Corinne ou l'Italie.
_Corinne_ ou _l'Italie_ parut en 1807. Ce fut un des plus grands
événements littéraires de l'époque. Nous savons maintenant à quoi nous
en tenir sur les succès immenses, prodigieux, étourdissants; mais il ne
faut pourtant pas toujours prendre à contre-sens un applaudissement
universel; le triomphe du _Cid_ n'eut pas de lendemain, et des
acclamations unanimes ont leur autorité quand elles se prolongent.
J'aime à voir, je l'avoue, ces impressions vives et spontanées gagnant
de vitesse la critique, et prononçant sur l'ouvrage du génie un jugement
sommaire et sans appel avant qu'elle ait eu, pour ainsi dire, le temps
de tailler sa plume. _Corinne_ triomphante eut ses insulteurs obligés;
le peuple les écouta, le peuple s'imagina peut-être qu'ils avaient
raison: c'était donc, se disait-on, un méchant ouvrage, car M. Dussault
l'avait dit et d'autres l'avaient répété (Bonaparte lui-même, au dire de
M. Villemain, écrivit dans le _Moniteur_ une critique amère de
_Corinne_); mais tandis qu'on la jugeait et la rejugeait, Corinne
s'avançait au Capitole, où la critique elle-même, laissant un ingrat
labeur, la suivit enfin lentement, entraînée par la multitude.
Je n'en parle pas, Messieurs, en enthousiaste. J'admire _Corinne_ sans
aveuglement; mais je ne puis m'empêcher de remarquer combien les
impressions que reçoit le public d'une oeuvre vraiment belle, sont plus
profondes et plus durables que celles qu'il a pu recevoir d'une critique
spirituelle et injuste qui a semblé d'abord entraîner tous les esprits.
Rien ne peut, à la longue, soutenir un mauvais ouvrage; et rien, quand
il y a un véritable public, ne peut empêcher le triomphe d'un bon
ouvrage; il y a une justice dans le monde pour les écrits, si ce n'est
pour les hommes; et tout ce qui est artificiel, arrangé, chute ou
succès, ne dure pas. Quant aux louanges complaisantes ou aux critiques
partiales, qui s'en soucie? qui s'en souvient? Force est pourtant qu'on
s'en souvienne lorsqu'elles sont reproduites après de longues années,
soit par conviction, ce qui est louable, soit par obstination, ce qui
l'est moins. C'est ainsi que M. Dussault, critique d'ailleurs érudit et
délicat, a trouvé à propos de réimprimer, onze ans après la publication
de _Corinne_, les phrases que voici:
«Madame de Staël a cru devoir enrichir notre littérature de deux
romans: le premier qu'elle a donné est, à mon avis, fort supérieur
au second, et il n'est pas bon. Peut-être la femme de lettres à qui
nous devons le _Traité des Passions_, et celui de la _Littérature
considérée dans ses rapports avec la morale et la politique_,
a-t-elle voulu, pour des productions d'un genre moins sublime, se
rapprocher de son sexe, au-dessus duquel elle craignait de paraître
trop élevée... Tibère appelait Livie un _Ulysse en jupe_: en
changeant un peu ce mot, on l'appliqua à Madame de Staël, qui fut
appelée _un membre de l'Institut en jupe_... Le roman de
_Delphine_, mauvais en lui-même, est moins mauvais pourtant que
celui de _Corinne_[139].»
On dit quelquefois, Messieurs, que l'urbanité s'en va; il me semble
qu'elle a eu le temps de s'en aller et de revenir; car, à en juger par
les lignes que je viens de vous lire, elle commençait déjà en 1809 à
plier bagage.
_Corinne_, si vous vous en tenez au roman, est une variante de
_Delphine_. Corinne c'est Delphine, artiste et poète, ajoutant au
dévouement l'enthousiasme; Oswald, c'est Léonce, mieux élevé, ce me
semble, plus digne, plus maître de lui-même, un Léonce anglais, avec la
mélancolie de plus et la santé de moins; car, je suis presque fâché de
le dire, lord Nelvil a été le premier héros de roman de l'espèce des
poitrinaires. Il ne restait dès lors plus à inventer que _l'homme
incompris_; mais Madame de Staël avait trop de bon sens pour inventer
cela. La femme elle-même, dans ses deux romans, n'est point ce qu'on a
appelé _la femme incomprise_: c'est la femme sortant d'une manière ou
d'une autre, disons mieux, sortant par une supériorité quelconque du
cercle d'occupations et d'intérêts où son sexe (ainsi du moins en juge
l'auteur) doit, pour son bonheur, se tenir enfermé.
Le roman de _Corinne_, qu'on a voulu contraindre à dogmatiser, n'est pas
plus dogmatique que celui de _Delphine_; il l'est peut-être moins
encore, et n'est pas plus amer, c'est-à-dire qu'il ne l'est point. Il
faut, quand on est femme, qu'on a du talent, choisir entre la gloire et
le bonheur, entre le libre emploi de son talent et les intimes douceurs
de la vie d'épouse et de mère. Il le faut; la nature le veut ainsi; la
nature porte aussi, à sa manière, des lois contre le cumul, et les
maintient sévèrement. Voilà ce que l'auteur s'est avoué en soupirant, et
voilà ce qu'elle nous avoue; mais cet aveu, hélas! est d'une âme qui n'a
pu se résoudre à choisir, et dont le coeur est également avide du bonheur
que préparent les affections, et des émotions que donnent le talent et
la gloire. C'est son propre coeur, et, dans un sens général, c'est sa
propre destinée que Madame de Staël nous a révélée dans _Corinne_; elle
n'a pas eu d'autre intention, et _Corinne_ n'est point un traité, mais
une oeuvre d'enthousiasme et de douleur. Elle ne désavoue rien, ne
condamne rien, distinctement du moins: Corinne a bien le droit d'être
Corinne; mais elle ne peut prétendre au bonheur de Lucile. Voilà tout.
Me trompé-je, Messieurs? Il me semble que l'extrême vérité, je dirais
même la naïveté de cette histoire (car pourquoi beaucoup de naïveté
serait-elle incompatible avec beaucoup d'esprit?), la rend plus
instructive qu'elle ne le serait si l'auteur l'avait écrite avec le
dessein prémédité de nous inculquer une doctrine.
Il fallait un noeud à ce drame, puisque enfin c'est un drame; et comment
l'auteur aurait-il hésité? Le bonheur d'une femme, c'était, à ses yeux,
l'amour dans le mariage; ce bonheur s'annonce ou se révèle à Corinne
sous les traits de lord Nelvil: trompeuse apparition; Nelvil, c'est le
malheur; car Nelvil, c'est la nature des choses, avec laquelle Corinne
ne transige point et qui ne transige jamais. Le malheur doit venir à
Corinne d'où vient aux autres la félicité; il faut donc que Nelvil
paraisse fait et soit vraiment fait pour donner le bonheur à toute autre
qu'à elle. Quelques personnes se récrieront peut-être: Oswald, depuis
longtemps, est perdu dans leur opinion; c'est un égoïste, un homme sans
coeur; je serais plutôt de l'avis du comte d'Erfeuil: lord Nelvil est
simplement «un homme tout comme un autre»;--égoïste, dites-vous? Mais
qu'un homme soit égoïste à l'égard de la femme qu'il aime, que son amour
même soit de l'égoïsme, est-ce, à votre avis, une exception? et
fallait-il qu'en sa qualité de héros de roman, Oswald fût quelque chose
de plus qu'un homme? Je ne le pense pas. Il fallait seulement qu'il ne
fût ni odieux, ni insipide. Il fallait qu'on pût comprendre l'amour
qu'il inspire à Corinne; et, chose remarquable, il le lui inspire en
grande partie par des qualités de caractère directement opposées à
celles de cette femme de génie: c'est l'homme digne et mesuré qui plaît
à la femme enthousiaste; c'est le caractère anglais qui captive
l'imagination italienne. Du reste, avec quel art infini Madame de Staël
n'a-t-elle pas marqué dans tout le cours du drame les points sur
lesquels ces deux âmes se séparent, les divergences qui les rendraient
malheureux dans le mariage, et la nuance imperceptible, mais bien
réelle, qui distingue l'enthousiasme de l'amour? car le malheur ou la
faute de Nelvil est de les avoir confondus. Après avoir relevé Nelvil de
toutes les manières, après avoir mis les circonstances de moitié dans le
tort de son infidélité, il fallait enfin le punir. L'auteur n'y a pas
manqué, et le châtiment qu'elle lui inflige est celui précisément qui
pouvait nous toucher et nous instruire. Après cela, Messieurs, personne
n'est obligé d'aimer lord Nelvil. Pour moi, malgré tout son courage,
toute sa bienfaisance, tout son mépris de la vie, je n'aime pas celui
qui a fait le malheur de Corinne; mais il est peut-être plus juste de
regarder Corinne et lui comme deux compagnons d'infortune, comme deux
êtres qui ne pouvaient apporter en dot l'un à l'autre que le malheur
avec l'amour, et l'auteur les a, ce me semble, assez bien enveloppés
tous deux dans une même catastrophe.
Vous rappelez-vous, Messieurs, ces vers que dit Pyrrhus dans
_Andromaque_:
L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel,
Nous jurer, malgré nous, un amour immortel[140].
Ils me reviennent à la mémoire quand je lis _Corinne_. Il y a plus d'une
victime dans ce roman, ou plutôt dans cette tragédie; ou s'il n'y en a
qu'une, le sacrifice est involontaire de la part de celui qui en est
l'instrument. Oswald est entraîné aussi bien que Corinne; la destinée
est plus forte que tous deux, la destinée qui, après les avoir faits si
semblables et si opposés l'un à l'autre, leur a ménagé une rencontre
fatale. Je me sers de ce terme païen de _destinée_ parce que ce drame,
tel qu'il me paraît conçu, ne m'en suggère, ne m'en permet aucun autre.
La fatalité, en effet, semble entraîner les personnages de ce roman,
l'un vers la mort, l'autre vers un abîme de douleur. De deux régions
différentes du monde moral, ces deux âmes se sont cherchées pour se
donner mutuellement le malheur que chacune d'elles, on le dirait, ne
pouvait recevoir d'aucun autre, ni de l'univers entier. Car si, avant de
faire la rencontre de Corinne, Oswald est malheureux, c'est d'un malheur
que le monde et le temps peuvent consoler; il est malheureux
accidentellement; il ne l'est pas essentiellement et au fond de l'âme,
bien que l'auteur l'ait fait mélancolique pour le rendre plus
intéressant, et qu'elle nous dise, dans un langage bien nouveau pour le
temps: «Oswald était _timide envers sa destinée_[141].» En un mot,
Corinne ne pouvait pas lui dire comme Hermione à Oreste:
Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit[142];
car le malheur ne le suit pas, le malheur n'est pas attaché à lui; il
naît pour lui, comme pour Corinne, de son attachement à Corinne. Elle,
«la prêtresse des muses[143],» l'âme ingénue et libre, amoureuse de
l'idéal et certaine à jamais d'un généreux retour, quelle puissance
inconnue envoie au-devant d'elle, au milieu de sa marche triomphale,
celui qu'elle ne pourra s'empêcher d'aimer, et qu'elle ne réussira point
à fixer? Cette puissance, qu'est-elle donc, si ce n'est la fatalité? Ce
mot terrible se lit partout dans le roman de _Corinne_, là même où
l'auteur ne l'a point écrit. Il sort aussi, comme de lui-même, des
lèvres de la prêtresse; il est l'accent, la note dominante de ses plus
belles inspirations:
«La fatalité, continua Corinne, avec une émotion toujours
croissante (dans son improvisation au cap de Misène), la fatalité
ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poètes dont
l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont
les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas
ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des
proscrits[144].»
_Corinne_ est donc une tragédie antique, avec cette circonstance
moderne, que la tragédie est encore moins dans les événements extérieurs
que dans l'âme des personnages, et que les obstacles qui s'opposent à
leur bonheur sont d'un ordre nouveau que l'antiquité n'aurait pas
compris. Les idées modernes, toutes plus ou moins relatives au
christianisme, ont créé un bonheur exquis et d'exquises douleurs, dont
les anciens n'avaient aucune idée. Même aujourd'hui tout le monde ne
veut pas comprendre de telles souffrances; à bien des gens elles font
pitié plutôt qu'elles n'inspirent de la pitié; et véritablement il ne
faut pas trop s'en étonner: tant d'infortunes imaginaires nous ont volé
notre compassion; nous avons vu, non seulement dans les livres, mais
dans la vie, tant de chagrins bien mangeant, tant de désespoirs au teint
blanc et rose, tant de beaux ténébreux et de belles affligées, qu'un bon
et solide malheur, de l'espèce la plus vulgaire, eût infailliblement et
radicalement consolés; nous nous sommes si bien convaincus que ces
peines intimes n'étaient que les mille et mille caprices, les mille et
mille contorsions d'un égoïsme vaniteux, que nous en sommes devenus, je
le sens bien moi-même, un peu injustes envers les souffrances et les
besoins des âmes supérieures. Conséquence fâcheuse et mauvais symptôme
en même temps; car le bonheur intime de l'âme, la félicité morale,
avant-goût de la céleste béatitude, n'est guère moins mystérieuse que
l'infortune morale, et se rattache au même principe. Comment concevoir
l'une si l'on ne conçoit pas l'autre? Et si l'une et l'autre nous sont
inintelligibles, quel sens, quelle aptitude avons-nous pour cette vie
supérieure où des idées pures sont au nombre des éléments du bonheur?
Ayons pitié de Corinne, bien qu'elle ne souffre ni de la faim, ni de la
soif, ni de la froidure, quoiqu'elle ne soit en butte ni à la calomnie,
ni au mépris; plaignons-la de son talent qui l'isole, de sa gloire qui
est un exil, de la supériorité même de son âme qui diminue pour elle, si
mystérieusement, les chances d'être comprise et d'être véritablement
aimée; plaignons-la à proportion qu'elle fait sourire les âmes froides;
car «le vulgaire, c'est elle qui l'a dit, le vulgaire prend pour de la
folie ce malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air,
assez d'enthousiasme, assez d'espoir[145].»
D'ailleurs, dans les souffrances de Corinne, tout n'est pas transcendant
et inaccessible. Un homme d'une sensibilité exquise, saint Paul, a dit
un mot aussi profond qu'il est simple: «Quoique, en aimant davantage, je
sois peut-être moins aimé[146]!»
Serait-il vrai qu'en aimant davantage on s'expose, on se condamne à être
moins aimé, et que le confiant abandon de l'affection est comme un
signal donné à l'ingratitude? Serait-ce là un des mystères du coeur
humain et de la vie? Si cela était, Messieurs, il n'y aurait rien de
plus tragique. Eh bien, c'est là une partie du tragique de _Corinne_. Le
malheur de Corinne est d'aimer trop. Elle en sera moins aimée; et ce
malheur, qui semble avoir ses racines au fond de la nature humaine, nous
fait contempler dans cette oeuvre, non seulement le martyre de la femme
supérieure, et plus généralement le martyre du génie, mais aussi le
martyre de l'amour. Révélation saisissante! L'amour est un sacrifice et
non pas un marché; c'est comme un sacrifice que, dans ce monde
malheureux, l'amour doit être pratiqué; aimer, c'est monter sur l'autel,
c'est renoncer d'avance à toute réciprocité; on n'aime que quand on y
renonce, et l'on ne goûte dans sa pureté l'ineffable bonheur d'aimer que
lorsqu'on fait de l'amour toute la récompense de l'amour; et afin que
ces vérités sublimes et tristes prennent en nous une vie, il est
ordonné, selon l'expression et selon l'expérience de l'apôtre des
nations, «qu'en aimant davantage, nous serons moins aimés.» Jusqu'où,
Messieurs, ne sommes-nous pas conduits par ces considérations
douloureuses? Où s'arrêteront-elles, où nous déposeront-elles, sinon au
pied de cette croix où l'amour, abandonné du monde entier, triomphe dans
cet abandon?
_Corinne_, cette touchante tragédie, n'est donc plus seulement la
tragédie de la femme, ou la sublime complainte du talent et de la
gloire; l'humanité en est le sujet et le héros, et l'amante de Nelvil
représente cette puissance d'aimer qui est en même temps, comme elle a
bien su nous le dire, une puissance de souffrir. Il y a même plus: si
l'on prend l'ouvrage dans son ensemble et si l'on se pénètre de son
esprit, _Corinne_ est une élégie sur la condition de l'homme en ce
monde. Ce n'était pas la première fois que l'illustre auteur chantait
cet air lugubre, et ce ne fut pas la dernière. Parmi les écrivains qui
ont agi avec puissance sur les âmes, il en est peu qui n'aient porté
avec eux, jusqu'à la tombe, comme une couronne, mais souvent comme une
couronne d'épines, quelque idée dont l'importance, ou la vérité, les
avait suivis dès leur jeunesse: cette idée, pour Madame de Staël,
c'était le malheur, le malheur sous toutes ses formes, mais surtout (ce
qui montre, ce me semble, la naïveté de cette âme pourtant si élevée),
surtout sous la forme de la mort, qu'elle déplore comme la suprême
disgrâce de notre destinée, ou comme le comble de notre malheur. Ce
qu'elle éprouve pour la mort, ce n'est pas tant de la crainte que de la
haine; haine dont le caractère est en même temps sensitif et
intellectuel, comme si la mort était à la fois un objet d'horreur pour
ses sens, une affliction pour son coeur et un scandale pour toutes ses
facultés.
Tout ce fardeau des douleurs humaines, c'est Corinne qui le porte dans
le roman de Madame de Staël. Aristote, qui voulait dans le protagoniste
de l'action tragique une bonté moyenne, aurait approuvé le personnage
principal de cette belle tragédie. Le malheur de Corinne n'est point
absolument immérité; mais loin que la plus légère nuance de mépris se
puisse mêler à la pitié qu'elle inspire, on est forcé, en la plaignant,
de l'honorer. Elle est si généreuse, elle est si douce, elle est si
naïve, avec des talents et dans une position qui rendraient impérieuse
ou exigeante une âme moins tendre! Elle a si peu d'orgueil! faut-il
s'étonner qu'elle tombe noblement, et que l'excès même du malheur ne
l'avilisse point? Le glaçon le plus brillant se résout en eau sale; il
en est ainsi de l'orgueil quand il vient à dégeler: ce sont de nobles
âmes, et surtout des âmes humbles, que celles qui, dans l'infortune,
conservent tous leurs droits au respect.
C'est assez considérer sous un seul point de vue le beau livre de Madame
de Staël. À l'envisager maintenant comme oeuvre d'art, il me paraît fort
supérieur à _Delphine_. La simplicité de la fable, si riche pourtant,
mais d'une richesse intérieure, lui donne un rapport de plus avec les
compositions les plus parfaites du même genre. On aime jusqu'au petit
nombre des personnages qui prennent part à l'action, tous dessinés d'une
main également ferme et délicate, et dignes de devenir des types. Je ne
puis m'empêcher de distinguer ici les figures qui ont et qui devaient
avoir moins de relief; Lucile Edgermond et sa mère, sa mère surtout;
aucun portrait révèle-t-il une touche plus sûre? Que de traits
expressifs dans cette figure où rien ne devait être appuyé! Quel tact et
quelle mesure dans cette brillante esquisse du Français spirituel et
mondain, représenté par le comte d'Erfeuil! Je voudrais faire remarquer
tout ce qu'il y a de vérité psychologique dans le développement de la
passion, dans le progrès de l'action, dont chaque moment principal
correspond à une phase de la passion; mais ceci me porterait au delà des
bornes qu'il faut que je respecte.
Parlons donc seulement encore de l'ordonnance du sujet, du plan du
poème: j'ai prononcé le mot; le livre de _Corinne_ est un poème: il en a
la forme et le mouvement; il présente, dans la suite des événements, une
sorte de rythme savant, qui manque à _Delphine_, ou plutôt que
_Delphine_ ne pouvait pas avoir. Je ne connais pas de poème qui entre en
matière avec plus d'aisance et de grâce, ni dont le noeud se forme d'une
manière plus dramatique et plus simple, ni dont l'intention et l'esprit
se révèlent d'une manière à la fois plus ingénieuse et plus franche.
Oswald, dessiné en quelques mots, entre en Italie; ses impressions sont
rapidement retracées, son caractère moral est mis en relief par un
épisode plein d'intérêt (l'incendie d'Ancône). Ainsi déjà connu, déjà
pressenti, l'un des personnages est, en quelque sorte, présenté à
l'autre par le poète; et comment? au Capitole, au milieu d'une fête
triomphale dont Corinne est l'objet, au milieu d'un peuple enthousiaste,
qui adore son génie, et parmi lequel (ici la fatalité commence) les
regards de Corinne distinguent et vont tirer de la foule cet étranger,
cet inconnu, exécuteur encore voilé de la sentence que le monde a portée
de tout temps contre elle et contre ses pareilles. Ne voulons-nous pas,
Messieurs, assister ensemble à cette grande scène?
«Au fond de la salle où elle fut reçue, étaient placés le sénateur
qui devait la couronner et les conservateurs du sénat: d'un côté
tous les cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de
l'autre les hommes de lettres de l'académie de Rome; à l'extrémité
opposée, la salle était occupée par une partie de la foule immense
qui avait suivi Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un
gradin inférieur à celui du sénateur. Corinne, avant de s'y placer,
devait, selon l'usage, en présence de cette auguste assemblée,
mettre un genou en terre sur le premier degré. Elle le fit avec
tant de noblesse et de modestie, de douceur et de dignité, que lord
Nelvil sentit en ce moment ses yeux mouillés de larmes; il s'étonna
lui-même de son attendrissement: mais au milieu de tout cet éclat,
de tous ces succès, il lui semblait que Corinne avait imploré, par
ses regards, la protection d'un ami, protection dont jamais une
femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne peut se passer; et il
pensait en lui-même, qu'il serait doux d'être l'appui de celle à
qui sa sensibilité seule rendrait cet appui nécessaire[147].»
Je laisse le discours du prince de Castel-Forte, consacré à l'éloge de
Corinne, ou du moins je n'en veux citer qu'un passage où il est évident
que Madame de Staël s'est peinte elle-même, et si bien que je recueille
ces lignes en vous invitant à les ajouter, comme complément nécessaire,
à l'essai de biographie par lequel j'ai commencé cette étude:
«Corinne est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et
cependant ses amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de
l'âme, quand elles sont vraies, ont toujours besoin d'être
devinées; l'éclat, aussi bien que l'obscurité, peut empêcher de les
reconnaître, si quelque sympathie n'aide pas à les pénétrer... Son
talent d'improviser ne ressemble en rien à ce qu'on est convenu
d'appeler de ce nom en Italie. Ce n'est pas seulement à la
fécondité de son esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion
profonde qu'excitent en elle toutes les pensées généreuses; elle ne
peut prononcer un mot qui les rappelle, sans que l'inépuisable
source des sentiments et des idées, l'enthousiasme, ne l'anime et
ne l'inspire[148].»
C'est bien Madame de Staël peinte par elle-même. À son insu? Je n'ose le
dire.
«Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de
parler; elle le remercia par une inclination de tête si noble et si
douce, qu'on y sentait tout à la fois et la modestie, et la joie
bien naturelle d'avoir été louée selon son coeur. Il était d'usage
que le poète couronné au Capitole improvisât ou récitât une pièce
de vers, avant que l'on posât sur sa tête les lauriers qui lui
étaient destinés. Corinne se fit apporter sa lyre, instrument de
son choix, qui ressemblait beaucoup à la harpe, mais était
cependant plus antique par la forme, et plus simple dans les sons.
En l'accordant, elle éprouva d'abord un grand sentiment de
timidité; et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le
sujet qui lui était imposé.--_La gloire et le bonheur de l'Italie!_
s'écria-t-on autour d'elle, d'une voix unanime.--Eh bien! oui,
reprit-elle, déjà saisie, déjà soutenue par son talent, _La gloire,
et le bonheur de l'Italie!_ Et se sentant animée par l'amour de son
pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la
prose ne peut donner qu'une idée bien imparfaite.»
«Improvisation de Corinne, au Capitole.
»Italie, empire du Soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie,
berceau des lettres, je te salue. Combien de fois la race humaine
te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de
ton ciel!
»Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de
ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop
heureux pour l'y supposer coupable.
»Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté.
Le caractère romain s'imprima sur le monde; et l'invasion des
Barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.
»L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs
rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace
de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine
encore par le sceptre de la pensée; mais ce sceptre de lauriers ne
fit que des ingrats.
»L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les
peintres, les poètes enfantèrent pour elle une terre, un Olympe,
des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son
génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un
Prométhée qui le ravît.
»Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il
recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue
au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi,... si vous n'aimiez assez la
gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que
ses succès!
»Eh bien, si vous l'aimez cette gloire, qui choisit trop souvent
ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec
orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts[149]!»
Je supprime une suite de strophes où les plus grands poètes de l'Italie
sont caractérisés. Corinne, rassemblant ensuite quelques grands noms
d'artistes et de savants, s'écrie:
«Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides
voyageurs, avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût
vous offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre
gloire à celle des poètes! Artistes, savants, philosophes; vous
êtes comme eux enfants de ce soleil qui tour à tour développe
l'imagination, anime la pensée, excite le courage, endort dans le
bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier.
»Connaissez-vous cette terre, où les orangers fleurissent, que les
rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu les sons
mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces
parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers,
la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante?
»Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les
peuples doivent s'y croire abandonnés par la divinité; mais ici
nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il
s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble
créature.
»Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est
parée, mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête
d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui,
destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir.
»Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une
nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui
suffisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que
l'abondance lui prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses
monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière; les
plaisirs raffinés d'une société brillante, les plaisirs grossiers
d'un peuple avide, ne sont pas faits pour elle.
»Ici, les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise
tout entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les
confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise,
parce que la rêverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il
regrette un but, elle lui fait don de mille chimères; si les hommes
l'oppriment, la nature est là pour l'accueillir.
»Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes
les blessures. Ici l'on se console des peines même du coeur, en
admirant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour; les
revers passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein
fécond et majestueux de l'immortel univers[150].»
L'accent de la joie éveille mystérieusement celui de la plainte dans
toutes les âmes et sur toutes les lyres. Des régions de l'art et de la
nature, où tout est gloire, paix et joie, Corinne laisse tomber sur
l'humanité un regard de tristesse, et les accords de sa lyre sont un
instant comme voilés; mais la vie et l'espérance prennent bientôt le
dessus, et la plainte meurt à son tour dans les extases de la jeunesse
et du génie:
«Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier
l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi, l'on
en souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se
représentent la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que
les habitants du Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même
la tombe.
»Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de
tant d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On
se croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville
solitaire à la ville souterraine, la transition semble assez douce.
»Ainsi la pointe de la douleur est émoussée, non que le coeur soit
blasé, non que l'âme soit aride, mais une harmonie plus parfaite,
un air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à
la nature avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a
dit: Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant, quels
vêtements des rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai
revêtu ces fleurs[151]!»
Madame de Staël aborde ici, et abordera deux fois encore dans le cours
de l'ouvrage, une de ces régions que la critique littéraire, ou, si l'on
veut, l'esthétique de son époque, avait sévèrement interdites à tous
gens faisant profession d'écrire en prose. Ce que nous venons de lire,
Messieurs, c'est de la _prose poétique_, s'il en fut jamais. Or, la
prose poétique était, il y a trente ans, l'objet des prohibitions les
plus sévères. L'auteur des _Martyrs_ en avait beaucoup introduit en
fraude, ou, pour mieux dire, à main armée, en se prévalant tout
simplement de _la raison du plus fort_, qui, même en littérature, est
quelquefois _la meilleure_. Un talent comme le sien pouvait tout
obtenir, si ce n'est de faire rapporter la loi. Elle fut maintenue, et
non sans quelque apparence de raison. La prose poétique, disait-on, qui
a pu rendre quelque service à la langue, comme l'a fait aussi dans son
temps la cadence étudiée du style de Balzac, n'est pourtant pas un genre
vrai. Bien qu'il y ait de la poésie dans tout ce qui est littéraire, la
prose est un point de vue de l'esprit, la poésie en est un autre, et
s'il n'est pas raisonnable d'écrire en vers un traité d'économie
politique, il ne l'est pas beaucoup plus de rédiger en prose une ode ou
un dithyrambe. Dans le premier cas, la forme dépasse le fond, dans le
second elle reste en deçà. Quand, l'état de votre âme est
essentiellement prosaïque, ou, en d'autres termes, quand la prose domine
dans votre pensée, écrivez bonnement en prose; quand la poésie est à la
base de vos pensées, quand c'est le côté poétique des choses qui est
votre objet même, écrivez franchement en vers. En vous bornant, dans ce
dernier cas, à ce qu'on appelle _prose poétique_, vous en faites à la
fois et trop et pas assez; trop, puisque vous forcez le caractère
naturel de la prose; pas assez, parce que la nature de votre pensée ou
de votre inspiration appelait l'appareil entier de la poésie, je veux
dire les vers; vous restez dans un entre-deux qui n'a rien de décidé,
rien de vrai. Il y aurait une objection à faire à cette théorie; cette
objection serait sans réplique si elle était fondée: elle consisterait à
dire que, dans notre langue, la poésie complète, la poésie revêtue de
tous ses attributs, armée du rythme et des consonnances, est
impraticable, que le français, en un mot, n'est pas fait pour les vers.
Ceux que la lecture de Boileau, de Racine et de Jean-Baptiste Rousseau
n'a pu convaincre du contraire, que disent-ils depuis que Béranger,
Lamartine et Victor Hugo ont renouvelé les formes de la poésie
versifiée? Je l'ignore; mais pour moi, qui ai vu éclore ces beaux
talents modernes, je ne regardais pas, même avant eux, la poésie comme
impossible, et je crois encore moins à cette impossibilité depuis qu'ils
ont paru. Si la poésie française n'est pas impossible (opinion que la
nouvelle école poétique a, je crois, rendue générale), pourquoi donc la
poésie ne s'écrirait-elle pas en vers? Pourquoi M. de Chateaubriand...
Ah! c'est ici le pas difficile à franchir! Car il semble bien prouvé que
cet illustre écrivain, le premier de nos poètes vivants, n'aurait point
obtenu ce titre, et serait demeuré inférieur à lui-même, s'il eût voulu
n'écrire qu'en vers... Il faut s'arrêter ici et renvoyer au chapitre de
ce grand chef de la poésie contemporaine la fin de cette discussion,
inséparable de son nom et du souvenir de ses écrits. Ceci est donc une
digression, faiblement autorisée peut-être par deux ou trois fragments
de prose poétique, épars dans le roman de _Corinne_. Il est certain que
ce genre de style, bon ou mauvais, ne peut pas compter Madame de Staël
au nombre de ses patrons. Il n'est pas moins certain qu'à l'ouïe des
beaux passages que je vous ai lus, nul de vous n'a été tenté de faire un
procès à la prose poétique. Laissons la question pendante, nous la
retrouverons.
Les critiques du temps n'approuvèrent pas tous que le roman fût
compliqué d'un voyage, ou, disaient-ils encore, le voyage compliqué d'un
roman; car ils ne savaient pas bien si _Corinne_ était surtout un roman
ou surtout un voyage. Vous en jugerez probablement, Messieurs, par votre
impression comme j'en juge par la mienne. J'ai voulu être de l'avis de
ces critiques, et je n'ai pu y parvenir. Corinne et l'Italie m'ont paru
se refléter heureusement l'une dans l'autre. Corinne est l'Italie même
ou l'idéal de l'Italie; parler de l'une, c'est parler de l'autre; et
lorsque Corinne célèbre son pays, elle achève de se peindre elle-même.
La passion et l'action vont leur train, s'il est permis de parler ainsi,
à travers ces descriptions si vives et ces discussions animées, qui
mettent si bien en relief le caractère et l'esprit des deux
interlocuteurs, et l'Italie ne fait jamais oublier Corinne. Je pourrais
même faire remarquer, si un examen aussi détaillé m'était permis, avec
quel art, tout ensemble ingénieux et ingénu, l'auteur a su rattacher
l'intérêt romanesque à l'intérêt descriptif, le roman à l'étude, la
peinture du coeur humain à celle des lieux et des moeurs. Je crois, au
reste, que c'est en France surtout que cette combinaison a rencontré le
moins d'approbation; les étrangers l'ont plutôt admirée.
Avant l'exécution, l'idée aurait pu être condamnée par des esprits
judicieux; mais, on a beau dire, il y a des choses dont il faut juger
par l'événement, et quelque confiance qu'il puisse avoir aux bons
conseils, un écrivain doit surtout en croire son génie.
Je pourrais, par un seul exemple, montrer, ou du moins faire comprendre,
comment le voyage et le roman s'entr'aident, et comment, à mesure que
les sujets se succèdent, Corinne reste le sujet principal. Cet exemple,
c'est la seconde improvisation de Corinne, amenée d'une manière si
touchante, et qui, destinée immédiatement à rassembler les souvenirs
d'un lieu célèbre, n'en est pas moins un des endroits les plus
pathétiques du roman:
«Quelques souvenirs du coeur, quelques noms de femmes réclament
aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes,
que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son
noble deuil; Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords.
Un jour, le même assassin qui lui ravit son époux la trouva digne
de le suivre. L'île de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de
Porcie.
»Ainsi, les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles
avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent
ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne
la mort; Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne
répond plus à ses cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite
en vain le meurtrier de son époux: et ces créatures infortunées,
errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel,
soupirent pour aborder à l'autre rive; dans leur longue solitude,
elles interrogent le silence, et demandent à la nature entière, à
ce ciel étoilé, comme à cette mer profonde, un son d'une voix
chérie, un accent qu'elles n'entendront plus.
»Amour, suprême puissance du coeur, mystérieux enthousiasme qui
renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion!
qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le
secret de notre âme, et nous avait donné la vie du coeur, la vie
céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isolent une
femme sur la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces
rochers qui nous entourent, n'ont-ils pas offert leur froid soutien
à ces veuves délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un
ami, sur le bras d'un héros[152]!»
Qu'est-ce que tous ces souvenirs sinon un douloureux gémissement de
Corinne elle-même, qui pleure d'avance le malheur dont elle porte le
pressentiment dans son coeur, et que tant de présages lui annoncent?
Je ne serai guère que rapporteur, Messieurs, en ajoutant que, dans ce
voyage ou dans ce roman de _Corinne_, la littérature est mieux jugée que
les arts, les moeurs que la littérature, et la société mieux sentie ou
mieux décrite que la nature. C'est ici le moment de le dire: le génie de
Madame de Staël n'était pas éminemment _plastique_, sensible à la forme,
attiré par les dehors ou l'apparence extérieure des choses. Tout cela
n'est pour elle qu'un accessoire plus ou moins indifférent. S'il lui
arrive de remarquer les objets extérieurs (je dis à dessein remarquer et
non pas observer), c'est d'un regard prompt et sommaire qui ne prend de
chaque objet que son caractère général et son rapport avec le coeur
humain. Peut-être Madame de Staël avait-elle une sensibilité trop
profonde, une âme trop émue, pour être artiste autant qu'un écrivain
peut l'être. Elle goûtait trop la société, elle en faisait dépendre une
trop grande partie de son bonheur, pour que le sentiment des objets
extérieurs de la nature n'y perdît pas quelque chose. Il semble qu'elle
ait parlé sans le vouloir d'elle-même dans ce passage où il est question
d'Oswald:
«Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il
n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où
les intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son
imagination, concentrée dans ses peines, ne se complaisait point
encore aux merveilles de la nature, ni aux chefs-d'oeuvre des
arts[153].»
Un mot, au commencement du livre, pourrait nous avertir de ce qui nous
manque dans ce voyage en Italie: «Voyager, dit l'auteur, est, quoi qu'on
en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie[154].»
C'était enchérir sur ce mot bien connu d'un homme du monde: «Voyager est
le premier des plaisirs insipides.»
Pour Madame de Staël, voyager n'était pas le premier, même de ces
plaisirs-là. Qui parle ainsi des voyages, n'a point d'yeux, ou les a
tournés en dedans. Ceux de Madame de Staël étaient tournés ainsi.
Quoique l'amour de la nature ait été, pour certaines âmes, une passion
dans toute la force du terme, c'est-à-dire une souffrance, on peut dire
en général qu'il faut du calme pour jouir de la nature. L'âme agitée par
la passion se nourrit d'elle seule, en se dévorant. C'est quand le calme
renaît, qu'on regarde autour de soi, et qu'on se nourrit par les yeux
des beautés harmonieuses de la nature et de l'art. Madame de Staël en
est elle-même un exemple. Dans son livre _de l'Allemagne_, elle parle de
la nature comme une personne qui l'a regardée; toujours pathétique, son
style devient pittoresque; on sent que cette âme a trouvé du loisir: du
loisir! mot heureux et doux, qui mêle ensemble dans notre esprit l'idée
de repos et celle de liberté!
Madame de Staël et M. de Chateaubriand ont tous les deux vécu à Rome,
ont tous les deux parlé de Rome. Il serait curieux de les comparer sur
ce sujet. L'idée m'en est venue à propos d'un passage de _Corinne_ qui
trahit quelque réminiscence de la lettre à M. de Fontanes: on ne peut
guère, en effet, lire impunément ces magnifiques pages. Ecoutons parler
Corinne:
«L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de
singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'a
point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de
plantes naturelles, que l'énergie de la végétation renouvelle sans
cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux,
décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les
morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repoussé tous les
travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus
la charrue qui sillonnait son sein; elle produit des plantes au
hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse.
Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux
administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la terre, et veulent
l'exploiter pour les besoins de l'homme: mais les âmes rêveuses,
que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler
cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune
trace; cette terre qui chérit ses morts, et les couvre avec amour
des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le
sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des cendres
qu'elles ont l'air de caresser[155].»
Voici maintenant une partie de ce que dit M. de Chateaubriand sur cette
même campagne de Rome:
«Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone
dont parle l'Ecriture; un silence et une solitude aussi vastes que
le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce
sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète;
_Venient tibi duo hæc subito in die una, sterilitas et viduitas_.
Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines, dans des
lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des
torrents de l'hiver: ces traces vues de loin ont elles-mêmes l'air
de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit
désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple
romain. À peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout
s'élèvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux; ruines qui semblent
être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la
poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une
grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons; je m'en
approchais; des herbes flétries avaient trompé mon oeil. Parfois
sous ces moissons stériles vous distinguez les traces d'une
ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de
mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de
villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la
nudité des champs; les fenêtres et les portes en sont fermées; il
n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de sauvage,
presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes
chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques,
défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait
qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur
terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc
de Cincinnatus, ou la dernière charrue romaine.
»... Vous croirez, peut-être, mon cher ami, d'après cette
description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes
romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable
grandeur; on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec
Virgile:
Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus,
Magna virum!
»Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront; si vous
les contemplez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne
voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement. L'aspect d'un
champ de blé ou d'un coteau de vigne ne vous donnerait pas d'aussi
fortes émotions que la vue de cette terre dont la culture moderne
n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les
ruines qui la couvrent[156].»
Il faut en venir à cette conclusion: l'auteur de _Corinne_ est moins un
coloriste habile qu'un penseur enthousiaste et un moraliste passionné.
Et même en rendant toute justice à une composition pleine d'art, à un
style dont la pureté égale presque l'éclat, en plaçant _Corinne_, sous
ces rapports déjà, au nombre des monuments de la langue française, il
faut bien constater la nature des plus vives jouissances dont ce livre
nous ouvre la source. Il est surtout remarquable par la riche matière
qu'il fournit à la méditation morale. À ne s'en tenir qu'à la donnée
principale, à l'idée mère de l'ouvrage, à cette opposition fatale entre
la gloire et le bonheur dans la destinée d'une femme, entre la libre
impulsion de son génie et les lois immuables de la société, mais surtout
(et nous remarquons ceci davantage parce qu'on l'a moins remarqué) entre
le principe esthétique représenté par Corinne et le principe moral
représenté par Oswald[157], quel ouvrage peut susciter à la fois des
réflexions plus sérieuses et des rêveries plus touchantes? Et combien
d'idées fortes, combien de vues profondes, combien d'observations fines
et piquantes, jaillissent de toutes parts, se répandent sur tous les
sujets, grâce à l'opulence de son esprit dont l'émotion renouvelle
incessamment les trésors. Que de mots d'une vérité saisissante, d'une
naïveté profonde, dans les scènes de passion! La nature prise sur le
fait ne serait pas toujours si heureuse, et ne saurait être plus vraie.
Ce mot de Corinne à Oswald: «Ah! c'est de mon bonheur que vous parlez,
il ne s'agit déjà plus du vôtre[158]», n'est-il pas un de ceux qu'on ne
peut trouver sans beaucoup d'âme unie à beaucoup d'esprit? Et combien
d'autres je pourrais citer!
On a blâmé comme une extrême inconvenance la scène théâtrale où Corinne,
déjà mourante, fait lire en public ses derniers vers par une jeune fille
vêtue de blanc et couronnée de fleurs, tandis qu'elle-même, assise dans
un coin de la salle, recueille ses dernières forces pour goûter ce
dernier triomphe. Il y a de très bonnes raisons de l'en blâmer, et
personne de nous n'est bien aise qu'elle prenne ainsi congé de la vie.
Mais quand on a accepté l'ensemble de ce caractère, et tant de
situations qui n'en sont que le développement, on peut encore accepter
cette dernière scène, et ce qui serait intolérable, si l'on nous donnait
Corinne pour chrétienne, ne l'est pas dans le caractère et dans les
sentiments qu'on lui prête. La douleur même, dans cette nature toute
poétique, prend la forme de la poésie. La mort, cette dernière action de
la vie, aura chez elle le caractère de la vie entière. Madame de Staël a
fait de son héroïne ce que l'antiquité avait fait du cygne:
«Les anciens ne s'étaient pas contentés de faire du cygne un
chantre mélodieux: seul entre tous les êtres, qui frémissent à
l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son
agonie, et préludait par des chants harmonieux à son dernier
soupir. C'était, disaient-ils, près d'expirer, et faisant à la vie
un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux
et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure,
d'une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant
funèbre[159].»
Il est vrai que la dernière composition de Corinne n'est pas un léger et
douloureux murmure, mais ce sont des accents bien doux et bien
touchants; leur charme peut m'avoir séduit; il en a séduit bien
d'autres; toutefois il me semble que le reproche d'inconvenance ne doit
pas les atteindre. Corinne, à ce moment suprême, ne se donne pas en
spectacle à l'Italie; elle lui dit adieu dans un langage qui, pour être
poétique, ne lui en est pas moins naturel.
Ce que j'aime bien moins dans ce roman, c'est l'épisode des premières
amours de lord Nelvil. L'histoire de cette intrigue avec une femme du
monde fait trop disparate dans cette histoire d'une grande passion; le
roman déteint sur le poème; et cet attachement frivole, où il n'y a ni
pureté ni enthousiasme, fait plus de tort à lord Nelvil, au moins
poétiquement parlant, que son ingratitude envers Corinne.
Encore cette fois, j'ai peine à me séparer de mon sujet; il me semble
que je vous dois encore la citation de quelques-unes de ces pensées
fortes et de ces traits lumineux, perçants, qu'on rencontre à toutes les
pages de Corinne; mais ce serait m'imaginer que vous n'avez pas lu
_Corinne_ ou que vous ne la lirez pas. Néanmoins ce qui porte si souvent
chez Madame de Staël le caractère d'une révélation intérieure ou
d'apparition de la vérité, mérite au moins qu'on l'indique. _Corinne_
est toute brillante de cette sorte d'éclairs, et je n'en connais pas
d'exemple plus digne d'être cité que ces paroles d'Oswald:
«Sans doute le repentir est une belle chose, et j'ai besoin, plus
que personne, de croire à son efficacité; mais le repentir qui se
répète fatigue l'âme; ce sentiment ne régénère qu'une fois. C'est
la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme: et ce grand
sacrifice ne peut se renouveler[160].»
Les moralistes les plus célèbres n'ont rien dit peut-être de plus
profond; et si Madame de Staël n'était pas chrétienne à l'époque où elle
écrivit _Corinne_, le mot n'en a que plus de prix.