Ses fautes se cachaient dans l'éclat de sa gloire

Je m'aperçois d'une omission que je dois réparer, mais que je ne répare

pas sans répugnance. Le suicide est excusé, presque approuvé, dans le

livre sur l'_Influence des Passions_, comme il l'est, à propos de la

mort de Rousseau, dans les _Lettres_ de Madame de Staël sur ce grand

écrivain. Je dois citer les passages:

«Il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence

renouvellerait vos souvenirs, et dont les discours les rendraient

plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimée, dans

ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de

tout le reste; le désespoir est au fond du coeur, tandis que mille

devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher;... seule en

secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle

ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur?

Le courage de se tuer[86]...

»On se demande pourquoi, dans un état si pénible (celui de l'homme

en qui le crime est devenu une passion), les suicides ne sont pas

plus fréquents, car la mort est le seul remède à l'irréparable?

Mais de ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit

point en conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui

se résolvent au suicide. Sans parler même du vague effroi que doit

inspirer aux coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque

chose de _sensible_ ou de _philosophique_ dans l'action de se tuer,

qui est tout à fait étranger à l'être dépravé[87].»

Hâtons-nous de dire que, plus tard, Madame de Staël a fait plus que de

désavouer ces doctrines: elle en a fait pénitence, elle s'en est accusée

comme d'un tort, elles les a combattues de toute la force de sa

conviction et de son talent dans ses _Réflexions sur le suicide_,

publiées en 1812 et dédiées au prince royal de Suède. Comme je ne

reviendrai pas sur cet écrit, je dirai ici que l'excellente doctrine que

l'auteur y développe est peut-être compromise par l'absolution très

arbitraire, à notre avis, qu'elle prononce sur Caton d'Utique[88]. Ce

suicide, aux yeux de Madame de Staël, n'a pas le caractère de suicide;

il l'a tout à fait à nos yeux, et nous ne comprenons pas comment, en

laissant cette brèche ouverte, on peut se flatter d'empêcher que toute

l'armée ennemie ne pénètre dans la place.

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 24 / 61 题