Est-ce que bien sérieusement, en nous faisant contempler avec lui

Aux eschafaux anges du paradis,

l'auteur a cru nous expliquer le vrai génie de la religion à laquelle

Paul a donné son sang, Augustin ses veilles, et Pascal son éloquence?

Les exemples ne nous coûteraient que la peine de choisir; mais pour

montrer que le christianisme de ce livre embrasse trop indifféremment la

religion de la Bible et celle des légendes, il nous suffira de citer le

passage suivant:

«Qui ne connaît _Notre-Dame des Bois_, cette habitante du tronc de la

vieille épine, ou du creux moussu de la fontaine? Elle est célèbre dans

le hameau par ses miracles. Maintes matrones vous diront que leurs

douleurs dans l'enfantement ont été moins grandes depuis qu'elles ont

invoqué la _bonne Marie des Bois_. Les filles qui ont perdu leurs

fiancés, ont souvent, au clair de la lune, aperçu les âmes de ces jeunes

hommes dans ce lieu solitaire; elles ont reconnu leur voix dans les

soupirs de la fontaine. Les colombes qui boivent de ses eaux, ont

toujours des oeufs dans leur nid, et les fleurs qui croissent sur ses

bords, toujours des boutons sur leur tige. Il était convenable que la

sainte des forêts fît des miracles doux comme les mousses qu'elle

habite, charmants comme les eaux qui la voilent[333].»

Est-ce là le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt la mythologie qui a

germé sur cette religion divine comme l'agaric sur le tronc décomposé

d'un vieux chêne?

Accueillir tant d'éléments hétérogènes ou disparates, embrasser dans un

même dessein les dogmes élémentaires du théisme et l'ensemble confus des

superstitions catholiques, réunir, en les confondant trop souvent, le

point de vue du beau et celui du vrai, c'était un moyen sûr d'enrichir

son sujet, mais non pas d'y porter l'ordre et la clarté. Le plan du

livre, malgré sa symétrie étudiée, trahit trop bien l'embarras, et l'on

n'est pas étonné d'apprendre de l'auteur lui-même, qu'il a trois fois

recommencé son ouvrage[334]. Un coup d'oeil sur le plan accuse

l'incertitude du dessein et le vice de la conception première.

L'auteur divise son ouvrage en quatre parties, qu'il faut réduire à

trois. Dans la première, il expose et cherche à démontrer le dogme

chrétien; dans la seconde, il développe le génie poétique et littéraire

du christianisme; dans la troisième, il traite du culte, c'est-à-dire,

dans le sens qu'il donne à ce mot, de toutes les institutions et de

toutes les oeuvres qui sont nées du christianisme.

La première partie porte successivement nos regards sur les mystères et

les sacrements, sur la morale, sur les vérités (ou plutôt sur la vérité)

des Écritures, sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme. Le

principe qui a déterminé cet ordre de matières m'échappe tout à fait, et

je ne saisis pas davantage le principe en vertu duquel le livre des

_Études de la nature_ se répète, en s'abrégeant, dans un livre sur le

_Génie du Christianisme_.

La seconde partie, que l'auteur divise en deux, l'une sous le titre de

_Poétique du Christianisme_, l'autre sous celui de _Beaux-Arts et

Littérature_, embrasse, comme on le voit, toute l'esthétique de la

religion chrétienne. Disputer ici sur les mots, et particulièrement sur

l'acception toute nouvelle de celui de _littérature_, serait assez peu

utile. Dans la _Poétique du Christianisme_, il est question d'abord des

épopées, puis des caractères et des passions, ou de la poésie dans la

sphère purement humaine; après quoi, l'auteur, considérant la poésie

dans ses rapports avec les êtres surnaturels, entreprend le parallèle du

merveilleux chrétien avec le merveilleux mythologique. Un autre

parallèle, entre la Bible et Homère, termine cette partie de l'ouvrage.

Dans celle que l'auteur appelle la quatrième, et que j'appelle la

troisième, M. de Chateaubriand étudie le culte chrétien, c'est-à-dire

selon l'acception également nouvelle qu'il donne à ce mot, tout ce qu'il

reste à envisager dans une religion quand on n'a plus à parler de ses

doctrines ni de son esthétique. Depuis les _cloches_, par lesquelles il

entre en matière, jusqu'à la politique chrétienne, par laquelle il

finit, on peut comprendre combien d'objets divers s'offrent

successivement à sa pensée. Les rites sacrés et spécialement ceux des

funérailles, le clergé séculier et les ordres monastiques, l'oeuvre des

missions, et plus généralement toutes les oeuvres de miséricorde

chrétienne, enfin l'influence du christianisme sur les lois et les

institutions, voilà, en peu de mots, la carrière parcourue par l'auteur

dans cette dernière partie.

Tel est le cadre, plutôt que le plan, au moyen duquel M. de

Chateaubriand fait, pour ainsi dire, tenir ensemble une multitude

d'opuscules assez peu liés entre eux, une collection de tableaux d'un

grand prix, tous plus ou moins relatifs à un même sujet.

Il faut, quand on lit le _Génie du Christianisme_, faire abstraction du

plan et de l'ensemble, et prendre chaque partie, et même chaque chapitre

séparément. Étudié de la sorte, l'ouvrage ne donne encore que trop de

prise à la critique; mais qu'elles sont belles, qu'elles sont pures bien

souvent, les perles que réunit comme en un collier, un fil si mince et

si fragile!

Les premières de ces perles ne sont pas les plus brillantes ni les plus

pures. Le livre (sur les mystères et les sacrements) par lequel l'auteur

entre en matière, n'a guère d'autre valeur que celle que peut lui donner

le talent de l'écrivain. Le livre suivant, qui traite de la morale du

christianisme, est le plus faible de tout l'ouvrage: il en devait être

le plus fort. Les deux ou trois chapitres dont il se compose sont

absolument au-dessous du sujet.

On ne trouvera pas plus dignes du leur les livres où l'auteur cherche à

établir la vérité de la cosmogonie de Moïse et du récit qu'il nous a

conservé de la première transgression. Le vrai sujet, le dessein avoué

de l'auteur, disparaît sous les ornements; on dirait qu'il cherche à le

faire oublier. Ces disgressions, au reste, sont charmantes. Si

l'histoire du serpent canadien, vaincu par la douceur de la musique, ne

prouve absolument rien, si même elle est frivole en un lieu pareil, elle

donne tant de plaisir qu'on la tient quitte du reste. Il en est de même

du morceau sur le globe, jeune à la fois et vieux à sa naissance.

Il se peut qu'on ne le trouve point assez sérieux; mais que ne

pardonne-t-on pas à des beautés comme celles que je vais reproduire:

«Il est vraisemblable que l'auteur de la nature planta d'abord de

vieilles forêts et de jeunes taillis; que les animaux naquirent,

les uns remplis de jours, les autres parés des grâces de l'enfance.

Les chênes, en perçant le sol fécondé, portèrent sans doute à la

fois les vieux nids des corbeaux et la nouvelle postérité des

colombes. Ver, chrysalide et papillon, l'insecte rampa sur l'herbe,

suspendit son oeuf d'or aux forêts, ou trembla dans le vague des

airs. L'abeille, qui pourtant n'avait vécu qu'un matin, comptait

déjà son ambroisie par générations de fleurs. Il faut croire que la

brebis n'était pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits;

que les buissons cachaient des rossignols étonnés de chanter leurs

premiers airs, en échauffant les fragiles espérances de leurs

premières voluptés.

»Si le monde n'eût été à la fois jeune et vieux, le grand, le

sérieux, le moral disparaissaient de la nature, car ces sentiments

tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site eût perdu ses

merveilles. Le rocher en ruine n'eût plus pendu sur l'abîme avec

ses longues graminées; les bois, dépouillés de leurs accidents,

n'auraient point montré ce touchant désordre d'arbres inclinés sur

leurs tiges, de troncs penchés sur le cours des fleuves. Les

pensées inspirées, les bruits vénérables, les voix magiques, la

sainte horreur des forêts, se fussent évanouis avec les voûtes qui

leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel

seraient demeurées nues et désenchantées, en perdant ces colonnes

de chênes qui les unissent. Le jour même où l'Océan épandit ses

premières vagues sur ses rives, il baigna, n'en doutons point, des

écueils déjà rongés par les flots, des grèves semées de débris de

coquillages, et des caps décharnés qui soutenaient, contre les

eaux, les rivages croulants de la terre.

»Sans cette vieillesse originaire, il n'y aurait eu ni pompe, ni

majesté dans l'ouvrage de l'Éternel; et, ce qui ne saurait être, la

nature, dans son innocence, eût été moins belle qu'elle ne l'est

aujourd'hui dans sa corruption. Une insipide enfance de plantes,

d'animaux, d'éléments eût couronné une terre sans poésie. Mais Dieu

ne fut pas un si méchant dessinateur des bocages d'Éden, que les

incrédules le prétendent. L'homme-roi naquit lui-même à trente

années, afin de s'accorder par sa majesté avec les antiques

grandeurs de son nouvel empire, de même que sa compagne compta sans

doute seize printemps, qu'elle n'avait pourtant point vécus, pour

être en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l'innocence, les

amours, et toute la jeune partie de l'univers[335].»

Si l'auteur, dans le cinquième livre (sur l'existence de Dieu) sort

évidemment de son sujet, il faut avouer qu'il entre dans le vrai domaine

de son talent. Si ces tableaux de la nature ne forment pas un ensemble,

pas même une suite, chacun d'eux est la perfection du genre. L'auteur se

souvient utilement de Bernardin de Saint-Pierre; mais jamais imitation,

s'il y a imitation, ne fut plus originale. Ce sont deux talents dont

chacun ne peut être comparé qu'à lui-même. Chacun d'eux a prouvé à sa

manière tout ce que peuvent ajouter d'intérêt à la peinture des beautés

de la création, l'observation exacte des détails et la présence de

l'idée religieuse.

Je ne sais pourtant si l'éloquence de Bernardin de Saint-Pierre n'est

pas, dans ces sujets-là, encore plus vraie et plus pénétrante, si des

combinaisons plus simples ne sont pas aussi plus puissantes, s'il n'y a

pas dans cette simplicité plus grande un plus grand savoir. Dans un

parallèle entre ces deux talents descriptifs, Bernardin n'aurait, je le

crois, rien à craindre du premier coup d'oeil, et tout à espérer du

second.

Le livre sur l'immortalité de l'âme renferme de belles idées, des

arguments ingénieux, solides même, avec d'autres qui sont d'une logique

très relâchée. Je ne sais ni quelles considérations avaient dicté à

l'auteur, ni quelles considérations, un peu plus tard, lui firent

supprimer la page au moins singulière où il fait honneur des exploits

des armées républicaines au sentiment religieux[336]. Quoique ce morceau

ait disparu, on ne peut s'empêcher d'en réveiller le souvenir, comme

d'une des preuves les plus sensibles du caractère trop peu sérieux de

l'ouvrage. Croira-t-on que M. de Chateaubriand ait pu méconnaître que

l'enthousiasme politique est une religion, et en tient lieu

momentanément à des individus et à des peuples entiers? A-t-il pu se

méprendre sur l'état religieux et sur l'inspiration des soldats de la

République? Et n'a-t-il pas craint de porter un défi trop rude à la

conviction morale de ses lecteurs en leur demandant à plusieurs

reprises: Étaient-ils des athées, ces héros, etc.? La question était

bien mal posée; car il ne s'agissait point de savoir si ces hommes

croyaient ou ne croyaient pas en Dieu; mais surtout elle était bien

imprudente, et l'auteur, pour s'en convaincre, n'avait rien de mieux à

faire que de se l'adresser à lui-même. Une rhétorique de cette espèce

touche la multitude des hommes à la fois cultivés et irréfléchis, et

l'on est forcé d'avouer que le _Génie du Christianisme_ paraît trop

souvent avoir été écrit pour cette multitude.

Dans ce même chapitre, intitulé: _Danger et inutilité de l'Athéisme_, on

a fort admiré _la mort de la femme athée_:

«Le jour vengeur approche; le Temps arrive, menant la Vieillesse

par la main. Le spectre aux cheveux blancs, aux épaules voûtées,

aux mains de glace, s'assied sur le seuil du logis de la femme

incrédule; elle l'aperçoit et pousse un cri. Mais qui peut entendre

sa voix? Est-ce un époux? il n'y en a plus pour elle: depuis

longtemps il s'est éloigné du théâtre de son déshonneur. Sont-ce

des enfants? perdus par une éducation impie et par l'exemple

maternel, se soucient-ils de leur mère? Si elle regarde dans le

passé, elle n'aperçoit qu'un désert où ses vertus n'ont point

laissé de traces. Pour la première fois, sa triste pensée se tourne

vers le ciel; elle commence à croire qu'il eût été plus doux

d'avoir une religion. Regret inutile! la dernière punition de

l'athéisme dans ce monde est de désirer la foi sans pouvoir

l'obtenir. Quand, au bout de sa carrière, on reconnaît les

mensonges d'une fausse philosophie; quand le néant, comme un astre

funeste, commence à se lever sur l'horizon de la mort, on voudrait

revenir à Dieu, et il n'est plus temps: l'esprit abruti par

l'incrédulité rejette toute conviction. Oh! qu'alors la solitude

est profonde, lorsque la Divinité et les hommes se retirent à la

fois! Elle meurt cette femme, elle expire entre les bras d'une

garde payée, ou d'un homme dégoûté par ses souffrances, qui trouve

quelle a résisté au mal bien des jours. Un chétif cercueil renferme

toute l'infortunée: on ne voit à ses funérailles ni une fille

échevelée, ni des gendres et des petits-fils en pleurs; digne

cortège qui, avec la bénédiction du peuple et le chant des prêtres,

accompagne au tombeau la mère de famille. Peut-être seulement un

fils inconnu, qui ignore le honteux secret de sa naissance,

rencontre par hasard le convoi; il s'étonne de l'abandon de cette

bière, et demande le nom du mort à ceux qui vont jeter aux vers le

cadavre qui leur fut promis par la femme athée[337].»

Cela est éloquent, cela est grand et terrible. On pourrait demander

toutefois si ce n'est pas là l'histoire de la femme sans pudeur et sans

moeurs plutôt que celle de la femme athée. Toutes les femmes de cette

espèce sont athées, je le veux, mais dans le même sens que tous les

hommes vicieux, Dieu, pour les uns et pour les autres, étant comme s'il

n'était pas; mais l'auteur assurément ne l'a point entendu ainsi; il

parle de la femme qui a réussi à se persuader qu'il n'y a point de Dieu,

et qui arrange sa vie en conséquence; mais cette femme n'est qu'une

exception infiniment rare, une monstruosité, et il n'y avait que peu

d'intérêt, peu d'utilité, dans le sujet que traitait l'auteur, à

s'arrêter à cette exception. Si ce morceau a de l'effet, c'est qu'on

oublie la femme athée pour ne penser qu'à la femme libertine. Mais la

femme athée sonnait mieux au titre et dans le cours de ce morceau;

c'était une alliance de mots effroyable; l'auteur l'a donc préféré; là

comme ailleurs il a cherché l'éclat aux dépens du vrai. J'en citerai un

autre exemple: c'est celui de la mort du juste, peinture de fantaisie,

ou plutôt peinture de convention, qui fait trop bien voir que l'auteur

parlait de ce qu'il ne connaissait pas. C'est encore et toujours de la

mythologie:

«Enfin le moment suprême est arrivé; un sacrement a ouvert à ce

juste les portes du monde, un sacrement va les clore; la religion

le balança dans le berceau de la vie; ses beaux chants et sa main

maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle

prépare le baptême de cette seconde naissance; mais ce n'est plus

l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile, emblème de l'incorruptibilité

céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du

fidèle; son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque

visible sur son visage. Déjà il entend les concerts des séraphins;

déjà il est prêt à s'envoler vers les régions où l'invite cette

Espérance divine, fille de la Vertu et de la Mort. Cependant l'Ange

de la paix, descendant vers ce juste, touche de son sceptre d'or

ses yeux, fatigués, et les ferme délicieusement à la lumière. Il

meurt, et l'on n'a point entendu son dernier soupir; il meurt, et

longtemps après qu'il n'est plus, ses amis font silence autour de

sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore: tant ce chrétien

a passé avec douceur[338]!»

Il est curieux de comparer ce tableau d'une sainte mort, tracé par un

artiste, au même tableau tracé par un homme du métier, si je puis dire,

ainsi, par un homme accoutumé à voir mourir. C'est Massillon que je vais

citer. Massillon lui-même, sur ce sujet, eût pu être plus sobre, plus

vrai; mais enfin combien, en le lisant, l'expérience du prêtre ne vous

paraîtra-t-elle pas au-dessus de l'imagination du poète!

«Ah! aussi quand les ministres de l'Église viennent enfin annoncer

à cette âme que son heure est venue, et que l'éternité approche;

quand ils viennent lui dire au nom de l'Église qui les envoie:

_Partez, âme chrétienne; Proficiscere, anima christiana_: sortez

enfin de cette terre où vous avez été si longtemps étrangère et

captive: le temps des épreuves et des tribulations est fini: voici

enfin le juste Juge qui vient briser les liens de votre mortalité:

retournez dans le sein de Dieu, d'où vous étiez sortie; quittez

enfin un monde qui n'était pas digne de vous!... Quel bonheur pour

vous d'être enfin quitte de toutes les misères qui nous affligent

encore; de n'être plus exposée, comme vos frères, à perdre le Dieu

que vous allez posséder; de fermer enfin les yeux à tous les

scandales qui nous contristent, à la vanité qui nous séduit, aux

exemples qui nous entraînent, aux attachements qui nous partagent,

aux agitations qui nous dissipent! Quel bonheur de sortir enfin

d'un lieu où tout nous lasse et tout nous souille, où nous nous

sommes à charge à nous-mêmes, où nous ne vivons que pour nous

rendre malheureux; et d'aller dans un séjour de paix, de joie, de

sérénité, où l'on n'a plus d'autre occupation que de jouir du Dieu

que l'on aime! _Proficiscere, anima christiana_.

»Quelle nouvelle de joie et d'immortalité alors pour cette âme

juste! Quel ordre heureux! Avec quelle paix, quelle confiance,

quelle action de grâces l'accepte-t-elle? Elle lève au ciel, comme

le vieillard Siméon, ses yeux mourants, et regardant son Seigneur

qui vient à elle: Brisez, ô mon Dieu, quand il vous plaira, lui

dit-elle en secret, ces restes de mortalité, ces faibles liens qui

me retiennent encore: j'attends dans la paix et dans l'espérance

l'effet de vos promesses éternelles. Ainsi purifiée par les

expiations d'une vie sainte et chrétienne, fortifiée par les

derniers remèdes de l'Église, lavée dans le sang de l'Agneau,

soutenue de l'espérance des promesses, consolée par l'onction

secrète de l'Esprit qui habite en elle, mûre pour l'éternité, elle

ferme les yeux avec une joie sainte à toutes les créatures; elle

s'endort tranquillement dans le Seigneur, et s'en retourne dans le

sein de Dieu d'où elle était sortie[339].»

La seconde partie nous introduit dans le vrai sujet du livre et dans ce

qu'on peut appeler le système de l'auteur.

Il était intéressant autant que légitime de montrer que le christianisme

n'a pas abruti l'espèce humaine, que même, en tant que le beau moral est

un des éléments de la beauté d'une oeuvre d'art, la religion chrétienne a

enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles, qui lui sont

exclusivement propres.

M. de Chateaubriand a tenté davantage; il ne s'en est pas tenu aux

beautés morales; tous les genres de supériorité lui ont paru devoir être

propres à la littérature chrétienne, et il a fait de cette supériorité

générale une marque, un témoignage de la vérité de la religion.

Ce parallèle réclamait quelques précautions, quelques distinctions; car,

d'une part, si l'on peut dire de tous les écrivains, de tous les

artistes qui ont vécu avant Jésus-Christ, ou qui ne l'ont pas connu,

qu'ils n'ont pas été chrétiens, on ne peut pas, d'emblée, qualifier de

chrétiens tous les grands talents qui, depuis Jésus-Christ et dans le

monde chrétien, ont cultivé la littérature et les arts. D'une autre

part, il n'est pas très facile de démêler, parmi les éléments de

supériorité d'un écrivain ou d'un artiste, ce qu'il doit à ses

croyances, aux opinions chrétiennes qui sont l'atmosphère où il est

plongé. Enfin, tout ce qui sort du domaine de la beauté morale est sujet

à une grande diversité d'appréciations. Plusieurs fois déjà la passion

de l'antiquité a jeté les littérateurs dans un système directement

opposée celui de M. de Chateaubriand, et la littérature, par un effet de

cet enthousiasme, est devenue païenne autant qu'elle pouvait l'être.

C'est pourquoi, prise dans son caractère absolu, la thèse de M. de

Chateaubriand est plus ou moins à la merci du goût individuel, et ne

saurait devenir l'objet d'une conviction générale. Dans ce cas, il est

périlleux de faire de la supériorité esthétique ou littéraire du

christianisme un argument en faveur de sa vérité, à moins qu'on ne soit

parvenu d'abord à faire préférer à toutes les autres les beautés dont il

est la source.

La pédanterie de ce travail préliminaire était peu d'accord sans doute

avec le véritable but de l'auteur, qui voulait parler surtout à

l'imagination et au coeur. Mais l'inconvénient de cette méthode, ou de

cette absence de méthode, se fait trop sentir dans les détails. Quel

système que celui qui oblige M. de Chateaubriand à faire un historien

chrétien de Philippe de Comines[340], plus païen que tous les païens

ensemble, d'expliquer par le christianisme l'ordre et la clarté du style

de Buffon[341], d'alléguer Versailles dans le chapitre de l'architecture

chrétienne[342], et de nous prouver, en nous citant l'_Armide_ du Tasse,

que la poésie de la volupté ne nous manque pas plus que toutes les

autres[343]? À quelle nécessité ne le réduit pas sa théorie, s'il faut

absolument que tout ce qui nous plaît ou nous amuse dans les productions

de l'antiquité trouve son pendant ou son équivalent dans nos moeurs, en

sorte que nous ayons aussi notre mythologie, plus charmante que celle

des Grecs? La droiture de sens et la loyauté de M. de Chateaubriand lui

multiplient les embarras. Nul n'aime davantage et ne sent mieux

l'antiquité; il y a d'ailleurs des faits trop évidents pour être

contestés, ou même seulement dissimulés. Ainsi les publicistes de

l'antiquité sont tous religieux; les nôtres ne le sont pas: d'où vient

cela? Cela s'explique très bien, et à la décharge du christianisme, hors

du système de l'auteur; mais dans son système, c'est un fait cruellement

importun.

C'en est un encore assez incommode que la barbarie et le mauvais goût

des âges qui ont précédé la Renaissance, et que cette Renaissance

elle-même due à l'exhumation des littératures antiques. L'hypothèse de

M. de Chateaubriand est trop étroite pour accueillir ce fait et pour

absorber la difficulté qui en ressort.

En résumé, la démonstration qu'a tentée M. de Chateaubriand n'est qu'un

tour de force ingénieux et pénible, qui donne lieu à l'auteur de

développer un esprit fertile, une imagination brillante, mais qui tourne

plus à sa gloire qu'à celle du christianisme. Encore est-il permis de

croire que le _Génie du Christianisme_ a dû son éclatante réputation à

des vérités développées avec talent bien plus qu'à des erreurs défendues

avec habileté.

L'entreprise était, en elle-même, peu digne de la religion.

_«Si la divinité de la religion tenait à ses beautés poétiques, a

dit M. Daru, ce serait douter de la religion que de nier son

affinité avec la poésie. Mais, de bonne foi, pourrait-on se former

sérieusement un semblable scrupule? et lorsqu'on élève sa pensée à

ces méditations par lesquelles il a été permis à l'homme d'arriver

jusqu'aux pieds de son Créateur, peut-on faire dépendre sa foi de

quelques circonstances futiles? peut-on, en recevant les lois

éternelles, compter pour quelque chose les avantages qu'elles

prêtent à un art créé pour notre vanité, pour le plaisir d'un

instant et la gloire d'un jour? Je ne sais si ceux à qui leurs

lumières permettent de défendre une cause aussi grave avec des

armes dignes d'elle, ont pensé que c'était servir la religion avec

tout le respect qui lui est dû, que de la présenter sous des

rapports purement humains et même frivoles [344].»_

Ainsi pensait M. Daru de l'entreprise en général. Nous aurions à peine

osé être aussi sévère. Les hommes religieux de l'époque trouvèrent

sûrement que ce langage répondait à leurs impressions. Ils furent

blessés surtout de voir prendre sur le pied d'une oeuvre littéraire, et

juger comme tel, le livre des révélations chrétiennes. Tous ne se

plaignirent pas. Un calcul assez peu juste leur persuada qu'il fallait

accepter sans réserves expresses ce défenseur inespéré de l'ancien

culte. Un homme qui ne calculait pas, et qui, n'ayant pas craint de

souhaiter la bienvenue, quoique protestant, à une apologie conçue au

point de vue du catholicisme, ne devait pas craindre non plus de faire

des réserves: notre excellent Gonthier réclama, dans le journal qu'il

rédigeait alors, contre cet hommage trop peu respectueux:

«Quel que soit, dit-il, le triomphe des Écritures dans cette

comparaison profane, elle nous paraît indigne de la religion de

vérité; elle nous semblerait l'avilir, si elle pouvait être avilie,

et nous croyons que cette doctrine sainte n'est pas descendue des

cieux pleine de majesté et de pureté, pour entrer en lice avec les

imaginations bizarres et corrompues des hommes[345].»

J'oserai aller plus loin. Le système de l'ouvrage que nous examinons est

à contre-sens du dessein même de la religion, qui s'est bien gardée

d'affecter cette supériorité, et qui a nettement séparé sa cause de

celle de l'art, pour ne pas donner à ses enseignements un attrait

mondain. Elle n'a pas affecté le contraire non plus; la vérité n'affecte

rien; mais elle n'a pas voulu flatter une faiblesse trop commune, donner

le change aux esprits, et distraire du vrai par le beau. Elle a choisi

des moyens, des formes, un langage, non pas précisément où le vrai parût

seul, puisque sous un certain rapport le vrai entraîne le beau, mais où

le beau ne parût que comme entraîné par le vrai. Elle ne pouvait

s'empêcher d'être sublime; mais elle ne s'est rien permis au delà, et

elle a eu si peu d'égard aux exigences littéraires, qu'on pourrait

croire souvent qu'elle les a volontairement bravées. Préoccupée du fond,

elle n'a pas voulu se préoccuper de la forme au delà de ce que le fond

exigeait impérieusement, et elle semble avoir dit, comme saint Paul: «Je

n'ai pas soin de la chair pour satisfaire ses convoitises; je traite

durement mon corps et je le tiens assujetti[346].»

Ici, je viens heurter contre la théorie qui suppose solidaires et même

consubstantiels le _bon_, qui est la vérité en morale, et le _beau_, qui

est la vérité en esthétique. Cette théorie, examinons-la rapidement.

Nous tombons tour à tour en deux erreurs opposées. Nous passons notre

temps à séparer ce qui est uni, et puis à unir ce qui est séparé. Ne

parlons ici que du second de ces travers. Sous prétexte que l'homme est

_un_, nous voulons unir toutes choses en lui, et dans une proportion

exacte. Nous disons: «Cela irait si bien» et nous avons raison; mais ce

n'est point un argument, et les substances hétérogènes, restant

hétérogènes, refusent de s'unir.

Le bon, qui est la vérité morale, a quelque chose de commun avec le

beau, c'est d'être vrai. Mais il en est de la vérité prise dans sa

totalité comme de la lumière. Une au sein de Dieu, qui est le soleil

dont elle émane, elle se brise dans l'humanité comme sur un prisme; elle

se divise en couleurs, dont chacune n'existe que par la lumière, n'est

perceptible que par la lumière, mais dont aucune n'est la lumière. Il y

a le vrai intellectuel, le vrai moral, le vrai esthétique ou le beau.

Ils ne sont pas absolument sans rapport, mais ils sont distincts et

indépendants. Le sens par lequel chacun d'eux se perçoit et se réalise

est plus parfait chez quelques hommes, moins parfait chez d'autres. On

veut bien avouer que la plus grande justesse d'esprit, la plus grande

rigueur logique, ne conduit pas au vrai moral: pourquoi veut-on que le

vrai moral conduise au vrai esthétique, et surtout qu'il y conduise

seul? Pourquoi ne veut-on pas que le sens du vrai esthétique soit plus

délicat et plus développé chez des hommes à qui le vrai moral est,

comparativement, étranger? Le sentiment, le talent du beau est une des

grâces de Dieu; mais pourquoi ne veut-on pas permettre à Dieu de laisser

ce soleil, de même que l'autre, se lever sur les méchants comme sur les

bons, et cette pluie tomber sur les justes et sur les injustes? Du même

droit dont on fait chaque espèce de vérité solidaire de toutes les

autres, on pourrait exiger que, dès ici-bas, le bonheur extérieur fût

inséparable de la vertu comme il le sera certainement dans le ciel, que

tous les êtres vertueux fussent beaux, que tous les vrais chrétiens

fussent des Apollons. Je ne vois pas pourquoi l'on s'arrêterait en si

beau chemin. Alors, sans doute, c'est par la vue que nous marcherions,

et non plus par la foi.

Il est très vrai qu'arrivée à un certain degré, la corruption des moeurs

entraîne celle du goût, je ne dis pas chez les individus, mais

certainement dans les sociétés; jamais la restauration du goût ne sera

celle des moeurs, alors même qu'il serait possible, lorsque le goût est

perdu, de travailler à sa restauration avant d'avoir restauré les moeurs.

Il est très vrai encore que nous portons en nous le besoin d'unité; un

instinct secret nous avertit que la vérité est une; mais ceux qui

parlent et agissent dans la supposition de l'unité absolue,

méconnaissent ou ignorent le mystère de la chute, qui a détruit l'unité

intérieure de l'homme sur tous les points à la fois. Pourquoi

distinguons-nous le droit et la morale, le délit et le péché, le croyant

et le citoyen, et, pour nous élever encore plus haut, la liberté de

l'homme et la souveraineté de Dieu? La chute seule explique ces

dualités.

Je conclus: Aspirons au bon, cultivons le beau, mais ne les confondons

pas l'un avec l'autre, et ne prétendons pas arriver à l'un par l'autre.

L'examen de ces questions eût dû, mentalement du moins, précéder le

travail de M. de Chateaubriand et déterminer le caractère de son livre.

Du reste, en dehors du système, ou, si l'on veut, dans ce que le système

a de vrai, que de choses exquises l'auteur n'a-t-il pas rencontrées! Il

a été le premier peut-être à faire sentir ce que la poésie et les arts

modernes doivent au christianisme en fait de beautés de l'ordre moral.

Il a démêlé, signalé cet élément chrétien qui semblait avoir, ou peu

s'en faut, échappé jusqu'alors à tous les regards. À l'exemple de

Bernardin de Saint-Pierre, ou sous la même inspiration, il a rattaché la

critique littéraire à ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus profond et

de plus intime. Avant eux, personne comme eux n'avait senti et jugé

Racine et Virgile. Une esthétique judicieuse est sortie, par les soins

de M. de Chateaubriand, d'une tentative qui l'était moins. Le _Génie du

Christianisme_ a renouvelé à la fois la critique et la poésie.

En dépit du système, qui d'ailleurs ne paraît que de loin en loin, et

qui laisse leur vérité entière à presque tous les jugements pris au

point de vue absolu, je veux dire tout parallèle mis à part, quelle

n'est pas la valeur d'un volume presque entièrement composé de pages

comme celles que je vais citer? La première fait partie du parallèle

entre Zaïre et Iphigénie:

«Le Père Brumoy a remarqué qu'Euripide, en donnant à Iphigénie la

frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé, selon

la nature, que Racine, dont l'Iphigénie semble trop résignée.

L'observation est bonne en soi; mais ce que le Père Brumoy n'a pas

vu, c'est que l'Iphigénie moderne est la _fille chrétienne_. Son

père et le Ciel ont parlé, il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a

donné ce courage à son héroïne que par l'impulsion secrète d'une

institution religieuse qui a changé le fond des idées et de la

morale. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par

conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les

objets et aime un peu l'exagération. La fille d'Agamemnon,

étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien davantage

qu'Iphigénie pleurant son trépas. Ce ne sont pas toujours les

choses purement naturelles qui touchent: il est naturel de craindre

la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs

qu'on versait pour elle. Le coeur humain veut plus qu'il ne peut; il

veut surtout admirer: il a en soi-même un élan vers une beauté

inconnue, pour laquelle il fut créé dans son origine[347].»

Les observations suivantes sur Andromaque vous paraîtront-elles moins

exquises?

«Lorsque la veuve d'Hector dit à Céphise, dans Racine:

Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste;

Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste:

qui ne reconnaît la chrétienne? C'est le _Deposuit potentes de

sede_. L'antiquité ne parle pas de la sorte, car elle n'imite que

les sentiments _naturels_; or, les sentiments exprimés dans ces

vers de Racine, _ne sont point purement dans la nature_; ils

contredisent au contraire la voix du coeur. Hector ne conseille

point à son fils d'avoir _de ses aïeux un souvenir modeste_; en

élevant Astyanax vers le Ciel, il s'écrie:

«Ô Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils règne,

comme moi, sur Ilion! faites qu'il obtienne l'empire entre les

guerriers; qu'en le voyant revenir chargé des dépouilles de

l'ennemi, on s'écrie: Celui-ci est encore plus vaillant que son

père!»

»Énée dit à Ascagne:

... Et te, animo repetentem exempla tuorum,

Et pater Æneas, et avunculus excitet Hector[348].

À la vérité, l'Andromaque moderne s'exprime à peu près comme Virgile sur

les aïeux d'Astyanax. Mais après ce vers:

Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,

elle ajoute:

Plutôt ce qu'ils ont fait, que ce qu'ils ont été.

»Or, de tels préceptes sont directement opposés au cri de

l'orgueil: on y voit la nature corrigée, la nature plus belle, la

nature évangélique. Cette humilité que le christianisme a répandue

dans les sentiments, et qui a changé pour nous le rapport des

passions, comme nous le dirons bientôt, perce à travers tout le

rôle de la moderne Andromaque. Quand la veuve d'Hector, dans

l'Iliade, se représente la destinée qui attend son fils, la

peinture qu'elle fait de la future misère d'Astyanax a quelque

chose de bas et de honteux; l'humilité, dans notre religion, est

bien loin d'avoir un pareil langage: elle est aussi noble qu'elle

est touchante. Le chrétien se soumet aux conditions les plus dures

de la vie: mais on sent qu'il ne cède que par un principe de vertu;

qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des

hommes; il conserve sa dignité dans les fers: fidèle à son maître

sans lâcheté, il méprise des chaînes qu'il ne doit porter qu'un

moment, et dont la mort viendra bientôt le délivrer; il n'estime

les choses de la vie que comme des songes, et supporte sa condition

sans se plaindre, parce que la liberté et la servitude, la

prospérité et le malheur, le diadème et le bonnet de l'esclave,

sont peu différents à ses yeux[349].»

Je ne puis m'empêcher de remarquer que les beautés signalées dans ces

deux tragédies par M. de Chateaubriand sont encore plus morales que

littéraires, et que sous une forme moins accomplie, moins flatteuse pour

le goût, on peut les rencontrer, hors de la scène et des livres, aussi

touchantes pour le moins.

Le parti pris par l'auteur ne l'a pas empêché de reconnaître, en plus

d'une occasion, la supériorité des anciens sur les modernes. Que ne

l'a-t-il expliquée! Mais enfin, le littérateur le plus dévot à

l'antiquité n'eût pu louer plus dignement, n'eût pu élever plus haut

Virgile, Sophocle et Homère. Quel commentaire que celui qui accompagne

la traduction de la prière du roi Priam au meurtrier de son fils[350]!

Puisque l'étendue de ce morceau m'empêche de le citer, laissez-moi vous

lire ce parallèle entre Virgile et Racine; l'auteur de _René_ nous

laisse bien voir où penchait son coeur:

«Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes

de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin, parce

qu'il a fait _Athalie_; mais le dernier a quelque chose qui remue

plus doucement le coeur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre;

le premier a des douleurs trop royales, le second parle davantage à

tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux des

vicissitudes humaines, tracés par Racine, on croit errer dans les

parcs abandonnés de Versailles: ils sont vastes et tristes; mais à

travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts, et

les vestiges des grandeurs:

Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint

de sang, des campagnes désertes.

»Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas

bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent

toute la nature: ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des

montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées _regardent,

en pleurant, l'immensité des flots:_

Cunctæque profundum

Pontum adspectabant flentes[351].»

Il faudrait, Messieurs, vous lire presque en entier cette seconde partie

du _Génie du Christianisme_, si l'on voulait vous citer tout ce qu'elle

renferme d'appréciations justes et délicates, d'idées saines,

d'excellente littérature. Je me bornerai à ce passage sur Tacite:

«Néanmoins Tacite doit être choisi pour modèle avec précaution; il

y a moins d'inconvénients à s'attacher à Tite-Live. L'éloquence du

premier lui est trop particulière, pour être tentée par quiconque

n'a pas son génie. Tacite, Machiavel et Montesquieu ont formé une

école dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrases

sèches, ces tours prompts, qui, sous une apparence de brièveté,

touchent à l'obscur et au mauvais goût.

»Laissons donc ce style à ces génies immortels qui, par diverses

causes, se sont créé un genre à part; genre qu'eux seuls pouvaient

soutenir, et qu'il est périlleux d'imiter. Rappelons-nous que les

écrivains des beaux siècles littéraires ont ignoré cette concision

affectée d'idées et de langage. Les pensées des Tite-Live et des

Bossuet sont abondantes et enchaînées les unes aux autres; chaque

mot, chez eux, naît du mot qui l'a précédé, et devient le germe du

mot qui va le suivre. Ce n'est pas par bonds, par intervalles, et

en ligne droite, que coulent les grands fleuves (si nous pouvons

employer cette image): ils amènent longuement de leur source un

flot qui grossit sans cesse; leurs détours sont larges dans les

plaines; ils embrassent de leurs orbes immenses les cités et les

forêts, et portent à l'Océan agrandi des eaux capables de combler

ses gouffres[352].»

Le beau considéré dans les arts ramène naturellement l'auteur sur le

théâtre de ses premiers triomphes. L'admirable coloriste, disons mieux,

le grand peintre, reparaît avec toute sa puissance dans les charmants

tableaux que nous allons suspendre devant vous:

«Les ruines ont ensuite des harmonies particulières avec leurs

déserts, selon le style de leur architecture. À Palmyre, le dattier

fend les _têtes d'homme et de lion_ qui soutiennent les chapiteaux

du _temple du Soleil_; le palmier remplace par sa colonne la

colonne tombée, et le pêcher que les anciens consacraient à

Harpocrate, s'élève dans la demeure du silence. On y voit encore

une espèce d'arbre, dont le feuillage échevelé et les fruits en

cristaux, forment, avec les débris pendants, de beaux accords de

tristesse. Quelquefois une caravane, arrêtée dans ces déserts, y

multiplie les effets pittoresques: le costume oriental allie bien

sa noblesse à la noblesse de ces ruines; et les chameaux semblent

en accroître les dimensions, lorsque, couchés entre les fragments

de maçonnerie, ils ne laissent voir que leurs têtes fauves et leurs

dos bossus.

»Les ruines changent de caractère en Égypte; souvent elles offrent

dans un petit espace diverses sortes d'architecture et de

souvenirs. Les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de

la colonne corinthienne; un morceau d'ordre toscan s'unit à une

tour arabe, un monument du peuple pasteur à un monument des

Romains. Des Sphinx, des Anubis, des statues brisées, des

obélisques rompus, sont roulés dans le Nil, enterrés dans le sol,

cachés dans des rizières, des champs de fèves et des plaines de

trèfles. Quelquefois, dans les débordements du fleuve, ces ruines

ressemblent sur les eaux à une grande flotte; quelquefois des

nuages, jetés en onde sur les flancs des pyramides, les partagent

en deux moitiés. Le chacal, monté sur un piédestal vide, allonge

son museau de loup derrière le buste d'un Pan à tête de bélier; la

gazelle, l'autruche, l'ibis, la gerboise, sautent parmi les

décombres, tandis que la poule-sultane se tient immobile sur

quelques débris, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de

porphyre.

»La vallée de Tempé, les bois de l'Olympe, les côtes de l'Attique

et du Péloponnèse, étalent les ruines de la Grèce. Là, commencent à

paraître les mousses, les plantes grimpantes, et les fleurs

saxatiles. Une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vénus,

comme pour lui rendre sa ceinture; une barbe de mousse blanche

descend du menton d'une Hébé: le pavot croît sur les feuilles du

livre de Mnémosyne: symbole de la renommée passée, et de l'oubli

présent de ces lieux. Les flots de l'Égée, qui viennent expirer

sous de croulants portiques, Philomèle qui se plaint, Alcyon qui

gémit, Cadmus qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui

fait son nid dans le sein de quelque Léda, mille accidents,

produits comme par les Grâces, enchantent ces poétiques débris; on

dirait qu'un souffle divin anime encore la poussière des temples

d'Apollon et des Muses; et le paysage entier, baigné par la mer,

ressemble à un tableau d'Apelles, consacré à Neptune et suspendu à

ses rivages[353].»

Mais ce qu'on a le plus remarqué, et ce qui méritait aussi le plus

d'attention dans cette partie du _Génie du Christianisme_, ce sont les

chapitres sur la poésie descriptive, dont la création appartient, selon

l'auteur, à la religion chrétienne. Voici quelques fragments de cet

ingénieux mémoire:

«Le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de

rapetisser la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve

incontestable de ce fait, c'est que la poésie que nous appelons

_descriptive_ a été inconnue de l'antiquité; les poètes même qui

ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont

point fait de _description_, dans le sens que nous attachons à ce

mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des

travaux, des moeurs et du bonheur de la vie rustique; mais, quant à

ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui

ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits

dans leurs écrits.

»Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme le reste de

leurs ouvrages. Quand Homère a décrit la grotte du Cyclope, il ne

l'a pas tapissée de _lilas_ et de _roses_; il y a planté comme

Théocrite, des _lauriers_ et de _longs pins_. Dans les jardins

d'Alcinoüs, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres

utiles; il parle ailleurs de la colline _battue des vents et

couverte de figuiers_, et il représente la fumée des palais de

Circé s'élevant au-dessus d'une forêt de chênes.

»Virgile a mis la même vérité dans ses peintures. Il donne au pin

l'épithète d'_harmonieux_, parce qu'en effet le pin a une sorte de

doux gémissement quand il est faiblement agité; les nuages, dans

les Géorgiques, sont comparés à des flocons de laine roulés par les

vents, et les hirondelles, dans l'Énéide, gazouillent sous le

chaume du roi Évandre, ou rasent les portiques des palais. Horace,

Tibulle, Properce, Ovide, ont aussi crayonné quelques vues de la

nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée, un

vallon où Cythérée doit descendre, une fontaine où Bacchus repose

dans le sein des Naïades.

»L'âge philosophique de l'antiquité ne changea rien à cette

manière. L'Olympe, auquel on ne croyait plus, se réfugia chez les

poètes, qui protégèrent à leur tour les dieux qui les avaient

protégés. Stace et Silius Italicus n'ont pas été plus loin

qu'Homère et Virgile en poésie descriptive; Lucain seul avait fait

quelque progrès dans cette carrière, et l'on trouve dans la

Pharsale la peinture d'une forêt et d'un désert qui rappelle les

couleurs modernes.

»... Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et

aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce

soleil couchant, dont le rayon allongé, tantôt illumine une forêt,

tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers; au lieu

de ces accidents de lumière, qui nous retracent chaque matin le

miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une

uniforme machine d'opéra.

»Si le poète s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du

Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes

d'Élore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait

que des faunes, il n'entendait que des dryades: Priape était là sur

un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zéphirs menait des danses

éternelles. Des Sylvains et des Naïades peuvent frapper

agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse

reproduits; nous ne voulons, point

... Chasser les Tritons de l'empire des eaux,

Ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux...

Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu'en

résulte-t-il pour le coeur? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh!

que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se

promène avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les

bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité

immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la

religion semblent résider éternellement dans leurs profondeurs

sacrées.

»... Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les

scènes de la nature. Eh! qui n'a passé des heures entières, assis

sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler les ondes! Qui ne s'est

plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'écueil éloigné! Il

faut plaindre les anciens, qui n'avaient trouvé dans l'Océan que le

palais de Neptune et la grotte de Protée; il était dur de ne voir

que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité

des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur

de notre âme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague

désir de quitter la vie, pour embrasser la nature et nous confondre

avec son Auteur[354].»

Il est difficile de ne pas accorder à l'auteur qu'une certaine poésie

descriptive était impossible sous le paganisme, et que la chute des

divinités de l'Olympe a fait place, dans la nature, au vrai Dieu et à

l'âme humaine: il y avait là, sans contredit, les conditions d'une

poésie nouvelle. Mais on est forcé d'avouer que cette poésie a montré

peu d'empressement à s'emparer de l'espace qui lui était ouvert. Telle

que l'auteur l'entend, elle est assez nouvelle dans le monde chrétien;

et il est remarquable que la grande littérature du grand siècle ne l'a

pas même soupçonnée, si même elle ne l'a pas volontairement répudiée. Il

semble donc que l'influence du christianisme ait été surtout négative,

et qu'il faille s'expliquer par d'autres causes le développement moderne

d'une poésie, étrangère, on peut le penser, au génie grec et latin.

Évidemment, elle est trop moderne dans son entier développement pour

qu'on puisse la croire née du christianisme sans le concours de quelque

autre élément. Je ne sais si, en la réduisant à son principe, il ne faut

pas la compter au nombre des attributs du génie septentrional, ou, si

l'on veut, du génie romantique, ce qui est peut-être la même chose. Mais

ce qui paraît moins douteux, c'est qu'elle ne se développe que dans

certaines circonstances, dont le concours a pu être tardif.

«Sans vouloir nier que des peuples primitifs peuvent sentir, et

peut-être mieux que nous, le charme auguste et la majesté de la

création, il faut bien reconnaître qu'une certaine manière de

sentir la nature est propre aux époques d'une excessive maturité.

Un siècle civilisé jusqu'à en être malade se détourne volontiers de

la vue de lui-même vers le spectacle du monde extérieur. Ses

souffrances intimes lui font goûter dans cette contemplation une

saveur particulière, que l'homme inculte ne connaît pas.

L'impression des beautés naturelles n'est point aussi simple qu'on

se l'imagine. Il n'y a que l'homme social qui soit en état de

sentir la nature. L'impression qu'elle produit est le résultat d'un

rapport, souvent d'un contraste. Et plus ce rapport, ou ce

contraste, se multiplie en se subdivisant, plus l'impression que

nous recevons de la nature est pénétrante et intime.

»Je prie le lecteur sensible aux beautés de la création d'analyser

ce qu'il éprouve dans la muette profondeur d'une antique forêt, ou

même seulement au coin de la cheminée d'un vieux château, lorsque

le vent gémit dans les combles, comme une voix plaintive du passé;

je le prie de se rendre compte des éléments dont se compose son

plaisir à la vue de cette cime lointaine derrière laquelle s'est

dérobé le soleil, et où de hauts sapins, comme une chevelure

hérissée, se dessinent fantastiquement dans cette lumière dorée et

pour ainsi dire liquide, dont la splendeur magique est le dernier

reflet de l'astre voyageur; ou, si l'on veut, à la vue du lac

paisible et ombragé de Lamartine, ou de cet autre lac, de ce

diamant du désert, véritable héros d'un des romans de Fénimore

Cooper;... je demande au contemplateur de se dépouiller de tout ce

qu'il a apporté du monde social, en souvenirs, en regrets, en rêves

et en espérances du coeur, et de nous dire ensuite ce qui reste.

Plus on a cultivé son âme dans les commerces de la société, et

surtout plus on en a souffert, plus enfin la société elle-même est

souffrante et angoissée, plus la nature est riche, profonde,

mystérieusement éloquente pour celui qui vient à elle du milieu

ardent et tumultueux de la civilisation[355].»

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 37 / 61 题