CHAPITRE SIXIÈME

Les Martyrs.

Du _Génie du Christianisme_ aux _Martyrs_, d'un poème à un autre poème,

il ne faut pas attendre le même prodige, quoique dans cet intervalle,

assurément, la pensée de l'auteur ne soit pas demeurée immobile. Il m'en

coûte de ne pas relever pour vous, comme je l'ai fait pour moi-même avec

un soin jaloux, tous les grains d'or, toute la poussière de diamant que

M. de Chateaubriand a semée sur sa route. Je me condamne à passer sous

silence les beaux articles dont il enrichit le _Mercure_, jusqu'à ce

fameux article qui n'y parut point, et qui provoqua la brutale

suppression du journal. C'est le pendant et c'était le présage du pilon

où périt pour un temps le livre _de l'Allemagne_. Il faut avouer que

Napoléon ne joignait pas toujours aux allures d'un grand homme les

manières et les procédés d'un homme bien élevé. Comment n'avait-il pas

peur de se trahir ou de se calomnier lui-même en frappant d'interdit des

passages comme celui-ci (car dans cet article sur le _Voyage en Espagne_

de M. de Laborde, ces lignes constituaient sans doute le corps du

délit):

«La muse a souvent retracé les crimes des hommes; mais il y a

quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes

même en paraissent embellis: l'historien seul peut les peindre sans

en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection,

l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix

du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est

aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce,

l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en

vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît

inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre

Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde.

Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur

des _Annales_; bientôt il ne fera voir, dans le tyran, déifié, que

l'histrion, l'incendiaire et le parricide: semblable à ces premiers

chrétiens d'Égypte, qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans

les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire

ténébreux la divinité que le Crime offrait à l'encens de la Peur et

traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un dieu, quelque

monstre horrible[382].»

Mais pourrais-je m'empêcher de mentionner au moins la _Lettre écrite de

Rome à M. de Fontanes_, en 1804? Je ne pense pas que l'auteur ait rien

écrit de plus parfait, et ce serait une étude également curieuse et

profitable que celle des changements que cette lettre a subis, d'une

édition à l'autre, sous le rapport du style. Cet examen justifierait le

témoignage que l'auteur s'est rendu plus d'une fois, d'être difficile

avec lui-même et amoureux de la perfection. Ce qu'il y a de beau, c'est

que, sous toutes ces corrections, le premier jet, l'essor, la liberté

des mouvements se retrouvent. Il me semble que les pages mêmes de _René_

n'ont pas plus de grandeur, et ne sont pas imbues d'une mélancolie plus

pénétrante. Heureusement il est presque inutile de citer. Cette lettre,

on la sait par coeur. Combien de lecteurs se rappellent à peu près mot

pour mot cette description du coucher du soleil à l'horizon romain:

«J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de

cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de

la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli et d'or pâle, tandis

que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une

teinte violette ou purpurine. Quelquefois de beaux nuages comme des

chars légers portés, sur le vent du soir avec une grâce inimitable,

font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel

mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans

l'Occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous

les derniers pas du dieu du jour[383].»

Voici, dans un cadre plus resserré, dans l'enceinte d'une ruine, un

tableau non moins exquis:

«Surpris par la pluie, au milieu de ma course, je me réfugiai dans

les salles des Thermes voisins du Poecile, sous un figuier qui avait

renversé le pan d'un mur en croissant. Dans un petit salon

octogone, une vigne vierge perçait la voûte de l'édifice, et son

gros cep lisse, rouge et tortueux, montait le long du mur comme un

serpent. Tout autour de moi, à travers les arcades des ruines,

s'ouvraient des points de vue sur la campagne romaine. Des buissons

de sureau remplissaient les salles désertes où venaient se réfugier

quelques merles. Les fragments de maçonnerie étaient tapissés de

feuilles de scolopendre, dont la verdure satinée se dessinait comme

un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Çà et là de

hauts cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces palais de

la mort; l'acanthe sauvage rampait à leurs pieds, sur des débris,

comme si la nature s'était plu à reproduire sur les chefs-d'oeuvre

mutilés de l'architecture, l'ornement de leur beauté passée. Les

salles diverses et les sommités des ruines ressemblaient à des

corbeilles et à des bouquets de verdure: le vent agitait les

guirlandes humides, et toutes les plantes s'inclinaient sous la

pluie du ciel[384].»

Ce séjour de Rome devait profiter à une grande composition dont M. de

Chateaubriand portait déjà peut-être la pensée dans son esprit: je parle

des _Martyrs_. Il en avait choisi le dessein et arrêté le plan vers

1806, lorsqu'il partit pour visiter la Grèce, l'Asie Mineure et la

Palestine. L'ouvrage qui a réclamé tant de travaux et de fatigues parut

en 1809.

La critique des _Martyrs_ est facile. Il est même facile, sans exagérer

aucune critique et ne blâmant que ce qui est blâmable, de donner de cet

ouvrage une idée très fausse. Cela n'est pas seulement aisé, cela est

inévitable. Il faudrait une habileté peu commune pour faire, au moyen

d'une analyse, valoir les beautés d'un livre autant que cette analyse en

a fait valoir les défauts. Mon espoir, en cette occasion, c'est que j'ai

à parler d'un livre que tout le monde a lu ou que tout le monde lira.

Écoutons d'abord l'auteur sur son dessein:

«J'ai avancé, dans un premier ouvrage, que la Religion chrétienne

me paraissait plus favorable que le Paganisme au développement des

caractères, et au jeu des passions dans l'Épopée; j'ai dit encore

que le _merveilleux_ de cette religion pouvait peut-être lutter

contre le _merveilleux_ emprunté de la Mythologie: ce sont ces

opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un

exemple.

»Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès

littéraire, il m'a semblé qu'il fallait chercher un sujet qui

renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la

morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet où le

langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de

l'Odyssée; où le Jupiter d'Homère vînt se placer à côté du Jéhova

de Milton sans blesser la piété, le goût et la vraisemblance des

moeurs.

»Cette idée conçue, j'ai trouvé facilement l'époque historique de

l'alliance des deux religions[385].»

Vous le voyez, Messieurs, les _Martyrs_, dont le sujet est le triomphe

de la religion chrétienne, étaient destinés à la faire triompher dans la

littérature comme elle a triomphé dans le monde.

Laissons pour un moment le dessein de l'ouvrage, et voyons-en le sujet,

ou plutôt voyons si le choix du sujet, si l'idée mère de la composition

est convenable au dessein de l'auteur.

Il s'agit du _Triomphe de la religion chrétienne_[386], non dans

l'avenir, mais dans le passé. Il y a dix-huit siècles que le

christianisme triomphe: est-ce de ces dix-huit siècles que le poète va

nous retracer l'histoire? Outre ce triomphe permanent, non interrompu,

le christianisme triomphe à des moments et en des lieux déterminés,

chaque fois que le repentir d'un pécheur donne sujet aux anges de se

réjouir dans le ciel, et chaque fois aussi que les principes de

l'incrédulité et du péché étant mis en balance avec ceux de la foi et de

la morale, ces derniers l'emportent: eh bien! est-ce de quelques-unes de

ces victoires, qui se comptent par milliers, ou plutôt qui ne se

comptent point, que nous allons entendre l'histoire? Quelque beau que

soit ce dessein, ce n'est pas celui de l'auteur. Non, il a découvert

qu'à une certaine époque, savoir vers l'an 320 de notre ère, le

christianisme a remporté une victoire définitive, nécessaire à son

existence au même titre que peut l'être, dans la lutte d'un peuple avec

un autre, une bataille gagnée; il s'agit d'une victoire sans laquelle

l'avenir du christianisme sur la terre n'était pas assuré, et qui met

fin péremptoirement à toute incertitude sur les desseins de Dieu. Cette

victoire, vous l'avez compris, c'est l'adoption du christianisme par

Constantin, «nouveau Cyrus qui mettra le trône des Césars à l'ombre des

saints tabernacles, qui brisera les simulacres des Esprits de ténèbres,

et ne permettra plus aux faux dieux d'élever leurs temples auprès des

autels du Fils de l'homme;» c'est la disparition de l'idolâtrie; «car,

dit le Père éternel à son fils dans le poème qui nous occupe, le moment,

qui doit faire triompher votre croix, est arrivé[387].»

Le grand coup d'État qu'on attribue à Constantin, la promotion

officielle du christianisme au rang de religion d'État, c'est ce que M.

de Chateaubriand en 1809, et en qualité de poète, appelait _le triomphe

de la religion chrétienne_. En 1830 c'est l'historien qui parle, et son

langage a plus de réserve. Il constate que, sous Constantin, le pouvoir

et la loi deviennent chrétiens; que les dissentiments religieux, qui

n'avaient guère été parmi les fidèles que des démêlés domestiques

méprisés ou contenus par l'autorité, se changèrent en querelles

publiques; que, quand les persécutions du paganisme finirent, celles des

hérésies commencèrent, et «qu'avec Constantin se forme _l'Église_

proprement dite, c'est-à-dire une monarchie religieuse, au moyen de

laquelle les évêques s'empareront des principaux actes de la vie civile,

et deviendront les législateurs et les conducteurs des nations[388].»

Ceci n'est pas tout à fait du style des _Martyrs_. Rien de plus naturel,

d'ailleurs, que 1809 et 1830 diffèrent entre eux. Je ne dis pas, et M.

de Chateaubriand lui-même ne dirait pas, que le poète et l'historien, à

une même date, ont droit de différer entre eux; cela ressemblerait trop

au mot du bon Père dans les _Provinciales_: «Je ne parlais pas en cela

selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du Père Bauny[389].»

Chacun, du reste, en jugera selon ses lumières ou ses préjugés; mais je

crois que je trouverai tout le monde de mon avis si je dis, qu'en

supposant même que le système politique adopté par Constantin a été _le

triomphe de la religion chrétienne_, ce triomphe, ayant eu lieu sous la

forme d'un secours prêté à la vérité par la force temporelle et par la

politique, peut bien être un sujet de méditation pour l'historien et de

contemplation pour le penseur religieux, mais n'est pas éminemment

propre à la poésie, qui cherchera plutôt ses sujets dans les catacombes

que dans le cabinet d'un empereur. M. de Chateaubriand n'avait garde de

l'ignorer; aussi, tout en maintenant à l'événement que nous venons de

rappeler un nom trop magnifique selon nous, ce n'est pas cet événement

qu'il raconte, mais le généreux dévouement de deux simples chrétiens

dont la poésie lui a découvert les noms inconnus, ainsi que la part

décisive qu'ils ont eue à cette grande révolution. Par cela même, le

poète s'est rapproché de la vérité morale, mais malheureusement c'est

pour s'en éloigner bientôt.

Que la muse lui ait dit à l'oreille ce que tous les historiens ont

ignoré, rien de mieux; la muse sait bien des choses, et, à vrai dire, le

secret dont elle lui fait part est le secret de Dieu. Comment, sans une

inspiration quelconque, aurait-il pu savoir que le triomphe du

christianisme sous Constantin, la métamorphose d'un culte persécuté en

une religion d'État, avait pour condition et eut pour secrète cause le

martyre d'un chrétien et d'une chrétienne, fiancés l'un à l'autre, et

dont l'hymen a été solennisé dans l'arène des gladiateurs et sous

l'ongle du tigre? Les deux victimes elles-mêmes ne savent point ce que

vaut leur sacrifice, et personne apparemment ne peut le savoir mieux

qu'elles; mais s'il est indiscret de questionner l'auteur sur ces

renseignements, il ne l'est pas de lui demander compte d'autre chose, je

veux dire de l'idée même qui se trouve à la base de cette invention.

Eudore et Cymodocée sont deux martyrs. J'accorde sans peine que les

portes de l'enfer auraient prévalu contre l'Église, si l'Église, dans

son propre sein, n'avait pas trouvé des martyrs. Mais ces martyrs

eux-mêmes (et ici je ne parle pas en chrétien, je me place au point de

vue de la philosophie), ces martyrs eux-mêmes sont un fruit, un produit

du christianisme; ils témoignent encore plus de sa force que de la leur;

leur force lui est empruntée; ils triomphent par lui plutôt que par eux;

s'ils sont nécessaires au christianisme, ils le sont au même titre, de

la même manière, que l'est à un agent libre l'instrument qu'il vient de

créer pour ses desseins; en un mot, ils sont dans l'Église le moyen de

tout et ne sont la cause de rien.

Et s'ils étaient les sauveurs du christianisme qui les a sauvés,

c'est-à-dire les rédempteurs de l'humanité, ce serait tous ensemble, le

martyre plutôt que les martyrs. Tous les martyrs sont égaux en face de

l'oeuvre supposée; ce que l'un a souffert ou fait de plus que l'autre

importe peu, n'importe point. Il est impossible, en restant dans les

limites de la condition humaine, de rien imaginer qui rende certains

individus propres à cette oeuvre, tandis que tous les autres ne le

seraient pas. Serait-ce par une action directe sur les causes secondes?

Mais l'auteur exclut absolument cette supposition. Serait-ce par le

mérite du sacrifice? Mais comment le mérite serait-il inégal? Et de

fait, en quoi Eudore et Cymodocée l'emportent-ils sur tant d'autres

martyrs? Et pourquoi donc est-ce à leur dernier soupir

«que l'on aperçoit au milieu des airs une croix de lumière,

semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin; que la foudre

gronde sur le Vatican, colline alors déserte, mais souvent visitée

par un Esprit inconnu; que l'amphithéâtre est ébranlé jusque dans

ses fondements; que toutes les statues des idoles tombent, et que

l'on entend, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui dit: les

dieux s'en vont[390]!»

Certes, il n'en fallait pas tant pour faire réfléchir les spectateurs;

mais il ne paraît pas que ces signes extraordinaires aient changé en

rien les dispositions du peuple romain; l'auteur aurait eu soin de le

dire; et puis, encore une fois, on ne voit pas pourquoi le martyre

d'Eudore et de Cymodocée a dû avoir, plus que tout autre, la vertu

d'ébranler l'amphithéâtre, d'évoquer la foudre, et de peindre, en traits

de lumière, le Labarum dans l'azur du ciel.

Le fils de Lasthénès et la fille de Démodocus périssent généreusement

pour leur foi; mais ils ne font que ce qu'ont fait, alors et plus tard,

tant d'autres chrétiens; rien, dans leur caractère, dans leur dignité

personnelle, dans leurs souffrances, n'explique la différence tranchée

que fait le poète, quant aux résultats, entre eux et le commun des

martyrs. Les explications qu'il essaie sont faibles et, osons le dire,

puériles[391].

Et maintenant admettons toutes les différences que l'on voudra; le

sacrifice d'Eudore et de Cymodocée ne peut avoir jamais qu'une valeur

humaine; pour lui en donner une autre, il faudrait les sortir l'un et

l'autre de l'humanité. Or, c'est une valeur et une vertu surhumaines, je

veux dire une valeur intrinsèque, une puissance immédiate que l'auteur

attribue à leur sacrifice. Ils ne vont pas seulement ébranler

l'incrédulité par le spectacle de leurs vertus et de leur martyre; ils

ne vont pas seulement encourager leurs frères au même dévouement; ils ne

vont pas seulement prêter à l'Éternel qui le leur rendra. Ils sont, eux

et non pas d'autres, eux, à l'exclusion de tous autres, _l'holocauste

demandé_, _l'hostie_ entière dont Dieu a besoin, la victime dont

l'immolation désarmera son courroux. Il est vrai que, selon l'auteur,

cette victime ne viendra digne de Dieu qu'_en vertu des souffrances et

des mérites du sang de Jésus-Christ_[392]; mais cette précaution

oratoire ne sauve rien; il n'en reste pas moins vrai qu'ils sont ce que

Jésus-Christ a été, qu'ils ont des mérites à communiquer, qu'ils peuvent

acquitter la dette du monde; il n'en est pas moins vrai que, s'ils sont

médiateurs, tous peuvent l'être, que tous les martyrs sont des hosties,

et que Jésus-Christ n'est plus que le premier des martyrs.

Or, toute préoccupation orthodoxe mise de côté, et ne prenant les

_Martyrs_ que sur le pied d'une oeuvre littéraire, ne pouvons-nous pas

dire que le poème pèche contre la vérité relative, qui est en

littérature comme en politique, la vérité absolue? Que l'on croie au

christianisme ou que l'on n'y croie pas, il faut le prendre tel qu'il

est, et une altération aussi grave n'offense guère moins les incrédules

que les croyants.

La beauté d'ailleurs, je dis simplement la beauté, d'un poème fondé sur

les mystères du christianisme, tiendra toujours à la conservation

intacte, sévère des bases de cette religion. En poésie, tout le monde

est orthodoxe. On peut n'aimer pas la religion chrétienne, ni les

ouvrages dont elle fournit le sujet; mais on aime encore moins les

inventions qui la diminuent et l'affaiblissent.

Il résulte encore de la donnée sur laquelle tout le poème repose, qu'il

n'y a pas de véritable dénoûment. Le poète peut bien s'écrier en

finissant: «Les dieux s'en vont[393];» on n'en voit rien. La liaison

entre la mort d'Eudore et la conversion de Constantin échappe tout à

fait: on n'y croit que d'autorité, ce qui en poésie ne suffit pas; et

quand on verrait cette liaison, quand on y croirait, le mal est que la

conversion même de Constantin, ou la conversion de l'État romain, n'est

pas non plus aux yeux de tout le monde un _dénoûment_. Ceci soit dit

indépendamment de toutes les opinions qu'on peut avoir sur l'utilité

religieuse de cette révolution.

Il me semble qu'on peut déjà pressentir que le style souffrira de la

nature même du sujet. Pour distinguer du reste des martyrs deux

personnages que rien n'en distingue essentiellement, il faudra, dans

l'absence des choses, recourir aux mots. Le prestige des mots sera

nécessaire; l'emphase sera de rigueur. La lecture des _Martyrs_ ne

réalise que trop un tel pressentiment.

Le sujet admis, il faut reconnaître que l'action plaît par la clarté,

par une ordonnance heureuse et par une simplicité que l'auteur a su

concilier avec beaucoup de richesse, ou du moins avec beaucoup de

variété. Il lui en a coûté, je l'avoue, quelques invraisemblances et des

anachronismes trop flagrants, pour réunir dans sa fable tant de

personnages et tant de souvenirs; mais, à une ou deux près, ces licences

me paraissent vénielles, et l'important c'est que l'action n'est point

embarrassée par toute cette diversité. Au mérite que je viens de

reconnaître, l'action ou la fable des _Martyrs_ joint-elle celui de

l'intérêt? Cette question en suppose d'autres, que l'auteur lui-même

propose à notre examen: celle du merveilleux, celle des passions, celle

des caractères, celle des moeurs; car c'est de tout cela que se compose

ou que dépend l'intérêt d'une action: tout ce qui reste en dehors de ces

éléments, ce sont les situations; les situations, c'est l'action même

décomposée et réduite à ses caractères extérieurs: or, qui ne comprend

que l'intérêt des situations résulte, en grande partie, des caractères,

des passions, des moeurs, même du merveilleux s'il y en a dans le sujet,

du style enfin non moins que de tout le reste? Sans contredit, le poème

des _Martyrs_ présente des situations fortes, déploie des scènes, qui,

en tout état de cause, seraient pathétiques. On peut citer, comme

exemples, le séjour de Cymodocée chez Hiéroclès, mais surtout la scène

vraiment terrible, où Eudore, tout près du moment de rendre témoignage,

est tenté d'abjurer. Voici cette scène:

«Ces hommes (des chrétiens condamnés aux supplices de

l'amphithéâtre) ces hommes, qui devaient bientôt abandonner la vie,

continuaient à tenir entre eux des discours pleins d'onction et de

charité: lorsque de légères hirondelles se préparent à quitter nos

climats, on les voit se réunir au bord d'un étang solitaire, ou sur

la tour d'une église champêtre; tout retentit des doux chants du

départ; aussitôt que l'aquilon se lève, elles prennent leur vol

vers le ciel, et vont chercher un autre printemps et une terre plus

heureuse.

»Au milieu de cette scène touchante, on voit accourir un esclave:

il perce la foule; il demande Eudore; il lui remet une lettre de la

part du juge. Eudore déroule la lettre; elle était conçue en ces

mots:

«--Festus juge, à Eudore chrétien, salut:

«Cymodocée est condamnée aux lieux infâmes. Hiéroclès l'y attend.

Je t'en supplie par l'estime que tu m'as inspirée, sacrifie aux

dieux; viens redemander ton épouse: je jure de te la faire rendre

pure et digne de toi.»--

»Eudore s'évanouit; on s'empresse autour de lui; les soldats qui

l'environnent se saisissent de la lettre; le peuple la réclame; un

tribun en fait lecture à haute voix; les évêques restent muets et

consternés; l'assemblée s'agite en tumulte. Eudore revient à la

lumière; les soldats étaient à ses genoux, et lui disaient:

«Compagnon, sacrifiez! Voilà nos aigles au défaut d'autels.»

»Et ils lui présentaient une coupe pleine de vin pour la libation.

Une tentation horrible s'empare du coeur d'Eudore. Cymodocée aux

lieux infâmes! Cymodocée dans les bras d'Hiéroclès! La poitrine du

martyr se soulève; l'appareil de ses plaies se brise, et son sang

coule en abondance. Le peuple, saisi de pitié, tombe lui-même à

genoux, et répète avec les soldats:

«Sacrifiez! Sacrifiez!»

»Alors Eudore d'une voix sourde:

«Où sont les aigles?»

»Les soldats frappent leurs boucliers en signe de triomphe, et se

hâtent d'apporter les enseignes. Eudore se lève; les centurions le

soutiennent; il s'avance au pied des aigles; le silence règne parmi

la foule; Eudore prend la coupe; les évêques se voilent la tête de

leurs robes, et les confesseurs poussent un cri: à ce cri la coupe

tombe des mains d'Eudore, il renverse les aigles, et se tournant

vers les martyrs, il dit: «Je suis chrétien[394]!»

Enquérons-nous maintenant de ce qui rehausse l'intérêt des situations,

et de ce qui constitue presque entièrement l'intérêt général de

l'action. Je commence par le merveilleux parce qu'il est essentiel au

sujet des _Martyrs_, et parce qu'il nous conduit à parler des moeurs. Ces

deux objets forment ensemble ce qu'on pourrait appeler l'ordre d'idées,

la philosophie qui domine tout l'ouvrage; ils en constituent l'intérêt

spéculatif. Toute composition repose sur une base pareille, qui prend,

dans certains cas, la forme du merveilleux.

Il est clair que M. de Chateaubriand n'a pas prétendu qu'on ne cherchât

que dans son ouvrage l'idéal de l'antiquité mythologique. Si donc il

nous semblait qu'il lui a fait tort, qu'il n'en a pas assez relevé les

avantages, nous serions bien libres d'en appeler: Homère, Virgile, Ovide

sont toujours là. Mais nous ne serons pas tentés d'en appeler dans le

cas contraire; car l'auteur n'a pas pu avoir la pensée de faire valoir

cette antiquité plus qu'elle ne vaut, et si, dans son poème, la

mythologie grecque nous paraît séduisante, ce sera sans doute parce

qu'elle l'est en effet; si même, par impossible, elle nous paraissait

supérieure au _merveilleux_ chrétien, il faudrait en conclure ou qu'elle

l'est en effet, ou que l'auteur ne connaît pas bien le _merveilleux_

qu'il veut nous faire goûter. Or, ce qui paraissait impossible est

arrivé: M. de Chateaubriand a plaidé la cause du merveilleux chrétien,

et a gagné celle du merveilleux mythologique. C'est mon sentiment, et je

serais bien trompé si, après la lecture des _Martyrs_, ce n'était pas

aussi le vôtre.

Faut-il s'en étonner? Dès qu'il s'agit de merveilleux, le paganisme vaut

mieux. Il y a, dans le paganisme, proportion constante entre le signe et

la chose signifiée, entre l'idée et le symbole. La comparaison de l'idée

païenne avec le symbole païen ne fait jamais naître dans l'esprit la

pensée de l'insuffisance et de la vanité de ce dernier. La métaphysique

et la morale du paganisme sont telles que le symbole n'atteint que trop

aisément à leur niveau. Le sublime même, dans cette religion, est _à

hauteur d'appui_; il est relatif en quelque sorte: dans la nôtre, il est

absolu. Au sens convenu du mot, il n'y a point de merveilleux dans notre

religion, bien qu'elle soit merveilleuse; on ne peut pas, du moins,

inventer un merveilleux après le sien qui est de l'histoire. Les

miracles n'en sont pas un ornement, mais une partie intégrante, un

moyen, une force. Les images employées dans les Prophètes et dans

l'Apocalypse n'ont ni l'intention ni le caractère littéraire; elles sont

sublimes plutôt que poétiques; faut-il le dire? leur bizarrerie

volontaire semble destinée à les exclure du domaine de la poésie, et à

les préserver ainsi de toute profanation.

En dépit de tous les chefs-d'oeuvre, et même de celui de Milton, la

sentence de Boileau demeure vraie à nos yeux:

De la foi d'un chrétien les mystères terribles

D'ornements égayés ne sont point susceptibles[395].

Au lieu de _terribles_, mettez _redoutables_ ou _vénérables_; au lieu

d'_égayés_, mettez _poétiques_ ou _brillants_; la pensée, plus

intelligible pour nous, sera restée la même, et plus vous y réfléchirez,

plus elle vous semblera vraie. On aura beau parler, comme l'a fait M. de

Chateaubriand dans son grand ouvrage, du _merveilleux_ chrétien, des

_machines poétiques_ du christianisme; la nature des choses est plus

forte que toutes les suppositions. La beauté du dogme chrétien est tout

intérieure, toute morale; elle est intraduisible; c'est un texte qui ne

se lit que dans l'original; la seule mythologie dont notre religion soit

susceptible, c'est le mysticisme.

Mais quand ces questions resteraient indécises, ce qui ne l'est pas, ce

qui demeure constant, c'est que dans l'épopée des _Martyrs_, tout ce qui

fait allusion à la mythologie grecque est charmant, et tout, ou presque

tout ce qui tient au merveilleux chrétien, est mauvais. Admettez qu'il y

a un merveilleux chrétien: celui des _Martyrs_ n'est pas, ne saurait

être le véritable, et les non-croyants ne seront pas sur cet article

d'un autre avis que les croyants.

J'ose dire qu'on ne peut lire qu'avec une sorte de pudeur souffrante la

description du Paradis dans les _Martyrs_. La magnificence ne remplace

pas la majesté. Décrire les béatitudes et la gloire du ciel, c'est

donner des bornes à ce qui n'en a point, et chaque élan est une chute.

«Les paroles grossières que la Muse est forcée d'employer, nous

trompent[396],» dit l'auteur; non, elles ne sauraient nous tromper,

elles nous choquent, elles nous blessent; l'idée de profanation et de

parodie revient sans cesse à l'esprit et serre le coeur. Il y a, en

outre, une confusion de la matière et de l'esprit, du sens propre et du

sens figuré, qui nous déconcerte et nous fatigue. L'impression générale

est froide, triste; on en veut à l'auteur d'avoir tenté l'impossible, et

loin de chercher à se souvenir, on voudrait presque oublier.

Ne croyez pas, Messieurs, mais lisez; lisez tout le livre, ou du moins

les passages suivants:

«Des jardins délicieux s'étendent autour de la radieuse Jérusalem.

Un fleuve découle du trône du Tout-Puissant; il arrose le céleste

Éden, et roule dans ses flots l'Amour pur et la Sapience de Dieu.

L'onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s'enchaînent, se

divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec

la vigne immortelle, le lis semblable à l'Épouse, et les fleurs qui

parfument la couche de l'Époux. L'Arbre de vie s'élève sur la

Colline de l'encens; un peu plus loin, l'Arbre de science étend de

toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables: il

porte, cachés sous son feuillage d'or, les secrets de la Divinité,

les lois occultes de la nature, les réalités morales et

intellectuelles, les immuables principes du bien et du mal.

»... Ce sont eux (les choeurs des anges) qui soupirent dans les

antiques forêts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui

versent les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les

vingt mille chariots de guerre de Sabbaoth et d'Élohé; les autres

veillent au carquois du Seigneur, à ses foudres inévitables, à ses

coursiers terribles, qui portent la peste, la guerre, la famine et

la mort. Un million de ces Génies ardents règlent les mouvements

des astres, et se relèvent tour à tour, dans ces emplois

magnifiques, comme les sentinelles vigilantes d'une grande armée.

»... C'est dans cette extase d'admiration et d'amour, dans ces

transports d'une joie sublime, ou dans ces mouvements d'une tendre

tristesse, que les Élus répètent ce cri de trois fois Saint, qui

ravit éternellement les cieux. Le Roi prophète règle la mélodie

divine; Asaph, qui soupira les douleurs de David, conduit les

instruments animés par le souffle; et les fils de Coré gouvernent

les harpes, les lyres et les psaltérions qui frémissent sous la

main des Anges. Les six jours de la création, le repos du Seigneur,

les fêtes de l'ancienne et de la nouvelle Loi sont célébrés tour à

tour dans les royaumes incorruptibles.

»... Là surtout s'accomplit, loin de l'oeil des Anges, le mystère de

la Trinité. L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au

Père, et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs

impénétrables.

»Les Essences primitives se séparent, le triangle de feu disparaît:

l'Oracle s'entrouvre, et l'on aperçoit les Trois Puissances. Porté

sur un trône de nuées, le Père tient un compas à la main; un cercle

est sous ses pieds; le Fils, armé de la foudre, est assis à sa

droite; l'Esprit s'élève à sa gauche, comme une colonne de lumière.

Jéhova fait un signe: et les temps rassurés reprennent leur

cours[397].»

En vain on nous opposerait les images bibliques; car ou ce ne sont plus

que des images, ou ces images ont une telle gravité, elles accusent une

si haute indifférence pour l'effet littéraire, il est si clair qu'elles

n'aspirent pas à peindre, mais seulement à signifier, que l'idée ne

vient pas même de les mesurer à leur objet. En vain encore on nous

rappellerait Milton. Son exemple n'a pas absous l'entreprise, mais s'en

est fait pardonner l'audace par le caractère moral, pathétique,

profondément sérieux de son merveilleux. Dans le Ciel et dans l'Enfer de

ce grand poète, on sent l'original, et dans les _Martyrs_ la copie.

Fénelon seul a parlé des demeures bienheureuses aussi dignement qu'il

peut être donné à l'homme d'en parler. Encore a-t-il déguisé sous le nom

d'Élysée le nom trop saint de Paradis. Il n'aborde pas le mystère de la

divine essence; il se borne à peindre le bonheur des créatures

glorifiées, et n'emploie d'autre merveilleux que celui de l'âme: il se

contente d'être sublime. En quelques endroits l'auteur des _Martyrs_ a

suivi ses traces; mais si haut qu'il s'élève alors, il reste au-dessous

de son modèle. On ne peut refuser de l'admiration à ce passage où le

poète cherche à se faire une idée de la béatitude des justes:

«Les élus sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui

vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d'un génie sublime

qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports

d'un amour légitime, ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée

par le malheur[398].»

Fénelon avait dit:

«Ils sont, sans interruption, à chaque moment, dans le même

saisissement de coeur où est une mère qui revoit son cher fils

qu'elle avait cru mort; et cette joie, qui échappe bientôt à la

mère, ne s'enfuit jamais du coeur de ces hommes[399].»

Il me semble que M. Villemain a bien jugé les conceptions de Fénelon et

celles de M. de Chateaubriand, lorsqu'il a dit, à propos du premier:

«Mais lorsque, délivré de ces affreuses peintures (les supplices du

Tartare), il peut reposer sa douce et bienfaisante imagination sur

la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine

n'a jamais égalés, et quelque chose de céleste s'échappe de son âme

enivrée de la joie qu'elle décrit. Ces idées-là sont absolument

étrangères au génie antique; c'est l'extase de la charité

chrétienne; c'est une religion toute d'amour, interprétée par l'âme

douce et tendre de Fénelon; c'est le _pur amour_ donné pour

récompense aux justes, dans l'Élysée mythologique. Aussi, lorsque

de nos jours un écrivain célèbre a voulu retracer le paradis

chrétien, il a dû sentir plus d'une fois qu'il était devancé par

l'anachronisme de Fénelon; et, malgré les efforts d'une riche

imagination, et l'emploi plus facile et plus libre des idées

chrétiennes, il a été obligé de se rejeter sur des images moins

heureuses, et il n'a mérité que le second rang[400].»

Il faut oser l'avouer: si l'on prend, dans les _Martyrs_, les passages

qui se rapportent aux croyances mythologiques, et qu'on les oppose à

l'ensemble du merveilleux chrétien tel que nous l'étale ce poème, le

choix, même pour des chrétiens, ou plutôt pour des chrétiens surtout, ne

saurait être un seul moment incertain. On préférera la mythologie,

pastiche à la vérité, mais pastiche adorable; on se surprendra, j'en

suis sûr, à regretter les enchantements de la fable; on écartera avec

aversion la tristesse rude du moyen âge et ses superstitions presque

toutes funèbres; l'on se rejettera avec abandon[401] vers ces fictions

ingénieuses et riantes d'une époque et d'un peuple à qui la poésie

tenait lieu de religion, et l'on croira entendre la poésie soupirer ces

regrets de Monime, exilée comme elle:

Si tu m'aimais, Phoedime, il fallait me pleurer

Alors que, m'arrachant du doux sein de la Grèce,

Dans ce climat barbare, on traîna ta maîtresse[402].

Ce ne sont pas là de bonnes impressions, je vous l'avoue; mais cet aveu

renferme une critique, sinon du poème des _Martyrs_, du moins de toute

la partie de ce livre consacrée au développement du merveilleux

chrétien. Ce qui recommande le christianisme, c'est sa doctrine, ce sont

ses moeurs; et à ce dernier égard, les _Martyrs_ ont droit à des éloges,

puisqu'ils font ressortir la supériorité des moeurs chrétiennes sur

celles du paganisme. Ceci me conduit à envisager l'ouvrage de M. de

Chateaubriand sous le rapport de la peinture des moeurs.

Les moeurs, au point de vue de la composition poétique, se composent des

croyances et des opinions comme des habitudes. Dans le sujet des

_Martyrs_, toutes ces choses n'en font qu'une, puisqu'il ne s'agit pas

de peindre deux peuples, mais deux religions.

Rien de plus grand, rien de plus beau qu'un tel contraste. Il est

glorieux à l'auteur d'avoir entrepris, dans les plus vastes proportions,

la peinture d'une situation qui n'eut et n'aura jamais de pareille dans

les annales du monde. Aucun grand talent ne s'en était avisé jusqu'à

lui. Quel qu'ait pu être le succès, cet honneur lui reste. Mais

l'exécution est-elle heureuse? est-elle avouée par l'histoire, par le

goût, par la religion?

On a reproché aux _Martyrs_ quelques anachronismes trop flagrants.

Eudore meurt, pour le plus tard, en 313, et on lui donne pour amis de

jeunesse Augustin né en 354, Jérôme né en 331, et pour adversaire

Symmaque, né en 350, à qui l'on fait débiter devant le trône de

Dioclétien le plaidoyer qu'il prononça en 389 devant Théodose, en faveur

du culte de la Victoire, c'est-à-dire lorsque le christianisme avait

franchi, sous Constantin, sous Gratien et sous Théodose, les trois

degrés qui le séparaient du trône. On avance de plus d'un siècle

l'apparition de Pharamond, de Mérovée, et l'invasion de la Gaule. Mais

qu'est-ce que tout cela? qu'est-ce qu'un anachronisme de deux siècles

auprès d'une erreur de compte qui, rapprochant et confondant des faits

séparés par trois mille années, rend contemporains, en quelque façon,

Homère et Bossuet?

M. de Chateaubriand fait le polythéisme, sous Dioclétien, de plusieurs

siècles trop jeune, et le christianisme de plusieurs siècles trop vieux.

Ce que nous disons du christianisme, ou plutôt du catholicisme des

_Martyrs_, est évident pour quiconque n'est pas entièrement étranger à

l'histoire de l'Église. Un grand nombre des choses que l'auteur fait

croire et pratiquer à ses héros, on ne les a crues et pratiquées que

plus tard. Je ne m'arrêterai pas à le prouver. Quant au paganisme, je

doute que, dans ses plus beaux temps, il ait obtenu la foi implicite, il

ait présenté l'aspect d'unité, dont il plaît à l'auteur de le décorer

sous Dioclétien. Il ne tient pas compte non plus de _l'interfusion_ des

deux religions, du mélange et du commerce inévitable de leurs

sectateurs, de l'influence qu'ils exerçaient les uns sur les autres. Des

documents circonstanciés nous manquent sur tous ces faits; mais cette

absence de renseignements peut-elle donner au poète la liberté

d'inventer au rebours de la vraisemblance? le raisonnement ne lui

enseigne-t-il pas ce qui fut, ou, pour le moins, ce qui ne fut pas, ce

qui ne put pas être? et ne nous suffit-il pas à nous-mêmes pour déclarer

que l'image du monde romain, telle que l'auteur nous la trace, est

fausse en ce qui concerne la situation respective et le rapport des deux

religions?

M. de Chateaubriand a-t-il au moins gagné quelque chose à n'être pas

vrai? C'est bien peu probable. Le faux, en cette affaire, ne peut pas

mieux valoir que le vrai. Mais écoutons sur ce point un critique aussi

bien informé qu'il était possible de l'être. C'est Benjamin Constant,

dans un article du _Mercure_:

«Cette lutte du théisme, non pas contre le polythéisme, car le

polythéisme n'existait plus en réalité, mais contre des formes

vieillies, qui ne commandaient aucun respect, et que l'autorité,

bien qu'elle eût pour but de les maintenir, ne pouvait s'astreindre

à ménager; cette lutte, dis-je, serait le sujet d'un ouvrage, dont

rien encore, à ma connaissance, ne donne l'idée.

»J'ai toujours été surpris que l'illustre auteur des _Martyrs_ ne

l'eût pas conçue. Si, au lieu de revêtir de couleurs poétiques ce

qui n'était pas, il eût appliqué son beau talent à peindre ce qui

était, il eût tiré de son sujet un bien autre parti, même sous le

rapport de la poésie. Il ne fallait pas opposer la religion

d'Homère, religion qui avait disparu depuis bien des siècles, au

catholicisme de Bossuet; c'était commettre un anachronisme de

quatre mille ans, et présenter comme simultanées deux choses, dont

l'une n'existait plus, et l'autre pas encore.

»Ce polythéisme dégénéré, plus différent de la religion des beaux

temps d'Athènes que des superstitions des hordes sauvages, n'aurait

pas offert au peintre habile que j'ai indiqué, des sujets de

tableaux moins frappants, et ces tableaux auraient eu, sur les

autres, l'avantage de la nouveauté.

»Aux gracieuses processions des canéphores avaient succédé les

courses tumultueuses des prêtres isiaques, derniers auxiliaires et

alliés suspects d'un culte expirant, tour à tour repoussés et

rappelés par ses ministres désespérant de leur cause. Les

cérémonies ordinaires, qui ne suffisaient plus à la superstition

devenue barbare, étaient remplacées par le hideux taurobole, où le

suppliant se faisait inonder du sang de la victime. De toutes parts

pénétraient dans les temples, malgré les efforts des magistrats,

les rites révoltants des peuplades les plus dédaignées. Les

sacrifices humains se réintroduisaient dans ce polythéisme, et

déshonoraient sa chute, comme ils avaient souillé sa naissance. Les

dieux échangeaient leurs formes élégantes contre d'effroyables

difformités. Ces dieux, empruntés de partout, réunis, entassés,

confondus, étaient d'autant mieux accueillis que leurs dehors

étaient plus bizarres. C'était leur foule que l'on invoquait;

c'était de leur foule que l'imagination voulait se repaître. Elle

avait soif de repeupler, n'importe de quels êtres, ce ciel qu'elle

s'épouvantait de voir muet et désert[403].»

Après cela, certes, on peut s'étonner de voir le paganisme hellénique

reparaître, dans le poème des _Martyrs_, avec toute cette verte et

riante fraîcheur qu'il n'eut peut-être jamais que dans les chants des

poètes.

Lisez, en regard des sinistres tableaux que Benjamin Constant vient de

suspendre devant vous, lisez cette description des fêtes de Délos:

«Tandis que nous méditions sur les révolutions des empires, nous

vîmes tout à coup sortir une Théorie du milieu de ces débris. Ô

riant génie de la Grèce qu'aucun malheur ne peut étouffer, ni

peut-être aucune leçon instruire! C'était une députation des

Athéniens aux fêtes de Délos. Le vaisseau Déliaque, couverts de

fleurs et de bandelettes, était orné des statues des dieux; les

voiles blanches, teintes de pourpre par les rayons de l'aurore,

s'enflaient aux haleines des zéphirs, et les rames dorées fendaient

le cristal des mers. Des Théores penchés sur les flots répandaient

des parfums et des libations; des vierges exécutaient sur la proue

du vaisseau la danse des malheurs de Latone, tandis que des

adolescents chantaient en choeur les vers de Pindare et de Simonide.

Mon imagination fut enchantée par ce spectacle qui fuyait comme un

nuage du matin, ou comme le char d'une divinité sur les ailes des

vents[404].»

Voyez encore ces détails, qui semblent empruntés au quatrième livre de

l'Odyssée:

«Le noble Ancée, descendant d'Agapénor qui commandait les Arcadiens

au siège de Troie, donna l'hospitalité à Démodocus. Les fils

d'Ancée détachent du joug les mules fumantes, lavent leurs flancs

poudreux dans une eau pure, et mettent devant elles une herbe

tendre, coupée sur le bord de la Néda. Cymodocée est conduite au

bain par de jeunes phrygiennes qui ont perdu la liberté; l'hôte de

Démodocus le revêt d'une fine tunique et d'un manteau précieux; le

prince de la jeunesse, l'aîné des fils d'Ancée, couronné d'une

branche, immole à Hercule un sanglier nourri dans les bois

d'Erymanthe; les parties de la victime destinées à l'offrande sont

recouvertes de graisse, et consumées avec des libations sur des

charbons embrasés. Un long fer à cinq rangs présente à la flamme

bruyante le reste des viandes sacrées; le dos succulent de la

victime, et les morceaux les plus délicats sont servis aux

voyageurs[405].»

Écoutez ce discours d'Euryméduse, nourrice de Cymodocée:

«Ô ma fille, s'écrie-t-elle, quelle douleur tu m'as causée! J'ai

rempli l'air de mes sanglots. J'ai cru que Pan t'avait enlevée. Ce

dieu dangereux est toujours errant dans les forêts; et, quand il a

dansé avec le vieux Silène, rien ne peut égaler son audace. Comment

aurais-je pu reparaître sans toi devant mon cher maître! Hélas!

j'étais encore dans ma première jeunesse, lorsque me jouant sur le

rivage de Naxos, ma patrie, je fus tout à coup enlevée par une

troupe de ces hommes qui parcourent l'empire de Téthys à main

armée, et qui font un riche butin! Ils me vendirent à un port de

Crète, éloigné de Gortynes de tout l'espace qu'un homme, en

marchant avec vitesse, peut parcourir entre la troisième veille et

le milieu du jour. Ton père était venu à Lébène pour échanger des

blés de Théodosie contre des tapis de Milet. Il m'acheta des mains

des pirates: le prix fut deux taureaux qui n'avaient point encore

tracé les sillons de Cérès. Dans la suite, ayant reconnu ma

fidélité, il me plaça aux portes de sa chambre nuptiale. Lorsque

les cruelles Ilithyes eurent fermé les yeux d'Épicharis, Démodocus

te remit entre mes bras, afin que je te servisse de mère. Que de

peines ne m'as-tu pas causées dans ton enfance! Je passais les

nuits auprès de ton berceau, je te balançais sur mes genoux; tu ne

voulais prendre de nourriture que de ma main, et quand je te

quittais un instant, tu poussais des cris[406].»

C'est une charmante ironie que ce discours, une piquante parodie de

l'héroïque bavardage des guerriers d'Homère; mais si vous le prenez au

sérieux, qu'est-ce autre chose qu'un agréable pastiche et un énorme

anachronisme?

Il faudrait transcrire tout le personnage de Démodocus, ses actions

aussi bien que ses discours. Le bonhomme, qui n'a guère que trente-sept

ans si mes calculs sont justes, et dont l'auteur fait à son gré un

vieillard, a passé sa vie à rêver; il n'a rien vu, rien entendu, et ne

connaît d'autre monde que celui d'Homère. Certes, si le paganisme avait

jamais eu des croyants de cette force, il subsisterait encore. Voici

comme, vers le milieu du quatrième siècle de l'ère chrétienne, s'exprime

ce prêtre d'Homère:

«Demain, aussitôt que Dicé, Irène et Eunomie, aimables Heures,

auront ouvert les portes du jour, nous monterons sur un

char[407]...»

«Votre fils vous a sans doute appris ce qu'il a fait pour ma fille,

que les Faunes avaient égarée dans les bois[408].»

Encore si c'était un laïque qui parlât! mais c'est un prêtre. Du temps

de Cicéron, deux augures ne pouvaient se rencontrer sans rire. Est-ce

que depuis lors la foi mythologique avait reconquis jusqu'aux prêtres?

Cela serait merveilleux.

Je laisse les allusions mythologiques: que Démodocus ait conservé la

religion de ses ancêtres, il ne peut pas avoir toutes leurs opinions,

tout leur langage; et d'où sort-il donc pour parler constamment d'un ton

qui appartient évidemment à l'enfance du monde?

«Nous cherchons le riche Lasthénès, que ses grands biens font

passer pour un homme très heureux[409].»

«J'aurais dû reconnaître Eudore à sa taille de héros, moins haute

cependant que celle de Lasthénès, car les enfants n'ont plus la

force de leurs pères[410].»

Je veux que Démodocus soit préoccupé; il ne l'est pas au point d'ignorer

la nouvelle secte dont le culte a rendu désert le temple des dieux

mythologiques. Ses étonnements sans fin sont risibles, il faut l'avouer,

et je ne puis supporter que, chez Lasthénès, qu'il sait chrétien, «il

saisisse une coupe» au commencement du repas et se dispose «à faire une

libation aux Pénates de Lasthénès[411].»

Je ne souffre guère avec plus de patience le passage suivant:

«Démodocus n'avait presque rien compris au récit d'Eudore; il ne

trouvait là ni Polyphème, ni Circé; et dans cette harmonie

nouvelle, il avait à peine reconnu quelques sons de la lyre

d'Homère[412].»

Les poètes pouvaient bien encore, par tradition, chercher Polyphème et

Circé; mais on n'en était plus à s'étonner de ne les pas rencontrer

partout. On ne croirait pas qu'aucune parole évangélique, aucune

allusion aux dogmes nouveaux ne fût jamais parvenue aux oreilles de

Démodocus.

Mais c'est peut-être dans l'entrevue d'Eudore et de Cymodocée que la

donnée de l'auteur pèche [le plus] par son manque de vérité historique,

ou, si l'on veut, par son invraisemblance. Il faut citer tout ce

morceau:

«À ces cris, le chien aboie, le chasseur se réveille. Surpris de

voir cette jeune fille à genoux, il se lève précipitamment.

»--Comment! dit Cymodocée confuse et toujours à genoux, est-ce que

tu n'es pas le chasseur Endymion?

»--Et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous

n'êtes pas un Ange?

»--Un Ange! reprit la fille de Démodocus.

»Alors l'étranger, plein de trouble:

»--Femme, levez-vous, on ne doit se prosterner que devant Dieu.

»Après un moment de silence, la prêtresse des Muses dit au

chasseur:

»--Si tu n'es pas un dieu caché sous la forme d'un mortel, tu es

sans doute un étranger que les Satyres ont égaré comme moi dans les

bois. Dans quel port est entré ton vaisseau? Viens-tu de Tyr si

célèbre par la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante

Corinthe où tes hôtes t'auront fait de riches présents? Es-tu de

ceux qui trafiquent sur les mers, jusqu'aux colonnes d'Hercule?

Suis-tu le cruel Mars dans les combats; ou plutôt n'es-tu pas le

fils d'un de ces mortels jadis décorés du sceptre, qui régnaient

sur un pays fertile en troupeaux, et chéri des dieux?

»L'étranger répondit:

»--Il n'y a qu'un Dieu, maître de l'univers; et je ne suis qu'un

homme plein de trouble et de faiblesse. Je m'appelle Eudore; je

suis fils de Lasthénès. Je revenais de Thalames, je retournais chez

mon père; la nuit m'a surpris: je me suis endormi au bord de cette

fontaine. Mais vous, comment êtes-vous seule ici? Que le ciel vous

conserve la pudeur, la plus belle des craintes après celle de Dieu!

»Le langage de cet homme confondait Cymodocée. Elle sentait devant

lui un mélange d'amour et de respect, de confiance et de frayeur.

La gravité de sa parole et la grâce de sa personne formaient à ses

yeux un contraste extraordinaire. Elle entrevoyait comme une

nouvelle espèce d'hommes, plus, noble et plus sérieuse que celle

qu'elle avait connue jusqu'alors. Croyant augmenter l'intérêt

qu'Eudore paraissait prendre à son malheur, elle lui dit:

»--Je suis fille d'Homère aux chants immortels.

»L'étranger se contenta de répliquer:

»--Je connais un plus beau livre que le sien.

»Déconcertée par la brièveté de cette réponse, Cymodocée dit en

elle-même:

»--Ce jeune homme est de Sparte[413].»

Il est superflu de faire remarquer tout ce que cette scène, si bien

conçue d'ailleurs, si poétiquement ordonnée, présente de forcé et de

faux. Ce n'est pas cette seule fois que le goût du contraste a égaré

l'auteur. Vous ne le trouverez ni plus vrai, ni plus naturel, lorsqu'il

fait dire à Cymodocée, à la suite du récit d'Eudore: «Mon père, je

pleure comme si j'étais chrétienne[414].» À la rencontre d'un trait

pareil, on est tenté de demander à Cymodocée:

Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle?

Il faut avouer qu'elle en sait trop dans ce moment, ou que plus tard

elle en sait trop peu. Voici un trait moins supportable encore, où nous

voyons tout à la fois Eudore soutenir assez mal son personnage, et

Cymodocée se souvenir trop du sien:

«Quoi, Cymodocée, vous voudriez devenir chrétienne, _je donnerais

un pareil ange au ciel_, une pareille compagne à mes jours!»

Cymodocée baissa la tête et répondit:

«Je n'ose plus parler avant que tu n'aies achevé de m'enseigner la

pudeur[415]»

Si le vieux Démodocus était présent, je m'imagine qu'il dirait encore

une fois à Cymodocée:

«Ô fille d'Épicharis, craignons l'exagération qui détruit le bons

sens[416]!»

et peut-être trouverait-il étrange que sa fille, élevée par lui dans le

culte de toutes les vertus qui font la parure des vierges, demande des

leçons de pudeur à ce jeune soldat qu'elle connaît de la veille. Ici

encore, c'est le rôle que nous rencontrons, le personnage, plutôt que la

nature, et cette substitution n'est que trop fréquente dans les

_Martyrs_. L'auteur a donné de grands, de beaux traits, à ses

personnages chrétiens; mais leur christianisme est trop plein de phrases

et de scènes à effet. Ils posent toujours et ne se reposent jamais. Pas

un moment, pas un mot n'est perdu pour la représentation. Il n'y a

qu'une seule chose qu'ils ne représentent presque jamais: c'est la

simplicité, la mesure parfaite, qui distinguaient les chrétiens de l'âge

apostolique. Cet âge, à la vérité, était déjà loin; mais en fait

d'anachronisme, nous eussions préféré celui-ci à tout autre; et

d'ailleurs, croit-on que les moeurs chrétiennes, à l'époque de

Dioclétien, n'avaient pas plus de bonhomie et de laisser aller? Qui

pourrait, si ce n'est un Louis XIV, vivre en représentant toujours;

convertir ses actes et ses mouvements les plus familiers en gestes

roides, solennels; parler toujours comme un livre; au lieu de converser,

controverser toujours; être, en un mot, sublime sans relâche? Je dis

mal; car celui qui serait le plus sublime, serait aussi le plus naturel,

et il n'a manqué peut-être à l'auteur, pour faire descendre ses héros de

cette hauteur conventionnelle, que d'avoir élevé sa propre pensée à

toute la hauteur de leurs principes et de leur foi.

M. de Chateaubriand a mieux réussi dans la peinture des moeurs purement

nationales que dans celle des moeurs religieuses ou résultant des

croyances. Le livre VI des _Martyrs_, le livre de Pharamond et de

Mérovée, mérite ou plutôt inspire une admiration sans réserve. Il est

impossible de n'être pas ravi de cette poésie également franche et

idéale, où la liberté des mouvements s'allie à la magnificence des

couleurs, où chaque ligne vous élève, vous entraîne, ou pas un mot

n'offense le goût, ne sort du naturel. Mais je renonce à expliquer, et

même à exprimer toute mon admiration pour ces pages célèbres, qui sont

peut-être ce que M. de Chateaubriand a écrit de plus vrai dans le genre

élevé. J'aime mieux rappeler qu'elles ont décidé la vocation, ou du

moins éveillé les instincts d'un historien illustre. Laissons-le parler

lui-même:

«En 1810, dit M. Augustin Thierry, j'achevais mes classes au

collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, apporté du

dehors, circula dans le collège. Ce fut un grand événement pour

ceux d'entre nous qui ressentaient déjà le goût du beau et

l'admiration de la gloire. Nous nous disputions le livre; il fut

convenu que chacun l'aurait à son tour, et le mien vint un jour de

congé, à l'heure de la promenade. Ce jour-là, je feignis de m'être

fait mal au pied, et je restai seul à la maison. Je lisais, ou

plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une

salle voûtée qui était notre salle d'études, et dont l'aspect me

semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme

vague, et comme un éblouissement d'imagination; mais quand vint le

récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'Empire à son déclin, je

ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha

au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain,

de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et

de sa rencontre avec une armée de Franks.

»J'avais lu dans l'Histoire de France à l'usage des élèves de

l'École militaire, notre livre classique: _Les Francs ou Français,

déjà maîtres de Tournay et des rives de l'Escaut, s'étaient étendus

jusqu'à la Somme... Clovis, fils du roi Childéric, monta sur le

trône en 481, et affermit par ses victoires les fondements de la

monarchie française_. Toute mon archéologie du moyen âge consistait

dans ces phrases et quelques autres de même force que j'avais

apprises par coeur. _Français_, _trône_, _monarchie_, étaient pour

moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre

histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles

Franks de M. de Chateaubriand _parés de la dépouille des ours, des

veaux marins, des urochs et des sangliers_, de ce camp _retranché

avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands boeufs_,

de cette armée rangée en triangle où _l'on ne distinguait qu'une

forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus_. À

mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du

guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi, de plus en

plus vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des

Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où

j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je

répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé:

»--Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.

»Nous avons lancé la francisque à deux tranchants; la sueur tombait

du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les

aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie;

le corbeau nageait dans le sang des morts; tout l'Océan n'était

qu'une plaie: les vierges ont pleuré longtemps.

»Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.

»Nos pères sont morts dans les batailles; tous les vautours en ont

gémi: nos pères les rassasiaient de carnage! Choisissons des

épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le

coeur de nos fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la

vie s'écoulent; nous sourirons quand il faudra mourir!--

»Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers

haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence; et à

chaque refrain ils frappaient, du fer d'un javelot, leur poitrine

couverte de fer[417].

»Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à

venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se

passer en moi; mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même

durant plusieurs années; mais, lorsque, après d'inévitables

tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout

entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses

moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui,

si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes

émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de

génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous

ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle,

l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur

première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui dire

comme Dante à Virgile

«Tu duca, tu signore, e tu maestro[418].»

L'action d'un poème tire son plus vif intérêt des _caractères_ et des

_passions_. M. de Chateaubriand n'a pas eu tort d'avancer dans sa

poétique chrétienne que les caractères (il entend par là l'empreinte

diverse que reçoit l'âme humaine des diverses relations que l'homme peut

former sur la terre) sont redevables au christianisme de plus de

profondeur et d'élévation[419]; avec une égale raison, il a soutenu que

le christianisme, en soumettant les passions au frein d'une règle

divine[420], en créant même ce qu'on pourrait appeler une passion

divine[421], a multiplié, dans la peinture des sentiments du coeur, les

contrastes et les nuances, préparé des spectacles intéressants dont

l'antiquité n'avait pas pu avoir l'idée, et rendu le tableau de la vie

humaine à la fois plus varié, plus dramatique et plus moral. Cette

partie de son livre en est la plus belle peut-être, et sans aucun doute

la plus originale et la plus neuve. Il ne s'est pas contenté des preuves

qu'il avait données dans le _Génie du Christianisme_; il a voulu, dans

les _Martyrs_, en administrer de nouvelles; il a voulu, en marchant

prouver le mouvement.

Au fait, ce qu'il appelle les _caractères_, c'est ce que, dans la

plupart des poétiques, on a coutume d'appeler les moeurs; sujet que nous

avons abordé en examinant la manière dont il a mis en parallèle les deux

religions. Le caractère chrétien et le caractère païen sont les

caractères généraux que l'auteur étudie; tous les autres n'en sont que

des subdivisions. Je n'ai point à parler du caractère païen, dont il a

rattaché la peinture à une conception fantastique et arbitraire du

paganisme vieillissant. Tous les contours sont effacés, noyés dans une

vapeur brillante; la physionomie ne se discerne pas; et le caractère, si

c'en est un, est purement négatif. Aucun personnage, dans le poème, si

ce n'est la foule, ne représente cette résistance tenace du polythéisme

à la religion nouvelle, ni ces efforts désespérés pour galvaniser un

cadavre, efforts dont Benjamin Constant nous donne quelque idée dans le

passage que j'ai cité. Au moins ne trouvons-nous pas cette

personnification dans le très débonnaire et beaucoup trop tolérant

Démodocus. L'auteur, même avec beaucoup moins de talent, ne pouvait

manquer absolument l'autre caractère, le caractère chrétien. Mais il y

a, dans la peinture qu'il en fait, tantôt quelque chose de tendre et de

théâtral, tantôt une simplicité étudiée, que personne ne peut prendre

pour le beau idéal de l'enthousiasme religieux, ni pour la couleur vraie

des âges héroïques du christianisme.

Ce que l'auteur, dans sa théorie, appelle les _caractères naturels_

(père, fils, époux), est assez faiblement dessiné; les _caractères

sociaux_ sont accusés avec plus de vigueur; mais au total, il ne semble

pas que M. de Chateaubriand ait appliqué à la peinture des caractères

toute sa puissance, ni toutes les ressources du christianisme. Je ne

parle point de ce qu'on appelle communément des _caractères_,

c'est-à-dire des _caractères individuels_; les personnages principaux du

poème ont peu d'individualité; il est peu de figures qui restent dans

l'imagination; et si l'on me demandait quelles sont celles dont je me

souviens le mieux, et qui sont, pour moi, les plus vivantes, je serais

obligé de confesser que c'est celle de Démodocus dans la simplicité de

sa tendresse paternelle, et celle de ce vieux descendant des Cassius,

dérobé à la gloire de son nom par le nom chrétien de Zacharie et par la

condition d'esclave. Ici, pour le coup, le christianisme se présente à

nous dans la sublime simplicité de son génie.

Il y avait place, dans les _Martyrs_, pour toutes les passions; et en

effet toutes celles dont la poésie peut tirer parti, s'y déploient, s'y

entrelacent, le christianisme, directement ou indirectement, les

compliquant toutes. La mise en scène est excellente. Le jeu des acteurs

n'y répond pas toujours. L'auteur, qui affecte une grande simplicité de

formes, n'est point, dans le fond, assez simple. Il n'est parfait, selon

nous, que dans l'épisode de Velléda[422], où peut-être il ne l'est que

trop. La prêtresse gauloise est admirablement tragique; Eudore, chrétien

par le remords, lorsqu'il ne l'est plus par l'obéissance, ne réalise pas

sans quelque bonheur l'idée de cette lutte entre la chair et l'esprit,

dont la lutte entre les deux cultes n'était que la forme doctrinale ou

symbolique. On sent pourtant, même au sujet d'Eudore, que la poésie

intérieure du christianisme est moins familière à l'auteur que la poésie

extérieure. Pour pénétrer dans cette sphère, il eût fallu quelque chose

de la science morale et du talent de Massillon. Les amours de Cymodocée

et d'Eudore ont du charme et de la tendresse; mais le développement et

la profondeur se laissent trop désirer. Cymodocée ne devait être, ce

nous semble, ni une Rébecca, ni une Rachel; on est trop vite au fond de

cette histoire; elle est trop simple, trop unie; et la conversion de

Cymodocée est réellement trop prompte. Elle se convertit à Eudore bien

plutôt qu'à l'Évangile: j'avoue que la chose a pu se passer ainsi, mais

le lecteur a droit de demander mieux; et quand il s'est mis dans

l'esprit que l'amour est la vraie religion de Cymodocée, il peut bien

être touché du martyre de cette jeune femme, mais il n'en reçoit pas

l'impression que l'auteur a voulu produire. Comparez Cymodocée avec

Pauline. La conversion de cette dernière, toute soudaine qu'elle est,

n'en est pas moins d'une haute et sublime vraisemblance; et nous en

sommes d'autant plus touchés que les préférences de son coeur, nous le

savons, n'étaient pas pour Polyeucte; aussi notre émotion est pure et

noble, autant que vive et tragique, lorsque Pauline dit à son père:

Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières;

Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,

M'a dessillé les jeux, et me les vient d'ouvrir.

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée;

De ce bienheureux sang tu me vois baptisée;

Je suis chrétienne enfin[423].

Il était difficile de peindre la passion chez Hiéroclès sans se hasarder

bien près du domaine de l'horrible. L'auteur a respecté des limites

sacrées; il a été énergique sans être repoussant. Je ne relève, comme

exception, qu'un seul trait, détaché d'une scène dont j'ai déjà cité un

fragment. Hiéroclès triomphe lorsqu'il voit Cymodocée en son pouvoir.

«La réprobation, dit l'auteur, parut tout entière sur le visage de

Hiéroclès. Un sourire contracte ses lèvres, et _des gouttes de sang

tombent de ses yeux_[424].» Quand ce dernier trait serait

physiologiquement vrai, je ne l'en repousserais pas moins; mais j'ai

bien peur que cette physiologie ne soit encore du merveilleux.

Que dirons-nous du style, dernier élément, si l'on veut, mais élément

nécessaire de l'intérêt dans une fiction poétique? Il n'est pas de style

plus grand, plus nerveux, plus vrai que celui de certaines parties de ce

poème, et pour magnifique, il l'est partout. Mais il faut bien que la

pensée et son expression suivent la même fortune. Où la pensée n'est pas

vraie, le style ne saurait l'être; le style n'est-il pas la pensée

elle-même? Une vérité de convention appelle un style de convention.

C'est trop souvent celui des _Martyrs_. L'admirable candeur de style des

écrivains du dix-septième siècle n'est plus sans doute à l'usage des

nôtres, et ce n'est guère que par voie de contraste que M. de

Chateaubriand, dans ses ouvrages les plus parfaits, en éveille le

souvenir; mais ce contraste n'est dans aucun de ses écrits plus vivement

marqué que dans les _Martyrs_. Il est moins froid dans ses compositions

historiques, ou même purement didactiques, que dans l'ensemble de ce

poème. Les _Martyrs_ touchent peu; c'est, je crois, ce que la réflexion

fait dire à tous les lecteurs. Cela est magnifique, souvent gracieux;

cela n'est presque jamais intime. Ce langage, suspendu entre la prose et

la poésie, aspirant tour à tour à descendre vers l'une, à monter vers

l'autre, n'était peut-être pas du meilleur exemple; et l'on comprend

qu'à une époque où il n'y avait que deux sortes d'événements, les

batailles et les livres nouveaux, l'innovation que consacrait le livre

des _Martyrs_ ait vivement ému les esprits. La critique tout entière se

trouva de l'avis de M. Daru, qui, dans un rapport mémorable sur le

_Génie du Christianisme_, avait dit gaiement: «En fait de poème en

prose, je suis obligé de confesser mon incrédulité, mon impiété[425].»

Tout le monde ne fut pas si gai. L'air sérieux est aussi un air bon à

prendre. M. Daru parlait de son incrédulité; les autres parlèrent, ou

peu s'en faut, de leur foi. On fulmina du haut du Parnasse, comme du

haut d'un Vatican littéraire, une bulle d'excommunication contre

l'auteur des _Martyrs_, hérésiarque en littérature. Sauf la solennité

quasi tragique de cette bulle d'un nouveau genre, on n'avait pas tort,

ce me semble. Le style des _Martyrs_ n'est admirable que le genre admis;

mais le genre, quoi qu'en dise l'auteur, qui se couvre assez mal à

propos de l'autorité du _Télémaque_, le genre n'était pas bon. La forme

des vers eût mis l'auteur dans le vrai, non seulement de l'expression,

mais peut-être aussi de la pensée. Le public, en France du moins, se

pique d'attacher aux questions de forme et d'art la même importance que

la critique; il les évoque, il les discute; mais en définitive, le

public juge par ses impressions plutôt que par ses systèmes; des

éditions nombreuses ont multiplié et perpétué plus d'une oeuvre dont tout

le monde a dit: Elle ne vivra point; et maint auteur vingt fois immolé a

pu dire à ses critiques:

Les gens que vous tuez se portent assez bien[426].

Les _Martyrs_, au fait, ne se portent pas très mal; ils vivent sans

doute, et vivront longtemps: pourtant ils n'ont pas obtenu et n'occupent

pas même aujourd'hui dans l'opinion le même rang que le _Génie du

Christianisme_; et le public n'a pu s'empêcher d'applaudir, mais n'a pas

souscrit sans réserve à ces belles strophes de M. de Fontanes:

Chateaubriand, le sort du Tasse

Doit t'instruire et te consoler;

Trop heureux qui, suivant sa trace,

Au prix de la même disgrâce,

Dans l'avenir peut l'égaler!

Contre toi, du peuple critique

Que peut l'injuste opinion?

Tu retrouvas la Muse antique

Sous la poussière poétique

Et de Solime et d'Ilion.

Du grand peintre de l'Odyssée

Tous les trésors te sont ouverts;

Et dans ta prose cadencée,

Les soupirs de Cymodocée

Ont la douceur des plus beaux vers.

Aux regrets d'Eudore coupable,

Je trouve un charme différent;

Et tu joins, dans la même fable,

Ce qu'Athène a de plus aimable,

Ce que Sion a de plus grand[427].

En critiquant les _Martyrs_, nous nous sommes exactement renfermé dans

les termes de la critique littéraire. Mais il est impossible, et, de nos

jours, il est moins permis que jamais de s'en tenir à ce point de vue.

Personne, aujourd'hui, ne fait abstraction de ce qui, dans une oeuvre

d'art, tient aux questions les plus graves. Chacun juge les écrits dans

le sens de sa philosophie, et vous savez quelle est la mienne. J'oserai

donc, en finissant, et toute question littéraire écartée, m'expliquer

sur la place qui me paraît appartenir aux _Martyrs_ dans la littérature

religieuse.

Ces grands traits de la doctrine et de l'histoire du christianisme qui

ont fait l'admiration de tous les temps et de tous les partis, le

caractère d'héroïsme et d'abnégation de ceux qui ont été ses

représentants et ses défenseurs aux époques de persécution, la pureté

morale dont il a donné, dans l'universelle corruption des moeurs,

l'exemple le plus éclatant, tout cela revit dans le poème de M. de

Chateaubriand, et s'y reproduit souvent dans sa grandeur, quelquefois

même dans sa simplicité. Une idée encore plus caractéristique, celle de

la pénitence chrétienne ou de la puissance du repentir, a fait plus que

d'apparaître fugitivement à la pensée de l'auteur, puisqu'elle lui à

fourni le sujet même de son ouvrage. Il a pu ainsi réveiller en faveur

du christianisme, dans un certain nombre d'âmes, un sentiment

d'admiration dont le monde avait perdu l'habitude; il a pu rattacher à

l'idée de la foi chrétienne des idées qui en étaient depuis longtemps

séparées, repousser loin d'elle le ridicule et le mépris, la rendre

imposante pour l'imagination, honorable pour le sens moral. Voilà les

impressions que le poème des _Martyrs_ a pu produire sur les gens du

monde. Mais dans toutes les communions, les personnes religieuses ont

jugé que l'auteur était demeuré sur la porte du sanctuaire, où quelques

accents et quelques reflets du vrai avaient pu arriver jusqu'à lui, mais

qu'il n'avait pas franchi le seuil; qu'il avait mieux décrit certains

phénomènes qu'il n'en avait pénétré le principe; que les mystères de la

vie spirituelle lui avaient trop souvent échappé; surtout, qu'il avait

pris trop souvent, et ici l'influence catholique est manifeste, le signe

pour la chose signifiée, l'éclat extérieur pour la force intime, la

pompe pour la majesté, trop accrédité une religion d'images et de

prestiges, en un mot, réduit le christianisme à n'être qu'une poésie,

j'ai dit presque une mythologie.

«Représentez-vous cette admirable mythologie de la Grèce, dans laquelle,

à l'inverse du panthéisme oriental, la divinité, subdivisée sans fin,

était incorporée, enchaînée dans la multiplicité variée des êtres créés,

et où soustraite, pour ainsi dire, au domaine de l'infini et de

l'invisible, pour habiter dans le visible et le fini, elle retenait la

pensée loin, bien loin de la sphère mystérieuse où nous devons aspirer

sans cesse. La Grèce avait vidé le ciel et l'éternité, pour peupler

d'habitants divins ses monts, ses vallées et ses forêts; elle avait

rapetissé l'univers, mais elle l'avait rempli de vie et d'enchantements;

tout, dans ses conceptions, était devenu purement humain, mais avec

toute la beauté dont l'humanité pure est susceptible; c'était comme

l'apothéose de l'humanité par l'humanisation du divin. La pensée était

cernée de toutes parts; toutes les issues par où elle eût pu s'échapper

vers la Divinité étaient gardées par une divinité; toute cette religion

était calculée contre la religion; la religion était supplantée par la

poésie. Je ne sais quoi de serein, de lumineux, de transparent,

entourait l'existence humaine; le sérieux de la vie se perdait dans une

distraction d'autant plus dangereuse qu'elle avait les apparences du

sérieux; tout ce qu'il y a de grandeur purement humaine fleurissait dans

cette brillante lumière; il s'y trouvait de tout et même de la religion;

oui, la religion y apparaissait quelquefois, noble et solennelle, mais

humaine encore, sans véritable gravité, sans infini; jamais, en un mot,

depuis que le monde existe, l'humanité n'avait si habilement donné le

change à ses besoins les plus profonds; notre polythéisme moderne est

grossier en comparaison. Tout ce poétique système, qui se réduisait à

l'usurpation du beau sur le bon, fut, pour de nombreuses générations

d'hommes, comme ce magique lotus qui, selon les fables mêmes des Grecs,

faisait oublier la patrie.

«Mais quel art, ou quel malheur, de planter le lotus sur les rives mêmes

de la patrie, en face de ses saintes montagnes! Distraire l'âme de ses

plus chers intérêts par la peinture de ces intérêts eux-mêmes! endormir

la religion dans des cantiques! écarter le sérieux par sa propre image!

absorber la vie dans la poésie[428]!» terrible puissance! funeste magie!

les _Martyrs_, le _Génie du Christianisme_ n'ont-ils rien fait de

semblable? Je n'oserais le dire si vous deviez m'en croire sur parole;

mais ces oeuvres d'un immense talent, ces monuments d'une intention

généreuse, ils sont là; vous les connaissez, vous pouvez les lire; lisez

et jugez.

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 40 / 61 题