CHAPITRE SEPTIÈME

Itinéraire de Paris à Jérusalem. Aventures du dernier Abencerage. Les

Natchez. Écrits politiques et Études historiques. Conclusion.

Aucun des sujets traités jusqu'alors par M. de Chateaubriand ne l'avait

mis ou ne l'avait trouvé dans une position aussi simple, aussi dégagée

de tout élément conventionnel, que celle qu'il prend dans

l'_Itinéraire_. Ce charmant ouvrage, qui peut renfermer des erreurs,

mais où il n'y a point de défauts, a pour sujet son auteur lui-même, et

c'en est peut-être le principal attrait. Quelques beaux poèmes qu'ait pu

faire M. de Chateaubriand, aucun ne saurait, aux yeux affectueux du

lecteur, valoir le poème de sa vie, et quelques héros qu'il invente,

aucun ne pourra jamais nous attacher plus que lui. Ses idées sont

grandes fort souvent; mais ses impressions nous intéressent plus que ses

idées; et les impressions d'un homme, c'est lui-même. Je ne parle donc

point de cette carrière noblement aventureuse qu'il a plus d'une fois

racontée, et qui garde encore pour nous, après tous ces récits, quelque

chose du charme attaché au mystère. Je ne veux voir que les sentiments

de cet homme, ses émotions, sa physionomie morale, cet amour du grand,

du noble et du beau, qui, chez lui, se mêle à tout et domine tout, cet

étrange et agréable composé du gentilhomme, du rêveur et de l'érudit, du

champion de la légitimité et du chevalier de la liberté. Je vois un

homme des anciens jours et des jours nouveaux, impliqué dans les

affaires de ce monde, et néanmoins solitaire, et pour achever par ce

trait, un homme dont l'illustre pauvreté s'est accoutumée à demander à

son incomparable talent autre chose encore que la gloire. L'attrait

qu'inspire cette personnalité si neuve, si accentuée, est peut-être ce

qui nous attache le plus à la lecture de l'_Itinéraire_, où elle se

développe librement. Aucun décorum d'aucune espèce ne la restreint ni ne

la dissimule. Le langage toujours noble, souvent poétique, se permet

cette fois l'élégante familiarité, le fin sourire, et ce que dans le

monde on appelle exclusivement de l'esprit. La pompe en quelque sorte

officielle du _Génie du Christianisme_ fait place dans l'_Itinéraire_ à

une simplicité pleine de distinction:

Projicit ampullas et sesquipedalia verba[429].

L'écrivain n'en est pas moins grand pour cela, peut-être l'est-il

davantage; il n'est rien de tel, pour être sublime, que de l'être à son

corps défendant. M. de Chateaubriand, dans ce noble pèlerinage, se

voyait en présence des deux spectacles d'où jaillissait pour lui la plus

abondante poésie: celui de la nature et celui du passé, les sites et les

ruines: c'est dire assez de quelles beautés l'_Itinéraire_ est semé. Je

dis semé, parce que l'_Itinéraire_ n'est point un voyage sentimental, un

recueil d'_impressions_; mais ce qu'on appelait autrefois une

_relation_, et que l'érudition, la discussion même y tiennent une grande

place. Ce mélange, de très bon goût parce qu'il est naturel, est un des

charmes de cette lecture, où l'économie de la richesse n'est pas moins

remarquable que la richesse elle-même. Tout est ménagé, varié, fondu

avec un bonheur qui s'expliquerait par un art très délicat, s'il ne

s'expliquait pas encore plus naturellement par un bon sens parfait. Si

les _Martyrs_ nous ont valu l'_Itinéraire_, nous n'avons guère de plus

grande obligation à cette brillante épopée.

L'_Itinéraire_ tout entier est intéressant; mais il est permis, je

crois, de préférer au voyage de la Palestine celui de la Grèce. Si l'on

détachait du premier quelques pages incomparables, personne, je crois,

n'hésiterait à reconnaître que l'auteur a mieux parlé des ruines de

Sparte et d'Athènes que de cette Palestine, dernier but de son

pèlerinage.

Nous lui devons peut-être aussi le diamant de la plus belle eau parmi

tous ceux qui font étinceler le diadème poétique de M. de Chateaubriand;

car c'est à son retour de l'Orient, qu'il recueillit sous les remparts

de Tunis et parmi les ruines de l'Alhambra les souvenirs et les

inspirations d'où naquit, encore sous l'Empire, l'histoire du _dernier

Abencerage_. _René_, oeuvre plus spontanée, _René_, qui n'est qu'un

soupir, mais le soupir de tout un siècle, et dont l'extrême simplicité

est une merveille de plus, mérite peut-être le premier rang parmi ces

quatre épisodes où l'auteur a résumé son génie. Mais entre tous les

écrits de M. de Chateaubriand rien ne fait naître l'idée d'une plus

grande perfection, rien n'est plus touchant que l'_Abencerage_. Il

n'appartenait peut-être qu'à un seul homme de peindre avec une idéalité

aussi ravissante ce moyen âge qui eut sans doute aussi sa poésie. Les

poètes en savent là-dessus un peu moins, dit-on, mais aussi un peu plus

que les historiens, et ceux-ci, pour voir toute la vérité des choses,

ont besoin de la poésie. L'esprit de chevalerie et de religion du moyen

âge, et surtout du moyen âge espagnol, est élevé dans les _Aventures du

dernier Abencerage_ à sa plus haute, à sa plus parfaite expression. Il y

a là un écho du _Cid_, plutôt modifié qu'affaibli. Si Corneille a des

accents qui n'appartiennent qu'à lui, l'auteur de l'_Abencerage_ en a

que Corneille lui-même eût pu lui envier. Ces deux religions, ces deux

chevaleries, ces deux civilisations en présence, l'une en deuil de sa

gloire, l'autre enivrée de son triomphe, tant d'estime mêlée à tant de

haine, l'amour jeté par un hasard funeste entre ces passions farouches,

l'honneur comme une nouvelle et inexorable fatalité condamnant à un

veuvage éternel deux coeurs que tout unit, mais que la religion sépare,

cette héroïque douleur, capable d'arracher à sa victime la vie plutôt

qu'un soupir, ce mot déchirant et sublime: «Retourne au désert[430]!»

dénoûment prévu et presque désiré de cette noble tragédie, tout cela

inondé, si l'on peut parler ainsi, de l'ardente lumière d'un ciel

méridional, tout cela est d'une beauté à la fois tendre et sévère, à

laquelle on ne résiste point. La lecture est achevée; l'âme rêve

longtemps encore; elle s'unit par la pensée à cette solitude, à ce deuil

immortel des deux amants; mais elle porte presque envie à de si nobles

douleurs, et peut-être a-t-elle compris que le sacrifice est la suprême,

l'unique beauté de la vie humaine. Je n'essaye pas de louer le style.

Qu'il me suffise de dire que dans cette diction, si spontanée et si

savante à la fois, la pureté égale l'éclat, et qu'à cet égard _le

dernier Abencerage_ marque le moment où, selon l'expression de Boileau,

l'auteur est _monté au comble de son art_. Tous les brillants défauts du

style de M. de Chateaubriand appartiennent à une époque antérieure; ce

poétique roman n'en offre aucun vestige.

Les _Natchez_, qui parurent beaucoup plus tard, n'en appartiennent pas

moins à la jeunesse de l'auteur. On sait qu'_Atala_ et _René_ étaient,

dans l'origine, deux épisodes de la composition aussi vaste

qu'irrégulière où M. de Chateaubriand, une première fois, avait tenté le

poème en prose. L'oubli n'était point fait pour cette oeuvre dans

laquelle on ne saurait méconnaître la richesse ni même la puissance.

L'emploi bizarre du merveilleux, et d'un double merveilleux, mêlé à des

événements trop modernes et à des noms trop connus, est une des choses

qui nuisent le plus à l'intérêt de ce poème, où l'on admire des

caractères bien conçus, de beaux contrastes de moeurs et des scènes

vraiment pathétiques.

Le _Génie du Christianisme_, les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, le _dernier

Abencerage_ et les _Natchez_ ne nous ont pas fait connaître M. de

Chateaubriand tout entier. Le despotisme impérial l'avait donné à la

littérature, la Restauration devait le rendre à des études plus

austères. Lui-même, au milieu de ses veilles poétiques, s'était prescrit

d'autres labeurs et une autre gloire:

«Ô Muse, s'écriait-il vers la fin des _Martyrs_, je n'oublierai

point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon coeur des régions

élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses

s'affaiblissent par le cours des ans; la voix perd sa fraîcheur,

les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que

tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu.

Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laisse-moi

l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces Vierges austères,

qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie, et

m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions

à la riante peinture du mensonge: j'emploierai l'âge des regrets au

tableau sévère de la vérité[431].»

Il a pourtant fallu, afin que cette promesse s'accomplît, qu'une antique

dynastie eût, pour la seconde fois, fatigué la fortune. Durant toute la

Restauration, l'histoire, à laquelle l'auteur des _Martyrs_ semblait

avoir voué sans réserve la maturité de son âge, n'obtint de lui qu'un à

compte. Les _Quatre Stuarts_, où la manière de Voltaire se marie à celle

qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un

morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que pour

embellir un incorruptible bon sens. Mais, dans cette période d'une vie

très active, la politique prend le dessus. Le premier pas de M. de

Chateaubriand dans cette nouvelle carrière n'en fut peut-être pas le

plus heureux. L'auteur lui-même a condamné plus tard la violence de ce

pamphlet sur _Bonaparte et les Bourbons_, dont la verve entraînante et

l'éclat prestigieux valurent une victoire aux Bourbons encore

exilés[432]. On n'a pas non plus oublié ce _Rapport fait au Roi_

pendant les Cent-Jours, où les plus indifférents ne lurent pas sans

émotion ces paroles d'une magnifique éloquence:

«Dieu a ses voies impénétrables et ses jugements imprévus. Il a

voulu suspendre un moment le cours des bénédictions que Votre

Majesté répandait sur ses sujets. De ces Bourbons qui avaient

ramené le bonheur dans notre patrie désolée, il ne reste plus en

France que les cendres de Louis XVI! Elles règnent, Sire, en votre

absence; elles vous rendront votre trône comme vous leur avez rendu

un tombeau[433].»

Les _Réflexions politiques_ empruntèrent, pour accabler les anciens

juges de Louis XVI, quelques-uns des accents et quelques-unes des formes

de l'éloquence antique. On put démêler dans _la Monarchie selon la

Charte_ l'originalité politique de l'auteur, que son affection

littéraire pour le passé n'empêchait pas de comprendre l'avenir, et qui

chercha vainement à le faire comprendre à ses augustes et aveugles

protégés.

Partout où un loyalisme de convention n'entraîne pas l'illustre

pamphlétaire à prendre des images pour des raisons, il est remarquable

par la droiture du jugement, par la simplicité de la logique et la

netteté populaire de la parole. Toujours distingué, toujours noble, il

possède le langage des affaires comme il en a l'intelligence. Lui-même a

dit quelque part:

«Mon style politique, quel qu'il soit, n'est point l'effet d'une

combinaison. Je ne me suis point dit: Il faut, pour traiter un

sujet d'économie sociale, rejeter les images, éteindre les

couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon

esprit se refuse à mêler les genres, et que les mots de la poésie

ne me viennent jamais quand je parle la langue des affaires[434].»

Il ne fait ici que se rendre justice. Ses pamphlets, ses discours, et

plus encore ses dépêches lorsqu'il fut ministre, offrent, à peu de

réserves près, d'admirables modèles du style politique, tel que le

veulent et tel que l'ont fait les nations libres. Cet homme du moyen âge

est en même temps un homme moderne; il a toutes les pensées de son

siècle, sans en partager tous les enivrements. C'est pourtant lui qui a

écrit les _Mémoires sur la vie du duc de Berry_; et pourquoi non? Il

avait rêvé l'alliance de la légitimité et de la liberté, et ne croyait

même la seconde en sûreté qu'à l'ombre de la première. Il sut trop tard

comment l'entendait la légitimité.

Une disgrâce éclatante contribua peut-être à le remettre dans le vrai.

Toujours fidèle, il fit de l'opposition par fidélité, et crut défendre

la monarchie en défendant les libertés publiques; 1827 le vit à la

brèche dans la lutte engagée entre la presse et la censure; malgré lui

pourtant, ses efforts l'associaient au parti qui, bien avant 1827,

rêvait 1830, et qui, le jour même de la bataille, porta en triomphe dans

les rues de Paris l'ami désolé de la dynastie qui succombait. Vers la

même époque, ses chaleureux plaidoyers en faveur de la Grèce avaient

accoutumé à voir en lui l'homme de la liberté; car la liberté est

solidaire d'elle-même, et on ne la défend pas, on ne la sauve pas sur un

point sans la défendre et la sauver sur tous. Fut-il, dans sa carrière

politique, toujours équitable, toujours impartial? Ne donna-t-il jamais

rien à des ressentiments légitimes? Ne mit-il jamais dans ses actes la

poésie qu'il se vante avec raison de n'avoir pas mise dans son langage?

Messieurs, il n'est question entre nous que de littérature, et je me

borne à signaler l'excellence littéraire des écrits politiques par

lesquels M. de Chateaubriand a rempli presque en entier les quinze ans

de son existence écoulés sous la Restauration.

Plus tard, vous le verrez, après quelques luttes avec la nouvelle

monarchie, après un magnifique chant de deuil et quelques pamphlets

virulents, remplir enfin, mais à l'ordre de la mauvaise fortune, la

promesse que, dans le dernier livre des _Martyrs_, il avait faite à la

Muse de l'Histoire. Les _Études historiques_ nous révélèrent, en 1830,

que de longs, de sérieux travaux avaient rempli beaucoup de ces heures

qu'on eût pu croire livrées sans réserve aux préoccupations et aux

luttes de la politique. Vous ne trouvez plus ici les préventions du

_Génie du Christianisme_; le catholique a presque disparu; le sceptique

n'est pas bien loin, mais on retrouve le poète et l'on salue

l'historien. Monument d'ailleurs inachevé, tronqué, où rien, si ce n'est

le style, n'a reçu les derniers soins de l'ouvrier, où le porphyre

massif émerge du milieu des gravois, où des colonnes hautaines attendent

en vain l'entablement qui leur fut promis. Vous savez aussi quelles

circonstances ont fait, plus tard, du chantre des _Martyrs_ le

traducteur du _Paradis Perdu_, traducteur dont la respectueuse fidélité

est touchante à nos yeux, moins pourtant que la nécessité d'un pareil

travail au terme de cette brillante carrière: la cité moderne a élevé

des Panthéons, elle n'a pas encore fondé des Prytanées. Le livre sur le

_Congrès de Vérone_, où tant de choses font sourire, où tant d'autres

émeuvent la pensée, ravissent l'imagination, ce poème involontaire à

l'occasion d'une controverse politique, a suivi d'assez près la poétique

version de l'Homère anglais. Puissions-nous ne pas attendre vainement et

ne pas attendre longtemps la _Vie de Rancé_, ce René chrétien qui nous

est promis! et puisse-t-elle ne pas terminer la liste, trop courte à

notre gré, des productions de M. de Chateaubriand!

* * * * *

Pour nous résumer sur cet illustre écrivain, pour saisir et nommer cette

combinaison mystérieuse, cette _confusio divinitus ordinata_ qui

constitue l'individualité, il faudrait, Messieurs, avoir le secret du

duc de Saint-Simon en ce qui concerne les moeurs, ou de M. Sainte-Beuve

en ce qui regarde la vie intellectuelle et littéraire. L'individualité

se sent, elle peut se peindre, elle ne se définit point, et les

opérations les plus intimes, les plus involontaires de la vie organique

ne se dérobent pas plus obstinément à nos analyses. Comme la définition

ne vous suffirait pas, et que je ne suffirais pas moi-même au procédé

que le sujet réclame, je me bornerai à constater les jugements portés

sur ce grand personnage littéraire par des autorités plus compétentes

que la mienne.

Il me semble qu'on reconnaît chez M. de Chateaubriand un esprit étendu,

mais plus juste cependant et plus solide qu'étendu. Ceux qui lui ont

refusé la justesse n'ont pas pris garde que les erreurs de son jugement

tiennent bien moins à un travers de l'esprit qu'à l'incomplet de ses

systèmes et à la grandeur de son imagination: le fond de l'esprit, pour

ainsi parler, demeure excellent; il y a du Voltaire dans la vivacité de

son bon sens. Il possède une rare intelligence, qui n'a peut-être

d'autres bornes que ses répugnances; mais cette intelligence n'est pas

du génie; M. de Chateaubriand n'est pas créateur en fait de pensée; et

il ne paraît pas probable qu'aucune de ces grandes idées sur lesquelles,

de siècle en siècle, vivent les sociétés humaines, doive porter sa

marque et son nom. Il a l'imagination noble et magnifique, plutôt que

puissante et féconde. Elle se plaît aux vastes perspectives, soit dans

le temps, soit dans l'espace: mais elle est précise dans la grandeur;

elle s'applique aux faits particuliers, au concret, à l'histoire, dans

tous les sens du mot; elle se nourrit de souvenirs et de réalité.

Madame de Staël a peut-être plus d'esprit que M. de Chateaubriand; mais

elle en a quelquefois plus qu'elle n'en peut porter: l'érudition de M.

de Chateaubriand lui aide à porter le sien. Tout ce qu'il reproduit a

une forme arrêtée et vit par le détail; il n'en est pas ainsi de Madame

de Staël, qui ne connaît à fond que l'âme et les relations sociales.

Madame de Staël enlève d'un regard les contours de chaque fait, M. de

Chateaubriand le détache soigneusement du sol; elle médite, il étudie;

il compte les livres pour beaucoup, elle au contraire pour peu de chose.

Ce dédain du particulier et du concret ne fait pas les artistes; aussi

l'auteur de _Corinne_ l'est-elle beaucoup moins que l'auteur des

_Martyrs_; mais si elle a moins enchanté l'imagination, elle a exercé

sur les esprits une action plus profonde et plus décisive. Elle a semé

plus d'idées; elle a, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous nos

yeux, une part plus grande à réclamer. La vie humaine les a tous deux

étonnés, comme elle étonne tous les esprits au-dessus du vulgaire; mais

l'étonnement de Madame de Staël a été plus profond, plus sérieux; son

regard a pénétré plus avant, et par là même, chose étonnante, la femme

philosophe a fini par mieux comprendre la religion que celui qu'on

pourrait appeler le défenseur en titre et le lauréat du christianisme.

Tous deux, en littérature, ont poussé leurs contemporains dans des voies

nouvelles, mais elle dans un sens plus général, M. de Chateaubriand dans

une direction plus nationale, plus française; l'une est plus allemande,

l'autre est plus latin; l'une est trop étrangère au sentiment de

l'antiquité, l'autre parmi les écrivains de son temps est le plus touché

et le plus intelligent de la beauté antique; Madame de Staël enfin est

trop dominée par sa sensibilité et met trop en toutes choses toute son

âme pour être librement artiste; M. de Chateaubriand, doué de plus

d'imagination que de sensibilité, est pourvu de l'un et de l'autre dans

des proportions singulièrement favorables aux exigences de l'art.

Tout deux ont innové en fait de langage; leurs ouvrages sont les

origines de la langue que nous parlons: ils sont tous deux pour nous

comme une jeune antiquité: mais les innovations de Madame de Staël

répondent mieux aux besoins de la pensée et du sentiment, celles de M.

de Chateaubriand aux voeux de l'imagination. La langue de Madame de Staël

n'est pas aussi simple qu'elle est vraie; celle de M. de Chateaubriand,

avec un plus grand air de simplicité, a quelque chose de plus factice et

de plus prémédité; sa parole est arrangée avec un art infini, mais elle

est arrangée; et toutefois elle ne manque pas de vérité subjective,

l'auteur étant un ou s'étant fait un avec son langage. Il a réveillé,

vivifié les mots par des acceptions nouvelles, par des combinaisons

imprévues, dont le motif, pour l'ordinaire, est plein de poésie: il a

consacré la simplicité des tours, l'aisance et le naturel des

mouvements; c'est par les mots surtout qu'il exerce du prestige; nul

n'en a de plus beaux; et souvent une familiarité de bon goût relève à

propos le grandiose et la fierté des images. J'ai parlé ailleurs de

chevalerie; cette langue qu'il a trouvée est, par excellence, la langue

de l'antique honneur, et l'on sent qu'elle siérait dans la bouche des

preux.

À considérer dans ses rapports avec les sons la langue de M. de

Chateaubriand, c'est une mélodie un peu vague, mais ravissante, dont il

semble avoir recueilli les modulations principales au bord mélancolique

des mers et dans les clairières des vieilles forêts. La prose, ni

peut-être les vers, n'avaient point jusqu'alors tant ressemblé à la

musique; il y avait du moins peu d'exemples d'une aussi suave harmonie,

et certains effets pouvaient passer pour entièrement nouveaux.

On a trop joui de cette harmonie pour oser dire, comme on l'aurait dû

peut-être, qu'elle est quelquefois un peu trop marquée; on a moins

épargné le luxe et la bizarrerie des images, dont plusieurs, soit que

l'auteur les ait dès lors supprimées ou maintenues, sont encore

aujourd'hui citées comme de vraies énormités; mais il est bon de dire

qu'elles sont toutes empruntées à ses premiers ouvrages et qu'il a porté

aussi sur ce point, comme sur les autres, cet amour de la perfection, ce

soin du détail, qui le distinguent noblement à une époque de fécondité

négligente et de littérature facile.

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 41 / 61 题