Qui de nous, ayant gardé quelque chose de son jeune amour pour les
grâces du langage et pour les merveilles du talent, n'a pas senti son
coeur battre un peu plus vite à l'annonce, à l'apparition d'un nouvel
ouvrage de M. de Chateaubriand? Qui de nous, sachant qu'il était
question d'une _Vie de Rancé_ ne l'a pas d'avance écrite en son esprit
telle qu'il lui semblait que devait l'écrire l'auteur de _René_, le
chantre des _Martyrs_? Or, cette histoire du réformateur de la Trappe,
la voici. Prenez, et dévorez. C'est ce que j'ai fait, moi qui vous
parle, moi qui m'étais annoncé à moi-même, sous ce titre de _Vie de
Rancé_, l'histoire d'un René chrétien, que le premier René ne rendait
que trop nécessaire. Je n'ai rien sauté, je vous en réponds, heureux si
j'avais pu prendre mes mesures pour faire durer le plaisir; car j'ai vu
que le livre était plus court, beaucoup plus court que je n'eusse voulu,
et je me trouve à cette heure tout triste et tout étonné d'avoir déjà
fini. C'est vous dire que la jouissance a été vive, c'est sans doute
vous raconter ce qui vous est arrivé à vous-même si vous avez lu
_Rancé_. Et maintenant que dois-je vous dire? Apprenez d'abord
l'histoire du livre. Le Père Séguin, de Carcassonne, à la mémoire de qui
il est dédié par «son très humble et très obéissant serviteur
Chateaubriand,» dont il dirigeait la conscience, le Père Séguin, mort
l'an dernier à quatre-vingt-quinze ans, a demandé, a imposé ce travail à
son illustre pénitent. Par pure obéissance, non par goût, le grand
écrivain a repris sa plume, et tracé la vie du dernier des moines
célèbres: le tour du Père Lacordaire n'est pas encore venu. Il en est
résulté le volume dont je dois vous rendre compte, et dont je risque
fort de vous parler trop tard, si vous êtes aussi avide que moi de lire
tout ce qui tombe de cette plume d'or.
Le sujet, la circonstance, faisaient prévoir, je vous l'avoue, un livre
plus complètement grave. Le Père Séguin serait peut-être un peu surpris
de la manière dont ses ordres ont été remplis. Il ne se doutait
peut-être pas que toute la chronique galante du règne de Louis XIII dût
y passer, et qu'on ne pût arriver à la cellule de l'abbé de la Trappe
sans passer par les cabinets de Julie d'Angennes et par la chambre à
coucher du duc de Montbazon. Rancé, dans sa jeunesse, était de ce
monde-là, et cette jeunesse, passionnément folle, devait sans doute être
racontée; mais je m'imagine qu'à la lecture de tant de détails piquants,
où Rancé n'est pour rien, le Père Séguin eût remercié M. de
Chateaubriand de l'excès de son zèle et l'eût prié de se ménager. Tout
le monde, je le crains, n'aura pas les scrupules qu'aurait eus le bon
religieux, et beaucoup de gens aimeront plus que tout le reste ce que
sans doute il eût aimé le moins. Il faut bien en convenir, cela est
admirablement débité; rien de plus spirituel, rien d'aussi brillant,
rien surtout d'aussi vivant que ce tableau de la Société française à
l'avant-scène du règne de Louis XIV. Mais la suite étant très grave,
grave même de ton, j'aime à le reconnaître, ce commencement fait
disparate, et l'on sent trop que l'auteur joue avec son sujet, ou plutôt
se joue de son sujet. Un boudoir ne saurait servir de péristyle à un
temple. Que vous semble des lignes suivantes, à les rencontrer dans
l'introduction d'un livre commandé par un prêtre sur la vie d'un
anachorète?
«On n'aimait pas, à l'hôtel de Rambouillet, les bonnets de coton.
Montausier n'eut la permission d'en user qu'en considération de ses
vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les
châtelaines du quatorzième siècle; les mouchoirs de poche étaient
garnis de dentelle, et l'on appelait _lionnes_ les jeunes femmes
blondes. Rien de nouveau sous le soleil[535].»
«Le vieux duc de Montbazon ayant lu que saint Paul était un
_vaisseau d'élection_, croyait que le saint voyageait dans un grand
navire nommé _Élection_, et il disait à la reine: Madame,
laissez-moi aller; ma femme m'attend. Dès qu'elle entend un cheval,
elle croit que c'est moi[536].»
Il y a d'autres passages plus étonnants, que le respect du sujet aurait
pu faire écarter. L'auteur le devait à son héros, peut-être à lui-même.
Un vieillard est un anachorète, j'ai dit presque un prêtre. On peut le
remercier de joindre à la gravité beaucoup de grâce; mais, du sanctuaire
où sa vieillesse le retire, on ne s'attend pas à voir sortir de
périlleuses gaités[537].
Une fois le genre admis, le langage y peut répondre; ce n'est pas une
faute de plus. Ce qui endommage l'oeuvre, ce ne sont pas certains mots,
mais certaines choses. Il est naturel de parler comme on pense. L'auteur
est donc bien le maître d'appeler la cousine de Louis XIV un _grand
hurluberlu_[538], de déclarer que le duc de Saint-Simon _écrit à la
diable pour l'immortalité_[539], et de dire du laid Pélisson, aimé par
une laide qui lui demandait le secret: que Pélisson avait trop de goût
_pour parler de çà_[540]. Ce style n'est pas précisément grave; et comme
la gravité ne va point sans la simplicité, il n'y a point non plus de
gravité dans des phrases comme celles-ci, qui sont à la véritable
éloquence de la diction ce que le parfum de la tubéreuse est à celui de
la rose:
«Le _volage fardeau_ que ne put soulever ni son bras ni sa
conscience[541].» (Il s'agit de la maîtresse de M. de Montbazon,
que ce vieux duc essaya de jeter par la fenêtre.)
«On rencontrait sur toutes les routes des fuyards du monde; Rancé,
à ses risques et périls, les allait recueillir; il rapportait dans
un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu'il semait sur des
friches, pour engraisser les déserts avec des débris de
passions[542].»--«On élargissait dans la bourse du peuple la
déchirure par où devait passer la France[543].»--«Voltaire
naissait; cette _désastreuse mémoire_ avait pris naissance dans un
temps qui ne devait point passer[544].»
Le sujet ne réclamait point de telles beautés; peut-être même qu'elles
n'étaient indispensables en aucun sujet. L'auteur a montré, dans ce même
livre, qu'il savait parler cette langue du dix-septième siècle, qui
mettait à la disposition de l'écrivain (c'est l'auteur lui-même qui le
dit) la force, la précision et la clarté, en laissant à l'écrivain la
liberté du tour et le caractère de son génie[545].» La moitié de
l'ouvrage est écrite dans cette langue: pourquoi M. de Chateaubriand ne
l'a-t-il pas exclusivement préférée? pourquoi ces dissonances? pourquoi
ces disparates étranges? Cette confusion de tous les tons est-elle au
moins de bon goût?
Que l'auteur, à l'occasion de la vie de Rancé, ait raconté d'autres
vies, retracé d'autres caractères, remué la cendre de tout un siècle,
nous n'aurons garde de nous en plaindre. Outre que le courage nous
manquerait pour supprimer ces délicieuses pages sur Marcelle de
Castellane[546], et ces pages non moins délicieuses sur les longues
correspondances, transportées d'un précédent ouvrage de M. de
Chateaubriand dans celui-ci[547], ce jugement d'un sens si droit et
d'une sévérité si juste sur le cardinal de Retz[548], et même cette
excursion à Belgrave-Square[549], à propos de Chambord, qui lui-même est
cité à propos d'un prieuré que Rancé possédait à quelque distance de ce
château royal, nous reconnaissons que le portrait ressort mieux dans son
cadre, et que placer tour à tour cette grande figure de Rancé au point
de vue de son siècle et du nôtre, c'est donner à une peinture l'énergie
d'un relief. On se plaît, d'ailleurs, dans ces épisodes, à voir ce froid
bon sens de M. de Chateaubriand, ce bon sens tout français, se mêler à
l'éclat d'une fantaisie éternellement jeune. Nul n'est plus sévère
envers les vieux âges que l'enchanteur qui en a ressuscité, avec tant de
bonheur, les glorieux souvenirs. Il ne lui en coûte rien de faire main
basse sur nos admirations les plus chères: Voltaire est moins désabusé.
Combien de réputations réduites, chemin faisant, à leur portion congrue!
Combien de jugements de convention réformés en passant! Grand justicier,
qui vous permîtes jadis tant de rêves, n'aurez-vous donc nulle pitié des
nôtres? Faut-il absolument que nous écrivions avec vous, au bas du
portrait de Madame de Sévigné: «Légère d'esprit, inimitable de talent,
positive de conduite, calculée dans ses affaires, ne perdant de vue
aucun intérêt[550]?» En vérité, c'est une épitaphe; l'épitaphe de notre
amour: l'admiration seule nous reste.
On pourrait multiplier les exemples de ce bon sens prompt et vif qui est
naturel à M. de Chateaubriand. S'il s'est trompé souvent, si d'autres,
non moins sensés, ont erré comme lui, c'est que le bon sens, nécessaire
en tout, ne suffit pas à tout. Au fait, ce n'est pas ordinairement faute
de bon sens qu'on se trompe; et, pour ne parler que du jugement sur les
personnes, la plupart des gens sont assez justes quand ils n'ont rien de
mieux à faire; malheureusement ils trouvent presque toujours qu'il y a
quelque chose de mieux à faire. M. de Chateaubriand, hâtons-nous de le
dire, ne fait pas de la justice un pis aller, ni de son admirable bon
sens une nue propriété. Choses et gens sont mis à leur place avec une
grande sûreté de coup d'oeil. De beaucoup d'exemples qui m'ont frappé, je
ne citerai qu'un seul. L'auteur dit un mot de l'Édit de Nantes à propos
de sa révocation, et ce mot le voici: «Cet édit établissait l'unité dans
l'État[551].» Maintes gens ont dit, et disent encore, de la Révocation
ce que M. de Chateaubriand affirme de l'Édit. Si l'on pense aux
préventions de l'illustre écrivain contre la Réforme, qu'il ne connaît
pas, qu'il ne comprend pas; si l'on se rappelle tout le mal qu'il en a
dit dans ses derniers ouvrages, on admirera cet élan de bon sens, si
j'ose ainsi dire, qui le porte d'un seul pas au-dessus des préventions
des catholiques et des réformés eux-mêmes; car les réformés, quelque
besoin qu'ils aient eu de cette vérité, ne lui sont guère plus
favorables que les catholiques. Qu'ils méditent, les uns et les autres,
le mot qui vient de tomber de si haut.
La liberté que s'accorde M. de Chateaubriand de se faire occasion et
prétexte de tout, nuit assez à son livre comme livre, pour que nous
relevions avec empressement tout le parti qu'il en tire pour
l'instruction et le plaisir du lecteur. Ce sont de riches indemnités que
ces jugements d'une si vive, d'une si éclatante justesse, sur les choses
et les hommes de notre temps. La littérature actuelle est
irrévocablement jugée dans ces quelques mots: «Ce sont,» dit-il en
parlant d'un ouvrage de Madame de Tencin, «ce sont là d'autres ressorts
que les inventions forcenées et les idées difformes qui font maintenant
des contorsions dans les ténèbres[552].» On ne trouvera pas que
l'admiration et l'amitié aient suborné le juge dans ce passage sur M. de
Lamennais:
«Rancé obtint une audience de congé du saint Père. Pourvu d'une
bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du
jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance. Ainsi il
en est arrivé de nos jours à l'auteur de l'_Indifférence en matière
de religion_: caressé à son départ du Vatican, il était suivi du
rescrit qui le jetait hors de l'Église. Mais l'abbé de Lamennais,
repoussé par la réforme, a continué de croire qu'elle
s'accomplirait; une voix, est-il persuadé, partira on ne sait d'où;
l'Esprit de sainteté, d'amour, de vérité, remplira de nouveau la
terre régénérée.
»Voilà ce que pense l'immortel compatriote dont je pleurerais en
larmes amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier
rivage. Rancé, qui s'accotait contre Dieu, acheva son oeuvre; l'abbé
de Lamennais s'est incliné sur l'homme: réussira-t-il? L'homme est
fragile et le génie pèse. Le roseau, en se brisant, peut percer la
main qui l'avait pris pour appui[553].»
À propos des femmes qui cultivèrent les lettres sous Louis XIV, l'auteur
rapproche notre époque de celle-là, «dont nous n'avons, dit-il, rien à
regretter[554].» Je le crois bien vraiment, n'eussions-nous à opposer à
l'auteur de _Zaïde_ que l'auteur de _Corinne_. Mais René, nous le savons
de reste, a toujours été assez peu préoccupé de Corinne sa soeur. M. de
Chateaubriand n'a jamais été injuste envers Madame de Staël, mais jamais
juste non plus. En vain le siècle entier a marié ces deux gloires; l'une
des deux a méconnu l'autre. À travers des éloges sincères, on sent
l'éloignement ou tout au moins le défaut de sympathie. Un autre nom
résume pour l'auteur le triomphe littéraire des femmes de notre époque.
Il semble qu'une ancienne opposition, honorable pourtant des deux parts,
a laissé dans l'âme de celui des deux qui survit un souvenir qu'il ne
veut pas réveiller, et l'on dirait qu'il n'a pas encore entendu
La voix du genre humain qui les réconcilie[555].
Qu'on me pardonne l'expression d'un regret, non d'un blâme. Après tout,
si M. de Chateaubriand supprime un nom qu'il eût dû prononcer, il
attache à celui qu'il prononce un jugement où l'admiration n'exclut pas
la sévérité:
«Madame Sand l'emporte sur toutes les femmes qui commencèrent la
gloire de la France. L'art vivra sous la plume de l'auteur de
_Lélia_. L'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus
loin, il est vrai, mais Madame Sand fait descendre sur l'abîme son
talent, comme j'ai vu la rosée tomber sur la mer Morte. Laissons-la
faire provision de gloire pour le temps où il y aura disette de
plaisirs. Les femmes sont séduites et enlevées par leurs jeunes
années; plus tard elles ajoutent à leur lyre la corde grave et
plaintive sur laquelle s'expriment la religion et le malheur. La
vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cachée; elle
ne découvre plus que le ciel[556].»
Voilà qui est grave et affectueux. Dire que «l'insulte à la rectitude de
la vie ne saurait aller plus loin» que dans les écrits de Madame Sand,
c'est avoir tout dit; c'est avoir payé en bon argent le droit d'adresser
à cette femme célèbre les paroles tendres et consolantes que nous venons
de lire; mais qu'est-ce que cette «provision de gloire qu'il faut faire
pour le temps où il y aura disette de plaisirs?» Oh! le cruel faux ton
dans cette religieuse harmonie! Pourquoi donc illuminer du jour blafard
et trompeur de la gloire cette nuit sublime où l'on ne voit que le ciel?
Pourquoi ramener du firmament vers la poussière ce regard auquel vous
donniez pour unique champ la voûte constellée? Provision de gloire! Donc
provision de fumée et de vanité. Quelles épargnes pour la saison de la
disette!
Celui qui écrit ces lignes est sensible, trop sensible peut-être au
charme du talent. Il n'admire pas seulement, il aime ceux qui lui
procurent, aux dépens de leur repos, de leur bonheur souvent, ces joies
de l'intelligence, les plus grandes après celles de la charité. Le génie
est comme l'enfant bien aimé de toute l'humanité, qui se sent rajeunir
et renaître en lui; et chacun de nous, ravi de ses nobles grâces, veut à
son tour le porter et le presser sur son coeur. Chacun de nous se sent
pour lui, qui nous domine tous, l'indulgence, la faiblesse d'un père, et
tout père frappe à côté. Qu'il est difficile de ne pas beaucoup
pardonner à un grand talent! Mais ce n'est pas un homme, c'est une femme
qui a fait _Lélia_ et _Jacques_, et qui, les ayant faits, ne les a pas
désavoués. Il y a là quelque chose qui épouvante, et l'épouvante flétrit
le coeur. On peut, sous de certaines conditions, se sentir faible pour
l'homme de talent, qui dans ses écrits, a poussé aussi loin qu'il se
peut l'insulte à la rectitude de la vie; la femme qui a multiplié cette
insulte et ne s'en est point repentie, n'inspire pas ce sentiment, elle
mérite seulement la plus tendre compassion; mais ce sentiment même
commande, à son égard, un langage plus triste et plus sévère que ne
l'est, dans cet endroit, celui du biographe de Rancé.
Je tourne, vous le voyez, autour de mon sujet, comme M. de Chateaubriand
s'amuse autour du sien. Ou plutôt, car il faut être juste même envers
soi, je me défais peu à peu de tout ce qui n'est pas de mon sujet, pour
m'y donner ensuite librement. Il est temps d'aborder la _Vie de Rancé_.
Que ce ne soit pas sans avoir dit que cette nouvelle production de
l'auteur d'_Atala_ est pleine de grâce, de magnificence et
d'enchantements. Ce talent unique n'a eu que deux saisons; son été n'est
pas même un hiver des tropiques: c'est un été de nos climats, avec ces
teintes chaudes et mûres qui manquent au plus beau printemps. J'ai parlé
du style et j'y reviendrai; il n'est point irréprochable; la sévérité du
goût ne s'alarme guère moins de certaines hardiesses que la gravité du
sujet. Encore l'auteur sait-il bien à quel point, l'excès étant admis,
il faut s'arrêter dans l'excès: ses néologismes sont le plus souvent
heureux; on pardonnerait, même à d'autres qu'à lui, les _effluences_,
les _retracements_, les _aplanissements du ciel_, les _clartés allenties
du soleil_, et jusqu'aux _susurrements de la sandale_; on aimera même,
je le parie, qu'il ait dit dans son avertissement: «Jadis j'ai pu
_m'imaginer_ l'histoire d'Amélie[557];» mais voyez-vous d'ici les
imitateurs? entendez-vous les néologismes baroques succédant aux
néologismes gracieux? M. de Chateaubriand a cru peut-être qu'il n'y
avait plus rien à ménager, et que, pour si peu, on ne crierait pas à la
barbarie. Aussi ne le ferons-nous pas. M. de Chateaubriand barbare! Ah!
soyons tous barbares comme lui.