Le Génie du Christianisme. II.
La dernière partie du _Génie du Christianisme_, intitulée _Culte_,
traite, sous ce titre beaucoup trop étroit, de toutes les manifestations
et de toutes les oeuvres de la religion chrétienne, en dehors du domaine
de la littérature et des arts. Ce volume n'est pas exempt des défauts
graves qui déparent les trois premiers. C'est toujours, sous le nom du
christianisme, le catholicisme exclusivement. L'auteur ne porte point au
compte de la religion chrétienne ce que les communions dissidentes ont
produit de grand et de pur. Il avait réclamé Milton: il n'a garde de
réclamer Guillaume Penn, Franke, Howard. En revanche il grossit de mille
accessoires de hasard le trésor du catholicisme. Toute la couche de
superstitions populaires dont la lente alluvion des temps a pu recouvrir
le dogme catholique, lui est ajoutée sans discernement, sans hésitation;
et ce n'est pas du christianisme seulement, mais du catholicisme
lui-même, qu'on pourrait dire, en lisant ce volume:
Miraturque novas frondes et non sua poma[369].
Heureusement encore qu'il y a, dans cette dernière partie, peu de
théologie proprement dite; car le peu qu'en a mis l'auteur est très
superficiel et très hasardé. Voyez, par exemple, ce qu'il dit du
sacrifice et sur quelle étrange pétition de principe il se fonde pour
affirmer que le catholicisme lui seul a un culte:
«Il y a un argument si simple et si naturel, en faveur des
cérémonies de la messe, que l'on ne conçoit pas comment il est
échappé aux catholiques dans leurs disputes avec les protestants.
Qu'est-ce qui constitue le culte dans une religion quelconque?
C'est le _sacrifice_. Une religion qui n'a pas de sacrifice, n'a
pas de culte proprement dit. Cette vérité est incontestable,
puisque chez les divers peuples de la terre les cérémonies
religieuses sont nées du sacrifice, et que ce n'est pas le
sacrifice qui est sorti des cérémonies religieuses. D'où il faut
conclure que le seul peuple chrétien qui ait un culte est celui qui
conserve une immolation[370].»
Il serait singulier qu'un argument _si simple et si naturel_, au dire de
l'auteur, fût échappé (ou plutôt eût échappé) à tous les controversistes
catholiques, lui seul excepté. Peut-être qu'en effet il ne leur a point
échappé, mais qu'ils ne l'ont pas trouvé si simple et si naturel. Ils
ont pu affirmer la perpétuité de l'immolation; mais probablement ils
auraient jugé imprudent de prétendre qu'un culte où le sacrifice
personnel de Jésus-Christ est remplacé et continué par le sacrifice
intérieur des âmes qui lui sont unies et soumises n'a point le caractère
et la valeur d'un culte. Ils savaient mieux que l'illustre poète ce
qu'on peut dire et ce qu'il faut taire, et nous avons souvent pensé
qu'il y a eu autant de politique, pour le moins, que de conviction dans
l'unanimité de leurs applaudissements[371].
Peut-être, en revanche, ne trouvèrent-ils rien de téméraire dans
l'empressement avec lequel notre auteur relevait la magnificence
extérieure de leur culte, dans son habileté à suppléer la conviction
sérieuse et l'émotion du coeur par l'éblouissement, dans cette
perpétuelle fantasmagorie dont ils tirent eux-mêmes un trop bon parti
pour reprocher à M. de Chateaubriand l'usage qu'il en fait. Quant à
nous, en rendant justice à tout ce qu'il y a de vrai, de touchant, de
sérieux, de fortement ou de finement pensé dans cette dernière partie de
l'ouvrage, nous accusons franchement l'écrivain d'y avoir multiplié les
prestiges, d'avoir parlé à l'imagination beaucoup plus qu'à la raison,
d'avoir fait bien moins ressortir la beauté morale que la beauté
poétique des oeuvres et des institutions dont il nous fait l'éloge. Après
quoi, nous n'avons pas besoin d'un effort pour dire que les pages
éloquentes ou charmantes abondent dans ce dernier volume, et que pour
s'épargner des omissions injustes il faudrait tout citer. Ce n'est donc
pas comme seuls dignes d'être distingués, mais comme nous ayant plus
vivement frappé et se présentant le plus souvent à notre mémoire, que
nous indiquons le chapitre sur les _Tombeaux chrétiens_[372], le morceau
sur les sépultures de _Saint-Denis_[373], tout le livre des
_Missions_[374] et notamment le chapitre plus séduisant que sincère sur
les _Missions du Paraguay_[375], enfin cette belle page sur le
Saint-Bernard, écrite par l'auteur sous sa meilleure inspiration et dans
son ton le plus vrai, le meilleur. Donnons-nous le plaisir de la relire:
«Mais le voyageur des Alpes n'est qu'au milieu de sa course. La
nuit approche, les neiges tombent; seul, tremblant, égaré, il fait
quelques pas, et se perd sans retour. C'en est fait, la nuit est
venue: arrêté au bord d'un précipice, il n'ose ni avancer, ni
retourner en arrière. Bientôt le froid le pénètre, ses membres
s'engourdissent, un funeste sommeil cherche ses yeux; ses dernières
pensées sont pour ses enfants et son épouse! Mais n'est-ce pas le
son d'une cloche qui frappe son oreille à travers le murmure de la
tempête, ou bien est-ce le _glas_ de la mort, que son imagination
effrayée croit ouïr au milieu des vents? Non: ce sont des sons
réels, mais inutiles! car les pieds de ce voyageur refusent
maintenant de le porter... Un autre bruit se fait entendre; un
chien jappe sur les neiges, il approche, il arrive, il hurle de
joie: un solitaire le suit.
»Ce n'était donc pas assez d'avoir mille fois exposé sa vie pour
sauver des hommes et de s'être établis pour jamais au fond des plus
affreuses solitudes? Il fallait encore que les animaux même
apprissent à devenir l'instrument de ces oeuvres sublimes, qu'ils
s'embrasassent, pour ainsi dire, de l'ardente charité de leurs
maîtres, et que leurs cris sur le sommet des Alpes proclamassent
aux échos les miracles de notre religion[376].»
Avec tous ses défauts, le _Génie du Christianisme_, dont la publication
est le plus grand événement littéraire du demi siècle qui vient de
s'écouler, est une oeuvre littéraire d'une haute valeur. Elle restera
pour prouver deux choses: la magie du talent et la puissance de
l'individualité. Si je dis la magie du talent, c'est que ce mot de
_magie_ est le seul qui exprime bien la manière dont M. de Chateaubriand
agit sur ses lecteurs. Le mot même de _charme_ dont le sens primitif est
exactement le même, est insuffisant. Lorsque, en dépit de la raison qui
proteste, et du goût qui murmure, on se livre, sans savoir comment, aux
imaginations de l'écrivain, lorsque, se sentant séduit, on sent aussi
qu'on veut l'être, ou que du moins on diffère la résistance et l'on
ajourne la victoire, lorsque, parfaitement dupe, on se l'avoue en
souriant, car on est bien aise de l'être, il y a _magie_ sans doute, et
la véritable, la seule magie que l'homme puisse exercer. Mais ne croyez
pas que l'homme puisse l'exercer sans l'avoir subie, et que l'on puisse
être enchanteur à moins, d'abord, d'avoir été enchanté. Il n'est tel,
pour tromper, qu'un honnête trompeur. Tel est, si vous me permettez de
le dire, l'incomparable magicien que nous étudions. Honnête, qui l'est
plus que l'auteur du _Génie du Christianisme_? Où faut-il chercher, si
ce n'est en lui, le type du parfait honneur? Mais enfin, prendre des
couleurs pour des raisons, son imagination pour sa conscience, et son
esprit pour son coeur, mêler incessamment la question du vrai et celle du
beau, s'enivrer de la poésie qu'exhalent les grands souvenirs et les
grands spectacles, sans trop s'inquiéter des remontrances d'une raison
très saine, au fond, et aussi solide qu'élevée, c'est ce que fait
constamment l'auteur du _Génie du Christianisme_, et ce que les lecteurs
les plus favorables ne peuvent s'empêcher de remarquer. M. de
Chateaubriand a fait pour le christianisme ce qu'il a fait pour la
Restauration; il les a dotés l'un et l'autre d'une poésie; mais la
Restauration lui a plus d'obligation que le christianisme. Elle y
gagnait tout: et heureuse eût-elle été si, belle des charmes que lui
prêtait le splendide talent de son poète, elle eût voulu aussi être
forte des conseils que lui offrait sa sagesse: mais que sait-on s'il
pouvait la conseiller après l'avoir enivrée? Quant à la religion, elle y
gagnait moins; et sans prétendre qu'elle y perdait tout, j'oserai bien
dire qu'elle avait moins à gagner qu'à perdre à cette noble et
magnifique parodie dont elle est l'objet dans le _Génie du
Christianisme_. La vérité simple et touchante de quelques parties de ce
grand ouvrage ne lutte pas avec avantage contre le fantastique et le
faux qui, à notre avis, y dominent. Le livre renferme des choses graves;
mais dans son ensemble, il manque de gravité. Il a mille beautés, il n'a
pas, en général, celle qui lui est propre: et le jugement que nous
portons ici est tout littéraire; car il ne s'agit point de décider si le
christianisme est vrai, mais s'il y a convenance entre le christianisme,
tel que chacun peut le connaître, et la manière dont M. de Chateaubriand
en a tracé l'apologie; or ce jugement est du ressort de tous les
lecteurs, et très indépendant de leurs convictions en matière de
religion.
Mais enfin, vérité ou magie, conviction ou système, prose ou poésie,
n'importe, le _Génie du Christianisme_ forme, en un sens du moins, un
tout bien lié, un tout compact, dont l'auteur lui-même est la vivante
unité. Quelle que puisse être l'incohérence des éléments du système, ils
se sont unis, fondus, ou plutôt merveilleusement organisés dans l'âme
poétique de l'auteur. Ce qui, comme système, eût été discordant, est un,
est harmonieux comme poème: le _Génie du Christianisme_ est un poème; et
c'est ici qu'il faut revenir sur cette puissance d'individualité dont je
parlais il y a quelques moments. Un système, encore qu'il ait été conçu,
construit par un seul homme, appartient dans un sens à tout le monde;
car c'est une oeuvre de logique, et la logique n'a rien d'individuel;
mais cette sorte de système qu'on appelle un _poème_, n'appartient, ne
peut appartenir qu'à une personne unique. C'est là que l'individualité
doit triompher; d'elle seule dépend l'unité de l'oeuvre: plus
l'individualité est puissante, plus l'unité intérieure est forte, et
cette unité intérieure est, au point de vue littéraire, la vérité même.
Tout ce qui est assemblé du dehors, tout ce qui n'a pas été attiré du
dedans par une sorte d'aimant moral, puis réuni, résumé par cette force
vivante; tout ce qui, au lieu de croître comme une plante, a été
construit comme un édifice, ne peut avoir, poétiquement, aucune vérité.
Et en revanche (chose merveilleuse, triomphe éclatant de la personnalité
humaine!) des éléments que la raison ne rapprochait pas, et dont la
réunion manque de vérité objective, obtiennent une sorte d'unité et une
sorte de vérité dans l'âme du poète, qui les lie les uns aux autres par
des liens inconnus. M. de Chateaubriand n'a fait presque, sous des
formes et sous des noms très divers, que des poèmes, parmi lesquels les
plus involontaires ne sont peut-être pas les moins parfaits; et quoique
jamais, à l'en croire, il n'ait été poète qu'en attendant mieux, jamais,
en devenant quelque chose de mieux, il n'a cessé d'être poète. La
poésie, dont il s'est bien gardé d'introduire indiscrètement le langage
dans les affaires, l'a accompagné partout, a traversé avec lui toutes
les situations: et sur ce rivage solitaire où l'a laissé, en se
retirant, le flot de la politique, nous le retrouvons seul avec elle,
seul, disons-nous, à moins qu'une foi mûrie par les années et
l'adversité ne soit l'inspiration du livre nouveau qu'on nous
promet[377], livre qui, dans ce cas, terminerait bien dignement la
carrière qu'ouvrit, il y a quarante années, l'histoire de Chactas et
d'Atala. Qu'il s'en défende ou non, M. de Chateaubriand est surtout
poète, le poète qu'attendait le dix-neuvième siècle, le père de toute la
poésie que notre siècle a vu éclore, celui dont le nom ne convient pas
moins que celui d'Homère dans ces beaux vers de Rousseau:
À la source d'Hippocrène Homère ouvrant ses rameaux, S'élève comme
un vieux chêne Entre de jeunes ormeaux[378].
Je m'abstiens de rechercher jusqu'à quel point et dans quel sens le
livre de M. de Chateaubriand a pu modifier les convictions
philosophiques des hommes de son temps. Il est plus facile et moins
hasardeux d'apprécier l'influence littéraire de ce livre fameux. Avant
tout, il a été, pour les poètes, pour les artistes, une riche palette,
où les plus habiles n'ont pas été les moins empressés à venir tremper
leur pinceau; il a, non pas le premier, mais avec le plus grand succès,
donné l'exemple d'appliquer la couleur locale aux tableaux que
l'imagination emprunte aux souvenirs de l'histoire; il a reporté avec
empire les esprits aux sources du romantisme et de la poésie classique,
vers le moyen âge et vers l'antiquité grecque; il a réveillé le goût des
études historiques, en faisant entrevoir de combien de poésie, de
combien d'émotions et de jouissances nous privaient nos préjugés en
histoire: non pas qu'il soit lui-même exempt de préjugés, non pas que sa
couleur soit toujours vraie; son moyen âge est de fantaisie; sa
prédilection pour le passé n'est guère qu'une hallucination poétique,
dont, sans se rétracter formellement, il a fait justice plus tard[379];
mais il a réveillé des souvenirs éteints, il a piqué la curiosité par la
séduction, quelquefois trompeuse, de son coloris; la foule a, sur ses
pas, remonté le courant des âges; la nation s'est informée de ses
origines: ce poète a produit des historiens. Enfin, le _Génie du
Christianisme_ a modifié la langue elle-même; il l'a enrichie de mots et
de formes, dont plusieurs étonnèrent à leur apparition, et furent
ensuite couramment employés par ceux qu'ils avaient le plus étonnés. La
langue littéraire de nos jours est tout étincelante des épithètes, des
métaphores, des associations de mots, dont M. de Chateaubriand l'a
dotée. Dans le style, il a répandu des teintes plus vives, et introduit,
si j'ose parler ainsi, le spectacle. On avait jadis outré le mouvement;
on a prodigué la couleur. La sobriété de l'ancien style français a
disparu sans retour; mais le _Génie du Christianisme_ a maintenu la
grâce de ses mouvements, la fermeté de son attitude, la noble simplicité
de ses allures. La phrase de M. de Chateaubriand, avec une intention
musicale un peu trop marquée, un rythme quelquefois trop prononcé, est
pourtant bien la phrase française, nette, prompte, élastique. Mais, au
total, c'en est fait, je ne dirai pas de la candeur du dix-septième
siècle, mais de la simplicité de diction du dix-huitième. Le _Génie du
Christianisme_ a créé une nouvelle tradition. L'esprit français saura
bien, dans cette voie moderne, se restreindre et se réprimer; mais tout
nous entraîne vers le luxe et vers la fantaisie, et si la langue de
notre époque ressemblait à celle du grand siècle, elle ne ressemblerait
pas au nôtre. La France du dix-neuvième siècle est bien toujours la
France; mais c'est la France du dix-neuvième siècle que le poète semble
avoir caractérisée d'avance lorsqu'il a dit, en parlant des coursiers de
Phaëton:
Expatiantur equi, nulloque inhibente per auras
Ignotæ regionis eunt[380].
La transformation, le développement du talent de M. de Chateaubriand,
entre l'_Essai historique_ et le _Génie du Christianisme_, sont si
extraordinaires qu'il n'y en a peut-être pas d'autre exemple. C'est
presque une création, une seconde naissance, ou, si l'on veut, la
découverte inopinée d'un monde inconnu. Ce phénomène, qui n'est pas
commun à toutes les destinées littéraires, ne doit-il pas être
accompagné d'une émotion indicible, telle qu'est l'émotion du penseur
lorsqu'une grande vérité se révèle à lui dans toute la splendeur de son
évidence, ou telle que Milton nous a représenté l'émotion de la mère des
humains, lorsque, pour la première fois, elle se voit dans le miroir des
eaux, sans s'y reconnaître encore:
As I bent down to look, just opposite
A shape within the watery gleam appear'd,
Bending to look on me; I started back,
It started back; but pleased I soon return'd,
Pleased it return'd as soon with answering looks
Of sympathy and love: there I had fix'd
Mine eyes till now, and pin'd with vain desire,
Had not a voice thus warn'd me: What thou seest,
What there thou seest, fair creature, is thyself.
Un autre ciel brillait dans l'eau calme et limpide.
Pour le voir je me penche, et plonge un oeil avide
Dans l'onde où tout à coup une forme apparaît
Et se penche vers moi pour me voir. Inquiet,
Mon coeur a tressailli; je recule; elle-même
Recule en tressaillant; mais vers ces traits que j'aime
Un charme me rappelle; un charme aussi vers moi
La ramène à son tour; car ce n'est pas l'effroi,
C'est l'intérêt, l'amour, que son regard exprime.
Elle m'aime, je l'aime; et l'ardeur qui m'anime
À cet objet, vers qui s'élancent tous mes voeux,
En ce moment encore attacherait mes yeux,
Si bientôt une voix: Ô belle créature!
Ce que tu vois, dit-elle, ici, dans cette eau pure,
C'est toi-même[381].
(_Paradis Perdu_, livre IV.)