III

J'en viens aux quatre ou cinq mots et aux deux ou trois membres de

phrase du cours sur Madame de Staël qui ont une histoire. Cette histoire

mérite d'être contée. Elle fera voir à quelles difficultés inattendues

se sont heurtés les premiers éditeurs et comment ils s'en sont tirés.

Je recueille les éléments de mon récit dans un paquet de vieilles

lettres qui ont été récemment données à la Faculté de théologie de

l'Église libre du canton de Vaud: c'est la correspondance du comité

d'Edition Vinet de 1848. Un de ses membres, M. Lutteroth, résidait à

Paris où il préparait et surveillait l'impression des volumes. M.

Lutteroth se tenait en rapports constants avec ses collègues de

Lausanne, MM. Scholl, Chappuis, Forel et Ch. Secrétan.

Le 15 janvier 1848 M. Lutteroth, qui allait mettre sous presse le volume

sur Madame de Staël et Chateaubriand, écrivait à M. Samuel Chappuis:

«Je crains--ceci bien entre nous--que la publication de certains

passages relatifs à Madame de Staël n'afflige beaucoup sa famille:

on me l'a fait comprendre; comme c'étaient des meilleurs amis de M.

Vinet, je suis bien sûr qu'il y aurait eu égard, mais c'est plus

malaisé pour d'autres que pour lui. Cette circonstance me donne

quelque inquiétude.»

M. Samuel Chappuis répondit au nom des membres du comité de Lausanne que

«l'observation méritait toute considération, qu'il importait d'examiner

si la difficulté était sérieuse et comment on pourrait la lever.»

On chargea M. Scholl de voir la famille de Madame de Staël et de

chercher avec elle les moyens de concilier les intérêts en présence. On

ne voulait ni blesser la famille de Madame de Staël ni dénaturer le

texte de Vinet, ni, surtout, laisser croire que Vinet avait pu dans son

cours manquer à la bienséance et à la discrétion, ce que les lecteurs

peu avertis n'auraient pas hésité à penser si l'on avait fait des

coupures trop évidentes et des «raccords» trop pénibles. Ce qui rendait

la tâche du négociateur particulièrement difficile, c'est la part

financière que la belle-fille de Madame de Staël avait prise dans

l'édition de l'oeuvre de Vinet: elle la soutenait largement. On devait

aussi songer à ne pas faire de la peine à Mme Vinet qui suivait avec

sollicitude les travaux du comité et qu'un débat de cette nature aurait

certainement chagrinée.

Le comité de Lausanne pensait que la difficulté n'était pas sérieuse et

que M. Scholl triompherait aisément des scrupules de la famille. Il se

trompait du tout au tout, et c'était M. Lutteroth qui avait raison

d'éprouver quelque inquiétude. «Le terrain est extrêmement délicat»,

écrivait M. Scholl à M. Lutteroth après avoir vu Mme Auguste de Staël.

M. Scholl comprit que les négociations seraient longues et laborieuses.

Elles durèrent huit mois. Disons tout de suite que le comité défendit

ligne par ligne les passages incriminés et qu'il n'accorda que de très

légères corrections.

Il ne pouvait faire autrement. Même avec le grand désir d'entente dont

il était animé, il ne lui était pas possible de souscrire aux voeux de la

famille de Staël. L'essentiel des leçons de Vinet sur l'auteur de

_Corinne_ eût été sacrifié. Vinet avait parfaitement vu--ce que tout le

monde voit aujourd'hui, et en partie grâce à lui--que l'oeuvre de Madame

de Staël s'explique tout entière «par le besoin d'affection dont la

nature avait fait le plus vif de ses penchants», par l'éducation tendre

et indulgente qu'elle reçut de son père et qui «exalta ce penchant», par

la déception enfin que lui causa «un mariage malheureux». Supprimez ces

trois points il ne reste plus rien des leçons de Vinet sur Madame de

Staël. Elles s'écroulent par la base. Ce sont trois points d'appui. Or

ce sont précisément ces trois points que la famille voulait supprimer.

Le comité refusa. Il refusa nonobstant les lettres pressantes de M.

Lutteroth et de M. Scholl. M. Lutteroth écrivait le 17 août 1848,

faisant allusion aux passages où il est question du mariage de Madame de

Staël:

«Ces mots me paraissent justifier la peine qu'on en ressent, et si

le comité n'y tient pas, je verrais avec plaisir qu'on accorde

quelques retranchements.»

M. Scholl communiquait au comité la copie d'un billet de Mme Auguste de

Staël à une de ses amies:

«Je suis au fond désolée de cette publication et gênée de me

trouver complice. Rien ne pouvait m'être plus pénible que de voir

paraître un volume de M. Vinet que je ne pourrai ni louer ni

prêter, et dont le succès sera, à un certain degré, une souffrance.

Notre chère Mme Vinet, à qui je n'ai pas dit--à beaucoup

près--toute ma pensée, en souffre aussi.»

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 15 / 61 题