Itinéraire de Paris à Jérusalem. Aventures du dernier Abencerage. Les
Natchez. Écrits politiques et Études historiques. Conclusion.
Aucun des sujets traités jusqu'alors par M. de Chateaubriand ne l'avait
mis ou ne l'avait trouvé dans une position aussi simple, aussi dégagée
de tout élément conventionnel, que celle qu'il prend dans
l'_Itinéraire_. Ce charmant ouvrage, qui peut renfermer des erreurs,
mais où il n'y a point de défauts, a pour sujet son auteur lui-même, et
c'en est peut-être le principal attrait. Quelques beaux poèmes qu'ait pu
faire M. de Chateaubriand, aucun ne saurait, aux yeux affectueux du
lecteur, valoir le poème de sa vie, et quelques héros qu'il invente,
aucun ne pourra jamais nous attacher plus que lui. Ses idées sont
grandes fort souvent; mais ses impressions nous intéressent plus que ses
idées; et les impressions d'un homme, c'est lui-même. Je ne parle donc
point de cette carrière noblement aventureuse qu'il a plus d'une fois
racontée, et qui garde encore pour nous, après tous ces récits, quelque
chose du charme attaché au mystère. Je ne veux voir que les sentiments
de cet homme, ses émotions, sa physionomie morale, cet amour du grand,
du noble et du beau, qui, chez lui, se mêle à tout et domine tout, cet
étrange et agréable composé du gentilhomme, du rêveur et de l'érudit, du
champion de la légitimité et du chevalier de la liberté. Je vois un
homme des anciens jours et des jours nouveaux, impliqué dans les
affaires de ce monde, et néanmoins solitaire, et pour achever par ce
trait, un homme dont l'illustre pauvreté s'est accoutumée à demander à
son incomparable talent autre chose encore que la gloire. L'attrait
qu'inspire cette personnalité si neuve, si accentuée, est peut-être ce
qui nous attache le plus à la lecture de l'_Itinéraire_, où elle se
développe librement. Aucun décorum d'aucune espèce ne la restreint ni ne
la dissimule. Le langage toujours noble, souvent poétique, se permet
cette fois l'élégante familiarité, le fin sourire, et ce que dans le
monde on appelle exclusivement de l'esprit. La pompe en quelque sorte
officielle du _Génie du Christianisme_ fait place dans l'_Itinéraire_ à
une simplicité pleine de distinction:
Projicit ampullas et sesquipedalia verba[429].
L'écrivain n'en est pas moins grand pour cela, peut-être l'est-il
davantage; il n'est rien de tel, pour être sublime, que de l'être à son
corps défendant. M. de Chateaubriand, dans ce noble pèlerinage, se
voyait en présence des deux spectacles d'où jaillissait pour lui la plus
abondante poésie: celui de la nature et celui du passé, les sites et les
ruines: c'est dire assez de quelles beautés l'_Itinéraire_ est semé. Je
dis semé, parce que l'_Itinéraire_ n'est point un voyage sentimental, un
recueil d'_impressions_; mais ce qu'on appelait autrefois une
_relation_, et que l'érudition, la discussion même y tiennent une grande
place. Ce mélange, de très bon goût parce qu'il est naturel, est un des
charmes de cette lecture, où l'économie de la richesse n'est pas moins
remarquable que la richesse elle-même. Tout est ménagé, varié, fondu
avec un bonheur qui s'expliquerait par un art très délicat, s'il ne
s'expliquait pas encore plus naturellement par un bon sens parfait. Si
les _Martyrs_ nous ont valu l'_Itinéraire_, nous n'avons guère de plus
grande obligation à cette brillante épopée.
L'_Itinéraire_ tout entier est intéressant; mais il est permis, je
crois, de préférer au voyage de la Palestine celui de la Grèce. Si l'on
détachait du premier quelques pages incomparables, personne, je crois,
n'hésiterait à reconnaître que l'auteur a mieux parlé des ruines de
Sparte et d'Athènes que de cette Palestine, dernier but de son
pèlerinage.
Nous lui devons peut-être aussi le diamant de la plus belle eau parmi
tous ceux qui font étinceler le diadème poétique de M. de Chateaubriand;
car c'est à son retour de l'Orient, qu'il recueillit sous les remparts
de Tunis et parmi les ruines de l'Alhambra les souvenirs et les
inspirations d'où naquit, encore sous l'Empire, l'histoire du _dernier
Abencerage_. _René_, oeuvre plus spontanée, _René_, qui n'est qu'un
soupir, mais le soupir de tout un siècle, et dont l'extrême simplicité
est une merveille de plus, mérite peut-être le premier rang parmi ces
quatre épisodes où l'auteur a résumé son génie. Mais entre tous les
écrits de M. de Chateaubriand rien ne fait naître l'idée d'une plus
grande perfection, rien n'est plus touchant que l'_Abencerage_. Il
n'appartenait peut-être qu'à un seul homme de peindre avec une idéalité
aussi ravissante ce moyen âge qui eut sans doute aussi sa poésie. Les
poètes en savent là-dessus un peu moins, dit-on, mais aussi un peu plus
que les historiens, et ceux-ci, pour voir toute la vérité des choses,
ont besoin de la poésie. L'esprit de chevalerie et de religion du moyen
âge, et surtout du moyen âge espagnol, est élevé dans les _Aventures du
dernier Abencerage_ à sa plus haute, à sa plus parfaite expression. Il y
a là un écho du _Cid_, plutôt modifié qu'affaibli. Si Corneille a des
accents qui n'appartiennent qu'à lui, l'auteur de l'_Abencerage_ en a
que Corneille lui-même eût pu lui envier. Ces deux religions, ces deux
chevaleries, ces deux civilisations en présence, l'une en deuil de sa
gloire, l'autre enivrée de son triomphe, tant d'estime mêlée à tant de
haine, l'amour jeté par un hasard funeste entre ces passions farouches,
l'honneur comme une nouvelle et inexorable fatalité condamnant à un
veuvage éternel deux coeurs que tout unit, mais que la religion sépare,
cette héroïque douleur, capable d'arracher à sa victime la vie plutôt
qu'un soupir, ce mot déchirant et sublime: «Retourne au désert[430]!»
dénoûment prévu et presque désiré de cette noble tragédie, tout cela
inondé, si l'on peut parler ainsi, de l'ardente lumière d'un ciel
méridional, tout cela est d'une beauté à la fois tendre et sévère, à
laquelle on ne résiste point. La lecture est achevée; l'âme rêve
longtemps encore; elle s'unit par la pensée à cette solitude, à ce deuil
immortel des deux amants; mais elle porte presque envie à de si nobles
douleurs, et peut-être a-t-elle compris que le sacrifice est la suprême,
l'unique beauté de la vie humaine. Je n'essaye pas de louer le style.
Qu'il me suffise de dire que dans cette diction, si spontanée et si
savante à la fois, la pureté égale l'éclat, et qu'à cet égard _le
dernier Abencerage_ marque le moment où, selon l'expression de Boileau,
l'auteur est _monté au comble de son art_. Tous les brillants défauts du
style de M. de Chateaubriand appartiennent à une époque antérieure; ce
poétique roman n'en offre aucun vestige.
Les _Natchez_, qui parurent beaucoup plus tard, n'en appartiennent pas
moins à la jeunesse de l'auteur. On sait qu'_Atala_ et _René_ étaient,
dans l'origine, deux épisodes de la composition aussi vaste
qu'irrégulière où M. de Chateaubriand, une première fois, avait tenté le
poème en prose. L'oubli n'était point fait pour cette oeuvre dans
laquelle on ne saurait méconnaître la richesse ni même la puissance.
L'emploi bizarre du merveilleux, et d'un double merveilleux, mêlé à des
événements trop modernes et à des noms trop connus, est une des choses
qui nuisent le plus à l'intérêt de ce poème, où l'on admire des
caractères bien conçus, de beaux contrastes de moeurs et des scènes
vraiment pathétiques.
Le _Génie du Christianisme_, les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, le _dernier
Abencerage_ et les _Natchez_ ne nous ont pas fait connaître M. de
Chateaubriand tout entier. Le despotisme impérial l'avait donné à la
littérature, la Restauration devait le rendre à des études plus
austères. Lui-même, au milieu de ses veilles poétiques, s'était prescrit
d'autres labeurs et une autre gloire:
«Ô Muse, s'écriait-il vers la fin des _Martyrs_, je n'oublierai
point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon coeur des régions
élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses
s'affaiblissent par le cours des ans; la voix perd sa fraîcheur,
les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que
tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu.
Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laisse-moi
l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces Vierges austères,
qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie, et
m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions
à la riante peinture du mensonge: j'emploierai l'âge des regrets au
tableau sévère de la vérité[431].»
Il a pourtant fallu, afin que cette promesse s'accomplît, qu'une antique
dynastie eût, pour la seconde fois, fatigué la fortune. Durant toute la
Restauration, l'histoire, à laquelle l'auteur des _Martyrs_ semblait
avoir voué sans réserve la maturité de son âge, n'obtint de lui qu'un à
compte. Les _Quatre Stuarts_, où la manière de Voltaire se marie à celle
qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un
morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que pour
embellir un incorruptible bon sens. Mais, dans cette période d'une vie
très active, la politique prend le dessus. Le premier pas de M. de
Chateaubriand dans cette nouvelle carrière n'en fut peut-être pas le
plus heureux. L'auteur lui-même a condamné plus tard la violence de ce
pamphlet sur _Bonaparte et les Bourbons_, dont la verve entraînante et
l'éclat prestigieux valurent une victoire aux Bourbons encore
exilés[432]. On n'a pas non plus oublié ce _Rapport fait au Roi_
pendant les Cent-Jours, où les plus indifférents ne lurent pas sans
émotion ces paroles d'une magnifique éloquence:
«Dieu a ses voies impénétrables et ses jugements imprévus. Il a
voulu suspendre un moment le cours des bénédictions que Votre
Majesté répandait sur ses sujets. De ces Bourbons qui avaient
ramené le bonheur dans notre patrie désolée, il ne reste plus en
France que les cendres de Louis XVI! Elles règnent, Sire, en votre
absence; elles vous rendront votre trône comme vous leur avez rendu
un tombeau[433].»
Les _Réflexions politiques_ empruntèrent, pour accabler les anciens
juges de Louis XVI, quelques-uns des accents et quelques-unes des formes
de l'éloquence antique. On put démêler dans _la Monarchie selon la
Charte_ l'originalité politique de l'auteur, que son affection
littéraire pour le passé n'empêchait pas de comprendre l'avenir, et qui
chercha vainement à le faire comprendre à ses augustes et aveugles
protégés.
Partout où un loyalisme de convention n'entraîne pas l'illustre
pamphlétaire à prendre des images pour des raisons, il est remarquable
par la droiture du jugement, par la simplicité de la logique et la
netteté populaire de la parole. Toujours distingué, toujours noble, il
possède le langage des affaires comme il en a l'intelligence. Lui-même a
dit quelque part:
«Mon style politique, quel qu'il soit, n'est point l'effet d'une
combinaison. Je ne me suis point dit: Il faut, pour traiter un
sujet d'économie sociale, rejeter les images, éteindre les
couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon
esprit se refuse à mêler les genres, et que les mots de la poésie
ne me viennent jamais quand je parle la langue des affaires[434].»
Il ne fait ici que se rendre justice. Ses pamphlets, ses discours, et
plus encore ses dépêches lorsqu'il fut ministre, offrent, à peu de
réserves près, d'admirables modèles du style politique, tel que le
veulent et tel que l'ont fait les nations libres. Cet homme du moyen âge
est en même temps un homme moderne; il a toutes les pensées de son
siècle, sans en partager tous les enivrements. C'est pourtant lui qui a
écrit les _Mémoires sur la vie du duc de Berry_; et pourquoi non? Il
avait rêvé l'alliance de la légitimité et de la liberté, et ne croyait
même la seconde en sûreté qu'à l'ombre de la première. Il sut trop tard
comment l'entendait la légitimité.
Une disgrâce éclatante contribua peut-être à le remettre dans le vrai.
Toujours fidèle, il fit de l'opposition par fidélité, et crut défendre
la monarchie en défendant les libertés publiques; 1827 le vit à la
brèche dans la lutte engagée entre la presse et la censure; malgré lui
pourtant, ses efforts l'associaient au parti qui, bien avant 1827,
rêvait 1830, et qui, le jour même de la bataille, porta en triomphe dans
les rues de Paris l'ami désolé de la dynastie qui succombait. Vers la
même époque, ses chaleureux plaidoyers en faveur de la Grèce avaient
accoutumé à voir en lui l'homme de la liberté; car la liberté est
solidaire d'elle-même, et on ne la défend pas, on ne la sauve pas sur un
point sans la défendre et la sauver sur tous. Fut-il, dans sa carrière
politique, toujours équitable, toujours impartial? Ne donna-t-il jamais
rien à des ressentiments légitimes? Ne mit-il jamais dans ses actes la
poésie qu'il se vante avec raison de n'avoir pas mise dans son langage?
Messieurs, il n'est question entre nous que de littérature, et je me
borne à signaler l'excellence littéraire des écrits politiques par
lesquels M. de Chateaubriand a rempli presque en entier les quinze ans
de son existence écoulés sous la Restauration.
Plus tard, vous le verrez, après quelques luttes avec la nouvelle
monarchie, après un magnifique chant de deuil et quelques pamphlets
virulents, remplir enfin, mais à l'ordre de la mauvaise fortune, la
promesse que, dans le dernier livre des _Martyrs_, il avait faite à la
Muse de l'Histoire. Les _Études historiques_ nous révélèrent, en 1830,
que de longs, de sérieux travaux avaient rempli beaucoup de ces heures
qu'on eût pu croire livrées sans réserve aux préoccupations et aux
luttes de la politique. Vous ne trouvez plus ici les préventions du
_Génie du Christianisme_; le catholique a presque disparu; le sceptique
n'est pas bien loin, mais on retrouve le poète et l'on salue
l'historien. Monument d'ailleurs inachevé, tronqué, où rien, si ce n'est
le style, n'a reçu les derniers soins de l'ouvrier, où le porphyre
massif émerge du milieu des gravois, où des colonnes hautaines attendent
en vain l'entablement qui leur fut promis. Vous savez aussi quelles
circonstances ont fait, plus tard, du chantre des _Martyrs_ le
traducteur du _Paradis Perdu_, traducteur dont la respectueuse fidélité
est touchante à nos yeux, moins pourtant que la nécessité d'un pareil
travail au terme de cette brillante carrière: la cité moderne a élevé
des Panthéons, elle n'a pas encore fondé des Prytanées. Le livre sur le
_Congrès de Vérone_, où tant de choses font sourire, où tant d'autres
émeuvent la pensée, ravissent l'imagination, ce poème involontaire à
l'occasion d'une controverse politique, a suivi d'assez près la poétique
version de l'Homère anglais. Puissions-nous ne pas attendre vainement et
ne pas attendre longtemps la _Vie de Rancé_, ce René chrétien qui nous
est promis! et puisse-t-elle ne pas terminer la liste, trop courte à
notre gré, des productions de M. de Chateaubriand!
* * * * *
Pour nous résumer sur cet illustre écrivain, pour saisir et nommer cette
combinaison mystérieuse, cette _confusio divinitus ordinata_ qui
constitue l'individualité, il faudrait, Messieurs, avoir le secret du
duc de Saint-Simon en ce qui concerne les moeurs, ou de M. Sainte-Beuve
en ce qui regarde la vie intellectuelle et littéraire. L'individualité
se sent, elle peut se peindre, elle ne se définit point, et les
opérations les plus intimes, les plus involontaires de la vie organique
ne se dérobent pas plus obstinément à nos analyses. Comme la définition
ne vous suffirait pas, et que je ne suffirais pas moi-même au procédé
que le sujet réclame, je me bornerai à constater les jugements portés
sur ce grand personnage littéraire par des autorités plus compétentes
que la mienne.
Il me semble qu'on reconnaît chez M. de Chateaubriand un esprit étendu,
mais plus juste cependant et plus solide qu'étendu. Ceux qui lui ont
refusé la justesse n'ont pas pris garde que les erreurs de son jugement
tiennent bien moins à un travers de l'esprit qu'à l'incomplet de ses
systèmes et à la grandeur de son imagination: le fond de l'esprit, pour
ainsi parler, demeure excellent; il y a du Voltaire dans la vivacité de
son bon sens. Il possède une rare intelligence, qui n'a peut-être
d'autres bornes que ses répugnances; mais cette intelligence n'est pas
du génie; M. de Chateaubriand n'est pas créateur en fait de pensée; et
il ne paraît pas probable qu'aucune de ces grandes idées sur lesquelles,
de siècle en siècle, vivent les sociétés humaines, doive porter sa
marque et son nom. Il a l'imagination noble et magnifique, plutôt que
puissante et féconde. Elle se plaît aux vastes perspectives, soit dans
le temps, soit dans l'espace: mais elle est précise dans la grandeur;
elle s'applique aux faits particuliers, au concret, à l'histoire, dans
tous les sens du mot; elle se nourrit de souvenirs et de réalité.
Madame de Staël a peut-être plus d'esprit que M. de Chateaubriand; mais
elle en a quelquefois plus qu'elle n'en peut porter: l'érudition de M.
de Chateaubriand lui aide à porter le sien. Tout ce qu'il reproduit a
une forme arrêtée et vit par le détail; il n'en est pas ainsi de Madame
de Staël, qui ne connaît à fond que l'âme et les relations sociales.
Madame de Staël enlève d'un regard les contours de chaque fait, M. de
Chateaubriand le détache soigneusement du sol; elle médite, il étudie;
il compte les livres pour beaucoup, elle au contraire pour peu de chose.
Ce dédain du particulier et du concret ne fait pas les artistes; aussi
l'auteur de _Corinne_ l'est-elle beaucoup moins que l'auteur des
_Martyrs_; mais si elle a moins enchanté l'imagination, elle a exercé
sur les esprits une action plus profonde et plus décisive. Elle a semé
plus d'idées; elle a, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous nos
yeux, une part plus grande à réclamer. La vie humaine les a tous deux
étonnés, comme elle étonne tous les esprits au-dessus du vulgaire; mais
l'étonnement de Madame de Staël a été plus profond, plus sérieux; son
regard a pénétré plus avant, et par là même, chose étonnante, la femme
philosophe a fini par mieux comprendre la religion que celui qu'on
pourrait appeler le défenseur en titre et le lauréat du christianisme.
Tous deux, en littérature, ont poussé leurs contemporains dans des voies
nouvelles, mais elle dans un sens plus général, M. de Chateaubriand dans
une direction plus nationale, plus française; l'une est plus allemande,
l'autre est plus latin; l'une est trop étrangère au sentiment de
l'antiquité, l'autre parmi les écrivains de son temps est le plus touché
et le plus intelligent de la beauté antique; Madame de Staël enfin est
trop dominée par sa sensibilité et met trop en toutes choses toute son
âme pour être librement artiste; M. de Chateaubriand, doué de plus
d'imagination que de sensibilité, est pourvu de l'un et de l'autre dans
des proportions singulièrement favorables aux exigences de l'art.
Tout deux ont innové en fait de langage; leurs ouvrages sont les
origines de la langue que nous parlons: ils sont tous deux pour nous
comme une jeune antiquité: mais les innovations de Madame de Staël
répondent mieux aux besoins de la pensée et du sentiment, celles de M.
de Chateaubriand aux voeux de l'imagination. La langue de Madame de Staël
n'est pas aussi simple qu'elle est vraie; celle de M. de Chateaubriand,
avec un plus grand air de simplicité, a quelque chose de plus factice et
de plus prémédité; sa parole est arrangée avec un art infini, mais elle
est arrangée; et toutefois elle ne manque pas de vérité subjective,
l'auteur étant un ou s'étant fait un avec son langage. Il a réveillé,
vivifié les mots par des acceptions nouvelles, par des combinaisons
imprévues, dont le motif, pour l'ordinaire, est plein de poésie: il a
consacré la simplicité des tours, l'aisance et le naturel des
mouvements; c'est par les mots surtout qu'il exerce du prestige; nul
n'en a de plus beaux; et souvent une familiarité de bon goût relève à
propos le grandiose et la fierté des images. J'ai parlé ailleurs de
chevalerie; cette langue qu'il a trouvée est, par excellence, la langue
de l'antique honneur, et l'on sent qu'elle siérait dans la bouche des
preux.
À considérer dans ses rapports avec les sons la langue de M. de
Chateaubriand, c'est une mélodie un peu vague, mais ravissante, dont il
semble avoir recueilli les modulations principales au bord mélancolique
des mers et dans les clairières des vieilles forêts. La prose, ni
peut-être les vers, n'avaient point jusqu'alors tant ressemblé à la
musique; il y avait du moins peu d'exemples d'une aussi suave harmonie,
et certains effets pouvaient passer pour entièrement nouveaux.
On a trop joui de cette harmonie pour oser dire, comme on l'aurait dû
peut-être, qu'elle est quelquefois un peu trop marquée; on a moins
épargné le luxe et la bizarrerie des images, dont plusieurs, soit que
l'auteur les ait dès lors supprimées ou maintenues, sont encore
aujourd'hui citées comme de vraies énormités; mais il est bon de dire
qu'elles sont toutes empruntées à ses premiers ouvrages et qu'il a porté
aussi sur ce point, comme sur les autres, cet amour de la perfection, ce
soin du détail, qui le distinguent noblement à une époque de fécondité
négligente et de littérature facile.