais en tout cas, les indices nécessaires

pour élever la passion de Rancé au-dessus des attachements vulgaires,

nous ont été refusés par son silence. M. de Chateaubriand est effrayé de

ce silence. «Cet empire, dit-il, d'un esprit sur lui-même fait peur.

Rancé ne dira rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau. Il faut

trembler devant un tel homme[559].» Mais peut-être n'avait-il rien à

dire, rien du moins de ce qui se peut dire; peut-être aussi un mot de

Rancé, relatif à l'époque de ses égarements, donne la clef de ce

silence: «Tout ce que je lisais et entendais du péché ne servait,

dit-il, qu'à me rendre plus coupable[560].» Le récit de nos fautes est

un dangereux discours. La personnalité, au moins, y trouve beaucoup trop

son compte. Le silence absolu de Rancé, plus sublime à nos yeux

qu'effrayant, est tout à fait dans l'esprit de la pénitence, telle que

devait la concevoir et se la prescrire un caractère tel que le sien. Si

Rancé avait parlé, Rancé probablement n'eût pas été l'homme que nous

savons, le réformateur de la Trappe, et M. de Chateaubriand n'eût pas

raconté sa vie.

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 59 / 61 题