CHAPITRE CINQUIÈME

Delphine.

«Vous le savez, Messieurs», disait M. Villemain à son auditoire,

lorsque, dans la revue des ouvrages de Madame de Staël, il arrive à

_Delphine_, «vous le savez, nous ne parlons jamais ici de romans[124].»

C'était esquiver spirituellement une difficulté qu'il ne m'est pas

permis, à moi, d'éluder, ou plutôt qui, dans le point de vue où je me

place et dans la position qui m'est faite, existe à peine pour moi.

_Delphine_ n'est peut-être pas un bon ouvrage, mais ce n'est pas une

mauvaise action. _Delphine_ est un anneau de la chaîne que forment

ensemble, sous le point de vue moral ou psychologique, les écrits de

Madame de Staël, et si l'auteur n'est pas moins que ses ouvrages l'objet

de notre étude, il ne nous est pas permis de supprimer cet anneau. On

peut, si l'on veut, me contester mes prémisses, me nier le droit de

mêler la biographie, et surtout la biographie intime, à l'histoire

littéraire; mais alors il faut que je renonce à comprendre les ouvrages

de Madame de Staël, et par conséquent à les juger. On pourrait avec

autant de raison m'interdire de caractériser l'époque et le peuple au

milieu desquels un ouvrage a paru, de faire en quelque sorte la

biographie de ce peuple et de cette époque; mais ce serait tout

bonnement séparer l'histoire de la littérature de celle des idées et des

moeurs: aujourd'hui nous ne le pouvons plus. Parlons donc de _Delphine_,

quoique _Delphine_ soit un roman, comme, dans une étude sur Jean-Jacques

Rousseau, nous parlerions de la _Nouvelle Héloïse_.

Même dans ses ouvrages didactiques, Madame de Staël n'est pas sévèrement

didactique; elle l'est moins encore dans ses compositions romanesques,

quoique, au jugement de bien des gens, elle y ait mis trop de

raisonnement et de philosophie. Au reste, quel qu'ait pu être chaque

fois son but ou son intention, ce qu'elle a fait chaque fois, c'est de

nous livrer, comme on dirait en style de gravure, une _épreuve_ aussi

nette que vive, une empreinte irrécusable de son état moral, compliqué à

l'ordinaire de l'état moral de son époque. Chacun des livres de Madame

de Staël est un portrait de cette femme célèbre; elle est profondément

subjective, comme nous disons aujourd'hui, elle ne se sépare jamais,

d'elle-même pour s'unir à son sujet, car elle-même et son sujet ne sont

qu'un. Elle ne s'est élevée à l'objectivité, elle ne s'en est du moins

approchée, que dans ses deux derniers écrits; mais on peut dire de tous

les autres ce qu'un écrivain moderne a dit, avec plus ou moins de

sérieux, d'un de ses propres ouvrages: «Ce livre est fait de mon âme,

oui, de mon âme et de ma douleur[125].»

Le livre des _Passions_ est surtout une plainte; celui de la

_Littérature_ est surtout un élan ou un effort d'espérance. Tout, dans

ces ouvrages comme dans les suivants, porte le sceau d'une personnalité

sans égoïsme, d'une douleur transformée en pitié. Madame de Staël a pu

croire qu'elle enseignait, et peut-être, dans un sens, a-t-elle

enseigné; mais, dans ses romans du moins, ses enseignements ne sont pas

des conseils, et il y est dit bien plutôt ce qui est que ce qui doit

être.

On prend, en général, dans le sens d'un conseil l'épigraphe de

_Delphine_, empruntée aux _Mélanges_ de Mme Necker: «Un homme doit

savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre.» Si c'est un conseil,

il n'est pas bon; et il est malheureux que Madame de Staël, la seule

fois qu'elle cite sa mère, ait si mal choisi. Si l'opinion est bonne,

nul homme ne doit la braver; si l'opinion est mauvaise, nulle femme ne

doit s'y soumettre. Je n'invoque pas ici les enseignements et les

inspirations du christianisme; j'aime beaucoup mieux citer un incrédule

qu'un chrétien, quand cet incrédule a raison. Voici donc comment

Chénier, dans son _Tableau de la Littérature française_, a jugé

l'épigraphe de _Delphine_, et vraiment il dit si bien qu'on ne saurait

mieux:

«Nous ne saurions, dit Chénier, admettre le principe qui sert de

base à tout l'ouvrage. Non, l'homme ne doit point braver l'opinion,

la femme ne doit point s'y soumettre; tous deux doivent l'examiner,

se soumettre à l'opinion légitime, braver l'opinion corrompue. Le

bien, le mal sont invariables: les convenances qui assujettissent

les deux sexes diffèrent entre elles, comme les fonctions que la

nature assigne à chacun des deux; mais la nature ne condamne pas

l'un au scandale et l'autre à l'hypocrisie; elle leur donna la

vertu, la raison, et toutes les convenances s'arrêtent devant ces

limites éternelles[126].»

Retenez bien ceci: _Il y a des convenances qui assujettissent les deux

sexes, et qui_, d'un sexe à l'autre, _diffèrent entre elles_; or nous

verrons que le malheur de Delphine ne vient pas précisément de ce

qu'elle brave l'opinion, mais de ce qu'elle méprise les convenances de

son sexe, et même les devoirs qui sont communs à tous deux.

Mais je m'en tiens pour le moment, à constater le point de vue de

l'écrivain. On a prétendu faire du livre de la fille un sermon sur le

texte fourni par la mère. Je crois qu'on s'est trompé, à moins qu'on ait

voulu dire que Madame de Staël représente dans Delphine le malheur

auquel une femme s'expose quand elle prétend lutter contre l'arbitraire

de la société, et dans Léonce le malheur que subit ou qu'apporte aux

objets de son affection l'homme qui s'incline devant ce pouvoir inique;

et tout le livre est bien moins un acte d'accusation contre cette femme

et contre cet homme que contre la société. Mais je ne vais pas même

jusque-là; je ne vois dans _Delphine_ ni acte d'accusation ni cause

plaidée, mais un tableau passionné de la condition malheureuse de la

femme au milieu de la société moderne, où la vertu, c'est-à-dire, selon

Madame de Staël, la bonté, a moins de chances de bonheur que l'égoïsme

prudent.

Cette thèse n'est pas immorale, puisqu'elle n'est pas fausse. Si la

vertu a les promesses de la vie présente, ces promesses les voici: «Il

n'y a personne, dit le prince des justes, personne qui ait quitté sa

maison et ses parents pour l'amour de moi, qui n'en reçoive dès à

présent cent fois autant avec des persécutions.» (Marc, X, 30.) Mais il

est dangereux, pour ne rien dire de plus, de mentionner les persécutions

sans parler de tout le reste; il l'est davantage encore de présenter

comme le martyre de la vertu les peines qu'attire l'imprudence et les

douleurs qu'entraîne la passion. C'est le premier reproche qu'il faut

faire à Delphine. Sans doute qu'elle brave l'opinion; mais plus souvent

ce qu'elle affronte, ce sont les principes revêtus de l'autorité de

l'opinion: faudra-t-il donc aller jusqu'à croire les principes moins

certains et la vérité moins vraie, parce que, dans tel ou tel cas, ils

coïncident avec l'opinion? et faudra-t-il traiter l'opinion qui a raison

comme l'opinion qui a tort? En vérité je ne vois dans tout ce roman de

_Delphine_ qu'un seul incident qui se rapporte vraiment à l'épigraphe du

livre; encore ne suis-je pas sûr de me rencontrer sur ce point avec

l'opinion de tout le monde; mais enfin, en ma qualité d'_homme_, je me

décide à la braver, et à dire que la conduite de Delphine avec Mme de R.

me paraît belle et touchante, et que j'honore bien plus le mouvement qui

inspire cette démarche que la réflexion prudente qui l'aurait supprimée.

Mais je ne veux pas, Messieurs, que vous m'en croyiez; voici toute la

scène:

«Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre,

avec quarante femmes les plus remarquables de Paris: Mme de R.

arriva: c'est une personne très inconséquente, et qui s'est perdue

de réputation, par des torts réels et par une inconcevable

légèreté. Je l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante Mme

d'Artenas; j'ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle,

mais j'ai eu l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de

douceur et de bonté: je ne sais comment elle eut l'imprudence de

paraître sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir

qu'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment où elle

entra dans le salon, Mmes de Saint-Albe et de Tésin, qui se

plaisent assez dans les exécutions sévères, et satisfont

volontiers, sous le prétexte de la vertu, leur arrogance naturelle;

Mmes de Saint-Albe et de Tésin quittèrent la place où elles étaient

assises, du même côté que Mme de R.; à l'instant toutes les autres

femmes se levèrent, par bon air ou par timidité, et vinrent

rejoindre à l'autre extrémité de la chambre Mme de Vernon, Mme du

Marset et moi. Tous les hommes bientôt après suivirent cet exemple,

car ils veulent en séduisant les femmes, conserver le droit de les

en punir.

»Mme de R. restait seule l'objet de tous les regards, voyant le

cercle se reculer à chaque pas qu'elle faisait pour s'en approcher,

et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait arriver où la

reine nous ferait entrer, ou sortirait pour nous recevoir: je

prévis que la scène deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux

de Mme de R. se remplissaient de larmes; elle nous regardait

toutes, comme pour implorer le secours d'une de nous; je ne pouvais

pas résister à ce malheur; la crainte de déplaire à Léonce, cette

crainte toujours présente me retenait encore; mais un dernier

regard jeté sur Mme de R. m'attendrit tellement, que par un

mouvement complètement involontaire, je traversai la salle, et

j'allai m'asseoir à côté d'elle: oui, me disais-je alors, puisque

encore une fois les convenances de la société sont en opposition

avec la véritable volonté de l'âme, qu'encore une fois elles soient

sacrifiées[127].»

Cette dernière phrase est de trop; je n'aime pas _la véritable volonté

de l'âme_; la charité pouvait commander l'action de Delphine et la

justifier; la charité signifie quelque chose, la véritable volonté de

l'âme ne signifie rien, aussi longtemps qu'il n'est pas prouvé que cette

volonté et celle de Dieu sont une même volonté; mais, quoi qu'il en soit

de la phrase, l'action me paraît belle, et je n'y vois, pour ma part,

aucune vraie convenance sacrifiée. Il est bien dommage que cette

imprudence de Delphine soit la seule qu'on puisse absoudre. Toutes les

fois qu'elle se compromet, c'est sans nécessité; ses mouvements ont

toujours quelque chose de généreux et d'aimable, mais ces mouvements

sont pour elle la suprême loi; il lui suffit, confiante qu'elle est dans

la bonté de son naturel, de constater chaque fois _la véritable volonté

de son âme_: on dirait que tout le reste est indifférent; je ne dis

pourtant pas: tout jusqu'à la vertu; car elle prétend bien ne pas la

sacrifier, puisque la vertu n'est pour elle que _la continuité des

mouvements généreux_[128]. C'est ainsi qu'elle la définit; c'est la

doctrine du livre, où elle se reproduit plusieurs fois et sous

différentes formes: malheur donc à tous les principes, à tous les

devoirs même, qui se trouveront sur le chemin d'un mouvement généreux!

Encore faudrait-il s'assurer que le mouvement est généreux, et

s'entendre sur ce mot de _générosité_. Je crois bien qu'en ménageant

chez elle, à une femme mariée, un rendez-vous avec un homme qui n'est

pas son époux, Delphine a dû paraître fort généreuse à cette coupable

amie; mais il y a grandement à parier que cette complaisance de Delphine

sera moins doucement qualifiée par le reste de l'univers; je doute même

qu'on approuve le _mouvement généreux_ qui porte Delphine à prendre à

son compte la faute de Thérèse, et à vouloir passer pour une femme

légère et pour une amante infidèle, afin que son amie ne passe pas pour

une épouse perfide. Je me borne à cet exemple. D'autres que je pourrais

citer achèveraient de prouver qu'aux yeux de Delphine, c'est-à-dire de

l'auteur, l'espèce humaine se partage en deux classes, dont l'une obéit

au premier mouvement, qui est toujours bon, et l'autre au second, qui

est ordinairement mauvais. Il serait vraiment commode de pouvoir réduire

toute la morale à une question de date aussi parfaitement simple.

Mais ce n'est pas tout, il s'en faut. Toute la suite des rapports de

Delphine avec Léonce, depuis que Léonce est marié, exprime le mépris des

convenances les plus sacrées; et l'auteur, au moyen d'un épisode amené

fort à propos, l'histoire de M. et Madame de Lebensei, nous prépare,

autant qu'elle peut, à juger ces rapports avec indulgence. Et pour que

nous ne puissions pas nous méprendre sur l'intention qu'elle a eue en

les retraçant, cette familiarité coupable d'une jeune femme avec un

homme marié n'est point la cause des malheurs de Delphine; elle n'est

jamais punie que du bien, jamais du mal qu'elle fait. Pour le coup,

c'est trop; j'ai bien consenti à voir la vertu traitée comme le vice:

c'est un spectacle que la société nous présentera longtemps encore; mais

que la vertu seule soit punie, et que le vice ne soit jamais malheureux,

je ne l'entends pas ainsi; l'humanité ne pourrait soutenir éternellement

un pareil spectacle; il faut que l'intime liaison du malheur et du mal

se révèle quelquefois à elle dans l'infortune des méchants:

Abstulit hunc tandem Rufini poena tumultum

Absolvitque Deos[129].

Je ne demande pas qu'un caractère humain soit parfaitement conséquent;

ce serait vouloir peut-être qu'il ne fût pas humain: mais quand un

caractère est systématique, il ne doit sortir de sa ligne ni trop

aisément, ni impunément, c'est-à-dire sans que cette déviation soit

signalée et reprise. Que devient la candeur, la parfaite vérité du

caractère de Delphine, quand elle presse Madame de Vernon mourante «de

remplir les devoirs que la religion catholique prescrit aux personnes

dangereusement malades? Vous donnerez, lui dit-elle, un bon exemple en

vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui édifient les

catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve de respect

pour la morale et la Divinité[130].» Il y a dans le monde mille exemples

de cette inconséquence; les coeurs les plus droits ne sont pas au-dessus

de cette espèce d'hypocrisie, et j'aimerais assez que Delphine eût ce

tort, si on nous le donnait pour un tort.

Il n'y a rien à dire sur Léonce qui n'ait été dit cent fois. Je regrette

pour lui l'ancien dénoûment. Cette mort tragique le relevait un peu; et

vraiment il en était temps. Jusqu'alors, il nous avait impatientés

jusqu'à l'irritation. Après tout, le caractère de Léonce est une

exception, et l'art ne s'occupe pas des exceptions. Qu'il soit à la

rigueur possible de réunir au courage personnel, et même à une certaine

élévation d'esprit, la déférence la plus servile pour les convenances

les plus arbitraires, je ne voudrais pas le nier; mais je ne tiens pas

du tout à ce que la preuve se transforme en tableau. J'ai besoin

d'ailleurs que Delphine à qui je m'intéresse, ne place pas trop mal ses

affections; et même Delphine mise à part, je n'aime pas qu'on cherche à

me persuader que les femmes les plus distinguées se contentent que

l'homme qu'elles aiment soit beau, vaillant, spirituel, et lui font

aisément grâce de tout le reste. L'amant de Corinne a du moins une

perfection de plus: il est mélancolique; c'est toujours cela, et ce

devait être beaucoup pour Madame de Staël; mais Léonce ne l'est pas, et

tout ce qui peut s'ajouter à la liste de ses perfections, c'est une

parfaite naïveté d'égoïsme, et la crainte la plus féminine de l'opinion

et du _qu'en dira-t-on_. Il n'aime point dans sa maîtresse ce qu'elle a

de vraiment aimable; il ne sait pas s'unir d'un premier mouvement à ses

inspirations naïvement généreuses; c'est beaucoup s'il n'ajourne pas ses

propres impressions, et si, pour approuver, il n'attend pas que tout le

monde ait approuvé. Ainsi, dans la scène citée plus haut:

«À peine eus-je parlé à Madame de R. que je ne pus m'empêcher de

regarder Léonce: je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais

point de mécontentement. Il me sembla que ses yeux parcouraient

l'assemblée avec inquiétude pour juger de l'impression que je

produisais, mais que la sienne était douce...--Ne m'avez-vous pas

désapprouvée d'avoir été me placer à côté d'elle?--Non, répondit

Léonce, je souffrais, mais je ne vous blâmais pas[131].»

Quand la Révolution arrive, s'il prend parti contre elle, ce qui est

fort naturel, c'est sans conviction, sans enthousiasme, même sans esprit

de parti, mais uniquement parce que cela convient. Il veut tour à tour,

dans son immense et capricieuse personnalité, que Delphine se souvienne

des bienséances pour l'amour de lui, et que, pour l'amour de lui, elle

les oublie. Quand il affiche avec une sorte d'emportement sa passion

pour elle, si c'est là en effet braver l'opinion, que devient le

caractère que l'auteur lui a donné? Si, au contraire, l'opinion est si

mauvaise qu'il n'a rien à craindre pour lui-même, que penser d'un homme

qui déshonore de gaieté de coeur une femme charmante, parce que, pour son

compte, il est à l'abri? Encore une fois, on se soucie peu de Léonce;

mais on se soucie de Delphine, et on craint de l'aimer d'autant moins

qu'elle aime davantage un homme si peu digne d'elle. On m'objectera

Clarisse: pour toute réponse, je dirai: Relisez _Clarisse_. Elle a tort

sans doute, et vous savez ce que disait Richardson à ceux qui lui

reprochaient d'avoir fait mourir cette aimable fille: «Que voulez-vous?

je n'ai pu lui pardonner d'avoir fui la maison paternelle;» mais, outre

que l'expiation suit directement, que de droits cette infortunée, dans

sa faute même, n'a-t-elle pas à notre pitié! On peut faire mieux encore;

on peut m'objecter mille faits tout pareils, mille autres Léonces aimés

par mille autres Delphines; je ne répondrai qu'un mot: J'ai besoin de

haïr Léonce ou de l'aimer; l'un et l'autre se trouve impossible; et mon

sentiment, repoussé de l'amour vers la haine et de la haine vers

l'amour, finit par se fixer dans le dégoût. Si cette impression est

celle de tout le monde, ni l'héroïne ni l'auteur n'y peuvent trouver

leur compte.

En supposant que Delphine, par ses imprudences et par ses malheurs,

confirme la seconde moitié de l'adage de Madame Necker, Léonce ne

confirme pas l'autre. Ce n'est pas en s'asservissant à l'opinion, c'est

bien plutôt en la bravant qu'il fait le malheur de Delphine. Le but de

l'auteur, si l'auteur a eu réellement ce but, ne se trouve atteint que

d'une seule manière, je veux dire par l'impatience et le déplaisir que

ce caractère nous donne: si Léonce ne perd pas précisément sa cause

auprès de la fortune, il la perd auprès du lecteur; mais ce n'est pas

assez, on regrettera toujours que son caractère ou son système ne trouve

pas une condamnation plus décidée dans les faits qui en résultent. Je me

contenterai là-dessus d'une observation de fait. Léonce s'éloigne de

Delphine après le fatal rendez-vous dont elle a voulu prendre sur elle

toute la honte; c'est la grande péripétie du roman, puisque Léonce, dans

son ressentiment, épouse Mathilde; c'est là, ou nulle part, qu'il aurait

fallu faire ressortir les inconvénients de son caractère. Mais, en

vérité, qui oserait lui dire: Delphine a manqué à des convenances

frivoles, et vous ne devez pas, pour si peu, renoncer à elle? Pour si

peu! un rendez-vous donné par Delphine à un autre que lui! Quand elle

l'aurait donné à lui-même, le grief serait suffisant: que sera-ce quand

il s'agit d'un autre? Pour cette fois, Léonce a raison; et il y aurait

conscience à ne pas en tenir note, car c'est, je pense, la seule fois.

Mais quand tous les malheurs qui fondent sur les deux héros seraient la

conséquence directe des erreurs opposées dont ils ont fait l'inspiration

de leur conduite, l'enseignement qui ressortirait de cette conclusion

est d'avance annulé par l'impression générale du roman. Madame de Staël

a publié des _Réflexions sur le but moral de Delphine_, à plusieurs

desquelles on peut souscrire; mais l'une de ces réflexions affaiblit

singulièrement l'effet de toutes les autres:

«Les écrivains, comme les instituteurs, nous dit-elle, améliorent

bien plus sûrement par ce qu'ils inspirent que par ce qu'ils

enseignent[132].»

Nous sommes de cet avis, et si, au lieu d'_améliorent_ on lit

_pervertissent_ ou _égarent_, la proposition n'en sera pas moins vraie.

Il s'agit donc de savoir ce qu'inspire le roman de _Delphine_, ou bien,

car cela revient au même, ce qui a inspiré _Delphine_. Madame de Staël

ne serait-elle pas la première à convenir qu'à l'exception de ceux «qui

ont passé le temps d'aimer et qui ne peuvent plus sentir de charme qui

les arrête[133]», tout le monde conclura dans son coeur qu'il est beau

d'aimer comme Delphine et d'être aimé comme Léonce? Quoique la langue de

l'amour vieillisse encore plus vite que celle de la musique, et quoique

Delphine et Léonce se parlent l'un à l'autre un idiome un peu suranné,

l'intérêt subsistant de ce roman est pourtant dans leur passion

réciproque; on s'y laisse entraîner, et l'on se soucie fort peu du

reste. Coiffée de son épigraphe dogmatique, comme le serait d'un bonnet

de nuit quelque Diane chasseresse ou Calypso dans son île, _Delphine_

n'est pourtant qu'un roman, et je vous conseille de le prendre sur ce

pied-là. Nos romanciers modernes font parler à l'amour un langage un peu

différent; ils ont relégué les délicatesses du coeur au rang des fictions

légales ou des métaphores: décidément ils n'aiment pas la métaphysique.

Je n'ose dire ce qu'ils ont fait de l'amour; je puis dire ce qu'en avait

fait l'auteur de _Delphine_: une religion, un enthousiasme, une extase.

Elle avait tort, je l'avoue; le christianisme et la raison la condamnent

également; mais nous sied-il d'être sévères? Après avoir supporté et

loué tant de choses pires, soyons humbles dans la critique; mais disons

pourtant que cet amour frénétique, cette passion _chauffée à blanc_ du

beau Léonce, n'est pas du tout d'un bon exemple; que Delphine,

quoiqu'elle ait respecté les limites au delà desquelles commence le

crime, est aussi coupable qu'elle est malheureuse, et que plusieurs

scènes, mais surtout celle de l'église[134], sont d'un effet déplorable.

Et pourtant cette scène elle-même, comparée à certaines situations

inventées par Madame Cottin, garde encore quelque mesure dans

l'emportement. Il y aurait de l'injustice à mettre au compte de l'auteur

toutes les extravagances que débite Léonce, dont elle ne prétend pas se

porter garant. Nous le laisserons donc tout à son aise s'écrier:

«L'univers et les siècles se fatiguent à parler d'amour; mais une

fois, dans je ne sais combien de milliers de chances, deux êtres se

répondent par toutes les facultés de leur esprit et de leur âme...

Ton véritable devoir, c'est de m'aimer... Aime-moi, pour être

adorée dans toutes les nuances de tes charmes... Crois-moi, il y a

de la vertu dans l'amour, il y en a même dans ce sacrifice entier

de soi-même à son amant, que tu condamnes avec tant de force,

etc.[135].»

Léonce qui le dit, et je consens à lui en laisser toute la

responsabilité. Mais qui prendra celle des paroles de Delphine?

Seront-elles, comme celles de Léonce, nulles ou non avenues? et toute

cette passion passera-t-elle pour une simple machine dans le roman? n'en

sera-t-elle pas, après tout, l'intérêt principal, le sujet même?

cherchera-t-on autre chose dans Delphine? cet amour insensé, n'est-ce

pas Delphine même, Delphine tout entière?

Dans les drames consacrés à la peinture des passions ridicules, il y a

toujours, dans un coin du poème, un Ariste, un Cléante, l'homme

raisonnable de la pièce, qui intervient ou qui dit son mot en faveur du

bon sens et du bon droit. Je le cherche dans _Delphine_; je cherche, ce

qui est la même chose, une pensée qui serve à juger les personnes et les

choses. Je ne la trouve point. La religion, cette règle de la vie, ce

jugement de nos actions et de nos jugements mêmes, y paraît sous trois

formes: dans Mathilde, comme un formalisme aride; dans Thérèse, comme

une fougue d'imagination; chez Delphine, comme un déisme sans conviction

et sans force. On peut lire, pour s'en convaincre, la lettre où elle

prêche son amant[136]. Cette lettre, quoiqu'elle ait des beautés, semble

avoir été écrite pour constater que Delphine ne trouve dans sa religion

aucun point d'appui, aucun point d'arrêt, et que sa vie n'a d'autre

gouvernail que la tempête. La parfaite spontanéité du sentiment, ou la

craintive circonspection de l'égoïsme, voilà les deux sagesses entre

lesquelles on vous donne le choix, voilà les deux maximes dont vous

pouvez faire, selon votre caractère, la conclusion, la moralité de

_Delphine_.

J'ai dit qu'il n'y a point d'Ariste dans ce drame: je me trompe, il y a

M. Lebensei. Il prêche par son bonheur encore plus que par ses paroles,

et ce bonheur, il a grand soin de nous l'apprendre, est le fruit d'un

divorce.

Je suis las de tant de critiques. Disons maintenant que Delphine, avec

toutes ses erreurs, est une des plus aimables, des plus touchantes

créations du talent; que son caractère est exprimé avec autant de vérité

que de charme; qu'il est impossible de ne pas aimer cette âme généreuse,

qui ne vit que pour aimer et se dévouer; que tout son rôle, si l'on peut

parler ainsi, est écrit avec la naïveté la plus éloquente; qu'aucun

caractère n'est plus lié, plus un, mieux soutenu; qu'aucune fiction n'a

jamais été plus vivante. Faut-il s'en étonner? L'auteur, en faisant

parler Delphine, parlait elle-même; les événements étaient fictifs, le

caractère ne l'était pas: ici donc la vérité n'a rien coûté.

Dire que le roman de _Delphine_ étincelle d'esprit, c'est ne rien

apprendre à personne, même à ceux qui ne l'ont pas lu. Il est peut-être

moins superflu d'ajouter qu'aucun des ouvrages de Madame de Staël n'est

écrit avec une verve plus facile et plus abondante. Si l'auteur n'avait

pas encore toute la maturité de sa pensée, elle était en possession, je

crois, de toute la plénitude de son talent. Il y a autant et peut-être

plus d'esprit dans quelques autres de ses écrits; dans aucun il n'y a

plus de puissance; le style n'est pas irréprochable; certaines

expressions d'une métaphysique sentimentale prêtèrent à rire dans le

temps; on s'amusa beaucoup, par exemple, de cet amour «qui est une autre

vie dans la vie»; le style de Madame de Staël fut déclaré extravagant,

inouï; nos excès ont tellement fait pâlir les siens, que ce style

audacieux pourrait bien aujourd'hui passer pour timide.

À l'apparition de _Delphine_, dont l'action se rattachait à des

événements contemporains, les chercheurs de _clefs_ ne manquèrent pas.

Que Madame de Staël eût prêté à Delphine son propre caractère, on ne

pouvait guère en douter, et la supposition, en s'arrêtant au caractère,

n'avait rien d'injurieux. On chercha l'original de Madame de Vernon, et

on crut l'avoir trouvé. Madame de Vernon est la figure la plus originale

et la plus finement tracée de toutes celles qui apparaissent dans

l'action. Un égoïsme indolent, une dissimulation pleine d'abandon, la

perfidie froidement adoptée comme système, de l'immoralité sans passion,

le plus parfait naturel joint à la plus parfaite fausseté, le calcul le

plus savant appliqué à l'immense intérêt de ne pas se sentir vivre, tout

ce machiavélisme féminin fit penser à un homme qui, déjà alors, était

jugé. Mais, sans compter que Madame de Vernon est touchante et noble à

ses derniers moments, il y avait de l'indulgence envers M. de Talleyrand

à vouloir le reconnaître sous les traits de Madame de Vernon, et si

c'est à lui en effet que Madame de Staël a voulu faire penser, Madame de

Staël a été bonne jusque dans la vengeance.

Il y a plus d'une sorte d'esprit dans ce roman, quoique l'élévation et

le pathétique y dominent. Quelques passages peuvent donner l'idée de

cette verve caustique dont Madame de Staël assaisonnait plus abondamment

sa conversation que ses ouvrages. Je citerai une page, qui semblerait,

si l'auteur s'arrêtait plus à propos, être empruntée à La Bruyère:

«Je me mis à causer avec un Espagnol que j'avais déjà vu une ou

deux fois, et que j'avais remarqué comme spirituel, éclairé, mais

un peu frondeur. Je lui demandai, s'il connaissait le duc de

Mendoce.--Fort peu, répondit-il; mais je sais seulement qu'il n'y a

point d'homme dans toute la cour d'Espagne aussi pénétré de respect

pour le pouvoir. C'est une véritable curiosité que de le voir

saluer un ministre; ses épaules se plient, dès qu'il l'aperçoit,

avec une promptitude et une activité tout à fait amusantes; et

quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si

affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas

qu'il n'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la cour

d'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n'est pas moins

curieuse que ses démonstrations extérieures; il commence des

phrases, pour que le ministre les finisse; il finit celle; que le

ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le

duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots

approbateurs qui ressemblent à une basse continue, très monotone

pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en

est l'objet. Quand il peut trouver l'occasion de reprocher au

ministre le peu de soin qu'il prend de sa santé, les excès de

travail qu'il se permet, il faut voir quelle énergie il met dans

ces vérités dangereuses; on croirait, au ton de sa voix, qu'il

s'expose à tout pour satisfaire sa conscience; et ce n'est qu'à la

réflexion qu'on observe que, pour varier la flatterie fade, il

essaye de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blasé. Ce

n'est pas un méchant homme; il préfère ne pas faire du mal, et ne

s'y décide que pour son intérêt. Il a, si l'on peut le dire,

l'innocence de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une

autre morale, un autre honneur au monde que le succès auprès du

pouvoir: il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnête,

quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe

dans la disgrâce, il cesse à l'instant tous ses rapports avec lui,

sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-même. Quand,

par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il répond: Vous sentez bien

que dans les circonstances actuelles je n'ai pu... et s'interrompt

en fronçant le sourcil, ce qui signifie toujours l'importance qu'il

attache à la défaveur du maître. Mais si vous n'entendez pas cette

mine, il prend un ton ferme et vous dit les serviles motifs de sa

conduite, avec autant de confiance qu'en aurait un honnête homme,

en vous déclarant qu'il a cessé de voir un ami qu'il n'estimait

plus. Il n'a pas de considération à la cour de Madrid; cependant il

obtient toujours des missions importantes: car les gens en place

sont bien arrivés à se moquer des flatteurs, mais non pas à leur

préférer les hommes courageux; et les flatteurs parviennent à tout,

non pas comme autrefois, en réussissant à tromper, mais en faisant

preuve de souplesse, ce qui convient toujours à l'autorité[137].»

On sait que c'est un des mérites de Madame de Staël que cette profusion

d'idées justes, fines et vivement frappées qu'elle sème, comme en se

jouant, dans le cours de ses récits et jusque dans les moments de

passion. Il est presque puéril de citer; toutefois, je ne puis

m'empêcher de transcrire, comme type de la manière de l'auteur, et plus

encore comme échantillon du bon sens qui était à la base même de tant

d'esprit, cette pensée qui me tombe sous la main:

«Sérieusement, c'est un rare mérite que celui qui est vivement

senti même par les hommes vulgaires, et je crois toujours plus aux

qualités qui produisent de l'effet sur tout le monde, qu'à ces

supériorités mystérieuses qui ne sont reconnues que par des

adeptes[138].»

L'ordre des temps que nous avons suivi jusqu'ici, nous invite à parler

de l'écrit consacré par Madame de Staël à la mémoire de son père; mais

il est impossible de séparer _Delphine_ de _Corinne_, sa soeur, plus

jeune de quatre années.

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 26 / 61 题