Son caractère.
Madame de Staël, ayant devancé M. de Chateaubriand dans la vie et dans
la mort, appelle nos premiers regards. Née à Paris en 1766, elle y
mourut en 1817.
Sa vie se trouve partout. C'est son caractère que nous voudrions faire
connaître. À quiconque aurait lu tous ses écrits, nous n'aurions plus
rien à dire; il la connaîtrait, car elle y est tout entière, et aucune
biographie morale, non pas même la belle notice de son amie Madame
Necker de Saussure, ne peut valoir ni suppléer celle-là. Jamais auteur
ne s'est uni plus étroitement à ses ouvrages, et n'y a laissé de
soi-même une plus vive empreinte.
Les parents de cette femme célèbre exercèrent une grande influence sur
son caractère, sur ses opinions et sur sa vie; mais M. Necker en sens
direct et positif, et Madame Necker négativement.
Une sorte de roideur, qu'imprime quelquefois au caractère des femmes une
jeunesse laborieuse et difficile, ne laissait pas assez voir dans Madame
Necker l'affection mêlée au devoir, concourant avec le devoir. Fille de
pasteur, et nourrie dans l'attachement au culte établi, sa religion,
sans être précise, avait conservé le caractère d'une religion positive,
c'est-à-dire d'une autorité extérieure devant laquelle, sans examen,
elle agenouillait sa raison, l'oreille ouverte d'ailleurs à tous les
échos de la philosophie du jour. [Qu'une âme vive, qu'une raison active,
comme celle de Madame de Staël en aient moins aimé la morale du devoir
et la religion positive, il ne faut pas s'en étonner[47].] Madame
Necker, sans s'en douter, acheva dans l'esprit de sa fille ce que tant
d'autres causes avaient trop bien commencé.
Nous verrons plus tard comment elle jugea, pendant longtemps, la
religion chrétienne. Voyons dès à présent, quelles furent, du moins dans
ses premiers écrits, ses vues sur l'essence de la morale. Ces lignes de
son ouvrage sur les _Passions_ méritent d'être lues avec attention:
«Il y a des vertus toutes composées de crainte et de sacrifices,
dont l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre très
relevé à l'âme forte qui les pratique; mais peut-être, avec le
temps, découvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas
nécessaire, et que la morale, dans divers pays, est aussi chargée
de superstition que la religion. Du moins, en parlant de bonheur,
il est impossible de supposer une situation qui exige des efforts
perpétuels; et la bonté donne des jouissances si faciles et si
simples, que leur impression est indépendante du pouvoir même de la
réflexion. Si cependant l'on se livre à des retours sur soi, ils
sont tous remplis d'espérance; le bien qu'on a fait est une égide
qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors même que
l'infortune nous poursuit, on sait où se réfugier, on se transporte
par la pensée dans la situation heureuse que nos bienfaits ont
procurée[48].»
Entre M. Necker et sa fille régnait, au contraire, la plus profonde
sympathie. Ils furent de bonne heure amis intimes. Rien n'est à comparer
au sentiment de Madame de Staël pour son père, pas même celui de Madame
de Sévigné pour sa fille, si ce n'est sous le rapport de l'intensité. Ce
sentiment, si voisin de l'adoration religieuse qu'il n'est guère
possible de l'en distinguer, se composait d'une vraie piété filiale,
d'une admiration enthousiaste et d'une amitié passionnée. Payé d'un
large retour, ou plutôt prévenu par l'amour le plus empressé, le plus
indulgent et le plus caressant, il attendrit de bonne heure cette jeune
âme, l'accoutuma au bonheur du coeur, [lui en donna l'insatiable
besoin,[49]] et, dans l'extrême félicité de sa jeunesse, prépara
peut-être le malheur de sa vie entière. Pour juger de ce qu'était M.
Necker aux yeux et pour le coeur de sa fille, quelques passages des
écrits de Madame de Staël peuvent suffire; dans tous ses ouvrages elle a
parlé de son père. On ne pourra lire ces passages, ni sans sourire, car
les éloges sont outrés, ni sans s'attendrir, car cette affection est
d'une vérité profonde:
«Ce livre (_De l'Importance des opinions religieuses_, par M.
Necker), époque dans l'histoire des pensées, puisqu'il en a reculé
l'empire; ce livre qui semble anticiper sur la vie à venir, en
devinant les secrets qui doivent un jour nous être dévoilés; ce
livre que les hommes réunis pourraient présenter à l'Être suprême
comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui[50].»
Il serait injuste de ne pas rappeler que Madame de Staël n'avait que
vingt-deux ans lorsqu'elle écrivait ces lignes.
«Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talents de mon
père; mais on ne vous a jamais peint l'incroyable réunion de raison
parfaite et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr
guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant
l'unique but de ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté,
dans ses détails comme dans son ensemble? Il écarte de ma pensée
tout ce qui la tourmente; il a étudié le coeur humain pour mieux le
soigner dans ses peines, et n'a jamais trouvé dans sa supériorité
qu'un motif pour s'offenser plus tard et pardonner plus tôt; s'il a
de l'amour propre, c'est celui des êtres d'une autre nature que la
nôtre, qui seraient d'autant plus indulgents qu'ils connaîtraient
mieux toutes les inconséquences et toutes les faiblesses des
hommes[51].»
«Ce qui se fait sentir plus particulièrement dans les ouvrages de
M. Necker, c'est l'incroyable variété de son esprit. Voltaire est
unique dans le monde littéraire par la diversité de ses talents; je
crois M. Necker unique par l'universalité de ses facultés[52].»
«Personne n'a jamais, autant que mon père, donné l'idée, à tous
ceux qui l'entouraient, d'une protection presque surnaturelle...
Pendant les troubles de France, lors même que nous étions séparés,
je me croyais préservée par lui; je n'ai jamais pensé qu'un grand
malheur pût m'atteindre. Il vivait; j'étais sûre qu'il viendrait à
mon secours, et que son éloquent langage et son vénérable ascendant
m'arracheraient du fond des prisons, si j'y avais été jetée. En lui
écrivant, je l'appelais presque toujours _mon ange tutélaire_. Je
sentais ainsi son influence, et il me semblait que la
responsabilité de mon sort le concernait plus que moi:--je comptais
sur lui, comme réparateur de mes fautes; rien ne me paraissait sans
ressources pendant sa vie: ce n'est que depuis sa mort que j'ai
connu la véritable terreur, que j'ai perdu cette espérance de la
jeunesse qui se fonde toujours sur ses forces pour tout obtenir.
Mes forces, c'étaient les siennes; ma confiance, c'était son appui.
Existe-t-il encore autour de moi, ce génie protecteur? me dira-t-il
ce qu'il faut souhaiter ou craindre? me guidera-t-il dans mes
démarches? étendra-t-il ses ailes sur mes enfants, qu'il a bénis de
sa voix mourante; et puis-je assez recueillir de lui dans mon coeur,
pour le consulter encore et l'entendre[53]?»
La tendresse indulgente et expansive de M. Necker, des relations
délicieuses dont une admiration réciproque formait la base ou le trait
dominant, exaltèrent peut-être jusqu'à l'excès chez Madame de Staël le
besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de
tous ses penchants. Le mariage de pure convenance, [c'est-à-dire de
vanité,[54]] auquel, selon toute probabilité, elle souscrivit par
déférence, était bien peu dans le sens de son caractère. Nous n'avons
d'autres renseignements sur cette union que le [profond[55]] silence
qu'elle a gardé sur ce sujet dans des écrits où elle répand toute son
âme [et introduit volontiers les personnages qui l'intéressent[56]]. Ce
silence parle assez haut, quand on se rappelle que l'_amour dans le
mariage_ était aux yeux de Madame de Staël l'idéal du bonheur en ce
monde[57].
«Être deux dans le monde calme tant de frayeurs! Les jugements des
hommes et de Dieu même semblent moins à craindre alors[58].»
Sans insister sur ce point [délicat[59]], disons seulement que toute la
vie, tous les écrits de cette femme illustre, trahissent et respirent un
désappointement douloureux, une soif trompée. Pour elle, l'affection et
le bonheur n'étaient qu'une même chose, et sans doute l'absence du
bonheur est le plus grand malheur pour une âme passionnée. L'infortune
matérielle lui paraîtrait peut-être une favorable diversion. Je me
représente quelquefois Madame de Staël dans une position précisément
contraire à celle que lui fit la Providence, malheureuse par la fortune,
heureuse par le coeur, et je me demande si cette dispensation, qui
n'aurait pas atteint les sources de son talent, n'en aurait point changé
la direction et diminué la valeur. L'infortune matérielle, fortifiant le
coeur, donne souvent quelque âpreté au caractère et quelque rigidité à la
pensée: les souffrances du coeur augmentent peut-être la personnalité,
mais en ajoutant à la vie et à la pensée je ne sais quelle grâce
douloureuse. Moins infortunés, bien des hommes de génie eussent été
moins éloquents, et l'on sent partout, en lisant Madame de Staël, que
ses peines l'ont inspirée.
Sa vie que l'indigent seul eût pu appeler fortunée, fut en effet
douloureuse. Nous avons indiqué un premier malheur, qui fut pour elle un
de ces deuils muets qu'on porte dans l'âme et qu'on ne dépose jamais.
Mais on peut considérer le caractère même de cette femme extraordinaire,
les événements publics et son talent même comme trois Parques fatales,
qui tissèrent à l'envi la trame de son malheur.
Son caractère est retracé dans Delphine, chez qui l'impétuosité n'est
pas plus généreuse, ou la générosité plus imprévoyante que chez Madame
de Staël; mais ce que n'avait pas Delphine, et ce qu'avait, je crois,
celle qui a raconté son histoire, c'était une activité inquiète, le
besoin d'influer, et peut-être celui de paraître. Que de conditions de
malheur dans la carrière d'une femme!
Les événements l'atteignirent dans ce qui lui restait de bonheur, en
compromettant celui de ses amis. Elle ne vivait guère plus en elle qu'en
eux, et se trouvait comme enveloppée dans leurs malheurs par les
douleurs de la pitié. D'ailleurs, on a dit avec raison, que, fidèle à
ses convictions politiques, elle ne triompha pourtant point lorsqu'elles
triomphèrent, la compassion la jetant, à chaque nouvelle crise, dans le
parti des vaincus: le jour même de la victoire, elle rompait avec les
vainqueurs, parce qu'en révolution les vainqueurs sont sans pitié: or la
pitié était sa religion.
Enfin, son talent même la rendit malheureuse en la rendant célèbre. La
célébrité est peut-être, de tous les avantages que nous pouvons
ambitionner, celui qui a le moins de rapport avec le bonheur; il n'en a
point surtout avec les vrais intérêts d'une femme: on dirait que
l'admiration qu'elle excite écarte d'elle l'affection, qu'elle devient
quelque chose de moins qu'un être humain en devenant quelque chose de
plus qu'une femme, et qu'elle doit avoir une part double dans la haine
qu'éveillent presque toujours les grandes renommées. La célébrité isole
une femme auteur, et l'exile pour ainsi dire dans sa gloire.
Il semblait que de rares qualités du coeur devaient ménager, en faveur de
Madame de Staël, une exception à cette règle. Quelle ne fut pas sa
générosité, même envers les écrivains qui l'avaient le plus maltraitée!
Il n'en est pas un au talent duquel elle n'ait rendu hommage. Elle se
rend cette justice, en en diminuant ingénieusement le mérite:
«Il me semble, dit-elle, que quand on s'est soi-même livré de tout
temps à l'étude des lettres, on a sur les livres une sorte
d'impartialité d'artiste, et je sais du moins qu'il m'arrive
souvent de louer des écrivains qui m'ont personnellement attaquée,
par cet amour pour le talent en lui-même qui l'emporte sur toute
espèce de préventions[60].»
Devant une si noble et si universelle bienveillance, il semble que
l'envie elle-même aurait dû désarmer; mais l'envie ne désarme jamais;
elle a, pensez-y bien, ses propres souffrances à venger: et quelles
souffrances plus cruelles que celles de l'envie?
On l'a, en conséquence, déchirée dans son talent, dans son caractère et
dans ses moeurs. Espérons que le temps consommera la justice qu'on a
commencé à lui rendre. Laissons dire à un cynique, qu'il reste toujours
quelque chose de la calomnie, et croyons, avec le poète:
Que des préventions déchirant le bandeau
La vérité s'assied sur le bord d'un tombeau.
Madame de Staël a plus d'une fois déploré le malheur de la femme
célèbre, et en le déplorant, elle a raconté son histoire. Elle a, sur ce
sujet, des accents bien émus dans ce passage du livre sur la
_Littérature_, où l'on dirait qu'elle ne plaint pas feulement, mais
qu'elle blâme celle qui s'expose à de pareils dangers:
«Dès qu'une femme est signalée comme une personne distinguée, le
public en général est prévenu contre elle. Le vulgaire ne juge
jamais que d'après certaines règles communes, auxquelles on peut se
tenir sans s'aventurer. Tout ce qui sort de ce cours habituel
déplaît d'abord à ceux qui considèrent la routine de la vie comme
la sauvegarde de la médiocrité. Un homme supérieur déjà les
effarouche; mais une femme supérieure, s'éloignant encore plus du
chemin frayé, doit étonner, et par conséquent importuner davantage.
Néanmoins un homme distingué ayant presque toujours une carrière
importante à parcourir, ses talents peuvent devenir utiles aux
intérêts de ceux mêmes qui attachent le moins de prix aux charmes
de la pensée. L'homme de génie peut devenir un homme puissant, et
sous ce rapport, les envieux et les sots le ménagent; mais une
femme spirituelle n'est appelée à leur offrir que ce qui les
intéresse le moins, des idées nouvelles ou des sentiments élevés:
sa célébrité n'est qu'un bruit fatigant pour eux.
La gloire même peut être reprochée à une femme, parce qu'il y a
contraste entre la gloire et sa destinée naturelle. L'austère vertu
condamne jusqu'à la célébrité de ce qui est bien en soi, comme
portant une sorte d'atteinte à la perfection de la modestie. Les
hommes d'esprit, étonnés de rencontrer des rivaux parmi les femmes,
ne savent les juger, ni avec la générosité d'un adversaire, ni avec
l'indulgence d'un protecteur; et dans ce combat nouveau, ils ne
suivent ni les lois de l'honneur, ni celles de la bonté. Si, pour
comble de malheur, c'était au milieu des dissensions politiques
qu'une femme acquît une célébrité remarquable, on croirait son
influence sans bornes alors même qu'elle n'en exercerait aucune; on
l'accuserait de toutes les actions de ses amis; on la haïrait pour
tout ce qu'elle aime, et l'on attaquerait d'abord l'objet sans
défense avant d'arriver à ceux que l'on pourrait encore redouter.
Un homme peut, même dans ses ouvrages, réfuter les calomnies dont
il est devenu l'objet: mais pour les femmes, se défendre est un
désavantage de plus; se justifier, un bruit nouveau. Les femmes
sentent qu'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de
délicat, bientôt flétri par les regards mêmes du public: l'esprit,
les talents, une âme passionnée, peuvent les faire sortir du nuage
qui devrait toujours les environner; mais sans cesse elles le
regrettent comme leur véritable asile.
L'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, quelque
distinguées qu'elles soient. Courageuses dans le malheur, elles
sont timides contre l'inimitié; la pensée les exalte, mais leur
caractère reste faible et sensible. La plupart des femmes
auxquelles des facultés supérieures ont inspiré le désir de la
renommée, ressemblent à Herminie revêtue des armes du combat: les
guerriers voient le casque, la lance, le panache étincelant; ils
croient rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et dès
les premiers coups, ils atteignent au coeur.
Non seulement les injustices peuvent altérer entièrement le bonheur
et le repos d'une femme; mais elles peuvent détacher d'elle
jusqu'aux premiers objets des affections de son coeur. Qui sait si
l'image offerte par la calomnie ne combat pas quelquefois contre la
vérité des souvenirs? Qui sait si les calomniateurs, après avoir
déchiré la vie, ne dépouilleront pas jusqu'à la mort des regrets
sensibles qui doivent accompagner la mémoire d'une femme aimée?
Dans ce tableau, je n'ai encore parlé que de l'injustice des hommes
envers les femmes distinguées: celle des femmes aussi n'est-elle
point à craindre? N'excitent-elles pas en secret la malveillance
des hommes? Font-elles jamais alliance avec une femme célèbre pour
la soutenir, pour la défendre, pour appuyer ses pas
chancelants[61]?»
La popularité de son père aggrava le mal; Madame de Staël avait déjà
bien assez de torts aux yeux de l'envie; on lui compta, par surcroît,
ceux de son père; car l'esprit de parti, parodiant insolemment le Dieu
jaloux, a coutume de punir les mérites des pères sur les enfants jusqu'à
la troisième et quatrième génération.
La Révolution éclata. Madame de Staël, qui en avait salué l'avènement
avec transport, en avait peut-être aussi pressenti les excès.
«N'effacez point, écrivait-elle six mois avant la convocation des
États généraux, n'effacez point le sceau de raison et de paix que
le destin veut apposer sur votre constitution; et quand l'accord
unanime vous permet de compter sur le but que vous voulez
atteindre, _prétendez à la gloire de l'obtenir sans l'avoir
passé_[62].»
L'un des premiers soins de cette révolution qu'elle avait aimée et dont
elle continua d'aimer le principe, fut de détruire le ministre qu'avait
installé la liberté, et ce ministre était le père de Madame de Staël.
Elle courut des dangers personnels; elle usa d'un reste d'influence pour
arracher à la proscription plusieurs de ses amis. Il fallut enfin céder
à l'orage et chercher un asile en Angleterre. Deux ans qu'elle y passa
l'attachèrent profondément à cette nation, à ses institutions, à sa
littérature. Ses goûts et ses principes y trouvaient une égale
satisfaction. Elle vit tout un peu en beau, et la trace de ses vives
impressions se retrouve dans son dernier ouvrage, où sa confiance
absolue dans la générosité britannique éveille quelquefois le sourire.
La pure littérature n'avait point de droit sur Madame de Staël au milieu
des souffrances de son pays. C'est donc moins comme écrivain que comme
défenseur d'une royale infortune et des intérêts de l'humanité qu'elle
nous apparaît dans ses touchantes _Réflexions sur le procès de la Reine_
et dans des _Réflexions_ politiques dont la paix universelle était le
but.
De retour en France, en 1795, elle vit se presser autour d'elle tout ce
qu'il y avait à Paris d'hommes éminents et d'amis de la vraie liberté.
Objet de la défiance et des inquiétudes du Directoire, elle eut pourtant
assez de crédit pour satisfaire plusieurs fois son ardent besoin
d'obliger. Sa voix, comme sa fortune, appartenait aux proscrits. Ce fut
elle, avec Chénier, qui rendit à la France M. de Talleyrand, qui
attendait de l'autre côté de l'Atlantique le premier signal de la
fortune. La France, je crois, lui en sut peu de gré, et M. de Talleyrand
ne se piqua pas, dit-on, d'être plus reconnaissant que la France.
À cette époque se rapportent les grands triomphes de Madame de Staël, je
n'ose dire comme orateur, mais comme incomparable talent de
conversation. Et ce même temps fut pour elle celui d'un découragement
profond. Elle semblait désespérer de son pays et de l'avenir du monde,
dans ces paroles écrites l'année même de son retour en France:
«On dit que le malheur hâte le développement de toutes les facultés
morales; quelquefois je crains qu'il ne produise un effet
contraire, qu'il ne jette dans un abattement qui détache et de
soi-même et des autres. La grandeur des événements qui nous
entourent fait si bien sentir le néant des pensées générales,
l'impuissance des sentiments individuels, que, perdu dans la vie,
on ne sait plus quelle route doit suivre l'espérance, quel mobile
doit exciter les efforts, quel principe guidera désormais l'opinion
publique à travers les erreurs de l'esprit de parti, et marquera de
nouveau, dans toutes les carrières, le but éclatant de la véritable
gloire[63].»
Ne croyez-vous pas voir un navire désemparé, qui flotte misérablement à
tous les vents? Chose curieuse! ces lignes si graves servent de préface
à deux ou trois petits romans. C'est un contraste et non une
contradiction. L'auteur semble s'excuser de ne pas traiter des sujets
plus sérieux; et la frivolité même de ses productions est un symbole et
non une preuve de son découragement.
L'étoile de Bonaparte se levait alors. Il était déjà une puissance.
Madame de Staël en était une aussi. Ces deux puissances se cherchèrent
du regard, s'admirèrent mutuellement et se séparèrent presque aussitôt.
Les opinions de Madame de Staël étaient libérales, et l'esprit, en tout
cas, est une liberté. Bonaparte comprit qu'il n'y avait pas place en
France, pour cette femme et pour lui. Un prétexte de la bannir fut
aisément trouvé. En 1803 commencèrent les _Dix ans d'exil_ de cette
femme célèbre. Bonaparte fut petit, Madame de Staël ne mit peut-être pas
assez de dignité dans ses regrets[64]. On sourit, mais non pas de
plaisir, quand on voit le grand empereur fixer à quarante lieues le
rayon à l'extrémité duquel, se portant d'ailleurs d'un point à l'autre
de la circonférence, cette femme pourra résider, et quand cette femme,
trop éprise de Paris, essaie de raccourcir le rayon, de rompre la ligne
et d'entamer, comme un prétendant, le territoire occupé par un
usurpateur. Sans contredit, Madame de Staël eut quelques-uns des défauts
de son sexe, comme elle en avait les plus précieuses qualités; elle fit
faire trop de bruit à sa disgrâce, et donna peut-être trop de part à un
ressentiment légitime dans ses jugements sur celui qu'elle ne craignit
pas d'appeler _le moderne Attila_.
Ses années d'exil, partagées entre le séjour de Coppet et des voyages en
Allemagne, en Italie, en Russie, en Suède, en Angleterre, furent
décisives pour la gloire de Madame de Staël. _Delphine_ avait jeté un
grand éclat; _ Corinne_ et _l'Allemagne_ en jetèrent bien davantage et
placèrent leur auteur à la tête de la littérature de son pays.
Quand la Restauration la ramena en France, elle avait trouvé dans un
second et tardif mariage le bonheur auquel avaient aspiré ses jeunes
années. Bien des circonstances se réunissaient pour le combler, et pour
la confirmer dans l'utile pensée que le bonheur n'est pas plus dans les
passions ou dans la gloire que la voix de Dieu n'est dans la tempête;
mais lorsque ce bonheur moral, que des convictions épurées
ennoblissaient de jour en jour, se leva pour elle, le bonheur extérieur,
la santé, la vie s'enfuyaient à grands pas. Une maladie douloureuse
enleva Madame de Staël à sa famille, à son pays et à ses espérances
terrestres, le 14 juillet 1817.
Une âme ne se définit pas, quoiqu'on puisse la connaître et la juger;
mais chacune se distingue par quelques traits saillants qui forment pour
ainsi dire sa figure. Il n'est pas difficile de discerner ceux qui
distinguent Madame de Staël. Benjamin Constant a bien caractérisé son
illustre amie lorsqu'il a dit:
«Les deux qualités dominantes de Madame de Staël étaient
l'affection et la pitié. Elle avait, comme tous les génies
supérieurs, une grande passion pour la gloire; elle avait, comme
toutes les âmes élevées, un grand amour pour la liberté: mais ces
deux sentiments impérieux et irrésistibles, quand ils n'étaient
combattus par aucun autre, cédaient à l'instant, lorsque la moindre
circonstance les mettait en opposition avec le bonheur de ceux
qu'elle aimait, ou lorsque la vue d'un être souffrant lui rappelait
qu'il y avait dans le monde quelque chose de bien plus sacré pour
elle que le succès d'une cause ou le triomphe d'une opinion[65].»
À ces deux traits je voudrais en ajouter un troisième: la foi à la
vérité, je veux dire à la valeur intrinsèque, à la force de la vérité.
Vertu rare, vertu religieuse, car elle suppose la religion, et la
religion la suppose. C'est déjà presque une religion, puisque celui qui
croit à la vérité, croit à quelque chose de plus haut que l'espace, que
le temps et que les forces de l'univers. La vérité, c'est la pensée de
Dieu, c'est Dieu dans les choses; or Madame de Staël est une de ces âmes
qui ont le plus honoré la vérité comme vérité, et qui l'ont crue plus
forte que tout ce qui est fort, qui ont senti qu'il est juste de se
dévouer à elle. La conviction, lorsqu'elle se croyait dans le vrai,
l'amour du vrai, quel qu'il fût, alors qu'elle doutait encore, l'effort
constant vers la lumière, voilà ce que l'on retrouve à toutes les pages
de ses écrits; voilà ce qui les rend tous sérieux; voilà ce qui la met
au-dessus, au moins sous ce rapport important, de la plupart de ceux ou
de celles qu'on aurait l'idée de lui comparer.