23 août.--Envoyé au Semeur l'article sur la deuxième édition de la _Vie
de Rancé_.
Cet article n'a pas été publié intégralement dans les précédentes
éditions de l'oeuvre de Vinet. On n'en a recueilli que les premières
lignes qu'on a mises en note au bas d'une des pages de la première étude
sur _Rancé_. Nous le donnons dans son entier à la fin du présent volume.
J'en aurais fini avec les articles de Vinet sur Chateaubriand s'il ne me
restait encore un point à signaler.
Le _Semeur_ du 18 août 1832 contient un article de philosophie
religieuse sur «le christianisme de M. de Chateaubriand dans ses _Études
historiques_.»
Je m'étais demandé si cet article était de Vinet bien qu'il ne figurât
ni dans les éditions antérieures, ni--ce qui est plus notable--dans une
liste que M. Lutteroth a dressée de tous les écrits de Vinet que ses
collaborateurs et lui avaient dû négliger.
J'avais quelques raisons d'attribuer cet article à Vinet: il est tout à
fait dans sa manière; on y trouve le tour habituel de son style, ses
images et surtout sa pensée.
L'auteur en effet y oppose deux conceptions différentes du relèvement de
l'homme par le christianisme, l'une qui fait consister ce relèvement
dans l'amélioration de son état moral et social, l'autre qui le met
«dans le changement du coeur.» Or il est certain que bien souvent Vinet a
reproché à Chateaubriand que son christianisme visât plutôt à
transformer l'homme social qu'à faire renaître l'homme individuel. Voyez
par exemple les dernières lignes de l'article sur la _Littérature
anglaise_.
Voyez surtout un passage de l'Agenda qui est très significatif à cet
égard. Il fait suite à celui que j'ai cité plus haut, et où Vinet
raconte qu'il a conversé en rêve avec M. de Chateaubriand.
«Je l'interroge sur le christianisme des _Études historiques_: «Le
christianisme, me dit-il, et le progrès social sont une même chose.»--Ce
que j'ai contredit et rectifié.»
N'y a-t-il pas une analogie frappante, me disais-je, entre cette
conversation rêvée sur le christianisme des _Études historiques_ et
l'article que j'ai sous les yeux et qui n'est point une rêverie?
J'inclinais donc très fortement à croire que l'article de 1832 était
l'oeuvre du rêveur de 1835.
Or il n'en est pas. Une lettre de M. Lutteroth à M. Samuel Chappuis (8
déc. 1848) l'attribue formellement à M. Bost[43]. M. Chappuis avait eu
la même impression que moi: il s'était trompé; nous nous étions trompés.
L'article est néanmoins à retenir, sinon dans son entier du moins dans
les vingt ou trente lignes qui pourraient le mieux être de Vinet. Les
voici:
«Quelquefois M. de Chateaubriand pose en fait que le Christianisme
est l'oeuvre de Dieu pour le relèvement de l'homme; mais
explique-t-il bien ce que c'est que ce relèvement? Il me semble
qu'il entend par là simplement l'amélioration de son état moral et
social, de sa condition sur la terre, et non point sa
réhabilitation dans un état primitif de conformité avec Dieu, de
vie spirituelle et de sainteté. Ce qu'il appelle les bienfaits du
Christianisme s'étend à l'humanité en général et se borne à la vie
présente, c'est-à-dire à un ordre de choses temporaire et de courte
durée pour chacun de ceux qui en font partie. À ses yeux le
Christianisme opère en grand: c'est un levier pour les masses, un
résultat pour les masses; les biens qu'il produit sont ses
généralités comme l'abolition de l'esclavage, l'égalité morale et
sociale de la femme, l'adoucissement des moeurs, etc. Choses qui ne
sont que des conséquences éloignées de la conséquence immédiate de
la foi chrétienne, le changement du coeur. Remarquons bien, car
c'est là le trait saillant du Christianisme des _Études_, qu'en
fournissant aux hommes des motifs et des moyens nombreux d'être
bons pour ce monde et heureux dans ce monde, il les laisse
étrangers à cette autre vie qui, de toutes manières, est la portion
importante de leur existence, et qu'en excitant leur sympathie pour
ce qui est beau et élevé, il les laisse complètement indifférents
et froids à l'égard de Dieu en qui est la perfection de toute
beauté et de toute grandeur.»
Il me paraît que les historiens de la pensée de Vinet devront tenir
compte de ce «précurseur[44]».