Le livre de M. de Chateaubriand n'est pas un livre et ne veut pas être
jugé comme tel. C'est une brillante et vagabonde causerie du soir, entre
amis: l'auteur n'a-t-il pas le droit de voir dans ses lecteurs autant
d'anciens amis? La causerie même, surtout quand elle s'écrit, reconnaît
certaines règles, que l'incomparable causeur eût pu observer mieux; mais
je ne me sens pas le courage d'appliquer à cette causerie, par cela seul
qu'elle forme un volume, les règles de ce genre plus ou moins officiel
qu'on appelle un livre. À ce point de vue, où je ne veux point me
placer, il y aurait beaucoup à dire sur le décousu, la marche
entrecoupée et bondissante, les mille et mille boutades de ce style
irrégulier auquel M. de Chateaubriand ne nous avait pas encore
accoutumés. Je m'en tiens à mes précédentes observations, et je ne
cherche plus dans cette _Vie de Rancé_ que la vie même de Rancé.
À travers la foule des personnages épisodiques, combien de fois
l'avons-nous perdu de vue! Le voilà sorti enfin de cette brillante
mêlée; voilà que la mémoire de l'auteur s'apaise; ces figures, évoquées
coup sur coup, se retirent l'une après l'autre; il se fait une solitude
autour de celui qui sera bientôt le héros de la solitude et autour de
l'auteur lui-même, que nous avons vu jusqu'à ce moment obéir à toutes
les rencontres et «voler à tout sujet.» Le charmant désordre, qui
pourtant, tout charmant qu'il est, finirait par fatiguer, a décidément
cessé; la Trappe, déjà en vue, recueille les pensées de l'auteur: le
style, avec tout le reste, va s'en ressentir.
Au fait, le véritable intérêt de cette histoire date de ce moment.
Rancé, unique dans sa pénitence, est semblable à mille et mille autres
dans sa dissipation. Sa mondanité eut-elle peut-être un caractère
propre, original? Nous n'en savons rien. Connut-il les _belles
passions_? Voir mourir d'une mort affreuse et dans une impénitence
encore plus effroyable la complice de ses égarements, ne fut-il pas
suffisant, je ne dis pas à la conversion, mais au changement de Rancé?
Faut-il y joindre les regrets, les désespoirs d'un incurable amour? Pour
ma part, je ne le crois pas; mais en tout cas, les indices nécessaires
pour élever la passion de Rancé au-dessus des attachements vulgaires,
nous ont été refusés par son silence. M. de Chateaubriand est effrayé de
ce silence. «Cet empire, dit-il, d'un esprit sur lui-même fait peur.
Rancé ne dira rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau. Il faut
trembler devant un tel homme[559].» Mais peut-être n'avait-il rien à
dire, rien du moins de ce qui se peut dire; peut-être aussi un mot de
Rancé, relatif à l'époque de ses égarements, donne la clef de ce
silence: «Tout ce que je lisais et entendais du péché ne servait,
dit-il, qu'à me rendre plus coupable[560].» Le récit de nos fautes est
un dangereux discours. La personnalité, au moins, y trouve beaucoup trop
son compte. Le silence absolu de Rancé, plus sublime à nos yeux
qu'effrayant, est tout à fait dans l'esprit de la pénitence, telle que
devait la concevoir et se la prescrire un caractère tel que le sien. Si
Rancé avait parlé, Rancé probablement n'eût pas été l'homme que nous
savons, le réformateur de la Trappe, et M. de Chateaubriand n'eût pas
raconté sa vie.