CHAPITRE SEPTIÈME

Du caractère de M. Necker et de sa vie privée. De l'Allemagne.

Le morceau intitulé: _Du caractère de M. Necker et de sa vie privée_,

parut en 1804, ainsi entre _Delphine_ et _Corinne_. Nous l'avons laissé

en arrière; il ne convient pourtant pas de le passer sous silence. À

l'époque où il parut, bien des lecteurs furent peut-être plus frappés de

l'exagération de l'éloge, que des beautés de l'ouvrage; le compte qu'il

fallait tenir et qu'ils croyaient avoir tenu d'un deuil récent, ne les

empêcha pas de se récrier sur bien des passages et sur le ton général de

cet écrit. Ils ne pardonnaient pas à Madame de Staël d'avoir dit que

«les facultés de M. Necker n'ont jamais eu d'autres bornes que ses

vertus,» et que «son souvenir fera dans le dernier siècle une trace

lumineuse, éthérée, une trace qui part de la terre et se continue dans

le ciel,» ni surtout de s'être écriée, en parlant de la jeunesse de son

père: «Ce temps où je me le représentais si jeune, si aimable, si seul!

ce temps où nos destinées auraient pu s'unir pour toujours, si le sort

nous avait créés contemporains[161];» observation, en effet, plus

singulière qu'agréable, et que le souvenir de Madame Necker aurait pu

faire supprimer. Mais les censeurs, à qui quelques phrases de ce genre

fermaient les yeux sur ce que cet écrit a de touchant et de noble,

étaient moins justes que les lecteurs qui n'en surent voir que les

beautés, et il y a plus de risque à les suivre qu'a souscrire à ce

jugement, un peu enthousiaste, de Benjamin Constant:

«Je viens de relire l'introduction qu'elle a placée à la tête des

manuscrits de son père. Je ne sais si je me trompe, mais ces pages

me semblent plus propres à la faire apprécier, à la faire chérir de

ceux mêmes qui ne l'ont pas connue que tout ce qu'elle a publié de

plus éloquent, de plus entraînant sur d'autres sujets; son âme et

son talent s'y peignent tout entiers. La finesse de ses aperçus,

l'étonnante variété de ses impressions, la chaleur de son

éloquence, la force de sa raison, la vérité de son enthousiasme,

son amour pour la liberté et pour la justice, sa sensibilité

passionnée, la mélancolie qui souvent la distinguait, même dans ses

productions purement littéraires, tout ici est consacré à porter la

lumière sur un seul foyer, à exprimer un seul sentiment, à faire

partager une pensée unique. C'est la seule fois qu'elle ait traité

un objet avec toutes les ressources de son esprit, toute la

profondeur de son âme, et sans être distraite par quelque idée

étrangère. Cet ouvrage, peut-être, n'a pas encore été considéré

sous ce point de vue: trop de différences d'opinions s'y opposaient

pendant la vie de Madame de Staël. La vie est une puissance contre

laquelle s'arment, tant qu'elle dure, les souvenirs, les rivalités

et les intérêts; mais quand cette puissance est brisée, tout ne

doit-il pas prendre un autre aspect? Et si, comme j'aime à le

penser, la femme qui a mérité tant de gloire et fait tant de bien

est aujourd'hui l'objet d'une sympathie universelle et d'une

bienveillance unanime, j'invite ceux qui honorent le talent,

respectent l'élévation, admirent le génie et chérissent la bonté, à

relire aujourd'hui cet hommage tracé sur le tombeau d'un père par

celle que ce tombeau renferme maintenant[162].»

Nous ne raconterons pas après Madame de Staël la piquante histoire du

livre _De l'Allemagne_. Mais tous les livres ont une double histoire;

leurs aventures (_fata_) à dater de leur publication n'ont pas plus

d'intérêt, en ont moins peut-être, que les faits qui ont précédé et

préparé leur apparition. Comment est venue à l'auteur la première idée

de son oeuvre, et comment cette oeuvre s'est formée dans son esprit et

sous sa main, c'est là ce que nous voudrions savoir, et ce que

l'écrivain ne nous dira point, car il faudrait, à l'ordinaire, le lui

apprendre à lui-même. Autant que nous pouvons l'entrevoir, le livre dont

nous parlons était une entreprise de réaction contre le triple

despotisme d'un homme en politique, d'une secte en philosophie, d'une

tradition en littérature. C'était un de ces bateaux de sauvetage qu'au

fort de la tempête on emploie courageusement au salut d'un équipage en

détresse. Cet équipage, c'était la France, dont toutes les libertés,

dans l'opinion de Madame de Staël, périssaient à la fois. Persuadée que

les nations sont appelées à se guider alternativement, elle allait,

cette fois, demander à l'Allemagne, à l'Allemagne humiliée et vaincue,

le salut de la France. Cette oeuvre, où il y avait plus de patriotisme

que d'amour-propre national, reçut de la police de Bonaparte un

caractère qu'elle ne devait pas avoir; le pilon du général Savary la

frappa, en quelque sorte, d'anachronisme; l'hommage aux vaincus de 1810

devint un hommage aux vainqueurs, et Madame de Staël se trouva jetée,

contre toutes ses habitudes, dans le parti du plus fort. Si l'orgueil

triomphant n'avait pas consenti, selon l'expression du duc de Rovigo, à

chercher des modèles chez l'étranger, l'orgueil blessé était moins

disposé encore à demander des exemples au vainqueur. Quelque chose,

néanmoins, de plus fort que l'orgueil, la force des choses, le mouvement

général de la pensée, ménageait des succès certains, non seulement au

livre, mais à l'entreprise de Madame de Staël. En compensation de

l'à-propos que le pilon avait effacé, il y en avait un autre, et, en

dépit de tout, les doctrines de cet ouvrage devaient être populaires.

Elles le devinrent en effet, et l'on oublia presque entièrement que ce

panégyrique de l'Allemagne avait dû faire retentir en Allemagne et dans

toute l'Europe un appel à la résistance. La police de Bonaparte l'avait

mieux compris, lorsque, après avoir exercé sur cet ouvrage la

pénétration et la vigilance des censeurs, elle avait pris le parti de le

détruire.

Il y a, plus ou moins, franchise du port pour les reproches qu'un

écrivain distingué adresse à sa propre nation. Madame de Staël disait

beaucoup de mal des Français dans ce livre sur l'Allemagne; mais en les

reconnaissant pour le peuple le plus spirituel et le plus aimable de la

terre, elle s'assurait le droit de lui nier tout le reste. Elle ne s'en

est pas prévalue à la rigueur; mais il faut avouer qu'elle a traité fort

sévèrement la nation qu'au fond du coeur elle aimait passionnément. En

revanche, elle relevait, tout ce que le caractère allemand a de qualités

solides et de mérite essentiel; mais les critiques qui tempéraient ces

éloges, étaient de celles dont la vanité nationale ne prend pas aisément

son parti; et chaque nation, même l'allemande, a sa vanité. J'ai quelque

raison de croire qu'on lui pardonna difficilement, de l'autre côté du

Rhin, des jugements comme ceux-ci:

«On a beaucoup de peine à s'accoutumer, en sortant de France, à la

lenteur et à l'inertie du peuple allemand: il ne se presse jamais,

il trouve des obstacles à tout; vous entendez dire en Allemagne

_c'est impossible_, cent fois contre une en France. Quand il est

question d'agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les

difficultés[163].

Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de

réussir dans tout ce qui exige de l'adresse et de l'habileté: tout

les inquiète, tout les embarrasse[164].

Il y a dans ce pays plus d'imagination que de sensibilité[165].

On est plus irrité contre les Allemands, quand on les voit manquer

d'énergie, que contre les Italiens, dont la situation politique a

depuis plusieurs siècles affaibli le caractère. Les Italiens

conservent toute leur vie, par leur grâce et leur imagination, des

droits prolongés à l'enfance; mais les physionomies et les manières

rudes des Germains semblent annoncer une âme ferme, et l'on est

désagréablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la

faiblesse du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans

ce genre, les Italiens ont une franchise singulière qui inspire une

sorte d'intérêt, tandis que les Allemands, n'osant confesser cette

faiblesse qui leur va si mal, sont flatteurs avec énergie et

vigoureusement soumis[166].»

Telle est la part du blâme dans le jugement que porte Madame de Staël

sur la nation allemande; les reproches sont sérieux et durent être

sentis; mais, après tout, c'est une question de savoir si quelques

Allemands n'eurent pas plus de peine à lui pardonner ses éloges que ses

critiques.

À travers beaucoup de clameurs et le cliquetis des armes qui se

croisaient pour et contre le livre nouveau, ce livre atteignit son but,

au moins en ce qui concerne la littérature et les doctrines littéraires.

Il concourut énergiquement avec le mouvement qui déjà commençait à

entraîner les esprits. Il inaugura, en littérature, une ère nouvelle. Le

livre _De l'Allemagne_ fut, pour les jeunes talents et pour tous les

jeunes esprits, comme un navire sur lequel ils purent s'approcher assez

d'un nouveau rivage pour en recueillir les émanations enivrantes et les

arômes inconnus. Cette littérature, quoique étrangère, quoique

étonnante, semblait éveiller d'anciens souvenirs, et ranimer des

impressions effacées. Cette Allemagne était une soeur oubliée, par qui

des traditions de famille, perdues ailleurs, avaient été conservées. Et

puis, elle semblait apporter la liberté dans l'art, en élargir

l'enceinte, en multiplier les ressources, et la nouvelle génération,

fatiguée d'un classicisme qui n'était plus que l'écho d'un écho,

s'imagina (c'est une illusion de la jeunesse) en retrouvant la liberté,

avoir tout retrouvé. En mal ou en bien, l'influence du livre de Madame

de Staël fut capitale. Il mit fin à l'isolement de deux grandes nations

voisines; il révéla, pour la première fois, l'Allemagne à la France.

Tout le monde, en Allemagne, n'en voulut pas convenir; mais voici ce que

Goethe a écrit dans sa vieillesse:

«Ce livre doit être considéré comme une puissante artillerie qui

pratiqua dans cette espèce de muraille de la Chine que des préjugés

surannés avaient élevée entre les deux peuples, une large brèche,

si bien qu'au delà du Rhin, et bientôt au delà du canal, on

s'informa plus exactement de nous, ce qui ne pouvait manquer de

nous assurer une grande influence sur tout l'occident de l'Europe.»

Nous l'avons vu, Madame de Staël voulait emprunter à l'Allemagne pour

enrichir la France. Le rejeton nouveau qu'elle aspirait à greffer sur

l'arbre de la civilisation française, n'était autre chose que

l'enthousiasme, dont il lui semblait que le principe était mort dans les

coeurs français. Mais elle exécuta ce dessein en femme d'esprit, sans

l'afficher, sans l'annoncer, sans y enchaîner sa pensée. Traitant sa

nation comme un de ces malades pour qui un changement d'air est le

premier remède, elle fit faire à l'esprit français le voyage

d'Allemagne. Comme un guide plein de zèle, dont la propre curiosité est

à peine encore satisfaite, et dont l'opinion n'est pas fixée sur tous

les points, elle exposa l'Allemagne comme quelqu'un qui l'étudiait

encore, quoique les grands traits de la physionomie de ce pays fussent

déjà fortement dessinés dans sa pensée. L'ouvrage n'a rien de polémique

ni d'agressif, rien même qui sente le parti pris et l'intention arrêtée;

on n'y sent partout qu'une étude calme et désintéressée. Ceci n'est

point un artifice. Madame de Staël n'a ni plus ni moins de préoccupation

qu'elle n'en montre. Elle ne prêche pas l'enthousiasme allemand, elle ne

prêche pas l'Allemagne, elle ne prêche rien. Sa candeur et son

impartialité sont exemplaires. Elle veut avant tout faire connaître

l'Allemagne à la France, dans son faible comme dans son fort, dans ce

qui est bon à laisser comme dans ce qui est bon à prendre; et il faut

bien le dire, Madame de Staël a trop d'esprit pour donner dans

l'admiration niaise, est trop française aussi pour que tout lui plaise

chez les Allemands. Elle croit sans doute que les peuples sont faits

pour se guider mutuellement, que chacun possède quelque avantage qui lui

est propre, et que l'Allemagne, dans le moment actuel, a quelque chose à

donner à la France; mais si des relations plus suivies entre les deux

peuples lui paraissent désirables, désirables surtout pour son pays,

elle croit nécessaire avant tout qu'ils se connaissent bien l'un

l'autre; elle n'a rien, pour le moment, plus à coeur, et aussi, dans ce

portrait de l'Allemagne, est-elle sincère sans le moindre effort.

Mais est-elle vraie? A-t-elle bien vu, a-t-elle bien jugé l'Allemagne?

Vous avez entendu l'opinion de Goethe; j'ignore si cette opinion est la

plus générale; j'ai, pour ma part, rencontré plus de gens disposés à la

contredire qu'empressés à la soutenir. La mauvaise humeur de plusieurs

va jusqu'à savoir peu de gré à Madame de Staël de son intention même.

Elle a loué, disent-ils, ce qu'il eût fallu blâmer; elle a blâmé ce

qu'il fallait louer. Je m'étonnerais que son dessein eût été mieux

accueilli. L'orgueil national, parfaitement égal à lui-même d'un pays à

l'autre, et ne présentant de différences que celles de la forme ou de

l'accent, empreint de fatuité en France, de dédain en Angleterre, en

Allemagne de rudesse, l'orgueil national a constamment récusé les

jugements de l'étranger. Rien de plus intraitable, de moins raisonnable

qu'un orgueil qui peut dire: _nous_, et qui semble n'être exigeant que

pour le compte d'autrui. Je le récuse à mon tour, et je crois bien

faire. Après quoi, tout n'irait pas mal si l'insuffisance de mon savoir,

ou, pour parler plus exactement, mon ignorance, ne me contraignait pas à

me récuser moi-même. Mais ne puis-je, à défaut d'un jugement en forme

que je ne me permets pas, vous dire au moins mes impressions?

Je ne reproche pas à Madame de Staël de n'avoir pas procédé par analyse.

Cette méthode, qui paraît excellente parce qu'elle ne permet pas de rien

omettre, a souvent le désavantage, en disant tout, de ne rien dire;

j'entends rien d'intime, de singulier, de saisissant. L'individualité,

personnelle et même nationale, reste en dehors de toutes les analyses,

et ce n'est pas non plus la méthode des peintres. Voyez Saint-Simon: son

unique méthode est de n'en point avoir, et sa confusion ressemble

beaucoup plus à la vie qu'aucune analyse. La libre allure de Madame de

Staël ne la sert guère moins bien. Il ne serait pas toujours facile de

dire pourquoi tel sujet succède à tel autre; mais, quand on arrive à la

fin, il reste une impression vive, celle que laisse la rencontre d'une

personnalité distincte, de ce je ne sais quoi qui ne ressemble qu'à soi,

et qu'aucun nom appellatif, qu'aucune épithète ne désignerait à notre

gré. Est-ce l'Allemagne? Mais si ce n'est pas l'Allemagne, où donc un

objet imaginaire aurait-il pris cette empreinte si vive d'individualité,

cette physionomie si personnelle, où l'on sent, à ne pouvoir s'y

tromper, que tout est homogène, que tout se tient, que tout s'enchaîne?

Un poète du dix-huitième siècle a dit des écrivains de Port-Royal:

Ils ont eu l'art de bien connaître L'homme qu'ils ont imaginé[167].

Madame de Staël, à son tour, aurait-elle eu l'étrange secret de bien

connaître une Allemagne qui n'existait pas? Le faux peut-il avoir cet

air-là? peut-il faire cette impression? Nous n'en croyons rien. Pour

autant que nous connaissons l'Allemagne, nous croyons que Madame de

Staël l'a bien connue, l'a bien exprimée; mais nous ne croyons pas

qu'elle l'ait approfondie.

L'époque où elle visita cette grande nation ne pouvait pas la lui

manifester tout entière. Bien des germes, qui s'éveillèrent plus tard,

sommeillaient. On peut dire, en un sens figuré, que Madame de Staël

visita l'Allemagne en hiver, lorsqu'une neige épaisse couvrait et

réchauffait le sol. Madame de Staël n'avait pas pu non plus pénétrer

jusqu'au fond de la société; en tout pays, et peut-être en Allemagne

plus qu'ailleurs, les hautes classes ne représentent qu'imparfaitement

l'esprit national; elles ont quelque chose de cosmopolite et parfois

d'étranger dans leur propre pays qui vous désappointe et vous

déconcerte. Et au reste, ni la société vue à ses divers étages, ni la

littérature contemporaine, ni les idées dominantes ne révèlent tout le

secret de l'individualité nationale. Aucun peuple ne montre à la fois

tout ce qu'il est; chaque moment ne révèle de lui qu'une partie.

L'histoire du peuple, l'étude de sa langue sont, en tout temps, un

complément d'information indispensable. Ceci, je l'avoue, suppose ce qui

est en question pour plusieurs, savoir: qu'un peuple, aussi bien qu'un

individu, est doué de l'identité personnelle, et que ses différents

états, en se succédant, se rattachent à un moi constant et inaltérable.

Il est vrai que je crois à cette identité, quoique je ne puisse

méconnaître avec quelle rapidité le type moral d'une nationalité

s'altère chez les individus expatriés, ou du moins chez leurs premiers

descendants. Mais, sous des formes et dans des conditions différentes,

l'identité morale d'une nation est aussi réelle que celle d'un individu;

la véritable unité de son histoire est l'unité de son caractère, et sa

langue, formée en même temps et d'un même effort que son caractère, en

est à la fois le monument, le garant et la sauvegarde. C'est en

interrogeant ces deux témoins que Madame de Staël aurait sondé le

caractère et discerné la vocation de la race allemande; et des traits

qui lui ont échappé auraient vivement attiré son attention. Je suis peu

disposé à en croire sur parole l'exaltation patriotique de certains

écrivains allemands, au dire desquels la nation aurait inventé tous les

sentiments nobles et délicats dont s'honore et s'embellit la

civilisation moderne. N'en ai-je pas vu qui transportaient sans façon au

_germanisme_, religion de leur façon, tous les bienfaits dont l'Europe

entière, cis et transatlantique, s'accorde à faire honneur au

christianisme? Mais il n'est guère possible de méconnaître l'importance

morale d'une race dont le mélange avec la race celtique et la race

romaine a décidément, sous les auspices du christianisme, créé le moyen

âge et les nationalités modernes. Si l'élément latin est partout,

l'élément teutonique est partout aussi; mais sans doute c'est en

Allemagne qu'il faut surtout le chercher. Et ce n'est pas assez de

vanter, avec Madame de Staël, cette loyauté de caractère, qui répond,

chez l'Allemand, à la générosité du Français, à la dignité de l'Anglais;

il y a des traits plus distinctifs et plus profonds. Il en est qu'on ne

peut presque nommer qu'au moyen de la langue allemande: c'est ce je ne

sais quoi de généralement humain (_allgemein menschlich_) dans le

caractère et surtout dans l'esprit, qui permet à l'Allemand de tout

comprendre, qui l'autorise à dire avec le poète: _Homo sum et nihil

humani a me alienum puto_, qui lui permet de se dépayser plus facilement

que tout autre peuple, et l'assimile si rapidement à l'indigène du pays

où il est transplanté. Ce qu'il y a de cosmopolite chez les différents

peuples leur vient du christianisme et de l'Allemagne. L'Allemagne peut,

sans aucune mauvaise allusion, être considérée en Europe comme _l'Empire

du milieu_; elle l'est au point de vue moral comme au point de vue

géographique.

Je ne relève qu'un trait; il en est d'autres sans doute: je voulais

faire entendre seulement que l'étude de Madame de Staël n'a pas tout

approfondi, ni même tout embrassé. Mais si son analyse du caractère

allemand laisse à désirer quelque chose, elle a rendu avec un singulier

bonheur la physionomie de cette nation, par où je n'entends pas

seulement les dehors de la vie allemande, mais ses préjugés, ses

habitudes intellectuelles et le mouvement de sa pensée. Quoiqu'elle ne

ménage pas la vérité à ce peuple, on sent qu'elle le traite avec

affection: la louange est sérieuse; le blâme tempéré, autant qu'il se

peut, par l'enjouement. J'ai dit l'enjouement, et non l'ironie; car les

Allemands, qui comprennent peu l'ironie, soit dit à leur honneur, la

supportent mal, quand ils l'ont comprise.

Les conseils ressemblent trop aux censures pour être beaucoup mieux

reçus; or tous ceux que renferme le livre _De l'Allemagne_ ne sont pas à

l'adresse des Français; plusieurs, et des meilleurs, sont adressés aux

Allemands eux-mêmes. Madame de Staël avait à coeur de voir cette grande

nation s'emparer de tous ses avantages, et s'assurer une influence

nécessaire au salut de l'Europe entière. Il serait difficile de

méconnaître cette pensée dans les passages suivants, où le conseil, en

prenant la forme d'une simple observation de fait, a plus de discrétion,

sans avoir moins de force:

«L'imagination, qui est la qualité dominante de l'Allemagne artiste

et littéraire, inspire la crainte du péril, si l'on ne combat pas

ce mouvement naturel par l'ascendant de l'opinion et l'exaltation

de l'honneur. En France, déjà même autrefois, le goût de la guerre

était universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur

vie, comme un moyen de l'agiter, et d'en sentir moins le poids.

C'est une grande question de savoir si les affections domestiques,

l'habitude de la réflexion, la douceur même de l'âme, ne portent

pas à redouter la mort; mais si toute la force d'un état consiste

dans son esprit militaire, il importe d'examiner quelles sont les

causes qui ont affaibli cet esprit dans la nation allemande. Trois

mobiles principaux conduisent d'ordinaire les hommes au combat:

l'amour de la patrie et de la liberté, l'amour de la gloire, et le

fanatisme de la religion[168].»

Ces trois mobiles, selon Madame de Staël, ont perdu leur force en

Allemagne, et n'en ont plus assez pour déterminer, à eux seuls du moins,

la résolution qu'elle appelait de tous ses voeux, disons la chose comme

elle est, l'énergique résistance à la France, dont l'auteur osait donner

le signal, elle Française, dans un livre imprimé en France. Je ne veux

pas supprimer la fin du chapitre:

«Les institutions politiques peuvent seules former le caractère

d'une nation; la nature du gouvernement de l'Allemagne était

presque en opposition avec les lumières philosophiques des

Allemands. De là vient qu'ils réunissent la plus grande audace de

pensée au caractère le plus obéissant. La prééminence de l'état

militaire et les distinctions de rang les ont accoutumés à la

soumission la plus exacte dans les rapports de la vie sociale; ce

n'est pas servilité, c'est régularité chez eux que l'obéissance;

ils sont scrupuleux dans l'accomplissement des ordres qu'ils

reçoivent, comme si tout ordre était un devoir. Les hommes éclairés

de l'Allemagne se disputent avec vivacité le domaine des

spéculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais

ils abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le

réel de la vie. Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des

acquéreurs qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l'empire

même de l'imagination. L'esprit des Allemands et leur caractère

paraissent n'avoir aucune communication ensemble: l'un ne peut

souffrir de bornes, l'autre se soumet à tous les jougs; l'un est

très entreprenant, l'autre très timide; enfin, les lumières de l'un

donnent rarement de la force à l'autre, et cela s'explique

facilement. L'étendue des connaissances dans les temps modernes ne

fait qu'affaiblir le caractère, quand il n'est pas fortifié par

l'habitude des affaires et l'exercice de la volonté. Tout voir et

tout comprendre est une grande raison d'incertitude; et l'énergie

de l'action ne se développe que dans ces contrées libres et

puissantes, où les sentiments patriotiques sont dans l'âme comme le

sang dans les veines, et ne se glacent qu'avec la vie[169].»

Ailleurs nous lisons, et ceci peut passer pour un conseil:

«L'esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi

dire, passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté

se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette énergie

sévère, qui commandait aux hommes tant, de sacrifices, aux femmes

tant de vertus, et faisait de la vie entière une oeuvre sainte où

dominait toujours la même pensée, cette énergie chevaleresque des

temps jadis n'a laissé dans l'Allemagne qu'une empreinte effacée.

Rien de grand ne s'y fera désormais que par l'impulsion libérale

qui a succédé dans l'Europe à la chevalerie[170].»

Il ne tient plus qu'à l'Autriche de prendre pour un conseil le passage

suivant:

«Il y a deux routes à prendre en toutes choses: retrancher ce qui

est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y résister. Le

second moyen est le seul qui convienne à l'époque où nous vivons;

car l'innocence ne pouvant être de nos jours la compagne de

l'ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été

dites, tant de sophismes répétés, qu'il faut beaucoup savoir pour

bien juger, et les temps sont passés où l'on s'en tenait en fait

d'idées au patrimoine de ses pères. On doit donc songer, non à

repousser les lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs

rayons brisés ne présentent point de fausses lueurs. Un

gouvernement ne saurait prétendre à dérober à une grande nation la

connaissance de l'esprit qui règne dans son siècle; cet esprit

renferme des éléments de force et de grandeur, dont on peut user

avec succès quand on ne craint pas d'aborder hardiment toutes les

questions: on trouve alors dans les vérités éternelles des

ressources contre les erreurs passagères, et dans la liberté même

le maintien de l'ordre et l'accroissement de la puissance[171].»

Mais de tous les conseils que les Allemands purent trouver dans ce

livre, le plus caractéristique et le plus spirituellement donné est

celui que développe le chapitre intitulé: _Des étrangers qui veulent

imiter l'esprit français_. Etre soi-même était aux yeux de Madame de

Staël la première condition de la force; être un autre que soi-même lui

paraissait à bon droit un principe de faiblesse. Le travers de

l'imitation, la recherche des qualités étrangères et des grâces qui

n'ont de la grâce qu'à condition d'être naturelles, c'était, à son avis,

un grand tort et un grand malheur; elle n'ajoute pas: une peine perdue

et un grand ridicule, mais elle le fait bien sentir. Je cite quelques

passages:

«Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent

plus d'immoralité, et sont plus frivoles qu'eux, de peur que le

sérieux ne manque de grâce, et que les sentiments ou les pensées

n'aient pas l'accent parisien.

»L'esprit allemand s'accorde beaucoup moins que tout autre avec

cette frivolité calculée;... il a besoin d'approfondir pour

comprendre; il ne saisit rien au vol, et les Allemands auraient

beau, ce qui certes serait dommage, se désabuser des qualités et

des sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond ne les

rendrait pas plus légers dans les formes, et qu'ils seraient plutôt

des Allemands sans mérite que des Français aimables.

»L'Ascendant des manières des Français a préparé peut-être les

étrangers à les croire invincibles. Il n'y a qu'un moyen de

résister à cet ascendant: ce sont des habitudes et des moeurs

nationales très décidées. Dès qu'on cherche à ressembler aux

Français, ils l'emportent en tout sur tous.

»L'imitation des étrangers, sous quelque rapport que ce soit, est

un défaut de patriotisme[172].»

Elle retourne contre lui-même, d'une manière piquante, le travers

qu'elle veut détruire. Les Français peuvent être flattés qu'on les

imite; mais l'imitation en elle-même leur déplaît; ce qu'ils demandent à

l'étranger, ce n'est pas leur propre image, ce sont des moeurs originales

et vraiment étrangères à leur égard:

«Les Français, hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n'aiment point

à rencontrer, parmi les étrangers, l'esprit français, et

recherchent surtout les hommes qui réunissent l'originalité

nationale à l'originalité individuelle.»

Et elle ajoute:

«Il n'y a point de nature, point de vie dans l'imitation: et l'on

pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces

ouvrages imités du français, l'éloge que Roland, dans l'Arioste,

fait de sa jument qu'il traîne après lui: _Elle réunit_, dit-il,

_toutes les qualités imaginables, mais elle a pourtant un défaut,

c'est qu'elle est morte_[173].»

Rien n'était mieux d'accord avec ce conseil qu'un livre destiné tout

entier à prouver que les Allemands, pour bien faire, n'avaient qu'à se

ressembler, et qu'ils ne pouvaient que perdre à échanger, au cas qu'un

tel échange soit possible, leurs qualités contre celles de toute autre

nation. La majeure partie du livre aboutit à cette démonstration. Mais

c'est surtout dans la littérature et dans la philosophie que Madame de

Staël voit se manifester la supériorité de l'Allemagne. Ces deux parties

de l'ouvrage n'ont pourtant pas été les mieux accueillies dans le pays à

l'honneur duquel elles paraissent consacrées. Je suis bien loin de

penser qu'elles ne laissent rien à désirer. On cherche dans la première

des idées générales mieux circonscrites, mieux arrêtées. Ce que dit

l'auteur de la poésie en général, du romantisme en particulier, a pu

sembler très fort à l'époque où le livre parut, et doit paraître

aujourd'hui bien vague. Ces choses, pourtant, ne parurent alors que trop

précises à certains critiques du pays de l'auteur. Dire que le

raisonnement combiné avec l'éloquence n'est point encore de la

poésie[174], souscrire à ce principe de l'esthétique allemande qui ne

veut point voir dans l'imitation de la nature, mais dans le beau idéal,

le principal objet de l'art[175], c'était, à l'égard de la France,

professer des nouveautés hardies, et jeter dans le sol de la littérature

des germes féconds. Les appréciations des auteurs et des ouvrages sont

spirituelles, délicates, et font preuve souvent d'une rare pénétration;

les analyses sont pleines de mouvement et de vie, et les passages cités

sont traduits avec un grand talent; le respect du génie, le naïf

sentiment du beau, éclairent tous les pas de l'écrivain, et nulle part

le préjugé français ne lui fait méconnaître des beautés véritables, ni

l'engouement, la méprise de la nouveauté ou une docilité de néophyte ne

lui fait prendre, comme à tant d'autres, quelque idole difforme pour une

divinité. Après cela, il ne coûte rien d'avouer que tout le monde, dans

un certain sens, en sait plus sur ces sujets que Madame de Staël n'en

pouvait savoir alors. Nous en savons même un peu trop pour notre

plaisir; et nous aurions raison d'envier à la génération que

représentait Madame de Staël, la fraîcheur de ses impressions. Quoi

qu'il en soit, ce qu'elle écrivit il y a trente ans était neuf alors; il

y avait du mérite à le penser, et si les paradoxes de 1810 sont

aujourd'hui des axiomes, il n'y a pas là, ce me semble, la matière d'une

critique.

Il n'y a pas de justice non plus à reprocher à celui qui, le premier,

met une idée en circulation, de ne lui avoir pas donné l'expression la

plus rigoureuse, la formule la plus parfaite. Inventer n'est pas si

commun qu'il ne faille faire grâce de quelque chose aux inventeurs. Je

sais qu'on n'y est pas trop disposé, et qu'il faudrait, pour contenter

certaines gens, avoir tout vu, tout prévu, n'avoir failli en rien. Je

sais aussi que cette injustice finit par être utile, et que les ennemis

d'une idée nouvelle sont ceux qui ont mission de la mûrir et de la

perfectionner; mais il vaudrait toujours mieux ne pas arriver à la

vérité par l'injustice. Toutefois, il est très vrai que les critiques

passionnées, amères, étroites, dont le livre _De l'Allemagne_ fut

l'objet en France et en Allemagne, ont été, pour les doctrines de ce

livre, autant de filtres où elles se sont épurées. Nous sommes tous,

aujourd'hui, bien au delà de ces doctrines; aux moins hardis elles

paraissent timides; la critique, l'esthétique ont obtenu de nouvelles

bases, et si l'ouvrage de Madame de Staël ne les a pas fournies, ne les

a pas indiquées, il a certainement obligé cette science et cet art à se

constituer sur des principes nouveaux.

Ne dirons-nous rien de l'aménité charmante de Madame de Staël dans la

critique? Certes, si dans ce périlleux métier la forme pouvait jamais

emporter le fond, tant d'équité, tant de ménagement aurait dû faire tout

passer. On dit que la brutalité vaut mieux; je n'en croirai rien jusqu'à

la preuve, et la preuve est encore bien loin. Qu'on soit sans

miséricorde pour le charlatanisme avéré, rien de mieux: mais je ne

croirai jamais qu'il soit nécessaire de traiter le génie sans respect et

sans ménagement. C'est surtout au milieu d'un peuple spirituel,

accoutumé à entendre à demi-mot, que la brutalité serait inexcusable.

Louer Madame de Staël de s'en être abstenue, ce serait lui faire injure;

mais ce dont on peut la louer, c'est d'avoir su réunir à la plus

parfaite sincérité la plus aimable douceur: _Suaviter in modo, fortiter

in re_. Vous rappelez-vous de quelle manière elle critique l'épisode de

Cidli et Semida dans le poème du _Messie_?

«Il faut l'avouer, dit-elle, il résulte un peu de monotonie d'un

sujet continuellement exalté; l'âme se fatigue par trop de

contemplation, et l'auteur aurait quelquefois besoin d'avoir

affaire à des lecteurs déjà ressuscités, comme Cidli et

Semida[176].»

Toutes les critiques ne comportent pas ces tours enjoués: mais dans le

ton le plus sérieux, elle ne met jamais ni dureté, ni sarcasme. Il

fallait bien que le reproche d'obscurité que Madame de Staël, en bonne

Française, ne pouvait s'empêcher de faire aux écrivains allemands,

trouvât sa place quelque part; mais pouvait-on y mettre à la fois plus

de modération et de franchise que dans les passages suivants:

«Les lecteurs allemands considèrent un moindre degré d'obscurité

comme la clarté même, et les écrivains ne donnent pas toujours aux

ouvrages de l'art cette lucidité frappante qui leur est si

nécessaire[177].»

«Les Allemands de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du

génie dans l'intérieur de l'âme. Mais quand il s'agit de faire

entrer leurs idées dans la tête des autres, ils en connaissent mal

les moyens; ils se mettent à dédaigner, parce qu'ils ignorent, non

la vérité, mais la manière de la dire. Le dédain, excepté pour le

vice, indique presque toujours une borne dans l'esprit; car, avec

plus d'esprit encore, on se serait fait comprendre, même des

esprits vulgaires, ou du moins on l'aurait essayé de bonne

foi[178]... Quand il s'agit de la métaphysique transcendante, aucun

aperçu, quelque vague qu'il soit, n'est à dédaigner, tous les

pressentiments peuvent guider, tous les à-peu-près sont encore

beaucoup. Il n'en est pas ainsi des affaires de ce monde: il est

possible de les savoir, il faut donc les présenter avec clarté.

L'obscurité dans le style, lorsqu'on traite des pensées sans

bornes, est quelquefois l'indice de l'étendue même de l'esprit:

mais l'obscurité dans l'analyse des choses de la vie prouve

seulement qu'on ne les comprend pas[179].»

«Les Allemands se plaisent dans les ténèbres; souvent ils remettent

dans la nuit ce qui était au jour, plutôt que de suivre la route

battue; ils ont un tel dégoût pour les idées communes, que,

lorsqu'ils se trouvent dans la nécessité de les retracer, ils les

environnent d'une métaphysique abstraite qui peut les faire croire

nouvelles jusqu'à ce qu'on les ait reconnues. Les écrivains

allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages

étant reçus et commentés comme des oracles, ils peuvent les

entourer d'autant de nuages qu'il leur plaît; la patience ne

manquera point pour écarter ces nuages; mais il faut qu'à la fin on

aperçoive une divinité; car ce que les Allemands tolèrent le moins,

c'est l'attente trompée; leurs efforts mêmes et leur persévérance

leur rendent les grands résultats nécessaires. Dès qu'il n'y a pas

dans un livre des pensées fortes et nouvelles, il est bien vite

dédaigné; et si le talent fait tout pardonner, l'on n'apprécie

guère les divers genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y

suppléer[180].»

À la lecture des pages où l'auteur rend compte à ses compatriotes de la

philosophie des Allemands, le premier mot de la critique, je m'en

souviens fort bien, fut celui-ci: Madame de Staël n'est point l'auteur

de ces pages; et on les attribuait à des plumes très habiles et très

compétentes; puis, comme il fallut bien les lui rendre, on se rabattit à

dire: Elle n'y entend rien. On le dit surtout plus tard, quand on crut

mieux connaître et que réellement on connut mieux la philosophie

allemande. Mais on ne se souvient pas assez de ce qu'avait dit l'auteur,

à la suite de son analyse de Kant:

«Je ne me flatte assurément pas d'avoir pu rendre compte, en

quelques pages, d'un système qui occupe, depuis vingt ans, toutes

les têtes puissantes de l'Allemagne; mais j'espère en avoir dit

assez pour indiquer l'esprit général de la philosophie de Kant, et

pour pouvoir expliquer dans les chapitres suivants l'influence

qu'elle a exercée sur la littérature, les sciences et la

morale[181].»

Ailleurs elle dit encore:

«En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales

de quelques philosophes allemands, leurs partisans trouveront avec

raison que j'ai indiqué bien superficiellement des recherches très

importantes[182].»

On voit où se réduisait l'ambition de l'auteur: elle voulait ajouter au

portrait de l'Allemagne un dernier trait en disant quelle était la

philosophie de ce pays; car si l'on a dit que la littérature est

l'expression de la société, pourquoi ne le dirait-on pas de la

philosophie, soit qu'on la considère comme une partie intégrante ou

comme le résumé abstrait de la littérature? Pour atteindre ce but, ce

qu'a fait l'auteur suffisait: elle était tenue de ne point défigurer les

systèmes dont elle rendait compte; mais il y eût eu, ce me semble, de la

pédanterie à exiger davantage. Si l'on se reporte à la date de 1810, si

l'on se rappelle qu'à cette époque la philosophie de Kant, et celle-là

seulement, n'était guère connue en France que de nom, et que Charles

Villers avait seul pris les devants sur l'auteur du livre _De

l'Allemagne_, dans un exposé de la philosophie de Kant publié en 1801,

on sentira plus d'admiration pour le travail de Madame de Staël, que

l'on ne sera frappé de ses lacunes et de ses imperfections.

Il serait injuste de reprocher à l'auteur de n'avoir jamais vu dans la

philosophie un effet, mais toujours une cause, et la cause de tous les

effets; car elle a dit bien clairement du sensualisme, et sans doute

elle l'eût dit aussi de tout autre système: «Cette philosophie doit sans

doute être considérée autant comme l'effet que comme la cause de la

disposition actuelle des esprits[183];» mais il n'est pas injuste de

dire qu'elle a beaucoup plus insisté sur le second de ces points de vue

que sur le premier.

«Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande

influence sur la tendance des esprits; c'est le moule universel

dans lequel se jettent toutes les pensées; ceux même qui n'ont

point étudié ce système se conforment sans le savoir à la

disposition générale qu'il inspire[184].»

Cette phrase est le thème, ou l'idée fondamentale, de toute la partie du

livre qui concerne la philosophie allemande. Le caractère de toute cette

philosophie, aux yeux de Madame de Staël, était le spiritualisme; ce

n'est pas encore le moment de voir si, même alors, cela était exactement

vrai; et quant aux intentions, ou plutôt au plan qu'elle attribue au

fondateur de la philosophie critique[185], c'est un secret qui reste

entre Dieu et lui: mais en supposant que la doctrine allemande soit

spiritualiste, il importe, d'un côté, de ne pas s'exagérer les

conséquences pratiques, les résultats sociaux de cette doctrine, et d'un

autre côté, d'en expliquer la genèse, de faire comprendre quelles causes

ont amené ou déterminé le triomphe de cette théorie. Sous ces deux

rapports, la troisième partie du livre _De l'Allemagne_ me semble donner

prise à des critiques fondées. Il était digne de l'auteur, et peut-être

était-il en son pouvoir de mieux mesurer l'influence des doctrines, et

d'en mieux raconter la naissance ou l'avènement.

On pourrait reprocher aussi à Madame de Staël d'avoir parlé d'une

philosophie allemande comme s'il n'y en avait qu'une seule, comme si ce

fleuve jaillissait tout entier d'une même source et roulait la même eau

jusqu'à son embouchure, comme si les successeurs de Kant n'en étaient

pas les adversaires plutôt que les continuateurs. Il y a bien quelque

chose de commun entre eux; mais ce qui leur est commun ne suffit pas

pour faire affirmer l'unité d'une philosophie, où rien, au contraire, ne

frappe autant que le nombre et l'immensité des divergences. Madame de

Staël elle-même n'est-elle pas obligée de nous signaler entre tel ou tel

de ces systèmes des oppositions radicales? Et le seul principe d'unité

qu'on aperçoive entre tous, à partir de celui de Kant, n'est-ce pas

l'audace titanesque de la spéculation ou la froide intrépidité de la

dialectique?

Ter sunt conati imponere Pelio Ossam.

Mais s'égaler les uns les autres en audace, ou, si l'on veut, en

grandeur, aspirer tous ensemble à l'absolu, à l'infini, est-ce avoir une

même philosophie? Madame de Staël, il est vrai, a cru démêler, entre

tous les systèmes dont l'Allemagne se préoccupait alors, un trait

d'unité moins vague et moins illusoire:

«Les Allemands, dit-elle, regardent le sentiment comme un fait,

comme le fait primitif de l'âme, et la raison philosophique comme

destinée seulement à rechercher la signification de ce fait[186].»

Les philosophies de l'Allemagne étaient-elles, en effet, si bien

d'accord là-dessus? avaient-elles, comme de concert, fait cette réserve?

Je n'en ai pas connaissance, et je crois plutôt que ce qui les

caractérise toutes ensemble, c'est de ne rien réserver.

Madame de Staël n'aime tant les philosophes allemands que parce qu'elle

les croit spiritualistes. Mais leur vol les avait, dès lors, emportés

bien loin par delà les questions qui s'agitent entre les sectateurs de

Condillac et ses adversaires, et ils abandonnent ces questions, avec

quelque dédain, à ceux qui n'ont pu les suivre dans leur gigantesque

essor: elles n'existent pas pour eux; il n'y a lieu pour la philosophie

allemande, ni à être spiritualiste, ni à ne l'être pas: l'idéalisme est

autre chose que le spiritualisme, et, à bien y regarder, ce qui porte ce

dernier nom n'est pas moins compromis par l'idéalisme que par le

matérialisme, par Hegel que par Condillac. Les Français pouvaient

trouver leur compte à échanger le matérialisme contre une doctrine plus

élevée; mais quel avantage espérer d'un échange entre Condillac et les

nouveaux systèmes allemands, entre le matérialisme et le panthéisme,

c'est-à-dire entre deux négations également absolues, également

funestes?

Au reste, la philosophie allemande pouvait-elle devenir,

deviendra-t-elle jamais la philosophie française? La philosophie, au

moins dans la direction et dans la portée que lui ont données les

nouveaux systèmes, se transporte-t-elle, comme la chimie, comme les

mathématiques, comme les inventions des arts, comme la vérité? Quelques

personnes ont osé se faire cette question, et j'ose la faire après

elles.

À défaut de sa philosophie, demanderons-nous à l'Allemagne cet

enthousiasme dont Madame de Staël semble faire l'apanage, la prérogative

de cette grande nation? Sachons d'abord ce que c'est que cet

enthousiasme; cherchons ce rameau d'or, au sujet duquel une autre Pythie

semble nous dire aujourd'hui:

... Latet arbore opaca

Aureus et foliis et lento vimine ramus...

Ergo alte vestiga oculis, et rite repertum

Carpe manu[187].

Je vous préviens, Messieurs, que je n'attaque aucune des opinions de

Madame de Staël. Je ne serais pas embarrassé de trouver dans son livre

tous les éléments de l'opinion que je défends. Ces éléments, je voudrais

les voir rassemblés, et certaines distinctions plus vivement accusées.

«L'enthousiasme, dit Madame de Staël, prête de la vie à ce qui est

invisible, et de l'intérêt à ce qui n'a point d'action immédiate

sur notre bien-être dans ce monde[188].»

La phrase que nous venons de lire peut passer pour une très bonne

définition de l'enthousiasme. Je crois que ce qui subordonne toute notre

vie à une pensée, à une poursuite dont l'objet ne promet rien à notre

égoïsme, rien à nos passions, peut prendre le nom d'enthousiasme.

Mais il y a plusieurs enthousiasmes, comme il y a plusieurs religions;

et de même que nous donnons le nom commun de religion à des cultes très

différents dans leur objet, très opposés dans leur tendance, nous

donnerons le nom d'enthousiasme à _toute passion purement

contemplative_, quel qu'en soit l'objet, quelle qu'en soit la direction.

Il n'y a presque rien qui ne puisse devenir l'objet de l'enthousiasme.

L'enthousiasme correspond à l'infini; mais tantôt il s'adresse

réellement à l'infini, tantôt il trompe son propre besoin, il donne le

change à son propre principe, en prêtant aux objets finis le caractère

et les privilèges de l'infini. L'Égypte déifiait un boeuf ou les légumes

de ses jardins; à notre manière, nous faisons de même.

L'enthousiasme égaré à ce point peut-il encore mériter quelque estime?

Est-il encore digne de son nom, qui signifie: _un Dieu au dedans de

nous_? Une âme qui s'enthousiasme pour ce qui est vulgaire

diffère-t-elle essentiellement d'une âme vulgaire? C'est une question.

Je me sens disposé à la résoudre affirmativement. Je déplore de

déplorables aberrations, une prodigalité si peu raisonnable; mais je ne

puis, en thèse générale, refuser toute espèce de valeur à une passion

qui n'a rien d'égoïste, rien au moins de grossièrement égoïste.

Mais on me permettra de préférer l'enthousiasme qui ne s'égare point à

l'enthousiasme qui s'égare, l'enthousiasme qui s'élève à celui qui

s'abaisse. J'irai plus loin: quoique l'un et l'autre révèlent la

présence, dans l'âme, du même besoin, du même principe, je ne puis

m'empêcher d'attribuer plus de valeur à l'âme capable du premier de ces

enthousiasmes qu'à l'âme susceptible du second seulement, à l'être moral

qui s'élance vers le véritable infini qu'à celui qui se précipite vers

le fini déguisé en infini, à celui qui aspire à la vérité absolue qu'à

celui qui s'éprend de la vérité relative, à l'homme qui s'enflamme pour

le bon qu'à celui que consume l'amour du beau, à l'homme qui met le

devoir au-dessus de la spéculation qu'à celui qui met la spéculation ou

la pensée au-dessus de la matière. Je reconnais, après Pascal, trois

ordres de grandeur, morale, intellectuelle, matérielle et je mesure

entre la première et la seconde une distance infiniment plus grande

qu'entre la seconde et la dernière.

Quelle différence y a-t-il quelquefois entre l'enthousiasme et la

pédanterie? Pourriez-vous me le dire? Et encore ai-je bien soin

d'écarter les éléments qui, en se mêlant à l'enthousiasme, le

transformeraient en fanatisme.

Que l'Allemagne soit capable d'enthousiasme, dans l'application la plus

élevée de ce mot, je le crois, et elle l'a prouvé. Que cet enthousiasme

moral soit même un des traits distinctifs du caractère allemand, je ne

prétends pas le nier. Mais il est plus certain que l'Allemagne se

distingue entre les nations par cet enthousiasme spéculatif, cette

ferveur d'abstraction, qui lui a fait donner par Madame de Staël le

magnifique nom de _patrie de la pensée_[190]. C'est même, si j'ai bien

lu ce beau livre, c'est de cet enthousiasme plutôt que de tout autre que

Madame de Staël fait honneur à l'Allemagne; c'est de cet enthousiasme

qu'elle voudrait doter son propre pays, et elle nous invite elle-même,

sans le vouloir, à évaluer ce trait de caractère ou cette disposition de

l'esprit.

Je l'ai déjà dit, quand je compare cette préoccupation avec celles qui

ont pour objet la matière et pour principe l'égoïsme, j'honore ceux qui

en sont atteints. Mais je voudrais savoir deux choses: cet enthousiasme

intellectuel entraîne-t-il avec lui l'enthousiasme moral, y conduit-il

nécessairement, a-t-il avec cette excellente préoccupation quelque

affinité naturelle; et en second lieu, cet amour de l'abstraction, cette

passion de la pensée élève-t-elle une barrière entre notre âme et

l'égoïsme, je dis au moins l'égoïsme le plus grossier?

Messieurs, il serait souverainement injuste de ne pas avouer que la

position du spéculatif est plus élevée que celle du matérialiste

pratique, l'atmosphère où il respire, plus pure, et qu'un peuple de

penseurs, si l'on pouvait concevoir un tel peuple, ne présenterait pas

un aspect aussi affligeant, ne léguerait pas à l'histoire d'aussi

sanglants souvenirs, que tel autre peuple plus vivement, plus

exclusivement préoccupé de ce qu'on appelle les réalités de la vie. Mais

n'allons pas plus loin, et ne confondons pas ce qui est profondément

distinct.

Entre la vérité spéculative et la vie morale il n'y a pas la continuité

que l'on suppose; la seconde n'est pas le prolongement de la première:

elles resteraient éternellement séparées sans la médiation du sens

moral, et le sens moral lui-même a besoin d'être restauré.

Il est permis, il est utile, dans les travaux de la pensée, de se

dépréoccuper de tout, excepté des intérêts moraux. Faire abstraction des

intérêts matériels, c'est simplifier la question sans la dénaturer;

c'est l'épurer en quelque sorte. Mais se désintéresser même du bien dans

la recherche du vrai, c'est renoncer à trouver le vrai, puisque le vrai

est inséparable du bien. Le vrai sans le bien n'est pas vrai; le bien

est la première vérité, le vrai par excellence, le vrai du vrai. Tout

autre désintéressement nous enrichit de ce qu'il nous enlève, nous fait

pour ainsi dire exister davantage; celui-ci, je veux dire celui qui

affecte de ne pas voir dans le bien un intérêt et le suprême intérêt,

celui-ci est un suicide.

Dans un écrit tout récent, _Notice sur la vie et les écrits de Madame

Necker de Saussure_, je trouve, sur ce sujet, quelques lignes

admirables, que je ne puis m'empêcher de vous citer:

«Non, la soif de la vérité n'est pas cette recherche insolente qui

se dépouille de tout intérêt humain! peut-être même n'y a-t-il

d'autre guide pour trouver la vérité que le désir et le besoin de

s'y soumettre. Si l'âme n'est point inquiète du résultat,

l'intelligence ne procède point avec rigueur: celui-là travaille ou

trop mollement ou trop hardiment qui ne travaille point pour soi;

aussi trouvez-vous toujours quelque chose d'inconsistant dans les

théories purement spéculatives sur la destination de l'homme et sur

les problèmes qui s'y rattachent. Dans ces efforts, la pensée n'a

point de centre, et rien n'est régulièrement ordonné; on erre sur

la foi d'une métaphysique orgueilleuse et incertaine: la pierre de

touche de la vérité est dans les profondeurs d'une volonté droite:

sans les lumières de l'esprit cette volonté peut errer, mais sans

cette volonté l'esprit s'égare dans les questions en apparence les

plus éloignées de la morale pratique. La résolution de vivre selon

la règle et de se conformer aux lois divines prépare à les

découvrir. Il faut se garder de prendre sous ce rapport

l'indifférence pour le détachement: par le détachement on devient

une pièce intelligente de l'ordre général; la curiosité frivole, au

contraire, sous prétexte de désintéressement, erre à l'aventure sur

une mer infinie, et c'est alors qu'il apparaît clairement que, pour

trouver le vrai, il faut chercher le bien[191].»

L'habitude de nous livrer à nos goûts sensuels, la recherche exclusive

des jouissances matérielles nous énerve et nous abrutit; c'est une

abstraction aussi, et la plus funeste de toutes; mais ne sera-t-il pas

permis de dire que l'abstraction qui fait taire les préoccupations de

l'âme au profit de celles de l'esprit, énerve aussi à sa manière, et,

dans un sens, nous abrutit. L'homme tout matière est méprisable, l'homme

tout esprit est effrayant.

Quand la liberté prétend être plus qu'un moyen, tout est perdu en

politique; quand l'art devient son propre but, tout est perdu en

littérature: en morale pareillement, quand la pensée ne veut reconnaître

la vie morale ni pour son point de départ, ni pour son terme. La

doctrine de l'idée pour l'idée est plus fausse, s'il est possible, que

celle de l'art pour l'art.

Il faut être préoccupé. La force d'un individu et d'un peuple n'est pas

d'être dépréoccupé, mais d'être préoccupé. L'Allemagne en 1813 était

préoccupée; elle se permettait ce qu'on a appelé plus tard des

présuppositions; elle s'élevait au-dessus de cette béatitude

philosophique, ou de ce quiétisme intellectuel, qu'on a appelé

_Voraussetsungslosigkeit_; elle fut grande alors, parce qu'elle avait

une grande passion. Individu ou peuple, on n'est jamais grand que par

là. Ou par de grandes pensées? direz-vous. Oui, mais rappelez-vous que

«les grandes pensées viennent du coeur[192].» Il reste, d'ailleurs, à

prouver que l'abstraction épure l'âme à proportion qu'elle fait autour

de l'esprit un vide parfait; il reste à prouver que ces spéculatifs, si

dépréoccupés des intérêts moraux, sont dépréoccupés également de tout le

reste, et qu'il ne reste dans leur âme aucune place pour les passions

basses.

Si la pensée avait ses débauches, je dirais que l'Allemagne a fait

débauche de la pensée, et que souvent, à force de penser, elle a oublié

de vivre. Elle s'est fait illusion à elle-même; elle s'est crue d'autant

plus sérieuse qu'elle pensait plus profondément; le vrai sérieux n'est

pas là; il peut y avoir beaucoup de frivolité dans l'abstraction; la

frivolité, pour être triste ou pesante, n'en est pas plus sérieuse; et

une métaphysique creuse est une admirable enveloppe des pensées

triviales et des sentiments vulgaires.

Les Français ont eu le malheur de nier l'immatériel; ils en sont venus à

traiter de métaphysique la morale et le devoir, et il est bien vrai que

la morale et le devoir, pris à leur principe, sont choses métaphysiques;

ce qui n'autorise ni à les nier, ni à les mépriser. Mais je dirai

néanmoins que les Français, à qui Madame de Staël prétendait inoculer

l'enthousiasme, en avaient plus montré au dix-huitième siècle, je dis

même au fort du dévergondage voltairien, lorsqu'ils poursuivaient la

réalisation de la vérité dans le gouvernement et dans la civilisation,

que les Allemands lorsque, nouveaux Ixions, ils poursuivaient au delà de

tous les cercles de la pensée humaine le fantôme de l'absolu. Conclure,

réaliser, n'est point contradictoire à l'enthousiasme; le tout est de

bien conclure et de réaliser le vrai.

Trente ou quarante ans sont un jour dans la vie d'un grand peuple, et je

ne crois pas qu'il faille, sur ces trente ans, juger l'Allemagne. Je ne

saurais faire de la _Voraussetzungslosigkeit_, ou, si l'on veut, de

l'objectivisme outré, un trait fondamental et ineffaçable de son

caractère. Mais elle a violemment dérivé dans ce sens, et cette tendance

lui a porté préjudice. Je n'en connais pas de manifestation plus

significative que l'excessive admiration que Goethe a excitée,

précisément à titre de génie indifférentiste ou objectif, et

l'emportement avec lequel dans un temps on a renversé Schiller aux pieds

de cette idole. Je ne puis souffrir qu'on aime tant celui qui n'a rien

aimé ni rien haï, et qu'on veuille reconnaître le sceau du génie dans le

scepticisme et l'impassibilité. Il y a une contradiction plus que

bizarre à s'enthousiasmer pour l'absence même de l'enthousiasme.

Aristote s'étonnait qu'on pût parler d'aimer Jupiter, et je m'étonne à

mon tour qu'on puisse aimer ce Jupiter de la pensée et de l'art. Sans le

haïr, je puis comprendre qu'on le haïsse, aujourd'hui surtout; car

beaucoup des manifestations, dont l'Allemagne s'afflige et s'effraye,

dérivent, au moins indirectement, de Goethe et de ses admirateurs.

Avoir démêlé dans la poésie de Goethe, comme l'a fait Madame de Staël,

les germes du scepticisme et de l'indifférence qui devaient, plus tard,

sous les auspices de ce grand poète, passer pour de la supériorité

d'esprit, ce n'était peut-être pas vers 1806, et de la part d'un

écrivain étranger, un petit mérite. Madame de Staël y met toute la

réserve de l'amitié et du respect; mais ce n'est ni se montrer faible,

ni frapper à côté, que de s'exprimer ainsi:

«Une question plus importante, c'est de savoir si un tel ouvrage

(_les Affinités de choix_) est moral, c'est-à-dire, si l'impression

qu'on en reçoit est favorable au perfectionnement de l'âme; les

événements ne sont de rien à cet égard dans une fiction; on sait si

bien qu'ils dépendent de la volonté de l'auteur, qu'ils ne peuvent

réveiller la conscience de personne: la moralité d'un roman

consiste donc dans les sentiments qu'il inspire. On ne saurait nier

qu'il n'y ait dans le livre de Goethe une profonde connaissance du

coeur humain, mais une connaissance décourageante; la vie y est

représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière

qu'on la passe; triste quand on l'approfondit, assez agréable quand

on l'esquive, susceptible de maladies morales qu'il faut guérir si

l'on peut, et dont il faut mourir si l'on n'en peut guérir.--Les

passions existent, les vertus existent; il y a des gens qui

assurent qu'il faut combattre les unes par les autres; il y en a

d'autres qui prétendent que cela ne se peut pas; voyez et jugez,

semble dire l'écrivain qui raconte, avec impartialité, les

arguments que le sort peut donner pour et contre chaque manière de

voir.

On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit

inspiré par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les

opinions de Goethe ont bien plus de profondeur, mais elles ne

donnent pas plus de consolations à l'âme. On aperçoit dans ses

écrits une philosophie dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal:

Cela doit être, puisque cela est; un esprit prodigieux, qui domine

toutes les autres facultés, et se lasse du talent même, comme ayant

quelque chose de trop involontaire et de trop partial; enfin, ce

qui manque surtout à ce roman, c'est un sentiment religieux ferme

et positif: les principaux personnages sont plus accessibles à la

superstition qu'à la croyance; et l'on sent que dans leur coeur, la

religion, comme l'amour, n'est que l'effet des circonstances et

pourrait varier avec elles.

Dans la marche de cet ouvrage, l'auteur se montre trop incertain;

les figures qu'il dessine, et les opinions qu'il indique ne

laissent que des souvenirs vacillants; il faut en convenir,

beaucoup penser conduit quelquefois à tout ébranler dans le fond de

soi-même; mais un homme de génie tel que Goethe doit servir de

guide à ses admirateurs dans une route assurée. Il n'est plus temps

de douter, il n'est plus temps de mettre, à propos de toutes

choses, des idées ingénieuses dans les deux côtés de la balance; il

faut se livrer à la confiance, à l'enthousiasme, à l'admiration que

la jeunesse immortelle de l'âme peut toujours entretenir en

nous-mêmes; cette jeunesse renaît des cendres mêmes des passions:

c'est le rameau d'or qui ne peut se flétrir, et qui donne à la

Sibylle l'entrée dans les champs élyséens[193].»

Le compte que nous rend Madame de Staël des opinions d'autrui ne saurait

être plus intéressant que celui qu'elle nous rend, chemin faisant, et

même dans des chapitres particuliers, de ses propres opinions. Rien dans

tout le livre n'est plus beau que ces chapitres, dont se compose à peu

près toute la quatrième partie, annoncée sous ce titre: _De la Religion

et de l'Enthousiasme_.

Ce sont ces chapitres surtout qui nous autorisent à dire que le livre

_De l'Allemagne_ marque le point de maturité et de la pensée et du

talent de Madame de Staël. Le progrès a eu lieu sur tous les points, et

jusque dans le style qui est plus riche et plus moelleux que dans

_Corinne_ même; toutefois c'est dans le domaine des convictions morales

qu'un plus grand intervalle sépare Madame de Staël d'elle-même. Nous

croyons avoir dit, en abordant l'étude de ses ouvrages, qu'on peut la

voir, de l'un à l'autre, graviter vers le christianisme; mais nulle part

la puissance qui l'attire vers ce centre de lumière, ne parait plus

impérieuse. Il y a plus que le pressentiment, il y a déjà l'intelligence

de la vérité chrétienne, et l'on serait tenté de dire les conséquences

avant le principe, dans bien des passages de cette dernière partie. Ce

que Madame de Staël connaissait alors, ce qu'elle acceptait du dogme

chrétien, je ne le sais pas directement; je sais seulement que le dogme

chrétien, ce qui fait que l'Evangile est l'Evangile, est implicitement

professé par Madame de Staël, lorsqu'elle énonce des maximes,

lorsqu'elle pose des principes dont l'Evangile n'est pas seulement la

sanction, mais la base nécessaire et unique. En christianisme, vous le

savez, le dogme est dans la morale, comme la morale est dans le dogme.

Les dogmes sont des faits surnaturels, où s'exprime, se prononce une

pensée morale; en sorte que, d'un bout à l'autre de la religion, tout

est morale, y compris la morale. Il y a donc, plus que Madame de Staël

ne l'a cru peut-être, du dogme, du christianisme, dans la dernière

partie de son ouvrage; il y en a même plus que dans tel écrit

entièrement et uniquement dogmatique; mais sans insister davantage

là-dessus, constatons seulement, sur quelques points, l'heureuse

différence qui se fait remarquer entre les anciennes opinions de Madame

de Staël, et celle dont le livre _De l'Allemagne_ renferme l'éloquente

expression.

Vous vous rappelez quel jugement l'auteur portait, en 1796, sur les

vertus religieuses. Aujourd'hui elle déclare que toutes les qualités de

ce monde disparaissent à côté des vertus vraiment religieuses; elle va

plus loin:

«Quelque effort qu'on fasse, dit-elle, il faut en revenir à

reconnaître que la religion est le véritable fondement de la

morale; c'est l'objet sensible et réel au dedans de nous, qui peut

seul détourner nos regards des objets extérieurs. Si la piété ne

causait pas des émotions sublimes, qui sacrifierait même des

plaisirs, quelque vulgaires qu'ils fussent, à la froide dignité de

la raison? Il faut commencer l'histoire intime de l'homme par la

religion ou par là sensation, car il n'y a de vivant que l'une ou

l'autre. La morale fondée sur l'intérêt personnel serait aussi

évidente qu'une vérité mathématique, qu'elle n'en exercerait pas

plus d'empire sur les passions qui foulent aux pieds tous les

calculs; il n'y a qu'un sentiment qui puisse triompher d'un

sentiment, la nature violente ne saurait être dominée que par la

nature exaltée. Le raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au

maître d'école de La Fontaine; personne ne l'écoute, et tout le

monde crie au secours[194].»

Elle n'oppose plus la religion à la philosophie:

«Les ouvrages composés dans le dix-septième siècle sont plus

philosophiques, à beaucoup d'égards, que ceux qui ont été publiés

depuis; car la philosophie consiste surtout dans l'étude et la

connaissance de notre être intellectuel. Les philosophes du

dix-huitième siècle se sont plus occupés de la politique sociale

que de la nature primitive de l'homme; les philosophes du

dix-septième, par cela seul qu'ils étaient religieux, en savaient

plus sur le fond du coeur[195].»

Elle ne fait plus de la religion une spécialité propre à certains

caractères ou à certaines circonstances:

«Il me semble qu'une des causes de l'affaiblissement du respect

pour la religion, c'est de l'avoir mise à part de toutes les

sciences, comme si la philosophie, le raisonnement, enfin tout ce

qui est estimé dans les affaires terrestres, ne pouvait s'appliquer

à la religion: une vénération dérisoire l'écarte de tous les

intérêts de la vie; c'est pour ainsi dire la reconduire hors du

cercle de l'esprit humain à force de révérences. Dans tous les pays

où règne une croyance religieuse, elle est le centre des idées, et

la philosophie consiste à trouver l'interprétation raisonnée des

vérités divines[196].»

Vous vous rappelez quelle autorité, en morale, elle accordait au

sentiment, ou à ce qu'elle appelait la véritable volonté de l'âme. Voici

comment elle juge une doctrine semblable chez le philosophe Jacobi:

«Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, comme Kant et

d'autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les actions

de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme Jacobi,

proclame qu'il faut tout abandonner à la décision du sentiment, le

christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi

positive n'exclut pas l'inspiration du coeur, ni cette inspiration

la loi positive. Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans

la pureté de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu'on

doit s'en remettre entièrement à ce que le mouvement de l'âme peut

nous conseiller; la sécheresse de quelques écrivains intolérants,

qui n'admettent ni modification ni indulgence dans l'application de

quelques préceptes, a jeté Jacobi dans l'excès contraire[197].»

Mais vous verrez qu'elle fait une part équitable à chacun des éléments

de la vérité:

«Il y a mille moyens d'être un très mauvais homme, sans blesser

aucune loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en

observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales.

Quand l'âme n'a pas d'élan naturel, elle voudrait savoir ce qu'on

doit dire et ce qu'on doit faire dans chaque circonstance, afin

d'être quitte envers elle-même et envers les autres, en se

soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne peut

apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu'il ne faut pas

faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est

révélé que par la divinité de notre coeur[198].»

Vous savez qu'elle a parlé avec désespoir des maux inévitables de la

vie, et surtout des vides cruels que la mort y creuse; vous savez

qu'elle s'est emportée plus d'une fois à justifier le suicide.

Écoutez-la maintenant parler de la résignation:

«Si l'on croit, au contraire, qu'il n'y a que deux choses

importantes pour le bonheur, la pureté de l'intention et la

résignation à l'événement, quel qu'il soit, lorsqu'il ne dépend

plus de nous, sans doute beaucoup de circonstances nous feront

encore cruellement souffrir, mais aucune ne rompra nos liens avec

le ciel. Lutter contre l'impossible est ce qui engendre en nous les

sentiments les plus amers; et la colère de Satan n'est autre chose

que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la

dompter, ni s'y soumettre[199].»

Elle demandait, vous vous en souvenez, de suprêmes consolations à la

philosophie. Aujourd'hui vous l'entendrez déclarer:

«Si l'on était parvenu à tarir la source de la religion sur la

terre, que dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des

victimes? que dirait-on à ceux qui l'ont aimée? et de quel

désespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides secrets l'âme

ne serait-elle pas remplie!

» Non seulement ce qu'on voit, mais ce qu'on se figure,

foudroierait la pensée, s'il n'y avait rien en nous qui nous

affranchit du hasard. N'a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où

chaque minute était une douleur, où l'on n'avait d'air que ce qu'il

en fallait pour recommencer à souffrir? La mort, selon les

incrédules, doit délivrer de tout; mais savent-ils ce qu'elle est?

savent-ils si cette mort est le néant? et dans quel labyrinthe de

terreur la réflexion sans guide ne peut-elle pas nous entraîner?

» Si un homme honnête (et les circonstances d'une vie passionnée

peuvent amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait

un mal irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de

l'expiation religieuse, s'en consolerait-il jamais? Quand la

victime est là, dans le cercueil, à qui s'adresser s'il n'y a pas

de communication avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre

aux morts les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des

hommes ne dit pas à la douleur:--C'en est assez;--au

repentir:--Vous êtes pardonné?--On croit que le principal avantage

de la religion est de réveiller les remords; mais c'est aussi bien

souvent à les apaiser qu'elle sert. Il est des âmes dans lesquelles

règne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une

active mort, et sur lesquelles le souvenir s'acharne comme un

vautour; c'est pour elles que la religion est un soulagement du

remords.

» Une idée, toujours la même, et revêtant cependant mille formes

diverses, fatigue tout à la fois par son agitation et par sa

monotonie. Les beaux arts, qui redoublent la puissance de

l'imagination, accroissent avec elle la vivacité de la douleur. La

nature elle-même importune, quand l'âme n'est plus en harmonie avec

elle; son calme, qu'on trouvait doux, irrite comme l'indifférence;

les merveilles de l'univers s'obscurcissent à nos regards; tout

semble apparition, même au milieu de l'éclat du jour. La nuit

inquiète, comme si l'obscurité recelait quelque secret de nos maux,

et le soleil resplendissant semble insulter au deuil du coeur. Où

fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais l'anxiété du

malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le

désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse

de l'éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous,

ô mon Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein

paternel? Celui qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait

plus sur le coeur humain que les plus profonds penseurs du

siècle[200].»

À mesure que son esprit se remplit de la vérité, il se vide de l'erreur:

les illusions vulgaires, les opinions convenues font place à des

convictions plus réfléchies et plus originales. À mesure qu'elle espère

en Dieu, elle désespère de tout le reste; et la nature elle-même, cette

oeuvre de Dieu, ne suffit plus à la rassurer:

«Les accidents et les malheurs, dans l'ordre physique, ont quelque

chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu'ils

paraissent tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme

une vie méchante qui s'empare tout à coup de la vie paisible. Les

affections du coeur nous font sentir la barbarie de cette nature

qu'on veut nous représenter comme si douce. Que de dangers menacent

une tête chérie! Sous combien de métamorphoses la mort ne se

déguise-t-elle pas autour de nous! Il n'y a pas un beau jour qui ne

puisse recéler la foudre, pas une fleur dont les sucs ne puissent

être empoisonnés, pas un souffle de l'air qui ne puisse apporter

avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante

jalouse prête à percer le sein de l'homme, au moment même où il

s'enivre de ses dons.

»Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l'on tient à

l'enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on

considérer les animaux, sans se plonger dans l'étonnement que fait

naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves

de la nature, dont l'homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils

été créés? Que signifient ces regards qui semblent couverts d'un

nuage obscur, derrière lequel une idée voudrait se faire jour?

Quels rapports ont-ils avec nous? Qu'est-ce que la part de vie dont

ils jouissent? Un oiseau survit à l'homme de génie, et je ne sais

quel bizarre désespoir saisit le coeur, quand on a perdu ce qu'on

aime, et qu'on voit le souffle de l'existence animer encore un

insecte, qui se meut sur la terre, d'où le plus noble objet a

disparu.

»La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec

elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu'elle peut

nous faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre

sein, et s'entretient avec nous. Quand les ténèbres nous

épouvantent, ce ne sont pas toujours les périls auxquels ils nous

exposent que nous redoutons, mais c'est la sympathie de la nuit

avec tous les genres de privations et, de douleurs dont nous sommes

pénétrés. Le soleil, au contraire, est comme une émanation de la

Divinité, comme le messager éclatant d'une prière exaucée; ses

rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider les

travaux de l'homme, mais pour exprimer de l'amour à la nature.

»Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l'accueillir;

elles se referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles

semblent exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on

élève ces fleurs dans l'obscurité, pâles, elles ne revêtent plus

leurs couleurs accoutumées; mais quand on les rend au jour, le

soleil réfléchit en elles ses rayons variés comme dans

l'arc-en-ciel, et l'on dirait qu'il se mire avec orgueil dans la

beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux, pendant de

certaines heures et de certaines saisons de l'année, est d'accord

avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions

qu'elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes

endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu'on appelle le

monde, se laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse

demeure.

»La paix et la discorde, l'harmonie et la dissonance qu'un lien

secret réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit

qu'elle se montre redoutable ou charmante, l'unité sublime qui la

caractérise se fait toujours reconnaître. La flamme se précipite en

vagues comme les torrents; les nuages qui parcourent les airs

prennent quelquefois la forme des montagnes et des vallées, et

semblent imiter en se jouant l'image de la terre. Il est dit dans

la Genèse _que le Tout-Puissant sépara les eaux de la terre des

eaux du ciel, et les suspendit dans les airs_. Le ciel est en effet

un noble allié de l'Océan; l'azur du firmament se fait voir dans

les ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois,

quand l'orage se prépare dans l'atmosphère, la mer frémit au loin,

et l'on dirait qu'elle répond, par le trouble de ses flots, au

mystérieux signal qu'elle a reçu de la tempête[201].»

J'aurais voulu vous lire tout cet admirable chapitre _De la

douleur_[202]; j'aurais pris plaisir à vous citer au moins cette double

allocution, d'un philosophe et d'un chrétien, à J.-J. Rousseau; jamais

la raison n'eut plus de grâce, et cela est, comme style, du premier

mérite; mais pourquoi vous citer ce que vous lirez, ce que vous avez lu?

Dans le reste de l'ouvrage, où tout est remarquable, certains chapitres

sont plus souvent rappelés. Celui sur l'_Esprit de conversation_[203]

est célèbre. Le chapitre sur _Les Universités allemandes_[204] est un

recueil des vues les plus saines et les plus indépendantes sur

l'éducation.

On a peine à croire que la discussion brillante que renferme le chapitre

de _L'intérêt personnel_[205], n'ait pas été le jugement en dernière

instance d'une insoutenable erreur. La _fête d'Interlaken_[206] épisode

touchant et grave, si pittoresque, si local, sans y prétendre, et

empreint de tant de calme et d'enthousiasme, n'est pas un des moindres

ornements de cet ouvrage célèbre.

Je l'ai dit, le style de _L'Allemagne_ est plus riche, plus coloré, plus

chaud que celui des autres écrits de Madame de Staël. À travers une

parfaite pureté grammaticale, il ne serait pas impossible d'y remarquer

je ne sais quel germanisme, fort indépendant de la syntaxe et du choix

des mots. Il y manque parfois (et la faute en est peut-être à la nature

des sujets ou des questions) ce je ne sais quoi de nettement terminé et

d'acéré, pour ainsi dire, qui caractérise l'expression française.

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 28 / 61 题