Les études sur Chateaubriand qui font suite au cours sont au nombre de
quatre. Trois sont antérieures au cours; la dernière (_Vie de Rancé_)
date de l'année même du cours. Elles ont paru toutes les quatre dans le
_Semeur_.
Le _Semeur_ avait été créé à Paris en 1831; «il se proposait d'aborder
dans un esprit chrétien les sujets d'étude les plus divers,
philosophiques, politiques, littéraires[33].» L'apparition du _Semeur_
avait réjoui Vinet.
«Voilà, écrivait-il à M. Scholl[34] ce qui nous manquait. C'est une
simple et belle idée que celle de montrer comment le christianisme
envisage, traite et exploite les différentes sphères d'activité de
la pensée humaine. Cela nous sort des généralités; cela donne à la
religion droit de cité dans les sciences et dans les arts; on verra
qu'on peut être chrétien et homme tout ensemble[35].»
Les fondateurs du journal ne pouvaient manquer de faire appel à la
collaboration de Vinet; Vinet ne pouvait la refuser: le _Semeur_ devint
son organe. Peut-être aurons-nous l'occasion, dans la préface d'un autre
volume, de donner quelques détails sur les débuts de Vinet au _Semeur_.
Quand les articles qu'on trouvera dans le présent volume y parurent,
Vinet n'en était plus à ses débuts: il appartenait depuis quelques
années déjà à la rédaction du _Semeur_.
L'oeuvre et la personne de Chateaubriand avaient toujours été pour lui un
sujet de réflexions infinies. Ce n'est pas trop dire que de dire qu'il
n'en dormait pas:
Agenda du 6 mai 1835:
Nuit agitée. Rêves si suivis et si laborieux que je me réveille la tête
rompue. Je conversais avec M. de Chateaubriand. Je lui dis entre autres:
--Le génie est, sauf respect, semblable à la marmotte qui se nourrit de
sa propre substance; mais elle ne le fait qu'en hiver, et le génie en
toute saison[36]... etc...
Il est beau de converser en rêve avec M. de Chateaubriand; il vaut mieux
toutefois converser autrement.
Vinet conversa par lettres avec M. de Chateaubriand.
Ce fut M. de Chateaubriand qui entama les hostilités.
Il écrivit une première lettre à Vinet, au sujet de l'article sur _la
littérature anglaise_. Il se plaignait--très gentiment--que Vinet l'eût
accusé d'injustice à l'égard du protestantisme:
«Vous avez pu remarquer, lui disait-il, qu'à la fin de mon chapitre
sur la Réformation, je rends un éclatant hommage aux protestants
d'aujourd'hui.»
Il se plaignait également que Vinet lui eût reproché «de chercher
_l'avenir_ dans des arrangements sociaux et non dans _l'invisible._»
«Oserais-je aussi vous faire observer que quant à l'avenir du
monde, je n'ai entendu parler que de l'avenir de la société; je
sais fort bien que l'homme chrétien n'a d'avenir que dans une autre
vie[36].»
Vinet répondit pour réparer ses omissions et pour désavouer tout ce qui
aurait retenti dans le coeur de Chateaubriand comme un reproche injuste.
Au surplus il se réjouissait de voir «l'espérance religieuse de
Chateaubriand croître et verdir sur les débris des espérances
humaines[37].»
Chateaubriand dut être touché par l'extrême modestie de son critique, et
il dut sans doute aussi goûter l'expression poétique de Vinet.
S'il ne s'agissait pas de Vinet, c'est-à-dire de l'homme le plus
sincèrement modeste qu'il y ait eu, on pourrait trouver cette modestie
excessive, et si l'on ne se rappelait que la lettre de Vinet est de
1836, époque où l'on était naturellement éloquent, on pourrait trouver
ce style un peu «figuré[38]».
Chateaubriand écrivit de nouveau à Vinet en 1844 à propos des articles
sur la _Vie de Rancé_.
On lit dans l'Agenda de 1844:
27 mai.--Trouvé une lettre de M. Lutteroth, avec une incluse de M. de
Chateaubriand.
5 juin.--Lettre de M. Lutteroth avec une incluse de M. Chateaubriand sur
mon deuxième article (celui du 29 mai).