CHAPITRE TROISIÈME

De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations.

Réflexions sur le suicide.

J'arrive au premier des ouvrages considérables par l'étendue, au premier

livre qu'ait écrit Madame de Staël. Il parut à Lausanne, en 1796, sous

ce titre: _De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et

des nations_, et porte pour épigraphe ce vers de Virgile: _Quæsivit coelo

lucem, ingemuitque reperta_, (Il chercha dans le ciel la lumière et

gémit de l'avoir trouvée.) Il n'est pas certain que l'auteur ait cherché

la lumière dans le ciel; il ne fallait peut-être pas, pour trouver cette

lumière-là, s'élever si haut; mais le reste de l'épigraphe est juste: ce

livre est une plainte douloureuse, ou du moins la plainte y est l'accent

de toutes les paroles de l'auteur, et même des paroles de consolation.

Mais Madame de Staël n'a jamais écrit dans le seul but d'épancher son

âme; cette personnalité, qui est peut-être la condition et l'inspiration

de plus d'un genre de littérature, n'était pas dans la nature de Madame

de Staël. La Bruyère avait dit: «Corriger les hommes est l'unique fin

que l'on doit se proposer en écrivant;» Madame de Staël dit à son tour:

«C'est pour les malheureux qu'il faut écrire,» et cette proposition si

absolue peut servir de devise à plusieurs de ses écrits, si ce n'est à

tous. Aux bornes d'une jeunesse qu'elle avait peut-être laissé dévorer

par des sentiments trop impétueux, et à l'issue d'une révolution où elle

avait vu toutes les passions se déchaîner contre le bonheur des

particuliers et de la nation, elle sentit pour l'individu le besoin de

maîtriser les passions, et pour le gouvernement le devoir de les

diriger. C'est tout le plan de son livre, dont elle n'a écrit que la

première moitié. Ainsi elle donnait à chaque partie son rôle, raisonnant

avec l'individu comme si les passions pouvaient être domptées, avec les

gouvernements comme si elles ne pouvaient pas l'être; marche tout à fait

rationnelle, car la sagesse consistera toujours à demander à l'individu

le vrai absolu et à la société le vrai relatif, quoique la société, à

certains égards soit plus capable que l'individu de réaliser le vrai

absolu. La sagesse de l'individu est de vouloir être parfait; la sagesse

des gouvernements est de ne jamais oublier que les hommes sont

imparfaits. Ainsi, selon le voeu de Madame de Staël, le gouvernement doit

compter avec les passions de l'individu, et l'individu n'en doit point

avoir. Elle n'a développé que la dernière de ces deux propositions.

Le livre de Madame de Staël en rappelle deux autres dont la doctrine

diffère ou paraît différer de la sienne. Le P. Senault, de l'Oratoire,

le précurseur de Bourdaloue, a écrit un traité, _De l'usage des

passions_, où l'on apprend, entre autres choses, «qu'il n'y a point de

passions qui ne puissent devenir vertus, et qu'il ne faut qu'un peu de

conduite pour leur faire changer de condition;» mais Senault n'a en vue

que les passions élémentaires ou abstraites, telles que l'amour et la

haine, le désir et l'aversion (qu'il appelle la fuite), la hardiesse et

la crainte, etc. Madame de Staël en veut aux passions concrètes ou

complexes, qui impliquent un objet déterminé et ne sont, en définitive,

qu'un sentiment d'amour ou de haine porté sur un objet particulier: son

livre n'est donc, en aucun sens, une réfutation du livre de Senault. Il

ne l'est pas davantage de celui d'Helvétius, qui, prenant comme elle les

passions de l'homme au sens concret, conseille de les appliquer, autant

qu'elles s'y peuvent appliquer, au bonheur de l'homme, à son bonheur

matériel; car, en théorie, Helvétius n'en connaît point d'autre. Madame

de Staël dédaignait trop une pareille doctrine pour songer à la réfuter.

Au nom du bonheur, mais du bonheur moral, elle fait le procès à tout ce

qu'on appelle communément _passions_; elle n'en excepte aucune; elle

frappe à coups redoublés sur celles dont l'attrait est le plus touchant;

[l'on serait tenté de croire,] à la voir si impitoyable [, qu'elle a ses

propres injures à venger; en même temps[71]] on se rappelle

involontairement ce mot d'une comédie: «N'en parlez donc pas tant, si

vous ne l'aimez plus.» Il y a des colères pleines de tendresse, des

haines pleines de regrets, et je doute que le chapitre sur l'amour

convertisse personne, si ce n'est peut-être à l'amour. Ne croyez

pourtant pas qu'il recèle la moindre arrière-pensée: il est écrit avec

une bonne foi parfaite, et avec une verve de douleur inimitable. Toutes

les passions ensemble, «cette force impulsive, dit-elle, qui entraîne

l'homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au

bonheur individuel et politique[72].» Les passions sont notre unique

mal, notre seul danger: car si l'on n'était pas né passionné,

qu'aurait-on à craindre? Il n'en faut pas croire les déclamations et les

lieux communs, répandus par des écrivains qui n'avaient pas, pour en

parler, l'autorité de l'expérience.

«Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la

passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut

trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi

fausse que recherchée, c'est celui de cette femme, qui, regrettant

sa jeunesse, disait: _C'était le bon temps, j'étais bien

malheureuse_[73].»

C'est en vain qu'on les a crues nécessaires au mouvement de la vie; tout

ce qu'il faut de mouvement à la vie sociale, tout l'élan nécessaire à la

vertu existerait sans ce mobile destructeur. C'est en vain qu'on prétend

qu'il faut consacrer nos efforts à diriger nos passions, non à les

vaincre:

«Je n'entends pas, dit l'auteur, comment on dirige ce qui n'existe

qu'en dominant; il n'y a que deux états pour l'homme: ou il est

certain d'être le maître au dedans de lui, et alors il n'a point de

passions; ou il sent qu'il règne en lui-même une puissance plus

forte que lui, et alors il dépend entièrement d'elle. Tous ces

traités avec la passion sont purement imaginaires; elle est, comme

les vrais tyrans, sur le trône ou dans les fers[74].»

Puisque c'est le bonheur moral, le bonheur de l'âme, que l'auteur veut

défendre contre les passions, et que ce bonheur, qui ne saurait être

négatif, a pour condition essentielle le libre déploiement des forces

bienfaisantes, on comprend ce dont l'auteur accuse avant tout les

passions; c'est d'étouffer, d'opprimer ces éléments salutaires, qui sont

la semence de nos vertus. Ce qui la frappe surtout, c'est le peu

d'espace qui reste à la bonté dans un coeur que les passions ont abordé,

et par là même envahi.

«Toutes les passions, certainement, n'éloignent pas de la bonté; il

en est une surtout qui dispose le coeur à la pitié pour l'infortune;

mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'âme

peut développer et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le

bonheur qui naît des passions est une distraction trop forte, le

malheur qu'elles produisent cause un désespoir trop sombre pour

qu'il reste à l'homme qu'elles agitent aucune faculté libre; les

peines des autres peuvent aisément émouvoir un coeur déjà ébranlé

par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans

son idée; les jouissances, que quelques actes de bienfaisance

pourraient procurer, sont à peine senties par le coeur passionné qui

les accomplit[75].»

L'auteur prend à partie chaque passion: l'amour de la gloire,

l'ambition, la vanité, l'amour, le jeu, l'avarice, l'envie, la

vengeance, l'esprit de parti; et sur chacun de ces sujets elle répand en

abondance les observations justes, les pensées vives, les éclairs de

philosophie et de sentiment. La Révolution française, dont les scènes

les plus passionnées ont peut-être suggéré la pensée de ce livre, jette

son reflet ardent sur un grand nombre des pages dont il est composé, et

en font presque un ouvrage de circonstance. On peut citer le tableau de

l'influence de la vanité dans les événements de la Révolution

française[76]; le chapitre tout entier sur l'esprit de parti[77], étude

admirable et qui, si elle n'épuise pas le sujet, en indique tous les

points de vue les plus importants; enfin, la plus grande partie du

chapitre où l'auteur, avec beaucoup de raison, range le crime au nombre

des passions[78]; car le crime, à son tour, engendre le crime; né des

passions, il devient lui-même l'objet d'une effroyable passion; il se

complaît en lui-même, il se suffit, il s'enivre de sa propre sève et

s'empoisonne avec son propre venin.

Le bonheur n'est pas dans les passions; mais où donc est-il? Nulle part,

selon notre auteur.

«Les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient

en conserver l'espoir; j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter les

grandes douleurs[79].»

Ailleurs elle appelle la science du bonheur moral, «la science d'un

malheur moindre[80].» Où sont-ils donc, les palliatifs de notre

incurable infortune? Où trouverons-nous les ressources que nos passions,

qui ne sont que notre _moi_ indéfinitivement exagéré, n'ont pu nous

offrir? L'amitié, les affections de famille, la religion,

renferment-elles plus d'éléments de bonheur? Oui, il y a des gages de

bonheur dans toutes les affections, pourvu que d'avance on renonce à

toute sorte de réciprocité.

«Contentez-vous d'aimer, nous dit l'auteur; c'est là l'espoir qui

ne trompe jamais[81].»

Quant à la religion positive, ou à la dévotion, comme elle l'appelle,

elle n'en attend rien. Il est vrai qu'elle n'en connaissait que le

fantôme. Nous reconnaîtrons tous le formalisme, mais nullement le

christianisme, dans le passage suivant:

«Elle (la dévotion) est presque toujours destructive des qualités

naturelles; ce qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est

incompatible avec des règles fixes sur tous les objets. Dans la

dévotion, l'on peut être vertueux sans le secours de l'inspiration

de la bonté, et même, il est plusieurs circonstances où la sévérité

de certains principes vous défend de vous y livrer. Des caractères

privés de qualités naturelles, à l'abri de ce qu'on appelle la

dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne

blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code. Par delà ce

qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la justice

dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et

contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une

fois dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un

véritable sacrifice, il est des biens, des services, des

condescendances de tous les instants, qu'on n'obtient jamais de

ceux qui, ayant tout réduit en devoir, n'ont pu dessiner que les

masses, ne savent obéir qu'à ce qui s'exprime[82].»

Ceci n'est pas une figure de fantaisie, c'est bien un portrait: nous

connaissons l'original; mais il fallait à cette contrefaçon du

christianisme opposer le christianisme lui-même, qui, en dernier

résultat, est un amour, une passion, si j'ose m'exprimer ainsi, et qui,

par là même, a le caractère d'infini qui manque à une dévotion

calculatrice et méticuleuse. Au lieu de cela, l'auteur met en regard de

ce fantôme une chimère, celle de la religion naturelle, exempte, à son

avis, des défauts de la religion positive, mais que pourtant elle ne

juge pas à propos de compter au nombre des ressources de l'humanité.

Nos ressources les plus assurées, suivant Madame de Staël, sont en nous,

et dépendent tout entières de notre volonté. C'est la philosophie,

l'étude et la bienfaisance. Il est bon de savoir ce que c'est que cette

philosophie, et ce qu'elle promet. Lisons:

«La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes

passionnées d'adopter les secours, est de la nature la plus

relevée. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer,

au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lassé de

vains efforts pour obtenir le bonheur, on se résolve à l'abandon de

cette dernière illusion, qui, en s'évanouissant, entraîne toutes

les autres après elle. Le philosophe, par un grand acte de courage,

ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus

toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que

chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et

séparément[83].»

On a beau se contenter d'un malheur moindre en guise de bonheur, la

consolation qui nous est offerte sous le nom de philosophie est si

triste qu'elle ne fait guère moins de peur que le malheur même. Et

remarquez qu'il ne s'agit point ici de philosophie spéculative; on

pourrait comprendre que la puissance de l'abstraction enlevât l'âme au

sentiment d'une réalité douloureuse, et quelque passagère que fût cette

diversion, elle serait quelque chose pour quelques hommes au moins; mais

la philosophie dont on nous parle, qu'est-elle autre chose qu'un froid

calcul et qu'une résignation sans amour? Ah! que Madame de Staël, si

aimante et si peu philosophe dans le sens qu'elle donne à ce mot, aurait

bien pu ajouter à ses tristes prescriptions les mots du poète:

Je vous donne un conseil qu'à peine je reçois.

Je l'aime bien mieux lorsqu'elle indique aux affligés, c'est-à-dire à

tous les hommes, les consolations qui naissent de la bienfaisance;

lorsque, à défaut de la religion, qu'elle ne connaît pas encore, elle

inaugure, à la fin de son ouvrage, la religion de la pitié! Je parle de

la pitié de l'homme pour l'homme: l'auteur ne devait connaître que plus

tard l'adorable secret de la pitié d'un Dieu. Cette invocation à la

pitié est touchante; elle dut l'être surtout alors; elle répondait au

secret besoin des coeurs, fatigués de haïr. Elle était la seule

conciliation possible entre les opinions encore intraitables, entre les

partis encore armés jusqu'aux dents, entre des adversaires presque

également coupables, presque également malheureux, qui tous, sans en

excepter les plus criminels, avaient quelque chose à pardonner. Que

Madame de Staël ait renfermé toute la morale dans la pitié, qu'elle ait

cru à tort qu'un sentiment pouvait se commander, et qu'une plante

pouvait croître sans racines, tout cela ne nous empêchera pas de bénir

cet appel à la pitié qu'un coeur plein de pitié fait retentir au milieu

de l'universelle douleur. Pourquoi vient-elle affaiblir une impression

si douce en terminant son livre par cette observation:

«J'aurais pu traiter la générosité, la pitié, la plupart des

questions agitées dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la

morale qui en fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement

d'accord avec l'intérêt général, qu'il me semble toujours que

l'idée du devoir a été trouvée pour abréger l'exposé des principes

de conduite qu'on aurait pu développer à l'homme d'après ses

avantages personnels[84].»

Il n'y a ici que de l'imprudence dans l'expression; la pureté de

l'intention, l'élévation du sentiment est irrécusable; mais on sent que

la méthode philosophique manquait à ce noble esprit, et ce n'est pas là

seulement qu'on le sent. Le livre, écrit d'inspiration, d'intuition pour

ainsi dire, n'a pas été surveillé dans sa marche et dans son

développement par l'esprit d'une analyse sévère. Il a une grande valeur

littéraire, intellectuelle, sans avoir une grande valeur scientifique.

On n'en tirera pas une doctrine, et l'intérêt qu'il excite sera peu

différent de celui qui s'attache aux compositions lyriques, dont

l'auteur est le véritable sujet.

Le style de ce livre est brillant, mais négligé. Causer ainsi, ce serait

causer admirablement, mais ce ne serait pas toujours bien écrire. Madame

de Staël fut quelque temps encore avant de bien savoir ce que c'est que

le style écrit. Elle ne se serait pas pardonné plus tard, en dehors de

la conversation, des phrases comme celles-ci:

«Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour

vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, pour

regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intérêts

de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire

n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mêmes,

les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque des rivaux,

des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte que ce

qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se

fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que

de soi à eux; c'est une sorte d'union dans laquelle les parents,

donnant une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que

vous leur teniez compte de ce vague de puissance, dont ils n'usent

pas après se l'être supposé, etc.[85]»

Mais j'avoue qu'en lisant ces pages entraînantes de verve, étincelantes

d'esprit, on ne s'aperçoit guère de ces taches, à moins qu'on ait, comme

moi, la désagréable mission de les signaler; il fallait presque, dans le

temps, un peu de malveillance pour aider à les voir; l'éloquence

couvrait tout, et l'on peut dire de l'auteur, comme de ce héros d'une

tragédie moderne:

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 23 / 61 题