René.
C'est dans cette même seconde partie, à la suite d'un livre sur le
christianisme considéré dans ses rapports avec les passions du coeur
humain, que l'auteur a placé l'histoire de _René_.
Que fait une histoire comme celle de _René_ dans un livre intitulé le
_Génie du Christianisme_? La question serait trop naïve. Que font, dans
le même ouvrage, tant d'autres morceaux que je pourrais citer? Que font,
dans un livre d'apologétique, les amours, très peu romanesques
d'ailleurs, de deux sauvages dans le désert? En sommes-nous encore à
nous étonner? Ne savez-vous pas que M. de Chateaubriand, préoccupé de la
pensée d'emmieller les bords du vase, est allé, dans son zèle, un peu
plus loin que les bords?
Il faut écouter l'auteur lui-même sur son dessein:
«Il est étonnant que les écrivains modernes n'aient pas encore
songé à peindre cette singulière position de l'âme. Puisque nous
manquons d'exemples, nous serait-il permis de donner aux lecteurs
un épisode extrait, comme _Atala_, de nos anciens _Natchez_? C'est
la vie de ce jeune René, à qui Chactas a raconté son histoire. Ce
n'est, pour ainsi dire, qu'une pensée, c'est la peinture du vague
des passions, sans aucun mélange d'aventures, hors un malheur
envoyé pour punir René, et pour effrayer les hommes qui, livrés à
d'inutiles rêveries, se dérobent aux charges de la société. Cet
épisode sert encore à prouver la nécessité des abris du cloître
pour certaines calamités de la vie, auxquelles il ne resterait que
le désespoir et la mort si elles étaient privées des retraites de
la religion. Ainsi le double but de notre ouvrage, qui est de faire
voir comment le christianisme a modifié les arts, la morale,
l'esprit, le caractère, et les passions même des peuples modernes,
et de montrer quelle sagesse a dirigé les institutions chrétiennes,
ce double but, disons-nous, se trouve également rempli dans
l'histoire de René[356].»
Il est douteux que l'auteur ait pensé à tout cela en écrivant l'épisode
de _René_ pour en embellir le poème des _Natchez_; mais puisque cet
épisode s'est trouvé propre à développer une idée morale et littéraire à
la fois, que l'auteur du _Génie du Christianisme_ devait rencontrer sur
son chemin, c'est assurément tant mieux. Pourtant, s'il faut le dire,
j'aimerais mieux le livre avec la préface de moins. Le poète avait
admirablement senti son sujet; le philosophe, ce me semble, est moins
heureux à l'expliquer. Cette expression nouvelle: _le vague des
passions_, n'est-elle pas elle-même un peu vague? et l'auteur fait-il
assez bien comprendre la part du christianisme dans la production d'un
état moral sans nom dans l'antiquité? surtout montre-t-il bien les
ressources du christianisme contre un mal qui n'est probablement que le
symptôme ou l'aveu d'un mal plus profond? Il eût fallu, sur ces deux
points, entendre Pascal, qui a répandu dans ses _Pensées_, sous une
assez grande variété de formes, tous les éléments dont se compose
_René_. Ce n'est pas lui qui a suggéré à M. de Chateaubriand le remède
héroïque de la solitude claustrale, remède dont la nécessité, si elle
était avérée, relèverait assez peu l'idée de la puissance intrinsèque du
christianisme. L'auteur, du reste, ne tient pas trop à ce remède; car le
Père Souël, l'organe avoué de la vérité chrétienne dans ce roman, n'en
dit absolument rien. Il donne à René d'autres conseils, il lui prêche
d'autres maximes, plus philosophiques, ce me semble, que chrétiennes.
Tout ce qu'il dit est fort sensé, mais peu propre à nous faire
comprendre quel est, en cette matière de thérapeutique morale, le vrai
génie du christianisme. Un homme du monde n'eût guère parlé
autrement[357]. La valeur pratique de cet ouvrage me paraît donc peu
considérable, s'il faut la chercher tout entière dans ce discours du
vieux prêtre. Mais, ce discours fût-il beaucoup meilleur, qu'est-ce
qu'un discours? et quand est-ce qu'un discours a constitué la valeur
morale d'un récit? Quand le discours est nécessaire, c'est preuve que le
narrateur n'a pas su son métier. L'instruction doit ressortir des faits.
Or, dans _René_, les faits ne prouvent rien. Le Père Souël a beau dire
que la malheureuse passion et la mort d'Amélie sont le juste châtiment
de la vie errante et inutile de René: cette observation peut être fort
bonne au point de vue chrétien, au point de vue de la foi; mais tels que
nous sommes, nous avons besoin de voir le malheur naissant du mal, et le
pécheur puni par son péché. Dieu lui-même a voulu qu'il en fût ainsi; il
a laissé volontairement à nos mauvaises oeuvres la plus grande part dans
l'exécution de la sentence prononcée contre elles; et rien ne nous
empêche de croire ou plutôt tout nous entraîne à penser que la peine du
mal, ici-bas et ailleurs, sera tout entière tirée du mal lui-même, en
sorte que le dessein de miséricorde que Dieu a conçu en notre faveur se
trouve accompli tout entier dans notre régénération ou dans notre
délivrance intérieure, qui, elle-même, a pour principe la bonne nouvelle
du pardon. Dieu, qui nous connaît et qui sait ce qui nous est
nécessaire, a voulu que cette correspondance entre le mal et le malheur
fût constante, et qu'elle ne pût point nous échapper, et sous mille
formes, à mille différentes reprises, sa Parole a proclamé à l'homme la
dispensation que le passage suivant formule avec tant d'énergie: «Ta
malice te châtiera, et tes iniquités te reprendront, afin que tu saches
et que tu voies, que c'est une chose mauvaise et amère que tu aies
abandonné l'Éternel ton Dieu[358].»
Cette providence de Dieu doit servir de modèle et de règle à la
providence, si j'ose la nommer ainsi, qu'exerce le poète dans le petit
monde de sa création. Là aussi, pour entrer dans les vues de Dieu et
pour nous satisfaire, il faut «que la malice fasse mourir le
méchant[359],» ou, en d'autres termes, que les événements naissent des
caractères; et je ne sais si l'on est assez frappé de la coïncidence de
ce précepte littéraire, si généralement, si constamment professé par les
maîtres, avec le principe de théodicée que nous venons de rappeler. Eh
bien! je n'invoque ici que la vérité littéraire, et je réclame, en
m'appuyant sur elle, contre la catastrophe de _René_, qui n'a aucune
relation naturelle avec les torts du héros. C'est du milieu du nuage, et
non des régions sereines du ciel, que la foudre devait partir. Est-ce à
dire que, dans une narration fictive, il n'y ait place que pour le
_nécessaire_ (selon le langage d'Aristote) et que le _vraisemblable_ ne
doive jamais suffire? Les accidents de fortune indépendants de notre
caractère, les malheurs indépendants de notre volonté, n'y peuvent-ils
prendre aucune place? Oui, sans doute, ils le peuvent; mais c'est à
condition qu'ils aident au développement des caractères ou à celui de
l'idée à laquelle le poème est destiné à donner un corps. La catastrophe
de _René_ n'a aucun de ces avantages. Elle ne lui apprend pas que
jusqu'alors il a été heureux et ingrat; elle ne le fait pas rougir de
son injuste tristesse; elle ne le jette ni aux pieds de son maître ni
sur le sein de son père; elle ne fait que changer sa mélancolie sombre
en un morne désespoir; et l'inévitable, la seule conclusion de cette
histoire, c'est qu'il est des infortunes pour lesquelles Dieu lui-même
ne peut rien. Il est étrange d'avoir fait d'une histoire qui conclut
ainsi, un épisode, un ornement du _Génie du Christianisme_; du
christianisme qui nous défend de croire qu'il y ait aucun abîme sans
fond, aucunes ténèbres que le rayon divin ne puisse percer, aucun vide
que Dieu ne puisse combler, aucun tombeau qu'il ne puisse ouvrir. Le
coeur humain est en révolte ouverte, éternelle, contre l'irréparable,
qui, à le bien nommer, est la douleur des douleurs: l'Évangile seul ne
connaît rien d'irréparable, et seul il a osé porter un démenti à cette
parole terrible:
(Jupiter) diffinget, infectumque reddet,
Quod fugiens semel hora vixit[360].
Ce que la miséricorde anéantit n'a jamais été. Dieu, dans l'ineffable
puissance de son esprit, nous fait dater d'où il lui plaît. Il sépare de
nous ce qui fut nous-mêmes. Il crée un nouvel homme à qui l'ancien est
étranger. Il n'est pour lui ni crime ineffaçable, ni restitution
impossible, ni temps envolé sans retour, ni destruction, ni mort
d'aucune espèce; le passé n'engloutit rien: tout ce que Dieu prend sous
sa garde est éternel comme lui; et notre soif ne saurait, en y puisant
toujours, tarir son intarissable richesse: nous ne périrons que faute
d'y puiser, et nous ne manquerons à y puiser que faute d'y croire. René
n'y croit point; c'est le tort de bien d'autres; ce peut avoir été le
sien; mais était-ce là ce qu'il fallait nous montrer? est-ce là ce qu'on
nous avait promis?
Il faut remettre à sa place l'histoire de _René_; il faut la rattacher
au poème des _Natchez_ dont primitivement elle faisait partie. Ce n'est
plus dès lors qu'une admirable peinture d'un état moral d'autant plus
digne d'être observé, que c'est dans un degré plus intense, avec un
caractère plus aigu et sous une forme plus distincte, l'état de toute la
société actuelle. Jamais le monde ne se remua davantage, ne parut
emporté par de si grandes espérances, et jamais ennui plus profond ne
fut aussi plus universel. René, Obermann, c'est le siècle; silencieux ou
bruyant, le désespoir est partout.
L'homme, depuis sa déchéance, a deux barrières contre cet abîme; la foi
d'abord, et le préjugé, qui est une espèce de foi. Mais quel doit être
ce désespoir d'une génération qui est au-dessus des préjugés, car elle
comprend tout, et au-dessous de la foi, car elle ne conclut point? Et
comment ceux qui ont le moins de préjugés, le moins de foi, avec une
imagination très ardente et une pensée très active, ne seraient-ils pas
les représentants et les victimes privilégiées de cet ennui profond qui
n'est qu'une forme ou un prélude du désespoir et dont la conclusion
logique est le suicide?
Quand cette disposition se complique d'orgueil, et c'est le cas presque
toujours, le mal en devient plus aigu, la catastrophe plus imminente.
Cet état est poétique, lorsque l'âme est restée capable d'affection,
lorsqu'elle s'unit à quelque chose dans l'univers, lorsque, sans espoir
de rien atteindre, elle embrasse tout, lorsque cette vieillesse de la
pensée s'allie à quelque jeunesse de l'âme. Il résulte autant de poésie
que de douleur de ce contraste entre deux âges dans le même individu.
Ainsi que toutes les créations poétiques, René ne se définit pas. On
saisit, on peut nommer quelques traits généraux; mais René seul, en se
montrant, se nomme tout entier. Le charme de cette personnalité tout
idéale tient précisément à ce que l'analyse cherche en vain «cette
dernière division des jointures et des moelles[361],» dont l'obscurité
impénétrable est le caractère de toute vraie personnalité. Je ne
prétends donc pas vous donner une idée complète de René en vous disant
que c'est une âme qui demande tout à l'univers, tout aux autres et rien
à soi-même; que toutes les limites importunent et pour qui la pensée
même est une limite; qui vit d'impressions, et n'accepte la vie que
comme une sorte de musique vague et mystérieuse; dont toute l'activité
intérieure n'est qu'un rêve mélodieux, magnifique et triste; dont le
malheur, arrangé avec un talent d'artiste, quoique sans préméditation,
est de la poésie pure; un être qui résonne à tous les souffles, comme
une harpe; qui n'en souffre pas moins; dont l'infortune est à la fois
réelle et imaginaire, et qui se tuera peut-être, mais en rêvant, comme
il fait tout le reste. De système, d'opinion, il n'en a point; de
passion, moins encore; une passion le sauverait. L'auteur appelle la
situation de René _le vague des passions_; on peut l'appeler ainsi, mais
c'est plutôt _la passion du vague_. Faute d'attacher son coeur à quelque
chose de ce qui est ou de ce qui peut être, ou, si l'on veut, en
aspirant à tout sans rien choisir, sans rien saisir, René se dissout
pour ainsi dire; il périt, accablé sous la multitude confuse de ses
désirs; il meurt, tout à la fois, de trop et de trop peu de vie. C'est
une victime de la poésie, non de la poésie exercée comme art, mais de la
poésie restée à l'état d'instinct et ne laissant une place à rien de ce
qui n'est pas elle.
C'est une situation dont René ne se rend compte nulle part; car du
moment qu'il s'en rendrait compte, elle ne serait plus la même. Il la
décrit ou plutôt il la révèle involontairement en racontant ses
impressions, qui ne sont jamais que des impressions, germes obscurs,
d'où la pensée, soigneusement captivée, n'éclot jamais. Mais on connaît
le personnage, on l'a pénétré, on a vécu avec lui quand on a lu son
histoire, presque toute composée de passages comme ceux-ci:
«Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu, dans le
grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine
qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc
d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque
frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des
moeurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la
religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première
enfance. Oh! quel coeur si mal fait n'a tressailli au bruit des
cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur
son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent
le premier battement de son coeur, qui publièrent dans tous les
lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et
les joies encore plus ineffables de sa mère! Tout se trouve dans
les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche
natale: religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le
passé et l'avenir.
»Il est vrai qu'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de
ces idées graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu
de tristesse au fond du coeur: nous tenions cela de Dieu ou de notre
mère[362]».
«Mais je me lassai de fouiller dans des cercueils, où je ne remuais
trop souvent qu'une poussière criminelle. Je voulus voir si les
races vivantes m'offriraient plus de vertus, ou moins de malheurs
que les races évanouies. Comme je me promenais un jour dans une
grande cité, en passant derrière un palais, dans une cour retirée
et déserte, j'aperçus une statue qui indiquait du doigt un lieu
fameux par un sacrifice. Je fus frappé du silence de ces lieux; le
vent seul gémissait autour du marbre tragique. Des manoeuvres
étaient couchés avec indifférence au pied de la statue, ou
taillaient des pierres en sifflant. Je leur demandai ce que
signifiait ce monument: les uns purent à peine me le dire, les
autres ignoraient la catastrophe qu'il retraçait. Rien ne m'a plus
donné la juste mesure des événements de la vie, et du peu que nous
sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit?
Le temps a fait un pas, et la face de la terre a été
renouvelée[363].»
«Un jour j'étais monté au sommet de l'Etna, volcan qui brûle au
milieu d'une île. Je vis le soleil se lever dans l'immensité de
l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à
mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette
vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus
que des lignes géographiques tracées sur une carte; mais tandis que
d'un côté mon oeil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait
dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles
brûlantes entre les bouffées d'une noire vapeur.»
«Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan,
et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les
demeures, n'est sans doute, ô vieillards, qu'un objet digne de
votre pitié; mais quoi que vous puissiez penser de René, ce tableau
vous offre l'image de son caractère et de son existence: c'est
ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la
fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes
côtés[364].»
«Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne l'avais
été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque
temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait
pas. Mon âme, qu'aucune passion n'avait encore usée, cherchait un
objet qui pût l'attacher; mais je m'aperçus que je donnais plus que
je ne recevais. Ce n'était ni un langage élevé, ni un sentiment
profond qu'on demandait de moi. Je n'étais occupé qu'à rapetisser
ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout
d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus
en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer
dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré[365].»
Hélas! j'étais seul, seul sur la terre! Une langueur secrète
s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais pressenti
dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon coeur
ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon
existence que par un profond sentiment d'ennui.»
«Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et
sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant
trouver de remède à cette étrange blessure de mon coeur qui n'était
nulle part et qui était partout, je résolus de quitter la
vie[366].»
Il se pourrait qu'après la lecture de ces morceaux, on éprouvât pour
René plus de sympathie que de pitié. Il y a sans doute un charme
décevant, mais un charme bien puissant dans la peinture de cette
situation. Le vague a toujours eu un faux air d'infini, et sous plus
d'un rapport les limites nous font peur. Nous désirons tout ensemble et
nous craignons de connaître, parce que si, dans un sens, la connaissance
nous étend, dans un autre elle nous resserre. Le dernier mot, quel qu'il
soit, nous fait peur, comme étant le dernier. Il nous semble, pour le
moins, que la certitude fera disparaître la poésie, qui n'est autre
chose que la spontanéité et la liberté de l'esprit humain; sous les
notes de cette musique rêveuse, nous ne voulons lire aucunes paroles;
que dis-je? il nous semble que le christianisme, avec ses lumineuses
solutions, est venu inscrire notre vie dans un horizon clair, dur et
froid, et nous lui en voulons, esprits énervés que nous sommes, d'avoir
uni la précision à la grandeur. Il est peut-être digne de remarque que
la même époque où le besoin de précision se prononce si vivement dans
toutes les sphères de la science, ait vu éclore une poésie, précise
aussi, je le veux, dans sa partie technique, mais toute pénétrée, au
fond, de l'esprit de _René_. Elle se donne l'air d'aspirer à la
certitude; mais, en cela, elle se ment à elle-même; elle feint une
impatience qu'elle n'a pas; si le doute est une souffrance, elle aime
cette souffrance, et l'état dont elle se plaint est si poétique qu'elle
ne voudrait pas n'avoir plus à se plaindre.
J'insisterais moins sur le péril, si je sentais moins le charme. Ce
charme est bien puissant. Il le serait beaucoup moins si l'auteur avait
eu réellement l'intention qu'après coup il a imposée à son oeuvre. Rien
de plus spontané et, pour ainsi dire, de plus involontaire que _René_;
c'est un moment dans la vie de l'écrivain; ou, ce qui revient au même
peut-être, c'est un de ses rêves. Il n'invente pas une situation, il la
subit. Rien n'a été conçu _a priori_, logiquement construit, rien ne
sort de l'esprit, tout découle de l'âme. Ce que le contingent ou
l'individuel a de saisissant ajoute ici son intérêt à celui du
nécessaire et de l'universel; en un mot, René n'est pas tel ou tel
caractère connu et classé, c'est René; son nom peut seul le définir.
Joignez-y la noble aisance du langage, ce mouvement flexible et ressenti
(c'est ainsi que Buffon caractérise celui du cygne sur les eaux), la
mélodie des sons, et ce qu'on a heureusement appelé la mélodie des
couleurs, l'extrême simplicité de la fable, enfin le pathétique terrible
et douloureux du dénoûment, vous comprendrez sans peine que les quelques
pages de _René_, quand M. de Chateaubriand n'en aurait point écrit
d'autres, suffisent pour défendre son nom contre l'oubli. On peut avoir
beaucoup vieilli, par les années et par le coeur; mais on aurait dépassé
la vieillesse même, quand on pourrait relire sans émotion les paroles de
Saint-Preux à Meillerie: «Julie, éternel charme de ma vie...» et cette
page de _René_:
«Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir
que les orages accompagneraient partout mes pas. L'ordre était
donné pour le départ de la flotte; déjà plusieurs vaisseaux avaient
appareillé au baisser du soleil; je m'étais arrangé pour passer la
dernière nuit à terre, afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie.
Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin, et que je mouille
mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon
oreille. J'écoute; et au milieu de la tempête, je distingue les
coups de canon d'alarme, mêlés au glas de la cloche monastique. Je
vole sur le rivage où tout était désert, et où l'on n'entendait que
le rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un côté
s'étendent les vagues étincelantes, de l'autre les murs sombres du
monastère se perdent confusément dans les cieux. Une petite lumière
paraissait à la fenêtre grillée. Était-ce toi, ô mon Amélie, qui,
prosternée au pied du crucifix, priais le Dieu des orages
d'épargner ton malheureux frère! La tempête sur les flots, le calme
dans ta retraite; des hommes brisés sur des écueils, au pied de
l'asile que rien ne peut troubler; l'infini de l'autre côté du mur
d'une cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le phare immobile
du couvent; l'incertitude des destinées du navigateur, la vestale
connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie;
d'une autre part, une âme telle que la tienne, ô Amélie, orageuse
comme l'Océan; un naufrage plus affreux que celui du marinier: tout
ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de
ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, échos du rivage
américain qui répétez les accents de René, ce fut le lendemain de
cette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau, je
vis s'éloigner pour jamais ma terre natale! Je contemplai longtemps
sur la côte les derniers balancements des arbres de la patrie, et
les faîtes du monastère qui s'abaissaient à l'horizon[367].»
L'attendrissement qu'on éprouve à la lecture de ce passage et de _René_
tout entier, est-il bon? est-il salutaire? est-ce cette pitié épurée,
spiritualisée, la seule que permet Aristote, d'accord, sans s'en douter,
avec une plus haute sagesse? Il n'est pas besoin, Messieurs, que je
réponde à votre place. Vous êtes tous, j'en suis sûr, de l'avis du Père
Souël, et vous sauriez bien tourner contre le poète les reproches qu'il
fait adresser à son héros. Il y a une mélancolie égoïste et vaniteuse,
une tristesse selon le monde, qui conduit à la mort; l'auteur de _René_
ne la rend-il pas intéressante, ne la fait-il pas aimer? C'est toute la
question; je ne veux que l'avoir posée.
René, dit-on, a plusieurs frères dans le monde des créations
littéraires: Werther est son aîné, Obermann et Adolphe ses cadets. Ils
sont tous, je le crois, de la même famille; Obermann et René sont seuls
de la même branche.
Ce qu'ils ont, tous quatre, de commun entre eux, est d'une nature très
générale. Ils sont tous atteints de cette _paresse de coeur_, qui peut se
joindre à une grande activité de l'esprit et du corps, et qu'on a raison
de considérer comme une des plus profondes racines du mal moral. Ils
n'ont ni la foi, qui lie à Dieu, ni le devoir, qui lie aux hommes, ni le
préjugé, qui nous lie à nous-mêmes.
Mais, du reste, Werther n'est qu'un Saint-Preux allemand et bourgeois,
amoureux d'une Julie à peu près irréprochable, et qui se tue après avoir
découvert que cette femme qui ne peut être à lui, répond à son amour.
Werther a été dangereux, dit-on. Il faut qu'on nous l'assure. En tout
cas, il ne l'est plus aujourd'hui. On se tue bien encore, mais on ne se
tue plus par amour. C'est à d'autres passions qu'appartient désormais ce
déplorable honneur. Valons-nous moins, valons-nous mieux, depuis que
l'amour ne dispose plus de notre vie? Cette question ne serait pas sans
intérêt.
Werther est d'une vérité parfaite, mais un peu commune. La pitié qu'il
inspire est mêlée de peu de respect. Mais il aime de bonne foi, c'est un
caractère simple, une âme bonne. On ne peut suivre sa vie et le cours de
ses pensées sans être douloureusement ému. Son malheur est de n'avoir
pas assez de force pour employer toute sa raison; car il a de la raison,
il en a beaucoup. Je donnerais, pour ce qui me concerne, son histoire
tout entière pour cette seule phrase sortie de sa bouche:
«Si nous avions le coeur ouvert à jouir chaque jour du bien que
chaque jour nous apporte, nous serions par là-même en état de
supporter notre mal à mesure qu'il nous est envoyé.»
_Adolphe_ est un des livres les plus spirituels qu'on ait écrits. Cet
esprit est celui de notre époque. Les grands hommes du grand siècle n'en
avaient pas tant. Ils étaient plus profonds et plus riches que nous,
quoique nous ayons un faux air de l'être davantage; mais décidément
notre siècle a plus d'esprit monnayé, plus de cet esprit qui naît de la
décomposition de toutes choses: ne sait-on pas qu'en se putréfiant
certaines substances deviennent lumineuses? Le travail de décomposition
qui multiplie les aspects et les reflets, vaut-il ces grandes vues, ces
pensées simples, qu'on appelait alors de l'esprit et même du bel esprit?
L'esprit d'Adolphe est arrivé à l'autre côté de tout: beaucoup des plus
sardoniques et des plus désabusés se trouveraient naïfs à côté de lui.
On dit de certaines gens qu'on ne voudrait pas se trouver seul avec eux
au coin d'un bois: on a peur aussi de se trouver _seul_ avec un esprit
comme celui-là, et la peur augmente avec le plaisir. Ce n'est pas, comme
dans _René_, le personnage qui est dangereux, mais l'auteur. René nous
gagne à sa maladie par le contact, par le simple regard; Adolphe, homme
personnel et faible comme tant d'autres, n'excite ni sympathie ni
enthousiasme; mais le livre entier est d'une tristesse sèche et d'une
vérité dure qui font mal à l'âme. Corinne, dont Adolphe est une
variante, n'est pas aussi douloureuse. Elle nous attendrit. Adolphe nous
déchire. Quelque chose, après la lecture de _Corinne_, reste encore
debout dans notre âme; après _Adolphe_, rien; et la devise de l'enfer de
Dante pourrait servir d'épigraphe à cette histoire. C'est un terrible
signe du temps, que des romans comme _Adolphe_ soient nos véritables
tragédies. Celles dont on nous affligeait jadis exerçaient notre pitié;
à la lecture de celles-ci, c'est nous-mêmes que nous prenons en pitié,
et, ce qui est pire, en dégoût; ce n'est plus sympathie, mais souffrance
personnelle; toute espèce de foi ou d'espérance est morte; et
l'impitoyable attention que l'écrivain a mise à écarter tout idéal, est
une aggravation de peine à laquelle on ne se résout pas.
Au fait, si c'était un livre moral que celui qui ne laisse aucune place
à l'espérance, _Adolphe_ serait un livre moral. Ce n'était pas la
première fois qu'on représentait cette alliance d'égoïsme et de
sensibilité qui caractérise le héros de ce livre; cette combinaison se
trouve impliquée dans une foule de créations poétiques ou romanesques;
cette combinaison est le fond même des caractères passionnés: mais elle
est à la base même du roman d'_Adolphe_; elle en est, sinon l'idée mère,
du moins un élément principal; la rencontre d'un tel caractère avec une
situation comme celle d'Ellénore doit produire les résultats que le
livre a retracés; ou, si l'on veut, on dira qu'une femme comme Ellénore
doit développer dans un homme comme Adolphe ce caractère complexe qui
est celui de tant d'hommes, mais plus particulièrement le sien. C'était
déjà, si ma mémoire ne m'est pas trop infidèle, l'idée de
_Caliste_[368]: c'est aussi, avec des différences considérables, l'idée
de _Corinne_: du côté de l'homme, la passion sans dévouement; du côté de
la femme, l'abandon d'un dévouement absolu, ou sans la barrière du
respect. Cette conception étant vraie serait morale, si l'on pouvait
appeler moral ce qui a pour conclusion le désespoir, j'entends le
désespoir moral.
Quoi qu'il en soit, Adolphe, c'est-à-dire l'homme sensible, mais
égoïste, faible et sans principes, Adolphe n'est point René. C'est
Obermann qui est René, mais René en prose. Le sermon du Père Souël leur
conviendrait à tous les deux; seulement Obermann ne l'écouterait pas.
René discute peu, Obermann discute sans cesse. René est mélancolique,
Obermann est spéculatif. René a des impressions, Obermann a des
opinions. L'un est emporté par la passion du vague, l'autre par
l'indépendance de la pensée; il ne veut pas même être lié à sa pensée;
il réclame hautement le droit de se contredire; il n'y a selon lui que
les hommes sans sincérité qui ne se contredisent jamais. Dans le vague,
ce qu'aime René, c'est l'immensité; ce que cherche Obermann, c'est la
liberté. Tous deux sont épris de la nature, car elle captive les
imaginations qu'aucun intérêt n'a fixées, ni contenues; mais Obermann
cherche à s'agrandir avec la nature, René s'en laisse enivrer;
l'admiration de l'un est plus contemplative, celle de l'autre est plus
tendre. Obermann jouit, René est subjugué. René cherche une âme
sympathique au sein de la nature; cette force vivante (_natura
naturans_) est le seul dieu d'Obermann qui lui refuse tout autre nom.
Obermann est ennuyé sans être triste; la tristesse, chez René, domine
l'ennui: et, pour achever en deux mots, le second se fait aimer, tandis
qu'on n'éprouve aucun sentiment pour le premier, et qu'on sent qu'il ne
lui en est dû aucun. Le volume qui porte le nom d'_Obermann_ n'est
qu'une suite de pages remarquables, _René_ est un livre. Il y a de l'art
dans l'un, l'autre est une oeuvre d'art. Enfin, _Obermann_ peut renfermer
numériquement plus de pensées, plus de vues; mais _Obermann_ est l'oeuvre
d'un homme d'esprit, et _René_ celle d'un talent consommé. L'un est une
création immortelle, il n'y a nulle création dans l'autre.
Tous deux sont dangereux, un seul est mauvais: est-ce le mauvais qui est
le plus dangereux? On a pu hésiter avant de répondre. Ceux qui auront la
force de _traverser Obermann_ arriveront peut-être à des convictions
mieux fondées, plus affermies; mais le plus grand nombre ne le
traverseront pas, et pour ceux-là il sera funeste. _René_, avec ce divin
baume de poésie dont il ruisselle, guérira peut-être quelques-unes des
plaies qu'il aura ouvertes. La rêverie, à tout prendre, vaut mieux
encore que la sécheresse d'un scepticisme ergoteur.
_Obermann_ devait être long, précisément parce que ce n'est pas un
livre; toutefois j'ai peine à lui pardonner sa longueur. Ce n'est pas
qu'un livre sur l'ennui ne puisse être très amusant, miss Edgeworth l'a
prouvé; mais tout l'esprit du monde ne saurait empêcher que la
description prolongée d'un ennui peint d'après nature ne soit une chose
ennuyeuse. Je me rappelle à ce propos quelques vers assez peu connus sur
Young, l'auteur des _Nuits_:
Que de l'homme si fier, sur son humble pelouse,
La majesté des cieux abaisse la hauteur,
J'en conviens; mais il faut être Anglais et docteur
Pour pleurer là-dessus deux volumes in-douze.
Passe encore de pleurer deux volumes in-douze, mais bâiller deux volumes
in-octavo, en vérité c'est trop. L'ennui produit l'ennui; et tout
l'esprit de l'auteur ne nous vaut qu'une commutation de peine; au lieu
de l'ennui, c'est de l'impatience et presque de l'irritation. Je ne fais
entrer pour rien dans cet inévitable effet l'affreuse saveur d'athéisme
dont tout ce livre est saturé; mais c'est pourtant encore un grand
défaut. Nul autre que Dieu ne peut faire un crime à qui que ce soit de
n'être pas chrétien; mais l'irréligion absolue, l'impiété est un odieux
travers. L'athéisme n'est pas mauvais seulement, il est fort laid, et
par conséquent rien n'est moins littéraire. Encore peut-il se trouver de
la poésie dans une impiété désespérée, furieuse; mais les négations
froides et méprisantes de M. de Sénancour sont au-dessous de la prose
elle-même.
On doit savoir gré d'une chose à l'auteur, c'est que, digne de peu de
sympathie, il n'en réclame aucune. C'est quelque chose. On ne l'a pas
pris au mot. On lui a accordé ce qu'il ne demandait point, on est allé
jusqu'à l'enthousiasme. De l'enthousiasme pour Obermann, comprenez-vous
cela? Mais il est de fait que l'égoïsme (ou l'égotisme si l'on veut),
soutenu de quelque esprit et de beaucoup d'assurance, est à peu près sûr
de nous plaire, à nous qui, dans la société, nous éloignons avec dégoût
de ces parleurs dont l'égoïsme arrogant ne laisse jamais la parole au
nôtre. Qu'au lieu de parler, ils écrivent, ils impriment; qu'ils élèvent
leur bavardage à la dignité du volume; qu'ils répandent sur l'insipidité
de leurs communications le sel de leur imagination, l'intérêt de la
vérité, nous suivrons avec une attention palpitante jusqu'à l'histoire
de leurs digestions; et chose merveilleuse, notre égoïsme même nous
attache à la peinture du leur.
J'ai eu tort peut-être de pousser si loin le parallèle entre deux livres
si inégaux. Je n'ajouterai pas à ce tort celui de vous parler de leurs
imitateurs. Triste et nombreuse postérité! Que d'infortunés, que
d'ennuyés sont venus, à l'instar d'Obermann et de René, faire appel à
notre compassion! Bien vainement, il est vrai! Pourtant si l'on doit
juger par l'ennui qu'ils répandent de celui qu'ils ont éprouvé, ils
avaient droit à notre pitié.
Parlons plutôt d'un livre qui n'est guère moins admirable que _René_ et
qui, au point de vue d'une opposition directe, en est le _pendant_
naturel. M. de Maistre, en écrivant _le Lépreux_, a d'autant mieux
réfuté _René_ qu'il n'y songeait pas, et que cette réfutation est une
histoire, un tableau. René est un heureux qui cherche un malheur, et qui
finit par le rencontrer, mais inutilement. Le Lépreux est un infortuné à
qui tout manque, même un nom, et auquel, en fait d'infortune, rien n'a
été refusé sinon l'impossible (car il est admirable que tandis que le
cumul de toutes les félicités est absolument impossible, la réunion de
toutes les infortunes ne l'est pas). Le Lépreux, ainsi que René, a une
soeur, mais malheureuse du même malheur que lui; et pour qu'ils puissent
sentir l'excès de leur disgrâce, ils sont privés de la vue et des
consolations l'un de l'autre. Le Lépreux, à force de malheur, arrive,
comme René, à force d'ennui, à la tentation du suicide. Ici
rappelez-vous, Messieurs, un mot terrible du Père Souël à René: «S'il
faut dire ici ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un
aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour.»
C'est un mot _sorti de la tombe_, un mot de sa soeur morte, qui porte la
consolation et fait naître la paix dans l'âme du Lépreux. Et comment? En
le faisant rentrer et s'asseoir au foyer de cette religion divine qui ne
connaît pas, qui nie hautement _l'irréparable_, et qui offre à l'homme
dépouillé de tous les biens à la fois, la santé, la jeunesse, la beauté,
la liberté, l'éternité de l'amour. Ces deux chefs-d'oeuvre, _René_ et _le
Lépreux_ sont inséparables dans ma pensée; _René_ a pris dans le _Génie
du Christianisme_ la place qui appartenait au _Lépreux_, et il est
pénible d'ajouter qu'on serait étonné, dans plus d'un sens, d'y
rencontrer _le Lépreux_.