19 juin.--Reçu les dernières pages de mon cours autographié.

Je ferai à propos de la note du 7 avril la même observation que j'ai

faite à propos de celle du 5: Vinet a publié dans le _Courrier suisse_

une leçon de son cours telle qu'elle figure dans l'autographie. Et ceci

nous amène à nous demander si l'_autographie_ n'a pas une valeur plus

grande que celle que bien souvent on lui attribue. Que de fois j'ai

entendu dire--et par des personnes qui connaissent à fond leur

Vinet:--«Nous n'avons pas le texte authentique du cours sur Madame de

Staël et Chateaubriand! Nous n'avons que des notes d'étudiants, revues

sans doute par l'auteur, et sans doute un peu corrigées et complétées

par lui, mais enfin ce n'est pas du Vinet!» Je me permets de n'être pas

tout à fait de leur avis. On peut d'abord leur faire observer que Vinet

a publié deux chapitres de son cours autographié, sans y rien modifier,

et il en faut bien conclure que, pour deux chapitres au moins, nous

avons dans l'_autographie_ du Vinet parfaitement authentique et

définitif. Et pour le reste, je les rends attentifs à la note du 8 mai:

«Achevé d'écrire mon cours pour l'autographie.» Si cette note a un sens,

elle ne peut avoir que celui-ci: à savoir que Vinet a lui-même rédigé

son cours. Il l'a rédigé après l'avoir professé,--c'est entendu,--et en

s'aidant des notes prises par ses étudiants,--c'est entendu

encore,--mais il l'a bel et bien rédigé. Il écrivait à M. Lutteroth le

16 juin 1844:

«Quand toute mon autographie aura paru je vous enverrai ce qui vous

manque. Je trouve toujours plus impossible d'écrire le cours que je

fais maintenant[29]; il ne faut donc point songer à le joindre au

premier dans le cas où on imprimerait celui-ci[30].»

Ce qui signifie qu'il ne peut rédiger ses leçons sur Lamartine, Hugo,

etc., tandis que le _premier_ cours, le cours sur Chateaubriand et

Madame de Staël, doit être considéré comme prêt pour l'impression.

Mais alors, demandera-t-on, où est le manuscrit?--Le manuscrit a été

perdu, répondrai-je, comme bien d'autres manuscrits de Vinet. Mais de ce

que le manuscrit n'existe pas il ne faut pas déduire qu'il n'a jamais

existé.

Je reconnais qu'il y a dans le cours sur Madame de Staël et

Chateaubriand quelques pages où la suite des idées n'est pas

suffisamment marquée et qui ressemblent plutôt à des notes incomplètes

qu'à une rédaction achevée; mais il y en a extrêmement peu[31], et le

plus souvent ce qui me frappe dans ce cours c'est le fini de

l'expression. Le style est oratoire assurément--et c'est tout naturel,

et il ne faut pas s'en plaindre--mais encore une fois c'est _mis au

point_ par Vinet, et en fait de Vinet authentique je ne vois pas ce

qu'on pourrait demander de plus.

Il est dommage après cela que le manuscrit ait disparu.

Nous n'avons de manuscrits de Vinet relatifs à ce cours que trois ou

quatre feuilles de notes sur Madame de Staël. C'est le plan de la

première leçon du professeur sur l'auteur de _Corinne_; ce sont les

papiers qu'il devait avoir sous les yeux quand il parlait de sa vie et

de son caractère. Fort peu de chose, comme on voit--la plus grande

partie de ce manuscrit est d'ailleurs un choix de citations--mais cela

ne laisse pas d'être intéressant. L'auteur y a en effet rédigé en deux

ou trois lignes sa pensée maîtresse. Elle est là, dépouillée de tous les

développements qui devaient l'amener et la préparer à «l'auditoire»; et

elle n'en est que plus frappante:

«Le bonheur de l'âme est trouvé; le bonheur extérieur a fui; ce

bonheur qui n'est pas plus dans les passions ou dans la gloire que

la voix de Dieu n'est dans la tempête.»

C'est là, je le répète, l'_idée_ de la leçon (et même l'_idée_ de tout

le cours): c'est vers cette idée et vers cette image que l'orateur

devait s'élever par degrés. Et, en effet, relisez le chapitre et vous

verrez bien qu'il y «tend» constamment[32].

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 9 / 61 题