CONCLUSION

La littérature de la Restauration.

L'étude des deux grands talents auxquels nous devons _Corinne_ et _René_

ne devait être que l'introduction du cours qui vous était promis;

l'histoire littéraire de la Restauration en était le véritable sujet.

L'introduction s'est prolongée jusqu'à ne laisser que quelques moments,

les derniers du semestre, à ce qui eût dû le remplir presque tout

entier. Je ne veux pas me retirer avant d'avoir au moins franchi le

seuil.

La période de la Restauration pourrait se diviser en deux ou trois

périodes suffisamment distinctes; la littérature, dans ces quinze

années, a traversé plusieurs phases: je ne saurais, dans ce rapide coup

d'oeil, songer à les distinguer. Je m'en tiendrai donc aux caractères les

plus généraux de cette époque importante.

Je remarque seulement que si la Restauration date de 1814, la

littérature qui lui doit son nom ne remonte pas tout à fait si haut. On

peut dire que cet âge littéraire ne commence réellement que vers 1820.

La France, en 1814, se vit appelée à faire à la fois trois expériences:

celle de la paix, après vingt ans de guerre; celle du régime

constitutionnel, après douze ans de despotisme, précédés de dix années

de convulsions politiques; celle enfin d'une libre communication avec

l'étranger, lorsque les barrières qu'avaient élevées la guerre, la

politique et le préjugé, tombèrent avec le pouvoir impérial, qui ne les

avait pas toutes élevées, mais qui les avait maintenues.

Les loisirs de la paix sont féconds pour l'esprit humain. Après une

longue guerre qui, telle qu'un hiver glacial, arrête le développement de

tous les germes, la paix est un printemps. Les premières années de la

Restauration française ont laissé cette impression dans l'esprit de tous

les contemporains, et ce réveil de tant de forces cachées pouvait

adoucir à la nation le sentiment d'un désastre immense et d'une

humiliation profonde. L'esprit humain n'en était pas à ne savoir que

faire. Un si vaste terrain était resté en friche! Les sciences qui ont

pour objet les phénomènes du monde matériel et l'appréciation de leurs

forces, les beaux-arts aussi, dans un certain sens, avaient pu fleurir

sous l'Empire; un despotisme intelligent, un despotisme enté sur la

gloire, a besoin des unes et des autres; d'ailleurs, les sciences

physiques enlèvent l'homme à la contemplation de lui-même, et le langage

des arts est une parole inarticulée, moins redoutable par là même que la

parole des livres.

La littérature et les sciences morales avaient à réclamer leur part des

bénéfices de la paix. Ce n'était pas la liberté seule qui leur avait

manqué, c'était le loisir, autre liberté. Sous l'Empire, les grands

spectacles de la vie extérieure détournaient l'attention des spectacles

dont l'âme est le vrai témoin. Rassasiée de gloire militaire, la grande

nation n'avait point encore à demander de nobles consolations au

développement, non moins glorieux, des forces morales. Le malheur et la

paix devaient la rendre à ces tendances bienfaisantes. Elle s'y livra

avec ardeur, et, dans une voie encore mal éclairée, elle marcha d'abord

à tâtons, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais elle marcha.

En même temps que d'un état de tranquillité, si nouveau pour elle, la

France faisait l'essai du régime constitutionnel, la liberté lui venait

avec la paix: c'était de quoi regretter moins la gloire! La liberté

politique, qui est, pour une nation, le droit d'intervenir dans ses

propres destinées, fut réellement pour la France la compensation, on

peut même dire le fruit de ses infortunes récentes. Cette charte

octroyée était moins sans doute, de la part de ceux qui l'octroyaient,

une vraie libéralité qu'un «fruit de l'avarice[435],» pour nous servir

d'une expression de l'Écriture; mais le principe du moins était posé, et

la gloire n'était plus là pour lui nier ses conséquences. Les formes

représentatives ne pouvaient plus, comme sous Bonaparte, être absolument

dérisoires. La puissance de la parole devait, quoique resserrée dans de

certaines limites, venir en aide à la puissance du droit. Il y avait une

tribune, il y avait une presse libre, c'est-à-dire, tout au moins,

l'avenir de la liberté. Cet avenir sans doute était au prix du courage

et de la constance; le courage et la constance ne manquèrent point; le

talent surgit de toutes parts; et des voix éloquentes, dans tous les

partis à la fois, éveillèrent des échos depuis longtemps endormis. La

nécessité même pour les adversaires de la liberté, de descendre sur le

terrain de la discussion publique et d'en appeler à l'opinion,

renfermait en germe tout ce qu'on persistait à nier, tout ce qu'on

s'obstinait à refuser. Ainsi, le voulant ou ne le voulant pas, tous

concouraient à consacrer le nouveau système; et peut-être que les échecs

de la liberté assuraient son triomphe en le retardant.

Lainé et de Serre, Foy, Constant et Royer-Collard donnèrent, sous les

nuances les plus diverses, de beaux exemples d'éloquence parlementaire.

S'il n'y avait pas de place pour l'orateur tragique dont Cicéron a conçu

l'idée et que la Révolution française avait plus d'une fois réalisé,

l'intérêt dramatique, la véhémence, la gravité ne manquèrent pas à ces

illustres débats, qui, pour l'imagination de l'Europe entière,

succédaient sans désavantage aux grandes batailles de l'Empire. En

dehors du parlement, une polémique opiniâtre affilait cette arme de la

parole, qui ne peut recevoir tout son tranchant que de la vivacité des

luttes politiques. Sous le nom de journaux, d'autres tribunes s'étaient

élevées, où l'esprit français, obligé de tourner bien des difficultés,

déployait, comme en se jouant, sa merveilleuse souplesse et les

ressources d'un idiome dont la richesse ostensible n'est rien, dont la

richesse cachée est immense. Plus d'une fois, par un retour bizarre de

la fortune, le royalisme fut appelé à faire de l'opposition. Tel fut le

caractère du _Conservateur_ à son origine; tel fut toujours celui du

_Censeur_ et de la _Minerve_. Plus incisif, plus violent, dans sa froide

et spirituelle ironie, Paul-Louis Courier donnait un heureux imitateur à

l'auteur des _Provinciales_, dans une sphère bien différente et avec une

moindre vérité d'accent. Contre un pouvoir qu'elle soupçonnait de tout,

qu'elle accusait de tout, l'opposition libérale prenait toutes les

formes. On allait chercher, en plein dix-huitième siècle, Voltaire,

Rousseau, Diderot, pour qu'ils eussent à dire son fait à la

contre-révolution. On donnait une vogue factice à des écrits qui ne

correspondaient à l'époque que par leur vieille opposition à tout ce que

le parti du passé essayait de ressusciter. C'est l'époque, aujourd'hui

presque fabuleuse pour nous, de ces réimpressions volumineuses et

indigestes des écrivains du siècle dernier.

À peine avait-il été question de religion sous Bonaparte, qui, en

relevant de sa main consulaire les autels démolis, n'avait pas relevé le

sentiment religieux. Il avait trop obtenu de l'Église pour que l'Église

pût à son tour beaucoup obtenir de la nation. L'émigration, devenue

dévote en vieillissant et à qui la doctrine du droit divin rendait le

catholicisme précieux, jeta la religion comme un filet sur le peuple

français, qu'elle crut aussi affamé d'avoir un Dieu que Paris, sous

Mayenne, l'avait été de voir un roi. Le trône et l'autel devant se

prêter un mutuel appui, une nouvelle Ligue fut constituée, une ancienne

milice sortit de dessous terre; la prédication mêla effrontément la

religion éternelle à la politique du jour; le génie de l'Inquisition

secoua ses torches mal éteintes, et la liberté religieuse fut

ouvertement menacée. Cette nouvelle tendance devait avoir sa

littérature. Elle eût aimé à se parer du nom de Chateaubriand, mais

l'esprit pacifique et bienveillant du _Génie du Christianisme_ lui

convenait peu. Un bonheur inouï lui donna Joseph de Maistre et l'abbé de

Lamennais, esprits violents, dont la ferveur trempée de fiel faisait de

la philosophie au profit de l'ignorance, du pyrrhonisme dans l'intérêt

de la foi, de la démagogie pour le compte du pouvoir absolu, et

traversait à grands pas la vérité pour arriver à l'erreur. Tandis qu'une

telle cause rencontrait de si grands talents, l'opposition, née

indifférente ou sceptique, n'avait rien pour lui barrer le passage que

des négations stériles ou un rationalisme glacé. Le grand ouvrage de

Benjamin Constant sur _la Religion_ livrait à un juste mépris les

contempteurs du sentiment religieux, mais refusait à ce sentiment toute

forme absolue, immuable, c'est-à-dire divine. Le protestantisme se

ranimait; menacé par le prosélytisme romain, il faisait acte de

prosélytisme; il usait de son droit pour le constater: ses oeuvres, il

est vrai, n'étaient pas des livres; mais par ses soins le livre par

excellence se multipliait de jour en jour. Le saint-simonisme surgissait

alors, grotesque et poétique, avec ses pensées d'organisation, son

mysticisme matérialiste et sa hiérarchie, comme pour attester à la fois

notre inextinguible besoin d'une religion, notre impuissance à nous en

donner une, et la vanité d'une théocratie dont Dieu n'est pas le

fondateur.

On pourrait se méprendre cependant sur le caractère de l'opposition

pendant cette mémorable période, et quelques remarques paraissent ici

nécessaires.

Un caractère aride et négatif fut trop évidemment l'esprit de cette

opposition chez la masse de ceux que les idées nouvelles avaient

entraînés dans leur orbite. Ce que l'Allemagne appelle l'esprit

_philistin_, esprit qui se compose de préventions aveugles, d'imbéciles

dédains, de crédulité haineuse, d'ignorance pédantesque, de sottise

sentencieuse et de plate forfanterie, couvrit souvent d'un vernis de

ridicule une cause embrassée et défendue par les plus nobles esprits. La

défiance exaltait la défiance, l'injustice aiguisait l'injustice, et les

préjugés bourgeois luttaient d'étroitesse et d'égoïsme avec les préjugés

aristocratiques. Nier, toujours nier, était le système et la tactique de

ces hommes pour qui la suprême sagesse est tout entière enfermée dans

les axiomes d'un rationalisme grossier. Ce serait néanmoins, comme je

l'ai dit ailleurs, calomnier une époque glorieuse que de lui refuser

l'instinct de l'ordre moral et un esprit noblement conservateur. Des

espérances de plus d'une sorte, des intentions bien diverses se

rattachèrent à des oeuvres dont le principe était respectable; ces oeuvres

doivent être jugées par leur principe, et n'y voir que des espèces de

barricades morales, ce serait méconnaître la nature humaine, et

condamner dans son esprit tout le travail d'une grande nation. Si nous

devons honorer, chez plusieurs des hommes dont le parti a succombé en

1830, le culte des souvenirs et la religion de la fidélité,

n'honorerons-nous pas aussi, dans le parti opposé, les nobles partisans

de la liberté dans l'ordre, du progrès dans le calme, et du

perfectionnement de la politique dans l'affermissement de la morale? Il

y a, dans les oeuvres de ce parti, tout un côté philanthropique et

généreux, toute une activité étrangère à la politique, qu'il faut se

garder de méconnaître. La religion seule, j'en conviens, y avait trop

peu de part, ou une part trop douteuse, et ce fut là, même

politiquement, un véritable malheur.

On ne parlait alors que de conspirations. On parlait surtout de celle du

pouvoir contre la liberté. Vraie ou supposée, elle en suscita mille

autres. Plusieurs d'entre elles ont laissé sur l'échafaud et sur le pavé

des traces sanglantes; mais, de fait, la nation entière conspirait; la

Révolution, se croyant menacée dans son principe et dans ses résultats,

s'était déclarée en permanence; on ne parvint jamais à lui persuader

qu'on n'en voulait point aux faits accomplis et qu'elle s'armait contre

des fantômes: elle voyait, avec quelque raison, dans les principes

combattus, les résultats menacés; elle n'en était déjà plus à se défier;

retranchée derrière la Charte, elle attendait résolument le jour du

combat. Son plus grand malheur fut d'avoir, comme il arrive à tous les

partis, de funestes auxiliaires; mais ceux-là même accélérèrent le

dénoûment en donnant à la contre-révolution des prétextes pour se hâter

et le courage de tout oser.

L'intérêt si vif de cette lutte laissait néanmoins une large place aux

préoccupations littéraires; toute une littérature se rattachait aux

craintes et aux espérances de la nation, aux passions mêmes et aux

préjugés des partis. M. de Chateaubriand, comme poète des vieux âges

nationaux, ne trouvait que de faibles imitateurs ou de méchants

copistes, dont la main débile agitait assez inutilement aux yeux de la

multitude l'oriflamme et le drapeau blanc. Le peuple avait plus près de

lui une poésie selon son coeur. Hier encore debout, l'Empire était déjà

antique; sa gloire, née de la Révolution, appartenait tout entière à la

génération nouvelle: l'ancienne n'avait rien à en revendiquer, ni,

pensait-on, rien à lui opposer. Bonaparte, nouveau Prométhée, n'était

pas encore l'homme de l'histoire, qu'il était déjà celui de la poésie.

Le peuple ne se souvenait plus de l'avoir haï; et les pères, dont son

ambition avait dévoré la postérité, se glorifiaient, en pleurant,

d'avoir donné leurs enfants à l'immortel capitaine qui, désormais, aux

yeux de l'orgueil national, personnifiait la France. La Restauration,

révolution à rebours, avait eu aussi ses proscrits, son émigration;

plusieurs des hommes de la République et de l'Empire se consumaient dans

l'exil, et l'exil les avait grandis. C'est le propre des révolutions

d'accélérer la fuite des temps et d'appliquer la rouille de l'antiquité

sur de modernes souvenirs; or toute antiquité est de la poésie. De

grandes vicissitudes équivalent à de grandes distances dans l'espace et

dans la durée; et tous les lointains parlent à l'imagination. C'est par

là sans doute, mais bien plus encore par la persévérance de son

héroïsme, que la Grèce ébranla si puissamment les âmes, et séduisit à sa

cause, c'est-à-dire à celle de la liberté, les adversaires mêmes de

toute révolution. Ce fut un grand coup porté à leur cause, en même temps

qu'une abondante source d'émotions poétiques ouverte pour le monde

entier. Cette lutte presque sans exemple forçait les uns à croire à la

liberté, les autres à l'héroïsme, plusieurs à la Providence, tous à

quelque autre chose qu'à la matière et à la force; cette espèce de foi

est mieux que de la poésie, mais c'est aussi de la poésie.

Un peu d'enthousiasme était bien nécessaire à une époque où la

profanation des choses saintes avait aboli le respect, et où les succès

flagrants de l'hypocrisie avaient fait, comme à l'ordinaire, surabonder

l'impiété. Ceux qui ont pu observer cette époque malheureuse, attestent

que la soif du gain et des jouissances matérielles avait fait en peu

d'années d'effrayants progrès, tant il est vrai qu'en mal comme en bien

le pouvoir fait toujours l'éducation des peuples. Mais gardons-nous

d'oublier que des esprits éminents et de nobles coeurs s'appliquaient à

entretenir le feu sacré. La littérature de la Restauration rendit sous

ce rapport d'importants services. Elle manifesta, elle accrédita des

tendances très élevées. Le spiritualisme alors, sous les auspices de M.

Royer-Collard, se faisait jour dans la philosophie. La chaire

académique, qui, dans un pays tel que la France, devient si facilement

une tribune, popularisait tour à tour une science grave, une critique

libérale, une spéculation étroitement liée aux plus grands intérêts de

la nature humaine. C'est alors que le pouvoir persécutait, sans s'en

douter, ses héritiers présomptifs dans la personne de trois simples

professeurs: MM. Guizot, Cousin et Villemain. Il n'osa que plus tard

s'attaquer aux journaux, dont quelques-uns, en groupant autour d'eux les

principales notabilités littéraires, avaient ouvert une ère toute

nouvelle dans l'histoire de la littérature périodique. Là aussi les

doctrines religieuses, qui consacrent la liberté au service du devoir,

avaient trouvé de fidèles organes; là s'élaboraient de nouvelles

théories littéraires, sous les auspices de MM. P. Dubois, Magnin et

Sainte-Beuve; là se laissaient deviner le nom déjà célèbre de M. Guizot,

le nom sans tache et déjà vénéré de M. de Broglie: la gravité, la mesure

ne faisaient que mieux ressortir, dans ces importantes publications, la

force des convictions et d'une imperturbable espérance. Les innovations

littéraires s'y discutaient, s'y préparaient, s'y consommaient en

quelque sorte. Sur ce terrain seulement on se permettait la passion; sur

tout autre on était plus calme; on l'était, ce semble, davantage à

mesure qu'approchait le dénoûment, et la _Revue française_, qui continua

le _Globe_ avec les mêmes tendances et les mêmes éléments de succès, put

prendre pour épigraphe: _Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit_.

La liberté entière des communications avec l'étranger est la troisième

expérience que fit la France dans les années de la Restauration.

Longtemps avant que les études de Madame de Staël eussent fait faire à

l'esprit français le voyage de l'Allemagne, M. de Chateaubriand l'avait

fait aborder en Angleterre. Mais les loisirs de la paix, l'épuisement

manifeste de la littérature classique, le besoin, si l'on peut dire

ainsi, d'air et d'espace, furent les vrais médiateurs. C'est le lieu de

rappeler le _Cours de littérature dramatique_ de Schlegel, traduit en

français par Madame Necker de Saussure, le livre de M. de Sismondi sur

les littératures du Midi, celui de Ginguené sur la littérature

italienne, les travaux de M. Fauriel sur les poésies de la Grèce

moderne, et les utiles extraits de la _Bibliothèque universelle_. Ce

n'était pas assez de l'Occident: l'Inde même et la Chine étaient

explorées. De nombreuses traductions, celle, particulièrement, des

théâtres étrangers, suffisaient à peine à cette avidité d'impressions

nouvelles. L'influence de deux écrivains, tous deux appartenant à cette

nation que la France ne rencontrait plus qu'en lieu tiers et sur des

champs de bataille, Walter Scott et lord Byron, exercèrent sur la

littérature française une influence incalculable. La poésie tout

objective de l'un, toute subjective de l'autre, jeta les uns dans

l'imitation minutieuse des moeurs et dans la puérilité du costume, les

autres dans un lyrisme exclusif, tous dans des nouveautés qui faisaient

horreur aux derniers sectateurs du classicisme aux abois. En quelque

manière, c'était aussi une littérature étrangère que cette littérature

antique de la France, vers laquelle nous reportèrent les travaux savants

et systématiques de M. Raynouard et les fouilles habiles de M.

Sainte-Beuve dans notre Pompéi littéraire, l'âge décrié de Ronsard.

La nouvelle école s'attaquait surtout au théâtre, ou, pour mieux dire,

au drame tragique: elle avait résolu d'en finir, non seulement avec

Legouvé et Luce de Lancival, mais avec Racine. Quant à la comédie, qui

dut alors de bons ou de brillants ouvrages à Picard, à Casimir

Delavigne, et une _façon_ nouvelle à l'industrieux talent de M. Scribe,

on sait qu'elle suit les révolutions des moeurs plutôt que celles des

systèmes littéraires. La tragédie classique tint bon pourtant quelque

temps encore. On eût dit que tandis que les novateurs répétaient leur

rôle, leurs devanciers achevaient le leur. Longtemps on disputa plus

encore que l'on n'agit; on procédait par systèmes; on délibérait une

poésie comme on délibère une loi nouvelle, une construction, un emprunt:

les vainqueurs, comme il arrive souvent, ne savaient pas très bien que

faire de leur victoire. De belles oeuvres, élégantes de forme, légèrement

émancipées, honoraient, dans sa défaite, le système expirant. Tous les

partis applaudissaient _les Vêpres siciliennes_, _le Paria_,

_Clytemnestre_, _Marie Stuart_. On tardait encore à réaliser les

théories que Benjamin Constant avaient développées dans la préface de

_Wallenstein_; mais trois ans avant la clôture de cette période devait

paraître la préface de _Cromwell_.--_Hernani_ la suivit de près.

Hors du théâtre, la jeune secte se donnait carrière. On composait, pour

la lecture, des drames dont l'histoire avait fait tous les frais et où

la poésie n'était pour rien. M. Vitet dialoguait spirituellement

l'histoire dans sa trilogie sur la Ligue. M. Mérimée, l'homme de la

vérité inexorable, esprit à la fois exquis et dur, ne se donnait pas le

souci d'accommoder aux exigences de la scène les drames saisissants ou

amèrement comiques qu'il empruntait tour à tour au seizième siècle et

aux plus récents souvenirs. _Othello_, l'_Othello_ de Shakespeare,

venait, sous la conduite de M. de Vigny, disputer la scène à son

équivoque pseudonyme, le vieil _Othello_ de Ducis.

Ces faits, d'ailleurs, se rapportent aux derniers temps de la

Restauration. L'ancienne littérature et la vieille dynastie épuisaient

ensemble leur fortune, et si la première succomba plus tôt, elle jouit

néanmoins d'un assez long sursis. Il n'en est pas moins vrai que la

fermentation de la nouvelle sève date des premiers temps. Un événement

littéraire d'une grande portée, dans le sens de la renaissance, fut la

publication des _Poésies_ d'André Chénier. Antique pour la forme et

païen pour le fond, il ne paraissait pas avoir, avec le moment de son

apparition posthume, tous les genres de convenances; mais sa langue

poétique était nouvelle autant qu'admirable; il ouvrait, en

versification, des sentiers inconnus; sa poésie retrempée avec amour aux

sources helléniques, était unique alors de sève et de fraîcheur. On ne

copia point cette merveilleuse copie des anciens; mais on lui mendia ses

secrets de diction; on se préoccupa des curiosités de la forme; on

revint, par un détour, à cette menue esthétique, à ce goût du détail,

qu'on avait tant condamnés; l'art eut ses mystères, ses adeptes, ses

initiations, ses conciliabules intimes, sous le nom profane de cénacle:

c'est l'époque de la dévotion en littérature, et des engouements

d'école. Tout cela, à coup sûr, ne fut pas inutile; ceux qui discutaient

étaient artistes, et la préoccupation excessive de la manière n'éteignit

pas l'inspiration.

Toutefois quelques-uns des plus illustres de l'époque demeurèrent

étrangers à ce travail de discussion, et ne l'avaient pas attendu pour

prendre un parti. Béranger, avec sa poétique concision, ses drames

concentrés dont les actes sont des couplets, son pathétique contenu et

puissant, sa touche à la fois épicurienne et stoïque, son vers lentement

épuré, d'où s'échappent tour à tour l'éclair foudroyant de l'éloquence

et la flèche aiguë de la satire, Béranger n'était d'aucune école; aucune

aussi ne le reconnaît pour chef; l'auteur du _Roi d'Yvetot_, de la

_Sainte Alliance des peuples_, des _Bohémiens_ et du _Juif errant_ reste

encore aujourd'hui solitaire et unique comme il l'était en commençant;

seul aussi, ou presque seul, il a été adopté par le peuple.

Quelques chants nationaux de Casimir Delavigne approchèrent de la

popularité; mais, à l'exception d'un petit nombre de vers, la voix du

peuple ne lui servit guère d'écho. Classique avec intelligence, dernier

représentant de cette élégance ingénieuse et poétique à laquelle étaient

réservées de bien rudes atteintes, Casimir Delavigne, dont le talent,

d'un éclat pur et charmant, est au moins aussi sûr de la postérité que

beaucoup d'autres plus fêtés, avait précédé de quelques pas et suivait

alors d'un peu loin le mouvement novateur; et, à cet égard, son souvenir

éveille peut-être assez naturellement celui de M. Villemain, dont les

écrits sont l'objet, je ne dirai pas d'une moindre, mais d'une moins

affectueuse admiration.

Un autre, plus célèbre aujourd'hui, dont Chateaubriand et Byron avaient

averti le talent, ne devait rien non plus à l'école nouvelle, rien à

aucune école, mais tout à la seule et incomparable félicité de son

génie. Je chantais, a-t-il dit lui-même,

Je chantais, mes amis, comme l'homme respire,

Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire,

Comme l'eau murmure en coulant[436].

Rien jusqu'alors n'avait donné l'idée de tant de facilité, d'un flot si

large et si doucement entraîné; et cette noble mélancolie, cette mélodie

suave, cette magnificence dont M. de Chateaubriand, à l'aurore du siècle

nouveau, avait doté la prose française, M. de Lamartine était le premier

à les transporter dans les vers. En poésie, l'amour ne connaissait pas

encore d'Elvire; l'élégie, plus passionnée qu'enthousiaste, n'avait

chanté que des Éléonores. On connut par les _Méditations_ le charme de

cet amour en deuil, de cet amour mystique, idéal, mêlé à la religion,

trop voisin peut-être de l'adoration religieuse. Lamartine était

lyrique, il ne devait jamais être que lyrique; mais il l'était comme nul

encore ne l'avait été, il l'était avec une individualité pénétrante et

douce, aussi distincte, dans sa douceur, qu'une voix, parmi les hommes,

peut l'être d'une autre voix. Ce fut un long cri de surprise et

d'admiration lorsque, pareilles à un vol d'oiseaux à l'aile d'opale et

d'azur, les premières notes de cette voix inconnue se répandirent dans

les airs, lorsqu'on recueillit, à peine tombés d'une bouche d'or, des

vers comme ceux-ci:

Ô lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!

Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir!

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,

Tout dise: Ils ont aimé[437].

Les vers suivants, d'un caractère différent, n'étaient pas moins

nouveaux dans leur genre ni moins ravissants:

Ah! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs,

Soupirait sous tes doigts l'hymne de tes douleurs,

Ou si, du sein profond des ombres éternelles,

Comme un ange tombé tu secouais tes ailes,

Et prenant vers le jour un lumineux essor,

Parmi les choeurs sacrés tu t'asseyais encor,

Jamais, jamais l'écho de la céleste voûte,

Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-même écoute,

Jamais des séraphins les choeurs mélodieux

De plus divins accords n'auraient ravi les cieux!...

Roi des chants immortels reconnais-toi toi-même!

Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème;

Dédaigne un faux encens qu'on t'offre de si bas,

La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.

Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première,

Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière,

Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer,

Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer[438].

Ce n'est pourtant pas par la séduction d'un exemple heureux, mais par

des causes plus profondes et plus générales qu'il faut expliquer

l'abondance, je pourrais dire le débordement du lyrisme, dans la

littérature poétique de la Restauration. La poésie lyrique, et, pour

mettre mon langage encore plus près de la vérité, la poésie égoïste,

sous le nom flatteur de poésie intime, a conquis dès lors un espace

démesuré. Tout, jusqu'aux genres avec lesquels le lyrisme est

incompatible, est devenu lyrique et subjectif. Prétendrions-nous exclure

ou déprécier la poésie lyrique? Elle a sa place au soleil; elle est au

fond de toute poésie; elle est, dans un sens, la poésie à son état le

plus élémentaire. Mais la valeur, la vocation poétiques d'une époque où

le lyrisme pénètre partout et remplace toute autre poésie, nous

semblent, s'il faut le dire, assez contestables. Quand l'individu, je ne

dis point l'homme, se fait l'unique sujet de ses chants, c'est que la

vie, dans l'ensemble et la variété de ses manifestations, ne parle plus

à l'âme; et il ne faudrait pas trop s'étonner si cette époque se

rencontrait avec celle où la philosophie nie l'individualité, nie en

quelque sorte les êtres, et ne reconnaît dans l'univers d'autre réalité

que celle des idées. Au reste, nous avons ici à constater le fait, et

non à l'expliquer.

Il y avait, d'ailleurs, compensation. Tandis que les uns s'acharnaient à

l'invisible, d'autres, non moins ardents, cherchaient la couleur. Un

talent vigoureux, obstiné, laborieux, les engageait dans cette voie. Il

est vrai que son matérialisme poétique s'unissait en lui fort souvent à

des émotions d'une vérité naïve et saisissante. Ce n'était pas là ce que

le vulgaire des imitateurs pouvait lui prendre: ils s'attachèrent donc à

sa forme et la parodièrent. Il sut les passionner, et bien d'autres

encore, pour une maxime qu'aucun des grands âges littéraires n'a

professée: l'art pour l'art; maxime qui ferait périr l'art si l'art

pouvait périr. Mais si la poésie elle-même y gagnait peu, son instrument

s'y perfectionna, la langue poétique en ressortit plus riche, plus

industrieuse et plus hardie.

On approchait du moment où l'axiome d'un révolutionnaire fameux: «De

l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!» allait devenir toute la

poétique des talents de second ordre. Une révolution politique devait

donner le signal à l'émeute littéraire. Mais jusqu'en 1830, certaines

limites furent, d'un consentement tacite, reconnues et respectées.

C'était sans doute, même au point de vue littéraire, un grand malheur

que l'affaiblissement des convictions morales, et quelques restes de

préjugés les remplaçaient assez mal; mais ce ne fut que plus tard que

ces préjugés mêmes s'évanouirent et que toute unité disparut. La

Restauration ne consomma point cette vaste ruine. Les traditions du sens

moral, maintenues jusqu'à un certain point dans cette littérature, lui

donnent une valeur, lui conservent un attrait, dont la littérature de

l'époque suivante ne s'est que trop dépouillée. On ne se croyait pas

encore obligé, pour intéresser des hommes, de cesser d'être homme. Une

commotion prochaine, dans l'ordre politique, devait ouvrir une brèche à

la cohue de toutes les fantaisies, au pêle-mêle de tous les délires.

Quoi qu'il en soit, en deçà de 1830 la littérature poétique n'a pas à

rougir d'elle-même puisqu'elle a vu, dans tout leur éclat ou dans tout

leur charme, le talent exquis de l'auteur du _Paria_ et de l'_École des

Vieillards_, et le talent non moins exquis, mais plus populaire de

Béranger; puisque cette époque a entendu les premiers et les plus beaux

sons de la lyre de Lamartine, et l'éclatante harmonie des Odes de Victor

Hugo; puisqu'elle a recueilli les accents épurés de l'auteur d'_Éloa_,

et les intimes confidences du livre des _Consolations_; puisqu'elle a vu

naître ces charmants vers de Madame Tastu, qu'ont su s'approprier les

mémoires les plus rebelles; puisque le _Voyage de Grèce_, si plein d'une

vive fraîcheur, les colères poétiques de _Némésis_, enfin les vers

belliqueux, et sonores comme une armure, du poème de _Napoléon en

Égypte_, appartiennent aussi à l'époque de la Restauration.

La Restauration eut donc des poètes, et même quelques grands poètes. Les

habiles prosateurs ne lui manquèrent pas. Et pour ne parler d'abord que

des genres les moins sévères, nous n'oublierons pas que cette même

période revendique plusieurs des romans de Madame de Souza, _le Lépreux_

de M. de Maistre, _Adolphe_ de Benjamin Constant, et toutes les

charmantes fantaisies de Charles Nodier, cet écrivain artiste, qui a

orné de tant de moulures délicates une langue déjà si parfaite, ce

défenseur, si classique dans la forme, de toutes les excentricités du

romantisme.

J'ai déjà nommé des écrivains plus graves, par le ton du moins et par la

nature des sujets qu'ils ont traités. Nous avons vu le génie colérique

et impérieux de Joseph de Maistre éclater dans les premières années de

cette période, par les fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_;

l'éloquence moins onctueuse que passionnée, plus sacerdotale

qu'évangélique, mais admirable en tout cas, de l'abbé de Lamennais, se

mettre au large dans le livre encore plus fameux sur _l'Indifférence_;

et l'esprit généralisateur, sceptique et fin de Benjamin Constant

développer ses ressources au profit du spiritualisme et aux dépens des

croyances positives, dans son grand ouvrage sur _la Religion._

Nous n'aurons garde d'oublier l'auteur d'_Antigone_ et de l'_Essai sur

les Institutions sociales_, le poétique et onctueux Ballanche, religieux

en politique, idéaliste en religion, mais avec ces préoccupations

sociales dont l'idéalisme français ne consent point à se séparer. En

redescendant vers les régions littéraires, nous trouvons M. Villemain,

plus littéraire que son siècle, se hasardant néanmoins avec bonheur au

delà de cette région natale, dont il ne perdra jamais, si loin qu'il

aille, l'exquise pureté d'accent. Les _Fragments_ de M. Cousin et la

traduction de Platon doivent être comptés aussi parmi les richesses

vraiment littéraires de cette époque; et la science elle-même les a

augmentées de plusieurs beaux écrits, parmi lesquels le premier rang

appartient sans doute à ceux de Georges Cuvier.

Mais les travaux historiques devaient surtout illustrer la Restauration.

De toutes les formes d'opposition politique, aucune peut-être n'était

plus sûre, et, indépendamment de toute intention polémique, l'heure

était venue. Depuis que Voltaire, dans l'_Essai sur les moeurs_, avait

indiqué la voie, elle n'avait été que peu fréquentée. Elle devait l'être

alors; la liberté de penser était acquise; les circonstances prêtaient

aux études historiques un intérêt puissant; les événements avaient

renouvelé, multiplié les points de vue; après l'histoire convenue, on

voulait enfin l'histoire sérieuse; tout, dans ce genre, était ou

semblait à refaire. Le tableau animé, rapide et spirituel qu'avait tracé

Lacretelle du dix-huitième siècle et de la Révolution, le grand et beau

récit des _Croisades_ par M. Michaud, avaient maintenu, même sous

l'Empire, une place honorable aux travaux historiques; grâce à eux, la

tradition n'avait pas été interrompue: mais que de sujets, que de

questions sollicitaient les esprits investigateurs et les plumes

éloquentes! Sur les confins de l'Empire et de la Restauration, c'est

encore M. de Lacretelle que nous trouvons, avec son histoire si

agréablement, quelquefois si vivement narrée des _Guerres de religion au

seizième siècle_, et Lémontey, avec ses recherches neuves et piquantes

sur l'_Établissement monarchique de Louis XIV_; plus tard viendra son

instructive et spirituelle _Histoire de la régence_ du duc d'Orléans. M.

de Barante se fait chroniqueur dans son _Histoire des ducs de

Bourgogne_, laissant, dit-il, parler les faits, laissant les temps se

raconter eux-mêmes, mais leur soufflant tout bas tout ce qu'ils doivent

dire. M. Guizot, appliquant son attention sévère et sa raison rigide à

l'examen des grands faits sociaux, écrit, après Voltaire, mais avec un

savoir plus épuré et dans une direction plus humaine, l'histoire de

l'esprit humain. M. Thierry, s'inspirant des chroniques sans les copier,

retrace les destinées des races, et crée dans le domaine de l'histoire

un intérêt nouveau, que fait valoir son style sérieux, ému, naïvement

éloquent. M. Thiers et M. Mignet, deux grands talents et très divers,

tout en rendant hommage au principe de la Révolution, appliquent à son

histoire la doctrine de la nécessité, et mêlent d'une manière étrange le

fatalisme et l'enthousiasme. Moins écrivain que publiciste, M. de

Sismondi poursuit sous une inspiration libérale son immense et précieux

travail sur l'_Histoire des Français_. Écrivain surtout, mais digne de

sa mission nouvelle, M. Villemain passe de la littérature à l'histoire,

en retraçant avec une élégance grave et une spirituelle précision les

destinées de l'Angleterre sous Cromwell. En dehors des préoccupations de

la science et de la politique, M. de Ségur écrit ou chante l'_Histoire

de la campagne de Russie_. Une grande voix nous arrive des solitudes de

l'Océan; Napoléon, à son tour, raconte sa vie et son règne; il

s'interprète lui-même, et, poète à sa manière, élève jusqu'à l'idéal ses

desseins et son caractère. Bien d'autres travaux sans doute mériteraient

de n'être pas oubliés.

Tout près de l'histoire, nous trouvons ces _Mémoires_ si souvent relus,

où la simplicité sans pareille de Madame de la Rochejaquelein atteint

quelquefois au sublime; l'histoire de l'Espagne sous Napoléon, dans le

roman d'_Alonzo_, où plus d'une fois la touche brillante et noble de M.

de Salvandy rappelle assez vivement celle du _Génie du Christianisme_;

enfin, cette _Correspondance d'Orient_, commencée avant, finie après

1830, par un écrivain plus fidèle que tout autre aux traditions de cette

élégance naturelle et facile, de cette pureté de langue et de goût dont

le dix-huitième siècle, au milieu de beaucoup d'erreurs, ne s'était pas

départi.

En résumé, ces années ont été laborieuses et fécondes. Elles ont élargi,

et même, de quelques côtés, elles ont rouvert le champ de la discussion

en politique, de l'investigation en métaphysique, en morale et en

religion. Elles ont poussé dans ces différentes arènes des esprits

sérieux, des esprits ardents et, si elles ont plutôt signalé des points

de vue nouveaux qu'elles n'ont établi quelque vérité nouvelle ou

consolidé quelque grand principe, on peut dire qu'elles ont rendu

hommage à la dignité de la nature humaine par la gravité des questions

qu'elles ont soulevées. Réintégrée de la veille, l'histoire a étonné par

la fermeté de sa marche, la hardiesse de son essor, la riche variété de

ses travaux et de ses méthodes. Beaucoup d'hommes spirituels, instruits

et diserts, quelques hommes véritablement éloquents, ont honoré la

nouvelle tribune. La controverse politique a créé un nouveau genre de

littérature et enrichi la langue dans le sens de son vrai génie. C'est

dans le même sens que, sous la plume de quelques excellents poètes,

cette langue a exercé sa souplesse et constaté sa fécondité. Avec plus

de préméditation, d'autres, en la froissant trop souvent, en ont pour

ainsi dire multiplié les plis et adouci l'apprêt. Ils se sont piqués

d'être plus naïfs, plus immédiats, plus intimes surtout, que leurs

prédécesseurs; ils l'ont été quelquefois; mais, à tout prendre, la

littérature qu'ils ont créée ne l'a pas emporté par le naturel sur celle

qu'ils aspiraient à remplacer: plus réels peut-être, ils n'ont pas

toujours été plus vrais. Depuis longtemps on réclamait pour la

littérature un caractère plus national; elle ne l'a pas reçu alors; elle

a été, à certains égards, moins française ou plus _hybride_ que jamais.

La préoccupation d'une mission sociale a, vers la fin de cette période,

recouvert d'une croûte de pédanterie quelques-uns des plus beaux

talents. Mais ce qu'on ne peut refuser aux poètes de la Restauration,

c'est d'avoir, en plus d'un sens, émancipé la poésie, et d'avoir remué,

souvent avec bonheur, une très grande variété de souvenirs, de sujets,

d'idées et de formes.

L'événement de 1830, en agitant les esprits jusqu'au fond, en ajoutant

au scepticisme dans toutes les âmes, a modifié d'une manière grave

l'état de la littérature. Il l'a, ou précipitée dans des voies toutes

nouvelles, ou engagée plus avant que personne n'osait le prévoir dans la

carrière des aventures. Il n'y a là, je suis porté à le croire, ni halte

ni progrès, mais plutôt écart et tumulte. Tout excès provoque une

réaction; quelques faits qui se passent sous nos yeux l'attestent

jusqu'à un certain point: cet esprit de mesure, dont, à défaut de bon

sens, le goût, cet autre bon sens, prend quelquefois la défense, a

trouvé des représentants, ou plutôt il n'en a jamais manqué; mais les

cris avaient couvert les voix. On revient, on se rassied, on

s'interroge; mais où est la base de toute vérité littéraire? où est le

bon sens moral? où est la fraîcheur et l'intégrité des convictions? où

est cette vie raisonnable et saine de l'esprit et du coeur, cette foi

simple aux éléments du vrai, qui, certainement, guidait ou retenait la

littérature du grand siècle, et qui, au fort de leurs égarements, ne

manqua pas entièrement aux écrivains de l'époque suivante? C'est ce que

je me demande en finissant; c'est sur quoi, Messieurs, je vous laisse. À

ne l'envisager qu'au point de vue de la littérature et de l'art, cette

question vaut qu'on l'examine; mais je vous rends la justice de croire

que vous la considérez de plus haut, et que la dignité, l'avenir, les

intérêts éternels de la nature humaine, vous touchent, en ceci, bien

plus que la littérature.

J'ai fini, Messieurs, ou plutôt je m'arrête; car je n'ai point fini.

_Pendent opera interrupta_. Mais le moment de nous séparer est arrivé.

Je ne descendrai pourtant point de cette chaire sans vous avoir dit

combien, dans l'accomplissement d'une tâche qui m'a paru de jour en jour

plus difficile, j'ai été soutenu, encouragé par votre attention, dans

laquelle il me serait impossible, sans une trop grande présomption, de

ne pas reconnaître quelque amitié pour moi. C'est un souvenir fort doux

à joindre à l'agréable sentiment d'avoir été appelé à suppléer auprès de

vous mon honorable et précieux ami, M. le professeur Monnard. Heureux me

trouvé-je, et presque fier, d'avoir concouru à ménager d'utiles loisirs

à celui dont la persévérance et le talent préparent un historien à notre

patrie et un monument à notre littérature nationale.

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 42 / 61 题