«Ce billet vous prouvera qu'on a jugé trop favorablement des
impressions de Madame de Staël sur la publication qui nous donne
tant de mal. Vous y verrez qu'elles sont beaucoup plus pénibles que
vous ne le pensiez, vous et ces Messieurs.» (À M. Chappuis, 6
octobre 1848.)
MM. Scholl et Lutteroth étaient assurément fondés à présenter les
objections de Mme Aug. de Staël, et, dans une certaine mesure, à les
appuyer. Ces objections étaient inspirées par un sentiment respectable.
Mais ils allaient un peu loin sans doute quand ils concluaient que «ces
retranchements seraient conformes à l'esprit de M. Vinet[45].» Vinet eût
peut-être adouci quelques-unes de ses expressions, d'ailleurs fort
douces--et cela n'eût point suffi,--mais il n'aurait pu faire les
amputations demandées sans détruire son oeuvre. Mieux eût valu ne rien
publier. Il est infiniment vraisemblable que c'est à ce dernier parti
qu'il se serait arrêté. Ses éditeurs n'avaient pas le choix. Ils ont
fait exactement ce qu'ils devaient faire.
Je donne ici en deux colonnes la liste des suppressions demandées et les
réponses du comité.
Suppressions demandées. Réponses du Comité.
Qu'une âme vive, qu'une raison Le Comité consent à
active comme celles de Mme de supprimer cette phrase.
Staël en aient moins aimé la
morale du devoir et la religion
positive, il ne faut pas s'en
étonner.
Il (M. Necker) attendrit de bonne Le Comité supprime:
heure cette jeune âme, l'accoutuma _lui en donna
au bonheur du coeur, lui en donna l'insatiable besoin._
l'insatiable besoin, et dans
l'extrême félicité de sa jeunesse
prépara peut-être le malheur de sa
vie entière.
La tendresse indulgente et expansive Le Comité maintient ce
de M. Necker, des relations passage.
délicieuses dont une admiration
réciproque formait la base ou
le trait dominant exaltèrent
peut-être jusqu'à l'excès chez Mme de
Staël le besoin d'affection dont la
nature avait fait, je crois, le plus
vif de tous ses penchants.
Le mariage de pure convenance, Le Comité supprime:
c'est-à-dire de vanité, auquel, _c'est-à-dire
selon toute apparence, elle se soumit de vanité_.
par déférence était bien peu dans son
caractère.
Nous n'avons d'autres Le Comité supprime:
renseignements sur cette union _profond_
que le profond silence qu'elle Le Comité supprime: _et
a gardé sur ce sujet dans ses introduit volontiers les
écrits où elle répand toute son personnages qui
âme et introduit volontiers les l'intéressent_.
personnages qui l'intéressent.
Ce silence parle assez haut Le Comité maintient.
quand on se rappelle que
l'amour dans le mariage était
aux yeux de Mme de Staël
l'idéal du bonheur en ce monde.
Sans insister sur ce point Le Comité supprime:
délicat, disons seulement que _délicat_.
toute la vie, tous les écrits de
cette femme illustre trahissent
et respirent un désappointement
douloureux, une soif trompée...
Nous avons indiqué un premier Maintenu.
malheur qui fut pour elle un de
ces deuils muets qu'on porte dans
l'âme et qu'on ne dépose jamais.
Bonaparte fut petit; Mme de Maintenu.
Staël ne mit peut-être pas assez
de dignité dans ses regrets.
Elle frappe à coups redoublés Le Comité accorde la
sur les passions; l'on serait suppression des mots:
tenté de croire qu'elle a ses _l'on serait tenté de
propres injures à venger. croire qu'elle a ses propres
injures à venger_.
Les amendements du comité de 1848 se réduisent donc à fort peu de chose.
Quelques-uns même par leur apparente insignifiance font sourire. Par
exemple Vinet avait écrit: «Sans insister sur ce point délicat.» Le
comité supprime _délicat_. On est tenté de se demander si cette
concession accordée à la partie adverse n'est pas une aimable
plaisanterie. Point tant que cela--en y réfléchissant. Le comité
conciliait. Il ne voulait rien sacrifier de la pensée de Vinet, mais il
ne demandait pas mieux que de rayer tout mot capable d'éveiller chez le
lecteur une curiosité fâcheuse. À ce point de vue il avait raison de
supprimer _délicat_. Car dire qu'on n'insiste pas sur un point délicat
cela revient excellemment à y insister; cela appelle l'attention sur la
_délicatesse_ du cas: c'est plein, ou cela paraît plein de
sous-entendus. C'est ce qu'on appelle une prétérition et il n'y a rien
de plus dangereux que des prétéritions, si ce n'est les parenthèses.
J'enlève _délicat_, et mon petit bout de phrase redevient la transition
la plus honnête du monde. Le lecteur passe sans s'arrêter. Et le tour
est joué. Car précisément il ne fallait pas qu'il s'arrêtât. Le comité
de 1848 connaissait le coeur humain.
Il faut ajouter que le comité de 1848 était d'autant plus fondé à se
montrer intransigeant que personne avant Vinet, non pas même
Sainte-Beuve, n'avait parlé de Madame de Staël avec plus de sympathie,
plus de respect que le professeur lausannois. Si c'en était ici le lieu,
j'aimerais à faire voir que Vinet aimait et vénérait dans l'auteur de
_l'Allemagne_ son premier professeur de littérature, et que c'est dans
le fameux chapitre sur _l'enthousiasme_ qu'il avait puisé dès ses débuts
quelques-unes de ses idées. Mais en voici assez et même trop pour une
simple introduction.
Paul Sirven.
Les notes suivies de la mention: (_Ed._) sont tirées de l'édition de
1848.
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