De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations.
Réflexions sur le suicide.
J'arrive au premier des ouvrages considérables par l'étendue, au premier
livre qu'ait écrit Madame de Staël. Il parut à Lausanne, en 1796, sous
ce titre: _De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et
des nations_, et porte pour épigraphe ce vers de Virgile: _Quæsivit coelo
lucem, ingemuitque reperta_, (Il chercha dans le ciel la lumière et
gémit de l'avoir trouvée.) Il n'est pas certain que l'auteur ait cherché
la lumière dans le ciel; il ne fallait peut-être pas, pour trouver cette
lumière-là, s'élever si haut; mais le reste de l'épigraphe est juste: ce
livre est une plainte douloureuse, ou du moins la plainte y est l'accent
de toutes les paroles de l'auteur, et même des paroles de consolation.
Mais Madame de Staël n'a jamais écrit dans le seul but d'épancher son
âme; cette personnalité, qui est peut-être la condition et l'inspiration
de plus d'un genre de littérature, n'était pas dans la nature de Madame
de Staël. La Bruyère avait dit: «Corriger les hommes est l'unique fin
que l'on doit se proposer en écrivant;» Madame de Staël dit à son tour:
«C'est pour les malheureux qu'il faut écrire,» et cette proposition si
absolue peut servir de devise à plusieurs de ses écrits, si ce n'est à
tous. Aux bornes d'une jeunesse qu'elle avait peut-être laissé dévorer
par des sentiments trop impétueux, et à l'issue d'une révolution où elle
avait vu toutes les passions se déchaîner contre le bonheur des
particuliers et de la nation, elle sentit pour l'individu le besoin de
maîtriser les passions, et pour le gouvernement le devoir de les
diriger. C'est tout le plan de son livre, dont elle n'a écrit que la
première moitié. Ainsi elle donnait à chaque partie son rôle, raisonnant
avec l'individu comme si les passions pouvaient être domptées, avec les
gouvernements comme si elles ne pouvaient pas l'être; marche tout à fait
rationnelle, car la sagesse consistera toujours à demander à l'individu
le vrai absolu et à la société le vrai relatif, quoique la société, à
certains égards soit plus capable que l'individu de réaliser le vrai
absolu. La sagesse de l'individu est de vouloir être parfait; la sagesse
des gouvernements est de ne jamais oublier que les hommes sont
imparfaits. Ainsi, selon le voeu de Madame de Staël, le gouvernement doit
compter avec les passions de l'individu, et l'individu n'en doit point
avoir. Elle n'a développé que la dernière de ces deux propositions.
Le livre de Madame de Staël en rappelle deux autres dont la doctrine
diffère ou paraît différer de la sienne. Le P. Senault, de l'Oratoire,
le précurseur de Bourdaloue, a écrit un traité, _De l'usage des
passions_, où l'on apprend, entre autres choses, «qu'il n'y a point de
passions qui ne puissent devenir vertus, et qu'il ne faut qu'un peu de
conduite pour leur faire changer de condition;» mais Senault n'a en vue
que les passions élémentaires ou abstraites, telles que l'amour et la
haine, le désir et l'aversion (qu'il appelle la fuite), la hardiesse et
la crainte, etc. Madame de Staël en veut aux passions concrètes ou
complexes, qui impliquent un objet déterminé et ne sont, en définitive,
qu'un sentiment d'amour ou de haine porté sur un objet particulier: son
livre n'est donc, en aucun sens, une réfutation du livre de Senault. Il
ne l'est pas davantage de celui d'Helvétius, qui, prenant comme elle les
passions de l'homme au sens concret, conseille de les appliquer, autant
qu'elles s'y peuvent appliquer, au bonheur de l'homme, à son bonheur
matériel; car, en théorie, Helvétius n'en connaît point d'autre. Madame
de Staël dédaignait trop une pareille doctrine pour songer à la réfuter.
Au nom du bonheur, mais du bonheur moral, elle fait le procès à tout ce
qu'on appelle communément _passions_; elle n'en excepte aucune; elle
frappe à coups redoublés sur celles dont l'attrait est le plus touchant;
[l'on serait tenté de croire,] à la voir si impitoyable [, qu'elle a ses
propres injures à venger; en même temps[71]] on se rappelle
involontairement ce mot d'une comédie: «N'en parlez donc pas tant, si
vous ne l'aimez plus.» Il y a des colères pleines de tendresse, des
haines pleines de regrets, et je doute que le chapitre sur l'amour
convertisse personne, si ce n'est peut-être à l'amour. Ne croyez
pourtant pas qu'il recèle la moindre arrière-pensée: il est écrit avec
une bonne foi parfaite, et avec une verve de douleur inimitable. Toutes
les passions ensemble, «cette force impulsive, dit-elle, qui entraîne
l'homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au
bonheur individuel et politique[72].» Les passions sont notre unique
mal, notre seul danger: car si l'on n'était pas né passionné,
qu'aurait-on à craindre? Il n'en faut pas croire les déclamations et les
lieux communs, répandus par des écrivains qui n'avaient pas, pour en
parler, l'autorité de l'expérience.
«Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la
passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut
trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi
fausse que recherchée, c'est celui de cette femme, qui, regrettant
sa jeunesse, disait: _C'était le bon temps, j'étais bien
malheureuse_[73].»
C'est en vain qu'on les a crues nécessaires au mouvement de la vie; tout
ce qu'il faut de mouvement à la vie sociale, tout l'élan nécessaire à la
vertu existerait sans ce mobile destructeur. C'est en vain qu'on prétend
qu'il faut consacrer nos efforts à diriger nos passions, non à les
vaincre:
«Je n'entends pas, dit l'auteur, comment on dirige ce qui n'existe
qu'en dominant; il n'y a que deux états pour l'homme: ou il est
certain d'être le maître au dedans de lui, et alors il n'a point de
passions; ou il sent qu'il règne en lui-même une puissance plus
forte que lui, et alors il dépend entièrement d'elle. Tous ces
traités avec la passion sont purement imaginaires; elle est, comme
les vrais tyrans, sur le trône ou dans les fers[74].»
Puisque c'est le bonheur moral, le bonheur de l'âme, que l'auteur veut
défendre contre les passions, et que ce bonheur, qui ne saurait être
négatif, a pour condition essentielle le libre déploiement des forces
bienfaisantes, on comprend ce dont l'auteur accuse avant tout les
passions; c'est d'étouffer, d'opprimer ces éléments salutaires, qui sont
la semence de nos vertus. Ce qui la frappe surtout, c'est le peu
d'espace qui reste à la bonté dans un coeur que les passions ont abordé,
et par là même envahi.
«Toutes les passions, certainement, n'éloignent pas de la bonté; il
en est une surtout qui dispose le coeur à la pitié pour l'infortune;
mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'âme
peut développer et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le
bonheur qui naît des passions est une distraction trop forte, le
malheur qu'elles produisent cause un désespoir trop sombre pour
qu'il reste à l'homme qu'elles agitent aucune faculté libre; les
peines des autres peuvent aisément émouvoir un coeur déjà ébranlé
par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans
son idée; les jouissances, que quelques actes de bienfaisance
pourraient procurer, sont à peine senties par le coeur passionné qui
les accomplit[75].»
L'auteur prend à partie chaque passion: l'amour de la gloire,
l'ambition, la vanité, l'amour, le jeu, l'avarice, l'envie, la
vengeance, l'esprit de parti; et sur chacun de ces sujets elle répand en
abondance les observations justes, les pensées vives, les éclairs de
philosophie et de sentiment. La Révolution française, dont les scènes
les plus passionnées ont peut-être suggéré la pensée de ce livre, jette
son reflet ardent sur un grand nombre des pages dont il est composé, et
en font presque un ouvrage de circonstance. On peut citer le tableau de
l'influence de la vanité dans les événements de la Révolution
française[76]; le chapitre tout entier sur l'esprit de parti[77], étude
admirable et qui, si elle n'épuise pas le sujet, en indique tous les
points de vue les plus importants; enfin, la plus grande partie du
chapitre où l'auteur, avec beaucoup de raison, range le crime au nombre
des passions[78]; car le crime, à son tour, engendre le crime; né des
passions, il devient lui-même l'objet d'une effroyable passion; il se
complaît en lui-même, il se suffit, il s'enivre de sa propre sève et
s'empoisonne avec son propre venin.
Le bonheur n'est pas dans les passions; mais où donc est-il? Nulle part,
selon notre auteur.
«Les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient
en conserver l'espoir; j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter les
grandes douleurs[79].»
Ailleurs elle appelle la science du bonheur moral, «la science d'un
malheur moindre[80].» Où sont-ils donc, les palliatifs de notre
incurable infortune? Où trouverons-nous les ressources que nos passions,
qui ne sont que notre _moi_ indéfinitivement exagéré, n'ont pu nous
offrir? L'amitié, les affections de famille, la religion,
renferment-elles plus d'éléments de bonheur? Oui, il y a des gages de
bonheur dans toutes les affections, pourvu que d'avance on renonce à
toute sorte de réciprocité.
«Contentez-vous d'aimer, nous dit l'auteur; c'est là l'espoir qui
ne trompe jamais[81].»
Quant à la religion positive, ou à la dévotion, comme elle l'appelle,
elle n'en attend rien. Il est vrai qu'elle n'en connaissait que le
fantôme. Nous reconnaîtrons tous le formalisme, mais nullement le
christianisme, dans le passage suivant:
«Elle (la dévotion) est presque toujours destructive des qualités
naturelles; ce qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est
incompatible avec des règles fixes sur tous les objets. Dans la
dévotion, l'on peut être vertueux sans le secours de l'inspiration
de la bonté, et même, il est plusieurs circonstances où la sévérité
de certains principes vous défend de vous y livrer. Des caractères
privés de qualités naturelles, à l'abri de ce qu'on appelle la
dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne
blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code. Par delà ce
qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la justice
dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et
contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une
fois dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un
véritable sacrifice, il est des biens, des services, des
condescendances de tous les instants, qu'on n'obtient jamais de
ceux qui, ayant tout réduit en devoir, n'ont pu dessiner que les
masses, ne savent obéir qu'à ce qui s'exprime[82].»
Ceci n'est pas une figure de fantaisie, c'est bien un portrait: nous
connaissons l'original; mais il fallait à cette contrefaçon du
christianisme opposer le christianisme lui-même, qui, en dernier
résultat, est un amour, une passion, si j'ose m'exprimer ainsi, et qui,
par là même, a le caractère d'infini qui manque à une dévotion
calculatrice et méticuleuse. Au lieu de cela, l'auteur met en regard de
ce fantôme une chimère, celle de la religion naturelle, exempte, à son
avis, des défauts de la religion positive, mais que pourtant elle ne
juge pas à propos de compter au nombre des ressources de l'humanité.
Nos ressources les plus assurées, suivant Madame de Staël, sont en nous,
et dépendent tout entières de notre volonté. C'est la philosophie,
l'étude et la bienfaisance. Il est bon de savoir ce que c'est que cette
philosophie, et ce qu'elle promet. Lisons:
«La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes
passionnées d'adopter les secours, est de la nature la plus
relevée. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer,
au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lassé de
vains efforts pour obtenir le bonheur, on se résolve à l'abandon de
cette dernière illusion, qui, en s'évanouissant, entraîne toutes
les autres après elle. Le philosophe, par un grand acte de courage,
ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus
toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que
chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et
séparément[83].»
On a beau se contenter d'un malheur moindre en guise de bonheur, la
consolation qui nous est offerte sous le nom de philosophie est si
triste qu'elle ne fait guère moins de peur que le malheur même. Et
remarquez qu'il ne s'agit point ici de philosophie spéculative; on
pourrait comprendre que la puissance de l'abstraction enlevât l'âme au
sentiment d'une réalité douloureuse, et quelque passagère que fût cette
diversion, elle serait quelque chose pour quelques hommes au moins; mais
la philosophie dont on nous parle, qu'est-elle autre chose qu'un froid
calcul et qu'une résignation sans amour? Ah! que Madame de Staël, si
aimante et si peu philosophe dans le sens qu'elle donne à ce mot, aurait
bien pu ajouter à ses tristes prescriptions les mots du poète:
Je vous donne un conseil qu'à peine je reçois.
Je l'aime bien mieux lorsqu'elle indique aux affligés, c'est-à-dire à
tous les hommes, les consolations qui naissent de la bienfaisance;
lorsque, à défaut de la religion, qu'elle ne connaît pas encore, elle
inaugure, à la fin de son ouvrage, la religion de la pitié! Je parle de
la pitié de l'homme pour l'homme: l'auteur ne devait connaître que plus
tard l'adorable secret de la pitié d'un Dieu. Cette invocation à la
pitié est touchante; elle dut l'être surtout alors; elle répondait au
secret besoin des coeurs, fatigués de haïr. Elle était la seule
conciliation possible entre les opinions encore intraitables, entre les
partis encore armés jusqu'aux dents, entre des adversaires presque
également coupables, presque également malheureux, qui tous, sans en
excepter les plus criminels, avaient quelque chose à pardonner. Que
Madame de Staël ait renfermé toute la morale dans la pitié, qu'elle ait
cru à tort qu'un sentiment pouvait se commander, et qu'une plante
pouvait croître sans racines, tout cela ne nous empêchera pas de bénir
cet appel à la pitié qu'un coeur plein de pitié fait retentir au milieu
de l'universelle douleur. Pourquoi vient-elle affaiblir une impression
si douce en terminant son livre par cette observation:
«J'aurais pu traiter la générosité, la pitié, la plupart des
questions agitées dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la
morale qui en fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement
d'accord avec l'intérêt général, qu'il me semble toujours que
l'idée du devoir a été trouvée pour abréger l'exposé des principes
de conduite qu'on aurait pu développer à l'homme d'après ses
avantages personnels[84].»
Il n'y a ici que de l'imprudence dans l'expression; la pureté de
l'intention, l'élévation du sentiment est irrécusable; mais on sent que
la méthode philosophique manquait à ce noble esprit, et ce n'est pas là
seulement qu'on le sent. Le livre, écrit d'inspiration, d'intuition pour
ainsi dire, n'a pas été surveillé dans sa marche et dans son
développement par l'esprit d'une analyse sévère. Il a une grande valeur
littéraire, intellectuelle, sans avoir une grande valeur scientifique.
On n'en tirera pas une doctrine, et l'intérêt qu'il excite sera peu
différent de celui qui s'attache aux compositions lyriques, dont
l'auteur est le véritable sujet.
Le style de ce livre est brillant, mais négligé. Causer ainsi, ce serait
causer admirablement, mais ce ne serait pas toujours bien écrire. Madame
de Staël fut quelque temps encore avant de bien savoir ce que c'est que
le style écrit. Elle ne se serait pas pardonné plus tard, en dehors de
la conversation, des phrases comme celles-ci:
«Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour
vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, pour
regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intérêts
de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire
n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mêmes,
les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque des rivaux,
des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte que ce
qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se
fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que
de soi à eux; c'est une sorte d'union dans laquelle les parents,
donnant une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que
vous leur teniez compte de ce vague de puissance, dont ils n'usent
pas après se l'être supposé, etc.[85]»
Mais j'avoue qu'en lisant ces pages entraînantes de verve, étincelantes
d'esprit, on ne s'aperçoit guère de ces taches, à moins qu'on ait, comme
moi, la désagréable mission de les signaler; il fallait presque, dans le
temps, un peu de malveillance pour aider à les voir; l'éloquence
couvrait tout, et l'on peut dire de l'auteur, comme de ce héros d'une
tragédie moderne: