De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions
sociales.
Quatre ans après, c'est-à-dire en 1800, l'auteur du volume sur
l'_Influence des Passions_ en publia deux sous ce titre: _De la
Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions
sociales_. L'année suivante, M. de Chateaubriand publia le _Génie du
Christianisme_. Ainsi donc, presque à la même époque, «apparaissent, à
deux points opposés de l'horizon, deux symboles, deux drapeaux, plus
apparentés qu'on ne le crut alors, et que ne l'étaient les hommes qui se
rallièrent autour de chacun d'eux; car tous deux inauguraient le
romantisme, et chacun plaçait la littérature à la lumière de l'une des
deux constellations sous le regard desquelles l'esprit humain laboure
son océan; la philosophie et la religion[89].» L'éclat que jeta dans le
monde littéraire l'ouvrage de M. de Chateaubriand a un peu fait oublier
la sensation produite dans le public par le livre de Madame de Staël:
cette sensation pourtant fut vive et universelle. L'entreprise était
hardie dans tous les sens; par la nouveauté des opinions, et par ce
rapport avec les circonstances du temps, que nous appelons aujourd'hui
actualité. Le nom et le talent de l'auteur lui répondaient de beaucoup
de lecteurs et de beaucoup d'ennemis; mais il faut dire aussi que cet
ouvrage, écrit dans un esprit de bienveillance, n'en était pas moins un
manifeste. Il ferait sensation en paraissant aujourd'hui, mais comme
oeuvre littéraire, et par ses beautés seulement. Le lendemain du 18
brumaire, c'était autre chose, et quiconque se représente un peu
vivement cette époque, imaginera sans peine à quel tumulte passionné
devait donner lieu un ouvrage de Madame de Staël consacré au
développement des propositions suivantes: La littérature est dans le
rapport le plus intime et le plus essentiel avec la vertu, la liberté,
la gloire et la félicité publiques. Une force de progrès déposée dans le
sein de l'humanité, une loi de perfectionnement imposée à la destinée de
l'espèce humaine, a partout, d'époque en époque, élevé à la fois le
niveau des moeurs et celui de la littérature; ce progrès est indéfini; il
est irrésistible; il est assuré à l'avenir comme il a été accordé au
passé; il doit marcher de concert avec le progrès des institutions,
c'est-à-dire avec l'affermissement du gouvernement républicain et des
moeurs républicaines, et il aura pour caractère distinctif le triomphe du
sérieux sur la plaisanterie et de l'esprit du Nord sur l'esprit du Midi.
L'analyse est fidèle; mais comme de belles idées tirent leur intérêt du
talent qui les développe, et comme les ouvrages de Madame de Staël
brillent plus que d'autres par les beautés imprévues, cette analyse
n'est propre qu'à donner une idée de l'émotion que durent exciter de
pareils sujets traités par un pareil écrivain.
Le livre sur l'_Influence des Passions_ pourrait avoir pour devise les
mots du poète; _Non ignara mali, miseris succurrere disco_. Il est plein
de douleur et de compassion; il porte l'empreinte du courage, mais il ne
le communique pas. Le livre _sur la Littérature_ est consacré à
l'espérance, et néanmoins il est triste encore, parce qu'il a été
inspiré par la vue des maux présents, et que c'est du plus profond de la
nuit que l'auteur nous promet l'aurore et le jour. Elle appelle son
temps «le siècle du monde le plus corrompu[90].»
«Nous sommes arrivés, dit-elle, à une période qui ressemble, sous
quelques rapports, à l'état des esprits au moment de la chute de
l'Empire romain et de l'invasion des peuples du Nord[91]. Les
effets produits par la Révolution sont au détriment des moeurs, des
lettres et de la philosophie[92].»
Son esprit est comme obsédé par les lugubres souvenirs de la Révolution
et par l'effrayant aspect d'une société en pleine décomposition. Il est
des temps où parler d'espérance, c'est en quelque sorte manquer de
respect à la douleur et violer le deuil public. Une espèce de généreuse
pudeur réprime l'élan de son imagination vers l'avenir. Pour suivre son
dessein, elle a besoin d'un effort.
«Il faut, dit-elle, vaincre le découragement que font éprouver de
certaines époques de l'esprit public, dans lesquelles on ne juge
plus rien que par des craintes ou par des calculs entièrement
étrangers à l'immuable nature des idées philosophiques... Il faut
écarter de son esprit les idées qui circulent autour de nous, et ne
sont, pour ainsi dire, que la représentation métaphysique de
quelques intérêts personnels; il faut tour à tour précéder le flot
populaire, ou rester en arrière de lui: il vous dépasse, il vous
rejoint, il vous abandonne; mais l'éternelle vérité demeure avec
vous... Mais souvent on hésite, souvent on se repent de ses
opinions même, lorsque des hommes odieux s'en saisissent pour les
faire servir de prétexte à leurs forfaits; et la vacillante lumière
de la raison ne rassure point encore assez dans les tourmentes de
la vie[93].»--«L'avouerai-je cependant? dit-elle ailleurs, à chaque
page de ce livre où reparaissait cet amour de la philosophie et de
la liberté, que n'ont encore étouffé dans mon coeur ni ses ennemis,
ni ses amis, je redoutais sans cesse qu'une injuste et perfide
interprétation ne me représentât comme indifférente aux crimes que
je déteste, aux malheurs que j'ai secourus de toute la puissance
que peut avoir encore l'esprit sans adresse, et l'âme sans
déguisement[94].»
Madame de Staël nous a tout à l'heure indiqué une seconde cause de la
défaveur qui devait s'attacher à son entreprise. Les hommes qui avaient
couvert la France de deuil et de ruines l'avaient fait au nom d'un
système, celui de la _perfectibilité_, et c'était ce même système que
Madame de Staël donnait pour base à son nouvel ouvrage, qui n'est en
effet qu'une application du dogme de la perfectibilité à l'histoire de
la littérature. C'était précisément parce que le présent était sombre
qu'elle sentait le besoin de parler d'avenir. Elle faisait, au nom de la
perfectibilité, ce que d'autres, qu'on n'eût point blâmés, faisaient au
nom de la religion. Toute religion est une espérance, et la religion de
Madame de Staël était la perfectibilité, ou du moins elle s'était fait
de cette opinion une religion. Il importait peu que le livre traitât de
littérature ou de quelque autre sujet; c'était le dogme qui importait,
et il se retrouvait tout entier dans cette application spéciale. Au
reste, en toute circonstance, l'auteur jugeait utile d'ouvrir aux
regards de l'humanité ces glorieuses perspectives.
«Il faut à toutes les carrières, dit-elle, un avenir lumineux vers
lequel l'âme s'élance; il faut aux guerriers la gloire, aux
penseurs la liberté, aux hommes sensibles un Dieu[95].»
Elle croyait d'ailleurs trouver dans la nature de l'esprit humain une
authentique révélation du dogme qu'elle aimait:
«Ou l'esprit ne serait qu'une inutile faculté, ou les hommes
doivent toujours tendre vers de nouveaux progrès qui puissent
devancer l'époque dans laquelle ils vivent. Il est impossible de
condamner la pensée à revenir sur ses pas, avec l'espérance de
moins et les regrets de plus; l'esprit humain, privé d'avenir,
tomberait dans la dégradation la plus misérable[96].»
Je crois bien que les victimes de la Révolution et les confidents du
nouveau pouvoir qui s'élevait, étaient fort mal disposés pour la
perfectibilité indéfinie, et que Madame de Staël, en faisant du maintien
des institutions républicaines une des conditions ou un des éléments du
progrès, ne leur recommandait pas précisément sa doctrine. Avec les
meilleurs arguments et la meilleure méthode, elle ne les eût ni édifiés
ni réduits au silence. Mais puisqu'elle établissait tout sur ce
principe, à toute bonne fin il eût fallu l'affermir et premièrement le
déterminer. L'enthousiasme n'est une méthode qu'en poésie lyrique, et il
est des sujets où l'on ne doit rien sous-entendre. Esprit vif, spontané,
intuitif au plus haut degré, accoutumé, si j'ose m'exprimer ainsi, à
tirer en volant, Madame de Staël ne s'assujettissait pas à fixer d'abord
dans une parfaite immobilité l'objet de son étude, afin de l'atteindre
plus sûrement. Son immense talent de conversation influait sur ses
livres, qui sont moins écrits que parlés. Cependant les précautions et
la méthode étaient ici de rigueur. Quand on veut faire recevoir une
doctrine qui, tombée par malheur entre des mains criminelles, en est
sortie toute souillée de sang, il y faut un peu plus de façons; car on
est trop sûr de n'en être pas cru sur parole, ni d'être compris à
demi-mot. Hélas! on est beaucoup plus sûr de n'être pas même écouté.
Il y a, dans le sujet de la perfectibilité, trois points à déterminer:
le sujet, le mode et l'objet; et je suis obligé de dire que Madame de
Staël n'en détermine aucun.
Le sujet, pour parler avec l'école, c'est l'espèce humaine. Il eût mieux
valu dire l'esprit humain ou la nature humaine; car le livre de Madame
de Staël ne retrace réellement que les progrès de deux ou trois peuples:
tout se passe dans les confins de l'Europe. Mais ne faisons pas à
l'auteur une mauvaise querelle: l'échantillon doit suffire pour juger de
la pièce; perfectible en Europe, l'esprit humain l'est sans doute
ailleurs. Toutefois, comme l'auteur s'appuie sur les faits et déduit de
l'histoire son dogme favori, on ne peut s'empêcher de remarquer que,
dans certaines régions, les progrès de l'humanité sont si lents, ou ses
élans séparés par de si longs intervalles, qu'on se sentirait tenté,
pour ce qui concerne ces contrées, sinon à renoncer au système de la
perfectibilité, du moins à le modifier d'une manière notable.
Quant au mode ou à la nature du fait, Madame de Staël ne s'explique
point. S'agit-il d'un décret de la Providence, qui destine l'humanité au
progrès, ou d'une force inhérente à la nature humaine et se développant
spontanément? La première supposition écarterait du sujet bien des
difficultés qui subsistent dans la seconde. C'est à cette dernière que
l'auteur semble s'être arrêté. Mais alors il eût fallu répondre à plus
d'une question. Le progrès a-t-il une loi constante et une force
inépuisable? N'est-il jamais à la merci de causes ennemies? En est-il de
ce mouvement comme des mouvements célestes, où Dieu, après l'impulsion
donnée, n'a plus à mettre la main de nouveau? Si l'action du principe
n'est pas imperturbable, comment peut-elle être continue? Madame de
Staël veut bien avouer que du sixième au dixième siècle de l'ère
chrétienne, l'espèce humaine n'a pas beaucoup avancé. L'histoire de ces
temps est celle d'une longue et incessante décadence. Si l'on y remarque
un progrès, c'est celui de la barbarie; et le même auteur veut constater
un progrès d'Eschyle à Sophocle, et de Sophocle à Euripide! Les Romains,
qui ont paru après les Grecs sur la scène du monde, leur sont par là
même supérieurs: on dirait que toute question de prééminence n'est
qu'une question de chronologie, et qu'entre hier et aujourd'hui il y a
proportionnellement la même différence qu'entre un siècle et le siècle
précédent. Je ne trouve dans le livre de Madame de Staël aucune de ces
questions éclaircie: elles n'y sont pas même résolues uniformément; des
faits plus ou moins favorables à la thèse sont allégués; aucune loi
n'est indiquée. La perfectibilité ne s'y élève nulle part au caractère
de doctrine.
Quant à l'objet, je veux dire quant à la question de savoir si tout est
perfectible en nous, et ce qui l'est si tout ne l'est pas, même vague,
même incertitude. Il y a trois sortes de perfectionnement: l'un relatif
à la matière, l'autre à l'intelligence, le troisième à la volonté.
Madame de Staël sous-entend le premier, qu'on peut se représenter, en
effet, comme une conséquence nécessaire des deux autres; mais de ces
deux derniers elle ne fait qu'un seul. Il est singulier que le même
auteur, dans le même ouvrage où elle oppose si souvent les suggestions
de la raison aux inspirations de la conscience et du coeur, ait fait
dériver le bon moral du vrai intellectuel ou même du vrai esthétique,
c'est-à-dire du beau:
«Chaque fois, dit-elle, qu'appelé à choisir entre différentes
expressions, l'écrivain ou l'orateur se détermine pour celle qui
rappelle l'idée la plus délicate, son esprit choisit entre ces
expressions comme son âme devrait se décider dans les actions de la
vie; _et cette première habitude peut conduire à l'autre_[97].»
Des pensées analogues se représentent souvent dans cet ouvrage, et l'on
ne peut douter que la perfectibilité, dans la pensée de Madame de Staël,
n'embrassât simultanément tous les genres de progrès. Il ne lui suffit
pas de prévoir cette solidarité, elle croit l'avoir constatée:
«La puissance d'aimer, nous dit-elle, semble s'être accrue avec les
autres progrès de l'esprit humain[98].»
Voilà pour ce qui regarde les faits accomplis; on a pu voir dans le
livre sur l'_Influence des Passions_ ce que l'auteur réserve à l'avenir.
Nous y avons lu ces mots:
«Plus on laisse aller sa pensée dans la carrière future de la
perfectibilité possible, plus on y voit les avantages de l'esprit
dépassés par les connaissances positives, et le mobile de la vertu
plus efficace que la passion de la gloire[99].»
L'unique preuve de ceci, c'est que la carrière de l'espèce humaine est
une carrière de progrès, et que la vertu vaut mieux que la gloire. Cet
argument _a priori_ gagnerait quelque chose à être soutenu par des
preuves de fait, et nous saurions gré à l'auteur de nous démontrer que
dans le fond du coeur la génération présente vaut mieux que toutes celles
qui l'ont précédée. M. de Chateaubriand, je l'avoue, n'est ni plus vrai
ni plus sûr de son fait lorsqu'il nous dit «que le système de
perfection, vrai pour tout ce qui est relatif à l'intelligence, est faux
pour ce qui regarde les moeurs[100];» car, à certains égards, l'homme
restant le même, les hommes peuvent devenir meilleurs; mais ni l'auteur
du _Génie du Christianisme_, ni celui du livre sur la _Littérature_,
n'ont regardé tout au fond: ils y auraient trouvé, de siècle en siècle,
l'homme parfaitement égal à lui-même.
On pourrait encore demander compte à l'auteur du degré de cette
perfectibilité, qu'elle appelle _indéfinie_, ce qui veut dire, tout le
livre le suppose, qui ne doit avoir d'autres limites que celles du
temps. On sait jusqu'où les apôtres de cette doctrine laissaient
s'emporter leurs espérances. Ils oubliaient peut-être qu'une
perfectibilité sans bornes de la société suppose une perfectibilité sans
bornes de l'individu, chez qui pourtant elle est visiblement[101]
limitée. Mais «trop de logique entraîne trop d'ennui;» je voulais
montrer seulement que Madame de Staël a donné trop peu de précision et
de rigueur à la doctrine fondamentale de son livre. Au reste, un seul
exemple que je vais citer en aurait pu faire juger.
Il s'agit du christianisme. Il a son chapitre dans l'ouvrage de Madame
de Staël, qui l'envisage, ce me semble, comme un grand et mémorable
accident. Le christianisme fut, pour nous servir du langage des
médecins, le _succédané_ de la philosophie. L'auteur avoue qu'il aurait
mieux valu ramener l'humanité à la vertu par la philosophie; mais il
était impossible à cette époque d'influer sur l'esprit humain sans le
secours des passions. Le christianisme, qui se sert des passions, vint à
propos: lorsqu'il fut fondé, il était nécessaire au progrès de la
raison.
Représentez-vous, dans une maison isolée, un homme dangereusement
malade, qui a réclamé les soins d'un illustre médecin. Cet illustre
médecin s'est trouvé beaucoup trop savant pour aller si loin porter les
secours de son art à un malade obscur. Il ne vient donc point, et le
pauvre homme va mourir, lorsque, par hasard, un passant vêtu de haillons
demande l'hospitalité: on la lui accorde assez dédaigneusement; mais il
se trouve que cet inconnu est possesseur d'un remède assuré contre la
maladie dont souffre son hôte; il en parle; le désespoir prête l'oreille
à tout; on essaye le remède, et le malade guérit. Merveilleux hasard! un
empirique, un _mège_ a guéri la maladie que l'Hippocrate de la contrée
n'a pas même daigné traiter; mais c'est égal, c'est un ignorant, un
homme de rien: le vrai médecin, l'homme nécessaire, c'est celui qui
n'est pas venu et dont on s'est passé. Ainsi en est-il de la
philosophie; c'est sa perfection qui la rend inutile: elle était trop
au-dessus de l'humanité pour pouvoir lui faire du bien; il a fallu se
rabattre sur le christianisme, qui n'est qu'un aventurier; il a guéri le
malade, c'est vrai; mais il n'en est pas moins un aventurier, et la
guérison est une aventure. J'en suis fâché, le raisonnement de l'auteur
revient à cela, quoique le rapprochement que je viens de me permettre
réponde bien mal à son respect sincère pour la religion chrétienne.
En effet, elle énumère loyalement, on pourrait dire avec complaisance,
les bienfaits du christianisme; et en le faisant, elle nous conduit
irrésistiblement à nous demander: Qu'aurait-il pu faire de plus s'il eût
été vrai? ou, qu'aurait fait de plus une religion vraie? Mais je
m'arrête à un autre point. Il est constant, de l'aveu de l'auteur, que
l'impulsion de l'esprit humain, expirante, épuisée, a été renouvelée par
le christianisme. C'est grâce à lui que les générations humaines ont
repris leur marche vers l'avenir. Leurs progrès leur viennent de lui;
mais lui-même, d'où venait-il? S'il n'est qu'un accident, que devient le
dogme de la perfectibilité? et s'il est mieux qu'un accident, ayant fait
d'ailleurs tout ce que l'auteur lui attribue, n'est-il pas divin?
On a pu reprocher à Madame de Staël le même vague, le même caractère
approximatif de la pensée, sur plusieurs autres points; mais peut-être
serait-il plus équitable de la remercier d'avoir indiqué, ne fût-ce que
confusément, des idées neuves et fécondes. C'était beaucoup alors que
d'entrevoir tout ce qu'elle a entrevu, et peut-être y a-t-il eu moins de
mérite ensuite à préciser ces aperçus. Il n'en est pas moins vrai qu'à
l'époque où parut son livre, peu de gens purent se rendre compte de la
place qu'elle donnait dans son système à un de ses instincts, je veux
dire à son goût pour la littérature du Nord, «vers laquelle,
disait-elle, la portaient toutes ses impressions[102].» Elle ne s'était
pas non plus assez bien expliqué à elle-même ce qu'elle entendait par la
_mélancolie_ pour pouvoir se flatter d'en faire, comme elle le
prétendait, un principe littéraire. Il était même difficile que ce
qu'elle en disait, étant si peu défini, n'éveillât pas le ridicule. Au
fort même de la Terreur, on eût plaisanté en France sur ce «sentiment
fécond en oeuvres de génie, qui semble appartenir presque exclusivement
aux climats du Nord[103];» sur cette poésie «qui se plaît au bord de la
mer, au bruit des vents, dans les bruyères sauvages,» et «qui est le
plus d'accord avec la philosophie[104].» On n'eût pas voulu croire que
«ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux
de l'incomplet de sa destinée,» ni que «les idées philosophiques
s'unissent comme d'elles-mêmes aux images sombres;» ni que cette noble
mélancolie est «la majesté du philosophe sensible;» ni qu'à l'époque
présente (c'est-à-dire au commencement du dix-neuvième siècle) «la
mélancolie est la véritable inspiration du talent, et que l'écrivain qui
ne se sent pas atteint par ce sentiment ne peut prétendre à une grande
gloire comme écrivain; car c'est à ce prix qu'elle est achetée[105].» En
1800, c'était bien pis: la Terreur était déjà loin; la France s'enivrait
de gloire et de plaisir; la vieille Gaule renaissait avec son esprit
frivole et narquois. C'est à ce peuple, à qui la sécurité venait de
rendre jusqu'à l'ivresse les inspirations de son ancienne gaieté, que
Madame de Staël venait dire: «Heureux le pays où les écrivains sont
tristes et les commerçants satisfaits, les riches mélancoliques et les
hommes du peuple contents[106]!» Comment ceci fut accueilli, quel parti
en tirèrent contre les opinions de Madame de Staël les écrivains dévoués
au pouvoir, je n'ai pas besoin de le dire.
Si dans sa partie systématique le livre n'avait pas été assez médité, la
partie historique n'avait pas pour base des études assez positives. Plus
d'un jugement inexact compromit le sort de plus d'une idée juste. Madame
de Staël avait admirablement deviné bien des choses; mais tout ne se
devine pas. Elle employa plus d'une fois l'erreur à défendre la vérité.
Sur le terrain des littératures antiques, elle devait errer quelquefois;
on lui pardonna moins quelques erreurs sur des sujets modernes, où
l'esprit de système semblait seul avoir pu l'écarter du vrai. En donnant
pour père[107] à toute la poésie du Nord le barde Ossian, c'est-à-dire
le très moderne Macpherson, elle fournit à la critique ennemie une de
ces armes qui ne s'émoussent jamais.
On ne jugea pas moins sévèrement ce jugement si peu sévère sur les
Romains:
«Ce peuple qui aimait la liberté sans insubordination, et la gloire
sans jalousie; ce peuple qui, loin d'exiger qu'on se dégradât pour
lui plaire, s'était élevé lui-même jusqu'à la juste appréciation
des vertus et des talents, pour les honorer par son estime; ce
peuple dont l'admiration était dirigée par les lumières, et que les
lumières cependant n'ont jamais blasé sur l'admiration[108].»
Presque toutes ces observations se rapportent à la première partie, à la
partie historique du livre de Madame de Staël. La seconde est
conjecturale, ou, si l'on veut, prophétique. C'est de beaucoup la plus
riche en pensées justes, en vues fécondes, en pages éloquentes. C'est
qu'ici l'auteur, sous l'apparence et même avec l'intention de présager
ce qui sera, enseigne réellement ce qui doit être. Elle écrit sous forme
de prédiction, la morale de la littérature. Or, malgré le vague et
l'incertitude qui se sont révélés à nous dans ses principes, elle était
moins exposée à errer sur la question de droit que sur celle de fait; le
coeur chez Madame de Staël avait, et c'est beaucoup dire, bien plus
d'esprit que l'esprit lui-même.
Du reste, voici plus précisément le sujet de cette seconde partie: la
France a conquis des institutions républicaines. Les conservera-t-elle?
En dépit de sa foi à la perfectibilité indéfinie, l'auteur n'ose pas y
compter.
«Faut-il conclure, dit-elle quelque part, que je croie à la
possibilité de cette liberté et de cette égalité? Je n'entreprends
point de résoudre un tel problème. Je me décide encore moins à
renoncer à un tel espoir[109].»
Quoi qu'il en soit, elle se place dans l'hypothèse du maintien de la
liberté, et cherche ce que sera la littérature dans une république.
Toutes choses à la fois, les moeurs, les relations sociales, la
littérature, doivent s'épurer et s'ennoblir.
«Sous un gouvernement républicain, ce qu'il doit y avoir de plus
imposant pour la pensée, c'est la vertu, et ce qui frappe le plus
l'imagination, c'est le malheur[110].»
Elle attend de la République la proscription de cette fausse noblesse et
de cette fausse élégance qui ont trop longtemps dominé, surtout au
théâtre.
«La nature de convention, au théâtre, dit-elle, est inséparable de
l'aristocratie des rangs dans le gouvernement: vous ne pouvez
soutenir l'une sans l'autre[111].
Quant à la _poésie d'imagination_, «elle ne doit plus faire de progrès
en France,» et cela même, à ses yeux, est un progrès.
«L'esprit humain (c'est elle qui parle) est arrivé dans notre
siècle à ce degré qui ne permet plus ni les illusions, ni
l'enthousiasme qui crée des tableaux et des fables propres à
frapper les esprits. Maintenant on ne peut ajouter aux effets de la
poésie qu'en exprimant, dans ce beau langage, les pensées nouvelles
dont le temps doit nous enrichir[112].»
J'avoue que j'aimerais autant à me représenter l'esprit humain sous
l'image de ce père de famille de l'Évangile qui tire de son trésor des
choses anciennes et des choses nouvelles. Mais je ne veux pas faire
semblant de ne pas comprendre Madame de Staël: elle n'en veut
probablement ici qu'a la mythologie et aux allégories. Ce qu'elle ajoute
le fait présumer:
«Les anciens, dit-elle, en personnifiant chaque fleur, chaque
rivière, chaque arbre, avaient écarté les sensations simples et
directes, pour y substituer des chimères brillantes; mais la
Providence a mis une telle relation entre les objets physiques et
l'être moral de l'homme, qu'on ne peut rien ajouter à l'étude des
uns qui ne serve en même temps à la connaissance de l'autre[113].»
Cette littérature républicaine ne sera-t-elle pas terriblement sérieuse?
Ne craignez rien, la gaieté y trouvera sa place; la raillerie même y
jouera son rôle, mais elle s'adressera bien.
«Ce qu'on se plaît à tourner en dérision sous une monarchie, ce
sont les manières qui font disparate avec les usages reçus; ce qui
doit être l'objet, dans une république, des traits de la moquerie,
ce sont les vices de l'âme qui nuisent au bien général... Dans les
pays où les institutions politiques sont raisonnables, le ridicule
doit être dirigé dans le même sens que le mépris[114].»
Madame de Staël s'intéresse surtout à l'avenir de l'éloquence. Elle
commence par convenir que la Révolution a dégradé l'éloquence, comme
tout le reste.
«La force dans les discours ne peut être séparée de la mesure. Si
tout est permis, rien ne peut produire un grand effet... Dans un
pays où l'on anéantit tout l'ascendant des idées morales, la
crainte de la mort peut seule remuer les âmes. La parole conserve
encore la puissance d'une arme meurtrière; mais elle n'a plus de
force intellectuelle. On s'en détourne, on en a peur comme d'un
danger, mais non comme d'une insulte; elle n'atteint plus la
réputation de personne. Cette foule d'écrivains calomniateurs
émoussent jusqu'au ressentiment qu'ils inspirent; ils ôtent
successivement à tous les mots dont ils se servent, leur puissance
naturelle. Une âme délicate éprouve une sorte de dégoût pour la
langue dont les expressions se trouvent dans les écrits de pareils
hommes. Le mépris des convenances prive l'éloquence de tous les
effets qui tiennent à la sagesse de l'esprit et à la connaissance
des hommes, et le raisonnement ne peut exercer aucun empire dans un
pays où l'on dédaigne jusqu'à l'apparence même du respect pour la
vérité... La force, en recourant à la terreur, a voulu cependant y
joindre encore une espèce d'argumentation; et la vanité de l'esprit
s'unissant à la véhémence du caractère s'est empressée de justifier
par des discours les doctrines les plus absurdes et les actions les
plus injustes. À qui ces discours étaient-ils destinés? Ce n'était
pas aux victimes: il était difficile de les convaincre de l'utilité
de leur malheur; ce n'était pas aux tyrans: ils ne se décidaient
par aucun des arguments dont ils se servaient eux-mêmes; ce n'était
pas à la postérité: son inflexible jugement est celui de la nature
des choses. Mais on voulait s'aider du fanatisme politique, et
mêler clans quelques têtes ce que certains principes ont de vrai
avec les conséquences iniques et féroces que les passions savaient
en tirer. Ainsi l'on créait un despotisme raisonneur mortellement
fatal à l'empire des lumières... Les factions servent au
développement de l'éloquence, tant que les factieux ont besoin de
l'opinion des hommes impartiaux, tant qu'ils se disputent entre eux
l'assentiment volontaire de la nation, mais quand les mouvements
politiques sont arrivés à ce terme où la force seule décide entre
les partis, ce qu'ils y adjoignent de moyens de parole, de
ressources de discussion, perd l'éloquence et dégrade l'esprit, au
lieu de le développer[115].»
Madame de Staël combat ensuite ceux qui croient impossible que
l'éloquence renaisse, et ceux qui prétendent que le talent oratoire est
dangereux au repos public. Elle répond aux premiers, «que comme les
pensées nouvelles développent de nouveaux sentiments, les progrès de la
philosophie doivent fournir à l'éloquence de nouveaux moyens[116].» Elle
compte d'ailleurs beaucoup sur l'influence de la mélancolie. À la
seconde objection elle réplique:
«Je crois qu'on pourrait soutenir que tout ce qui est éloquent est
vrai... L'éloquence proprement dite est toujours fondée sur une
vérité; il est facile ensuite de dévier dans l'application, ou dans
les conséquences de cette vérité; mais c'est alors dans le
raisonnement que consiste l'erreur. L'éloquence ayant toujours
besoin du mouvement de l'âme, ne s'adresse qu'aux sentiments des
hommes, et les sentiments de la multitude sont toujours pour la
vertu. L'homme en présence des hommes ne cède qu'à ce qu'il peut
avouer sans rougir[117].»
Sous l'influence du gouvernement républicain, que sera la philosophie
que Madame de Staël comprend toujours dans la littérature? Oubliez,
Messieurs, que, dans toute cette partie de son livre, l'écrivain tire
des augures; traduisez en précepte chacune de ses prophéties, en simple
voeu chacune de ses espérances; laissons même de côté la question de la
république et l'idée de la perfectibilité: c'est le moyen d'être
beaucoup plus satisfaits et de profiter davantage. Ainsi, quand elle
vous parle d'une _doctrine nouvelle_, lisez: _une doctrine meilleure_.
Cette doctrine meilleure, pour être un guide sûr de la vie humaine,
«doit reposer sur deux bases: la morale et le calcul!»
«Mais il est un principe dont il ne faut jamais s'écarter: c'est
que toutes les fois que le calcul n'est pas d'accord avec la
morale, le calcul est faux quelque incontestable que paraisse au
premier coup d'oeil son exactitude.
On présente comme une vérité mathématique le sacrifice que l'on
doit faire du plus petit nombre au plus grand: rien n'est plus
erroné, même sous le rapport des combinaisons politiques. L'effet
des injustices est tel dans un Etat qu'il le désorganise
nécessairement.
Quand vous dévouez des innocents à ce que vous croyez l'avantage de
la nation, c'est la nation même que vous perdez. D'action en
réaction, de vengeance en vengeance, les victimes qu'on avait
immolées sous le prétexte du bien général, renaissent de leurs
cendres, se relèvent de leur exil; et tel qui restait obscur si
l'on fût demeuré juste envers lui, reçoit un nom, une puissance,
par les persécutions mêmes de ses ennemis. Il en est ainsi de tous
les problèmes politiques... Il est toujours possible de prouver,
par le simple raisonnement, que la solution de ces problèmes est
fausse comme calcul, si elle s'écarte en rien des lois de la
morale.
Sans la vertu, rien ne peut subsister; rien ne peut réussir contre
elle. La consolante idée d'une Providence éternelle peut tenir lieu
de toute autre réflexion; mais _il faut que les hommes déifient la
morale elle-même, quand ils refusent de reconnaître un Dieu pour
son auteur_[118].»
Oui, dirai-je à l'illustre écrivain; mais comment songeront-ils jamais à
déifier la morale, ceux qui refusent de reconnaître un Dieu pour son
auteur? Le premier n'est-il pas beaucoup plus difficile que le second?
Et la seule manière de déifier la morale, n'est-ce pas d'en rapporter à
un Dieu l'origine et la sanction? Mais c'est probablement ce que
l'auteur a voulu dire, et cette énergique parole: _Il faut que les
hommes déifient la morale_, est un de ces traits de lumière qui
n'abondent nulle part comme chez Madame de Staël.
C'en est encore un bien vif, bien admirable, que celui-ci: «On ne trouve
que dans le bien un espace suffisant pour la pensée[119].» Et en effet
le bien est la vérité même, et la vérité naturellement est infinie. Elle
se prolonge par elle-même, sans que rien la pousse et sans que rien
puisse l'arrêter: l'erreur s'arrête court dès le premier pas, et elle ne
se prolonge qu'artificiellement, à force de noeuds et de reprises.
Messieurs, il faut terminer et conclure. Si vous prenez le livre _De la
littérature_ sur le pied d'une prédication sur le texte de la
perfectibilité indéfinie, vous savez dès à présent ce que vous en devez
penser. Discutez, critiquez, renversez le système de l'auteur, mais
respectez sa foi. Au fond, c'est la vôtre. Vous croyez à la
perfectibilité, si vous croyez à la Révélation. La doctrine de Madame de
Staël est trop absolue et manque de sanction; mais n'est-ce pas toujours
une noble chose que l'espérance quand l'objet en est immatériel? et
n'aurait-il pas cessé de désirer le bien, celui qui aurait cessé de
l'espérer? Que Madame de Staël, après cela, ait fait du gouvernement
républicain le caractère et la condition du progrès social, ce n'est pas
vous, Messieurs, qui lui en saurez bien mauvais gré, lors même qu'elle
aurait espéré de l'institution républicaine ce qu'il ne faut attendre
d'aucune institution, je veux dire la restauration de la nature humaine.
Combattons l'erreur, mais honorons l'enthousiasme. Ceux qui honorent le
calcul seulement, calculent mal. La force de la société, la garantie de
son avenir est dans l'enthousiasme, et quand l'enthousiasme aura tari au
milieu d'elle, le calcul ne la sauvera pas.
Littérairement, l'ouvrage que nous venons d'étudier est le prospectus du
romantisme. S'il ne s'agit pas absolument, comme le croit l'auteur, de
faire mieux, il s'agit au moins de faire autrement, d'être nous-mêmes,
d'écouter, en littérature, les mêmes voix, les mêmes inspirations, qui
convoquèrent, sur les ruines de l'Empire romain, une société nouvelle,
de faire place aujourd'hui aux deux éléments qui surent alors se faire
place: l'élément chrétien et l'élément du Nord. Si Madame de Staël n'a
fait qu'entrevoir, elle a tout entrevu, et si elle n'a pas donné à
chaque chose son vrai nom, du moins elle a tout nommé. Cette
_mélancolie_ même, sujet d'inépuisables railleries, elle ne l'avait pas
inventée, elle ne la mettait pas de son chef dans la littérature
sincèrement moderne: elle y était depuis longtemps, elle y sera
toujours. Le christianisme, partout où il n'a pas pénétré la vie, a fait
un grand vide autour d'elle, et l'homme qui, au sein de la chrétienté,
n'est pourtant pas chrétien, porte partout avec lui le désert. La
perspective est lumineuse pour les uns, sombre pour les autres, grande
et solennelle pour tous, et là où ne règne pas une joie ineffable, règne
une ineffable tristesse. À cet égard, comme à plusieurs autres, le livre
de Madame de Staël était implicitement vrai, si l'on peut s'exprimer
ainsi, et contenait tous les germes de l'avenir littéraire que nous
avons vu se développer depuis lors. J'ai dit ailleurs, et je me permets
de répéter ici:
«Quoique le livre de Madame de Staël présente le commencement d'une
foule de vérités, et qu'en échouant sur toutes les plages, elle ait
partout signalé des terres nouvelles, son talent alors était moins fini,
moins complet, trop obstrué peut-être de pensées inachevées, oppressé
sous le poids des questions qu'elle soulevait à moitié, privé d'une idée
simple qui servît de rendez-vous à toutes ses idées. Il y a, dans ce
livre manqué, une sorte d'héroïsme intellectuel, qui ne fut guère
apprécié alors; si le livre était mal conçu, il fut mal critiqué; il n'y
avait qu'une manière de le bien critiquer, c'était de l'achever, de le
refaire: le siècle s'en chargea; il a rendu compte à Madame de Staël de
sa propre pensée; et alors même qu'il a semblé la contredire, elle a pu
lui dire, en s'élevant avec lui au point de vue général de ses propres
conceptions: C'est là ce que je pensais, voilà ce que je n'ai pu dire.
Le malheur de l'écrivain fut de placer sous l'invocation de la
philosophie du siècle défunt un ensemble d'idées, un avenir littéraire
et social, sans nul rapport avec cette philosophie[120].»
La critique, en s'attaquant au livre de Madame de Staël, n'affecta pas
l'excessive galanterie des temps chevaleresques. Si elle ne fut pas
précisément déloyale, elle manqua de courtoisie. Je voudrais pouvoir
faire au moins une exception, mais je ne le puis pas; disons-nous, pour
nous consoler, que nous retrouvons plus tard, bien plus généreux et plus
chevaleresque, l'illustre auteur du _Dernier Abencerage_: ce sera, si
l'on veut, un argument en faveur de la perfectibilité. Néophyte, à cette
époque, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il
existait quelque chose qu'on pût appeler la _fatuité religieuse_, l'idée
en viendrait, je l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique:
«Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ
partout, comme Madame de Staël la perfectibilité... Vous savez ce
que les philosophes nous reprochent, _à nous autres gens
religieux_: ils disent que nous n'avons pas la tête forte[121].»
Quant à M. de Fontanes, homme aux habiles pressentiments, il avait à
gagner ses éperons contre Clorinde, et il ne la ménagea point. Il fut
poli, strictement poli; mais une brusquerie franche me plairait au prix
de cette politesse-là. Les regards du pouvoir, dont il avait fait la
dame de ses pensées, enflammaient son zèle, et ce n'est pas peut-être
sans une inspiration supérieure qu'il écrivait ces mots, que son
illustre ami n'aurait, je crois, jamais écrits:
«C'est des lieux élevés que doit partir la lumière: alors elle se
distribue également (la métaphore, on le voit, a aussi ses bonnes
fortunes), alors elle éclaire sans éblouir; c'est-à-dire qu'un
gouvernement très instruit doit mener la foule[122].»
J'ignore si M. de Fontanes fut mortifiant par ordre ou sans ordre; mais
il le fut en tout cas un peu plus qu'il n'eût fallu l'être, lorsque,
faisant allusion au talent de conversation de Madame de Staël, il lui
conseillait spirituellement de rechercher le seul succès auquel elle
pourrait prétendre, et l'éconduisait avec des révérences de l'enceinte
de la littérature, comme
De l'un de ces parvis aux hommes réservés.
Il avait pu lire cependant, à la fin du livre _De la littérature_, ces
paroles aussi nobles que touchantes:
«D'autres bravent la malveillance, d'autres opposent à ses
calomnies, ou la froideur, ou le dédain; pour moi, je ne puis me
vanter de ce courage, je ne puis dire à ceux qui m'accuseraient
injustement, qu'ils ne troubleraient point ma vie. Non, je ne puis
le dire, et soit que j'excite ou que je désarme l'injustice, en
avouant sa puissance sur mon bonheur, je n'affecterai point une
force d'âme que démentirait chacun de mes jours. Je ne sais quel
caractère il a reçu du ciel, celui qui ne désire pas le suffrage
des hommes, celui qu'un regard bienveillant ne remplit pas du
sentiment le plus doux, et qui n'est pas contristé par la haine,
longtemps avant de retrouver la force qu'il faut pour la
mépriser[123].»
Qu'est-ce donc que l'esprit de parti, si un tel langage ne parvient pas
à le toucher?