CHAPITRE DEUXIÈME

Premiers ouvrages de Madame de Staël.

Passons de la vie aux écrits de Madame de Staël; ce sera raconter sa vie

une seconde fois.

Elle débuta, en 1788, par des _Lettres sur les écrits et le caractère de

J.-J. Rousseau_. L'admiration enthousiaste est certainement le ton

dominant de cet ouvrage, dont l'auteur avait à peine vingt-deux ans

lorsqu'il parut. Bien des choses dans les opinions et dans la conduite

de Rousseau devaient être plus sérieusement appréciées. On n'aime pas

que l'auteur, en avouant que Rousseau fut ingrat, s'efforce de rendre

son ingratitude intéressante; on approuve moins encore le jugement

qu'elle porte sur la dernière action de Rousseau, je veux dire sur sa

mort, qu'elle suppose avoir été volontaire. Les années et l'observation

durent aussi modifier ses idées sur l'_Émile_; mais après tout, il y a

lieu d'admirer, en plusieurs endroits, l'indépendance et la sûreté de

son jugement. N'y a-t-il pas, dans cette observation sur les deux

premiers ouvrages de Rousseau (_Discours sur l'influence des Sciences et

des Arts_, et _sur l'Inégalité_), autant de bon sens que d'esprit?

«Peut-être aurait-il dû avouer, dit-elle, que cette ardeur de

connaître et de savoir était aussi un sentiment naturel, don du

ciel, comme toutes les autres facultés des hommes; moyens de

bonheur, lorsqu'elles sont exercées; tourment, quand elles sont

condamnées au repos. C'est en vain qu'après avoir tout connu, tout

senti, tout éprouvé, il s'écrie: _N'allez pas plus avant; je

reviens, et je n'ai rien va qui valût la peine du voyage_. Chaque

homme veut être à son tour détrompé, et jamais les désirs ne furent

calmés par l'expérience des autres[66].»

_L'Héloïse_, qu'elle admire avec transport, essuie pourtant de graves

censures. On a dit souvent, après et sans doute avant La Rochefoucauld,

que l'esprit est dupe du coeur, ce qui n'empêche pas que le coeur ne soit

une lumière. C'est par le coeur que Madame de Staël a si bien déjoué les

sophismes en actions, les pièges dont ce roman est semé. Une parole

incisive relève, en ces parties du travail de Madame de Staël, la

justesse et la noble fermeté de ses critiques.

On croira sans peine qu'elle applaudit aux vues politiques de Rousseau.

Peu nous imposte; si elle avait tort, c'est à peu près avec tout le

monde, et si elle avait raison, tant d'autres avant elle avaient vu

comme elle! Ce dont il faut lui savoir gré, c'est d'avoir réservé une

partie de son admiration aux esprits qui, marchant, pour ainsi dire, du

même pas que le temps, excellent dans l'accommodement et la transaction;

mais après cela, nous ne la blâmerons pas d'avoir senti le mérite et

l'utilité de ces talents plus hardis, de ces génies plus abstraits, qui,

prenant leur point de départ, non dans les faits actuels et contingents,

mais dans les principes, qui sont les faits éternels, dirigent les

esprits vers l'idéal en toutes choses, et en le leur faisant connaître,

le leur font souhaiter. Le bien absolu, le vrai absolu doivent être

offerts aux regards de l'humanité; on ne s'en rapproche qu'à mesure

qu'on y croit et qu'on les contemple, et la foi à la perfection est une

même chose que la foi à la vérité.

Madame de Staël, dans ce premier écrit, comme dans tous les autres,

procède peu par voie de déduction, et n'affecte pas la marche

dialectique. Elle affirme, mais avec puissance; elle démontre moins

qu'elle ne fait voir; sa pensée est remarquable par l'intuition et la

spontanéité, aussi bien que par la richesse. Elle atteint beaucoup de

vérités par le sentiment, elle a plus qu'un autre ce qu'on peut appeler

des traits de lumière. Je mets dans ce nombre les pensées suivantes:

«Il est des bienfaits si grands qu'ils donnent le besoin de la

reconnaissance[67].»

«On est vertueux quand on aime ce qu'on doit aimer:

involontairement on fait ce que le devoir ordonne[67].»

«Peut-être la morale perfectionne-t-elle plutôt qu'elle ne change,

guide-t-elle plutôt qu'elle ne ramène[67].»

Et qui est-ce donc qui ramène, puisque ce n'est pas la morale? Les faits

sans doute; aussi la religion n'est-elle qu'un fait.

Toutes ces idées, chrétiennes à leur insu, font un pas vers la grande

vérité. Tout ce qui est vrai est chrétien. Toutes les vérités sont dans

le monde, et la grande vérité chrétienne est un centre qui leur est

montré, un confluent où toutes ces vérités, séparées les unes des autres

et impuissantes dans leur isolement, se dirigent comme autant de

rivières pour se réunir et faire un tout. Lorsque cet ouvrage parut, on

reprocha l'affectation au style de Madame de Staël. Qu'on l'eût accusée

de témérité, à la bonne heure, quoique aujourd'hui nous n'en puissions

guère juger; écrire de nos jours ainsi, ce serait presque écrire

timidement. Mais le reproche d'affectation était souverainement injuste;

personne n'est plus que Madame de Staël au-dessus de cette faiblesse;

les imprudences de sa diction sont d'entraînement et non de calcul, et

peut-être n'a-t-elle que trop écrit avec toute son âme et mis toute sa

vie dans ses ouvrages. Non seulement elle n'a pas composé un livre, mais

peut-être n'a-t-elle pas écrit une phrase qui n'ait été essentiellement

une action.

Les _Réflexions sur le procès de la Reine_, écrites à Londres en 1793,

sont pleines d'effusion, d'attendrissement et de simplicité. C'est un

appel à la conscience et à la sensibilité. Mais ceux qui s'étaient

attribué le droit de juger la reine avaient par là même résolu de la

condamner, et la nation, spectatrice étonnée, n'avait plus ni voix ni

mains, mais seulement des yeux. Le style de cette production est peu

châtié. On y trouve des passages comme ceux-ci:

«Quoi! la mort terminerait une si longue agonie! quoi! le sort

d'une créature humaine pourrait _aller si loin en infortune_! Ah!

repoussons tous le don de la vie, n'existons plus dans un monde où

_de telles chances errent sur la destinée!.._ Et depuis ce temps

_qu'est-il arrivé? Son courage et son malheur_.»

Mais ces incorrections, où je reconnais l'empressement de la pitié et la

précipitation du zèle, me plaisent comme la trace d'une larme généreuse,

qui, en tombant sur un mot, l'aurait rendu illisible.

En 1794 parurent les _Réflexions sur la paix, adressées à M. Pitt et aux

Français_. Cet écrit inspiré par la pitié n'est pas une complainte sur

les maux de la guerre, mais une suite de considérations très positives

et très solides sur l'intérêt commun qu'avaient à une prompte conclusion

de la paix toutes les parties belligérantes. La finesse toute féminine

des aperçus et des impressions se trouve mise au service d'une politique

saine et parfaitement informée. M. Necker sans doute ne fut pas étranger

à cet écrit, non plus qu'au suivant. Le sens exquis de Madame de Staël

s'est pourtant une fois trouvé en défaut dans cet ouvrage: c'est

lorsque, de la vanité naturelle aux Français, elle conclut

l'impossibilité du rétablissement de la monarchie.

«Les Français, dit-elle, ont trop de vanité pour se soumettre à un

chef; le roi se confondait avec la royauté: c'était le rang et non

le talent qui le plaçait au-dessus de tous; mais celui qu'on

choisirait, qu'on suivrait, qu'on croirait volontairement, serait

par là même reconnu comme devant à ses talents sa supériorité sur

les autres; et cet aveu n'est pas français[68].»

Il y a sans doute une vanité qui peut raisonner ainsi; il y en a une

autre qui n'y regarde pas de si près! et d'ailleurs la _vanité qui

raisonne_ peut tout aussi bien conclure en faveur d'un chef honoré par

ses talents qu'en faveur d'un roi qui n'a pour lui que sa naissance. Je

conçois très bien un homme qui dit: Je repousse une supériorité de

convention, mais je me soumettrai volontiers à une supériorité réelle,

intrinsèque. Je conçois même qu'un troisième vienne et dise: «Je me

soumettrai à tout ordre humain pour l'amour de Dieu.» (1 Pierre II, 13.)

L'année suivante, Madame de Staël écrivit des _Réflexions sur la paix

intérieure_. Il ne s'agit plus ici que de la France et de la

conciliation des partis dans cette grande république. L'auteur cherche

des yeux et croit avoir trouvé des hommes qui sont _d'un parti_, sans

être _des hommes de parti_. Elle s'adresse successivement «aux

royalistes amis de la liberté et aux républicains amis de l'ordre,»

c'est-à-dire, probablement, à des républicains qui sont fort peu

républicains et à des royalistes qui ne sont guère royalistes. À une

époque encore si ardente et si ébranlée, l'indifférence était possible

plutôt que l'impartialité, et que peut-on obtenir de l'indifférence? Les

hommes auxquels Madame de Staël faisait appel, où étaient-ils? Tous les

partis ont leur populace: tous les partis auraient-ils leurs saints? Si

jamais on écrit la vie de ces saints-là, elle ne remplira pas

cinquante-trois volumes in-folio, comme le recueil des Bollandistes. Ils

n'étaient pas assez nombreux en France pour réaliser les espérances de

Madame de Staël; l'événement le prouva bien. Bonaparte, au 18 brumaire,

fut le vrai médiateur entre les partis.

La lettre, hélas! était donc sans adresse, ou ne s'adressait à personne;

mais elle n'en était pas moins excellente: d'aussi nobles, d'aussi

justes idées, ne pouvaient pas être à jamais perdues; il se trouve

toujours quelqu'un, tôt ou tard, pour ramasser la vérité. Entre les

réflexions dont cet écrit se compose, l'événement a fait remarquer

celle-ci:

«Les révolutions ont, comme les maladies dévorantes, des périodes

inévitables. La France peut _s'arrêter_ dans la république; mais

pour arriver à la monarchie mixte, il faut passer par le

gouvernement militaire.[69]»

Ceux qui pensent, comme moi, que l'auteur ne croyait pas bien fermement

que la France pût s'arrêter dans la république, jugeront que, dans cet

endroit, toute la vérité sur la destinée de la France était apparue à

Madame de Staël.

Sa belle âme, qui se montre partout dans cet écrit, se déploie surtout

dans ces lignes du dernier chapitre:

«Qu'on est las d'entendre parler de justice modifiée par les

circonstances, de déprédations iniques qu'il n'est pas encore temps

de réparer! Ah! le malheur est-il relatif, et peut-on suspendre

aussi les irréparables effets de la douleur? Il est si peu de

souffrances particulières utiles au bonheur public, que les

ressources du génie suppléeraient heureusement à tous les moyens

tirés du mal; et l'on se plaît à penser que les grandes facultés de

l'esprit pourraient accomplir tous les voeux du coeur.

»Découvrez, rendez-nous le plaisir de l'admiration! Il y a trop

longtemps que, dans la carrière du beau, l'homme n'a étonné

l'homme; il y a trop longtemps que l'âme froissée n'éprouve plus la

seule jouissance céleste restée sur cette triste terre, cet abandon

complet d'enthousiasme, cette émotion intellectuelle qui vous fait

connaître, par la gloire d'un autre, tout ce que vous avez

vous-même de facultés pour juger et pour sentir[70].»

Nous avons déjà dit un mot d'un recueil de nouvelles ou de petits romans

que Madame de Staël publia la même année. Ce que ce recueil offre de

plus remarquable, c'est un _Essai sur les fictions_ qui lui sert

d'introduction. L'auteur repousse absolument les fictions merveilleuses

et les allégories; elle admet les fictions qui se rattachent à

l'histoire, lorsqu'elles ne font que la développer; mais elle condamne

les romans historiques; aucun de ceux de Madame de Genlis n'existait

encore, ce qui n'empêcha pas Madame de Genlis d'en vouloir à l'auteur

qui, d'avance et sans le savoir, avait fait le procès à son système;

enfin elle traite des fictions naturelles qui n'ont d'autre base que la

vie humaine et d'autre vérité que la vraisemblance. Elle ne veut pas de

romans spécialement philosophiques, parce que, dit-elle, tous les romans

doivent l'être, et elle professe à cette occasion d'excellentes

doctrines littéraires:

«On a fait, dit-elle, une classe à part de ce qu'on appelle les

romans philosophiques; tous doivent l'être, car tous doivent avoir

un but moral: mais peut-être y amène-t-on moins sûrement, lorsque

dirigeant tous les récits vers une idée principale, l'on se

dispense même de la vraisemblance dans l'enchaînement des

situations; chaque chapitre alors est une sorte d'allégorie, dont

les événements ne sont jamais que l'image de la maxime qui va

suivre. Les romans de _Candide_, de _Zadig_, de _Memnon_, si

charmants à d'autres titres, seraient d'une utilité plus générale,

si d'abord ils n'étaient point merveilleux, s'ils offraient un

exemple plutôt qu'un emblème, et si, comme je l'ai déjà dit, toute

l'histoire ne se rapportait pas forcément au même but. Ces romans

ont alors un peu l'inconvénient des instituteurs que les enfants ne

croient point, parce qu'ils ramènent tout ce qui arrive à la leçon

qu'ils veulent donner; et que les enfants, sans pouvoir s'en rendre

compte, savent déjà qu'il y a moins de régularité dans la véritable

marche des événements. Mais dans les romans tels que ceux de

Richardson et de Fielding, où l'on s'est proposé de côtoyer la vie

en suivant exactement les gradations, les développements, les

inconséquences de l'histoire des hommes, et le retour constant

néanmoins du résultat de l'expérience à la moralité des actions et

aux avantages de la vertu, les événements sont inventés: mais les

sentiments sont tellement dans la nature, que le lecteur croit

souvent qu'on s'adresse à lui avec le simple égard de changer les

noms propres.»

On ne lira point sans intérêt, à la suite de ce morceau, quelques

réflexions sur les romans en général, et le parallèle de ce moyen

d'instruction morale avec celui que présente l'histoire. Tout ce que dit

Madame de Staël nous paraît d'une justesse parfaite aussi longtemps

qu'il n'est question que des romans qui ne sont point romanesques. Il en

est de pareils sans doute; il faudrait seulement savoir s'ils ne font

pas exception, et si notre restriction n'atteint pas le genre à peu près

tout entier. Vous comprenez bien, Messieurs, que _romanesque_, dans ma

pensée, n'est pas synonyme d'intéressant, et que je veux bien qu'un

roman, en m'instruisant, m'intéresse: j'y consens d'autant plus

volontiers que je comprends qu'il serait moins instructif s'il était

moins intéressant. C'est faire, à ce qu'il semble, une assez belle passe

aux romanciers, et ils ne peuvent raisonnablement se plaindre de nous.

Malheureusement, _mundus cult decipi_ (le monde veut être trompé); ce

que la plupart des lecteurs demandent à un romancier, c'est précisément

ce que nous ne voulons pas qu'on leur donne; ils veulent qu'on les berce

dans l'oubli de la vie, et ils préfèrent follement à l'écrivain qui la

leur ferait aimer, celui qui la leur fait haïr, à celui qui met la

poésie dans la réalité, celui qui la met ou plutôt qui la cherche

ailleurs: je dis celui qui la cherche, puisque une poésie qui ne peut

pas se rattacher à la réalité n'est pas une poésie véritable. Le goût du

romanesque n'a peut-être pas créé le roman; mais sûrement il lui a fait

la loi: c'est le romanesque que presque tout le monde cherche dans le

roman, je dis même ceux qui se piquent le plus d'y chercher autre chose.

Que conclure de tout ceci? Faut-il ne plus lire de romans? N'en faut-il

plus faire? Permettez qu'en remplacement d'une réponse difficile, que je

n'ai pas eu le temps de préparer, je vous lise quelques lignes... de

quoi? d'un roman. S'il n'en existait que de pareils à ceux de l'auteur

que je vais citer, peut-être la question tomberait-elle d'elle-même, ou

n'aurait-elle jamais été soulevée. C'est de fort loin, c'est de

Stockholm que nous viennent ces bons avis. Mlle Frédérique Bremer peut

être comptée parmi les écrivains les plus ingénieux que la Suède possède

aujourd'hui.

«Le roman distille la vie. De dix ans il fait un jour, et il

concentre cent grains de blé dans une goutte d'alcool. C'est là son

métier. La réalité procède autrement. Les grands événements, les

tragédies de l'amour, y sont rares. Ils ne sont pas dans les règles

de la vie ordinaire, mais dans l'exception. C'est pourquoi, ma

chère enfant, ne restez pas là à les attendre: vous y perdriez

votre temps et l'ennui vous prendrait. Ne cherchez pas au-dehors

les richesses de la vie, créez-les dans votre propre sein. Aimez,

aimez le ciel, la nature, la sagesse, aimez les bonnes gens qui

vous entourent, et votre vie sera assez riche. Votre navire aérien

s'emplira d'un air pur et vif, et vous portera peu à peu dans la

patrie de la lumière et de l'amour.»

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 22 / 61 题