Les Canadians s'étaient assemblés, en grand nombre pour y assister. Mais

ils se tenaient craintivement sur le bord de la rivière. Cartier

pria Donnacona d'entrer dans le fort pour y boire et manger avec lui.

Taignoagny en dissuada l'agouhanna. Il était deux heures environ.

Cartier sortit du parc, vint trouver Donnacona et le pressa d'accepter

son offre. Le chef sauvage hésitait. La scène menaçait de traîner en

longueur. Jacques Cartier comprit que, s'il laissait échapper cette

occasion de mettre la main sur Donnacona, elle ne se représenterait

plus. Il prit un parti décisif. Ses gens étaient bien armés, la revue

ayant été le prétexte de cet armement. Il ût un signe convenu. Aussitôt

les mariniers entourèrent Donnacona, Taignoagny, Domagaia, deux autres

«seigneurs» et les arrêtèrent.

La foule s'enfuit épouvantée en poussant des hurlements affreux «les

ungs le travers la rivière, les aultres parmy le boys, serchant chacun

son avantage.»

Les prisonniers furent enfermés à bord et on accéléra l'appareillage.

Pendant toute la nuit, les sauvages rôdèrent autour du fort, en

emplissant l'air de cris affreux.

Le lendemain, appréhendant que l'irritation ne les poussât à quelque

résolution désespérée, Cartier ordonna à Donnacona de les rassurer sur

son sort. On avait imposé un discours à l'agouhanna. En conséquence, il

annonça à ses gens qu'il restait de plein gré sur les vaisseaux où il

faisait bonne chère, qu'il partait pour parler au roi de France, lui

conter ce qu'il avait vu au Saguenay et qu'il reviendrait à Stadacone

dans dix ou douze lunes.

Cette harangue changea les dispositions des Canadians. Avec la mobilité

si particulière à leur race, ils passèrent subitement de la douleur à la

joie la plus bruyante.

Un de leurs canouys d'écorce se détacha de la rive, monté par les

principaux de la nation, et apporta à Donnacona vingt-quatre colliers

d'ésurgny. Jacques Cartier lui donna quelques colifichets que celui-ci

envoya à ses femmes et à ses enfants.

Le jour suivant il se fit encore un grand concours de peuple sur le

rivage de Sainte-Croix. Jacques Cartier n'était pas sans anxiété. Mais

bientôt il vit apparaître quatre des femmes de l'agouhanna dans leur

costume d'apparat. Elles montèrent dans un canot qui fut chargé de

provisions et dirigé vers la _Grande-Hermine_.

Le capitaine les reçut de son mieux à bord. Donnacona leur répéta qu'il

s'éloignait volontairement et serait de retour dans douze lunes au

plus. On embarqua les vivres qu'elles avaient amenés. Les sauvagesses

échangèrent avec Cartier quelques menus présents et prirent congé de

leur seigneur et maître.

Le 6 mai, au matin, les deux navires sortirent, au bruit du canon, de

la rivière Sainte-Croix et ils s'élancèrent vers leur patrie

où,--après avoir opéré diverses reconnaissances nouvelles dans le golfe

Saint-Laurent et suivi cette fois la route entre Terreneuve et le cap

Breton,--ils arrivèrent, le 6 juillet de cette mémorable année 1836.

En abordant à Saint-Malo, Jacques Cartier et Étienne Noël aperçurent

dame Catherine et la vieille Manon, s'appuyant l'une au bras de l'autre,

et entourées d'une multitude compacte qui se foulait tumultueusement sur

la grève pour saluer les hardis navigateurs.

--Où est Constance? demandèrent les yeux des deux hommes, avant que

leurs lèvres eussent prononcé une parole.

Baissant la tête, dame Catherine se prit à pleurer.

CHAPITRE XVIII.

LES PORTES-CARTIER.

Hors du département d'Ille-et-Vilaine, qui connaît Limoilou? Qui jamais

a entendu prononcer ce nom d'une saveur exotique si pénétrante? Personne

cependant qui n'ait admiré les bords pittoresques de la Rance, entre

Saint-Malo et Dinan, ou ouï décrire leurs beautés comparables seulement

aux plus romantiques paysages de la Suisse. Mais Limoilou? Qu'est-ce que

cela? Nos touristes s'en soucient peu, je vous assure. Limoilou a droit

toutefois à de grandes considérations. Aux simples amateurs de jolis

sites, je ne crains pas de le recommander. A quelques kilomètres à l'est

de Saint-Malo, limité par une lande de roches, de bruyères et d'ajoncs,

il est tapi dans une de ces adorables plaines bretonnes qu'aimait tant

Souvestre: où l'on trouve les campagnes à luxuriante végétation, les

vallées mousseuses, festonnées de chèvrefeuilles, de ronces et de

houblon sauvage; mille nids de verdure d'où sort la fumée d'une

chaumière, et toutes ces oasis de fleurs et d'ombrages au milieu

desquelles poind l'aiguille brodée d'un clocher de granit ou la tête

penchée d'un calvaire.

Pour le voyageur donc Limoilou, tout planté d'arbres fruitiers, tout

tapissé par les mains prodigues de la nature, orné de gracieuses villas,

est un lieu charmant où il fait bon se reposer. Mais aux yeux des

amis des nobles choses du temps passé, ce village a un bien autre

mérite:--Seigneur de Limoilou fut le titre que François Ier conféra à

Jacques Cartier, en récompense de ses éminents services. C'est là que,

revenu dans sa patrie, le capitaine-général passait la saison

d'été, dans une métairie qu'il y possédait et qu'on nomme encore les

Portes-Cartier.

Elle s'élève, entourée de guérets fertiles, sur le chemin de Roteneuf,

non loin de la chapelle Saint-Vincent. Un mur de pierre lui fait

clôture. Sur ce mur, près d'une grande porte cochère, cintrée, un

écusson, fruste aujourd'hui, montrait jadis les armes de Cartier. La

maison n'offre quoi que ce soit de remarquable. C'est un bâtiment du

seizième siècle, avec tourelle, en demi-relief, à comble aigu, flanquée

au milieu du corps de logis principal et servant de cage d'escalier pour

l'étage supérieur et les greniers. D'autres constructions, granges et

«ménageries» dans la cour sont affectées à l'exploitation de la

ferme. Au centre de cette cour un puits profond peut cependant attirer

l'attention par la structure singulière de sa margelle carrée. Une

perche mobile, jouant à l'extrémité d'un pieu solidement enfoncé dans

le sol, sert à tirer l'eau. Des amas de fumier, sur lesquels s'ébattent

quelques volailles; des mares croupissantes, infectes, des vaux, comme

on les appelle en Bretagne; des menions de paille ou d'ajoncs occupent

l'espace autour du puits. J'ai regret à le dire: mais la ruine, le

dénûment envahissent cette métairie, naguère théâtre de l'abondance et

de la propreté. On respire la misère, là où régnait la richesse. Et l'on

se sent mal à l'aise en songeant que dans cette habitation, si délabrée

maintenant, si digne d'être restaurée et conservée comme monument

public, l'un des hommes les plus distingués que la France ait produits

passa une partie de son existence.

Il fallait la voir, vers le milieu du seizième siècle, cette demeure

d'aspect repoussant aujourd'hui. Alors elle était enceinte par

de délicieuses closeries de genêts et de pommiers aux bouquets

éblouissants; alors ses murailles étaient blanches comme la neige;

une belle calotte de tuiles rouges coiffait ses toits que rongent

actuellement les moisissures; alors de jolis vitraux de couleur,

encadrés dans des losanges de plomb, décoraient ses fenêtres que le

temps a démantelées et privées de leurs carreaux, la plupart remplacés

par quelques fonds de vieux chapeaux ou quelques bouchons de paille;

alors aussi la cour, bien tenue et soigneusement couverte de sable fin,

semblait, aux rayons du soleil, semée de grains d'or.

D'un côté de la porte du rez-de-chaussée, un vigoureux cep, étendant ses

rameaux noueux, chargés à l'automne de grappes purpurines; de l'autre,

c'était un rosier magnifique, dont les fleurs embaumées se mariaient

agréablement aux pampres de la vigne.

Derrière la maison s'étendait un parterre, cultivé par la bonne dame

Catherine. Après le parterre, c'était un verger, où chaque année l'on

récoltait des fruits superbes; et au-delà, à perte de vue, les champs

de sarrasin, à la tige de corail, au calice de nacre, au suc aimé des

abeilles. L'habitation, le jardin et les entours plaisaient à l'oeil.

Tout était coquet; séduisant, une miniature de l'Eden. Le bonheur et la

joie devaient être les hôtes ordinaires de ce foyer rustique. Pendant

longtemps, en effet, une douce félicité y avait élu domicile. C'était

grande fête pour Catherine de s'installer à leur campagne avec son mari.

Mais en 1539, et depuis trois années, la pauvre dame n'y apportait

pas plus de gaieté qu'à sa maison de Saint-Malo. Une mélancolie noire

s'était établie en son âme; et ni la sollicitude délicate de Jacques,

ni les espiègleries d'une petite sauvagesse qu'ils élevaient, ne

réussissaient à dérider le front soucieux de Catherine.

Par une splendide soirée de juillet, les deux époux causaient tristement

sous une tonnelle de clématites et de jasmin, dans leur verger.

--Ah! disait Cartier avec amertume, mes ennemis triomphent. Le roi

ne pense plus à moi. Cette guerre terrible que nous soutenons contre

l'Espagne lui a fait négliger ses promesses. Il m'avait honoré d'un

excellent accueil, quand je lui présentai Donnacona, Taignoagny,

Domagaia et les autres Canadians. Leurs rapports lui avaient plu. Il

était disposé à m'accorder, malgré les clabauderies des jaloux, une

nouvelle Commission. J'aurais exploré le Saguenay, ces terres inconnues

qu'avait visitées Donnacona et qui produisent les minéraux précieux!

J'aurais ainsi ajouté à la gloire et à la richesse de la France. Mais

tout a tourné contre moi......

--Mon ami, interrompit tendrement Catherine, il ne faut pas vous

plaindre; tout ce que fait le bon Dieu est bien fait.

--Sans doute, ma chère femme, sans doute. Aussi n'accusé-je point la

Providence. Mais saurais-je ne pas déplorer que les malheurs de ma

patrie l'empêchent de profiter de ces belles découvertes que l'on

pourrait, poursuivre avec tant d'avantage? Vois, si je suis favorisé par

le sort. En revenant à Saint-Malo, j'apprends que le pays est envahi

par l'étranger. Les Espagnols ravageaient la Provence; ils faisaient des

incursions en Picardie. Le mois d'ensuite c'est le Dauphin qui meurt.

Puis la guerre redouble de violence. Impossible de parler au roi

d'expéditions par-delà les mers. Enfin notre protecteur l'amiral Chabot

est accusé de crime de lèse-majesté!...

--Ah! soupira Catherine. Vous oubliez la plus cruelle de nos

afflictions!

--Non, hélas! je ne l'oublie pas, je ne puis l'oublier, répondit Jacques

Cartier, prenant la main de sa femme et la pressant dans les siennes.

Encore si nous savions ce qu'elle est devenue! Pauvre Constance! Elle

était vive, mais bonne au fond, généreuse! Elle aurait fait une épouse

excellente. Notre Étienne et elle...

--Oh! ne me parlez plus de ces rêves, mon ami. Je souffre trop à leur

songer. Dieu nous a punis du fol amour que nous avions pour cette

enfant. J'étais aveugle...

--Allons, ne pleure pas, dit Cartier ému. De vrai, tu as été aveugle de

ne pas soupçonner ses intrigues avec le misérable Maisonneuve. Et si,

à son lit de mort, Lucas ne m'eût fait des révélations, toujours nous

aurions ignoré que Constance s'était éprise de ce capitaine de brigands

dont le lieutenant et la bande ont, heureusement, expié leurs crimes sur

l'échafaud. Mais là n'est plus la question. Lui mort ou demeuré en la

Nouvelle-France, notre fille eût bien vite perdu son souvenir. Cette

amourette ne pouvait avoir de conséquences sérieuses. A l'âge de

Constance, elle n'avait rien que de très-naturel. Maisonneuve était

beau, grand seigneur chacun à Saint-Malo raffolait de lui. Est-il

surprenant qu'une fillette romanesque se soit laissé prendre le coeur

parce galant! Mais, je le répète, cela n'aurait pas eu du suites. Si

j'eusse été averti plus tôt, quelques remontrances à la chère enfant

l'eussent incontinent ramenée dans le droit chemin. Elle était si docile

à mes avis; Ah! plus le temps passe, plus s'avive ma douleur de

l'avoir perdue! J'ignore ce qui lui est arrivé... Pourtant, je me dis

quelquefois que nous la retrouverons...

--Hélas! moi je n'ose plus espérer! sanglota Catherine. Quand je vais

prier sur la tombe de cette pauvre Manon, défunte il y a deux ans, je

voudrais voir aussi son reliquaire...[57]

[Note 57: C'était un usage en Bretagne de placer les têtes des morts

dans de petites niches ou reliquaires au-dessus des tombes. Ces

reliquaires étaient en bois, percés de trois trous. On y lisait: _Cy est

le chef de X._]

--Peux-tu nourrir de telles pensées?

--Ah! mon ami, c'est qu'il m'est si dur de ne savoir ce qu'elle est

devenue, si son corps repose en terre sainte!

--Pourquoi ne pas supposer qu'elle vit encore?

--Vivre encore! Il y aura quatre ans à l'Assomption prochaine qu'elle

a disparu! Et nous n'aurions pas eu de ses nouvelles... Non, non... Le

désespoir, je ne le crains que trop, l'a égarée... La malheureuse aura

attenté à ses jours!

--Oh! fit Cartier avec un geste de dénégation.

--Vous ne la connaissiez pas, mon ami, reprit vivement Catherine.

Occupé de vos vastes entreprises, vous ne cherchiez pas à lire dans ses

sentiments. Constance était très-exaltée. L'enlèvement de cet homme lui

a porté un coup funeste. Quand elle découvrit qu'il était parti avec

les autres prisonniers, elle eut une crise terrible. C'est alors que

j'appris tout. Manon, interrogée, acheva, en pleurant, de me mettre

dans la confidence de cette horrible passion. Je l'avais peut-être

soupçonnée, mais je suis si faible! Et puis j'idolâtrais cette enfant...

Ah! c'est un châtiment du ciel! il est équitable...

Dame Catherine éclata en sanglots.

--Mon Dieu, cesse de t'affliger! dit Cartier, très-agité; aie du

courage! Il te reste cette petite fille que j'ai ramenée et dont tu es

la marraine...

--Hélas! elle est maladive, elle périra de langueur, comme sont morts

les autres sauvages, après que vous les eûtes fait baptiser le 25 mars

de l'an dernier...

--Malgré tout, reprit Cartier d'un ton ferme, moi j'ai la conviction que

Constance respire!

--Le Seigneur vous entende!

--Oui, continua-t-il; et que nous la reverrons un jour.

En ce moment, un jeune homme, portant le costume de _kloarek_, parut à

l'extrémité du jardin.

--Pauvre Étienne! murmura maître Jacques; inconsolable de la perte de

sa cousine, il a renoncé à la profession de marin pour entrer dans les

ordres.

Le jeune homme arrivait haletant, le visage rouge, baigné de sueur.

--Ah! mon oncle, mon oncle, s'écria-t-il, quel bonheur que je n'aie pas

encore prononcé mes voeux!

--Qu'y a-t-il? Respire un peu. Ta es tout essoufflé.

--Je crois bien. On le serait à moins. Je suis venu de Saint-Malo ici

toujours courant.

--Allons, assieds-toi...

--Oh! les bonnes nouvelles! Mon cher oncle, ma chère tante, les bonnes

nouvelles!

--Eh bien, parle.

--Vous ne me croirez pas. Moi-même je n'y puis croire... Constance...

--Constance! répéta dame Catherine en pâlissant.

--Constance n'est pas morte!

--Pas morte? Es-tu bien sûr de ce que tu avances, Étienne? répliqua

Cartier d'une voix altérée et en soutenant sa femme près de tomber en

défaillance.

--Je vous dis, mon oncle, que Constance n'est pas morte. C'est le

bruit de toute la ville. Vous allez l'entendre... car je suis venu vous

chercher...

--Enfin, explique-toi.

--Oui, explique-toi vite, Étienne; tes lenteurs me font mourir, balbutia

dame Catherine d'un ton faible.

--Vous savez, répondit-il, que la sorcière de la Grande-Conchée a été

arrêtée. Sous accusation de magie noire, on l'a mise, cette après-midi,

à la torture. Alors, elle a révélé bien des crimes...

--Mais Constance?

--J'y suis, mon oncle, j'y suis. La sorcière connaissait ma cousine. Il

parait... mais je n'oserai jamais vous dire ça.

--Ne crains rien.

Le _kloarek_ baissa les yeux et poursuivit en hésitant:

--Maharite prétend que ma cousine aimait le capitaine des Tondeurs; que

c'est lui que nous avions à bord de la _Petite-Hermine_, et que...

--Achève, Étienne, achève!

--Constance se serait embarquée, sous un déguisement de page, le jour de

l'Assomption, pour le joindre, sur un vaisseau allant faire la pêche à

Terre-neuve!

--Jésus Sauveur! serait-ce possible? proféra Catherine.

--Mais le nom de ce navire? demanda Cartier.

--Je l'ignore, mon oncle. Il sera facile de le trouver, en consultant

les registres du port pour l'année 1536.

--C'est juste. Pourtant ce vaisseau doit être de retour. Comment

n'aurait-on pas découvert le sexe...

--Ah! s'écria dame Catherine; mon ami, remercions Dieu, d'abord...

--Ce n'est pas tout, ma tante, ce n'est pas tout! interrompit Étienne

Noël. Un bonheur n'arrive jamais seul.

--Quoi encore?

--Eh bien! le brig _Saint-Aaron_, rentré, hier soir, du golfe

Saint-Laurent...

--Il aurait des nouvelles de Constance!

--Non, hélas! mais de votre vieux serviteur.

--Que dis-tu là?

--Je dis, mon oncle, que le pilote du _Saint-Aaron_ rapporte avoir vu à

l'île Brion un sauvage qui l'a averti que Jean Morbihan était dans la

baie de Gaspé, où il attendait qu'un autre navire de pêche, l'Aleth, mit

à la voile pour repasser en France.

--Voilà qui est extraordinaire! souverainement extraordinaire! j'en suis

confondu, murmurait Jacques Cartier, étourdi par ces informations.

Puis il s'écria, en saisissant la main du jeune homme:

--Mais es-tu bien certain de ce que tu dis?

--Je l'ai ouï de mes oreilles, mon oncle. La sorcière vous demande.

Elle désire vous répéter à vous-même les aveux qu'elle a faits à

l'inquisiteur. Quant au pilote du _Saint-Aaron_, il sera, m'a-t-il dit,

jusqu'au couvre-feu à l'auberge _A Monsieur Saint Anthoine_...

--Oh! mon ami, allez tout de suite à la ville! fit Catherine.

--Je ne perds pas une minute. Étienne, tu m'attendras ici et tiendras

compagnie à ta tante. Dis à Charles de seller mon cheval sur-le-champ.

Constance et Jean retrouvés! Oh! c'est à devenir fou de bonheur!

Et il se jeta au cou de sa femme, qu'il embrassa avec transports.

--A genoux, Jacques! dit celle-ci; à genoux! Quoique j'appréhende de me

livrer encore à la joie qui déborde mon âme, rendons grâces au Seigneur

tout-puissant de la protection visible qu'il étend sur nous!

Cartier se prosterna auprès de Catherine et ils élevèrent leur coeur à

Dieu.

Moins d'une heure après cette scène touchante, le capitaine était à

Saint-Malo. Il voulut interroger Maharite. L'on n'avait rien à refuser à

l'un des favoris du roi de France. Cartier fut conduit dans la geôle

de l'évêché, où était enfermée Maharite. Il questionna la misérable

créature, destinée au bûcher, mais n'en put guère tirer autre chose

que ce qu'il tenait déjà d'Étienne. Il apprit seulement que Constance

s'était réfugiée chez la sorcière, avec une assez forte somme en or;

qu'elle avait prié Maharite de lui acheter des vêtements d'homme, de

la faire passer pour son fils et de l'engager comme page [58] sur le

premier navire qui appareillerait pour la terre neuve. Ce plan avait

réussi au gré de Constance. Elle était montée, le 18 août, jour de

l'Assomption, sur un vaisseau du nom duquel Maharite ne se souvenait

plus.

[Note 58: L'on sait que ce grade correspondait à celui de novice sur les

navires du commerce.]

Quoiqu'il fût tard déjà, Cartier courut à la salle Saint-Jean. C'était

alors le Lloyd de Saint-Malo. Il consulta le livre où était enregistré

le mouvement du port en 1836. Une seule nef avait quitté la rade

pour Terreneuve, le 18 août de cette année-là. Elle s'appelait le

_Saint-Vincent_. Cartier chercha l'époque de la rentrée de ce navire.

Mais une note à la marge du livre, comme un nuage sur un rayon de

soleil, assombrit la joie qui luisait en son coeur. Dans cette note il

était dit que le Saint-Vincent, après avoir touché dans diverses baies

de Terreneuve, s'était échoué en vue du détroit de Belle-Isle. Les

sauvages de la côte avaient pillé l'épave et sans doute massacré

l'équipage. Témoin de l'événement, mais n'y pouvant porter remède, à

cause d'une violente tempête, le _Lion_, bateau pêcheur de Honfleur,

l'avait consigné sur son journal de bord.

Pour douloureusement désappointé qu'il fût, Cartier ne perdit pas tout

espoir. Il se dit qu'il irait à Honfleur, interroger le patron du _Lion_,

et il se transporta à l'hôtellerie A Monsieur Saint Anthoine.

Le pilote du _Saint-Aaron_ y faisait une partie de dés, en buvant un

pichet de cidre. Il confirma la nouvelle donnée par Étienne, ajouta que

l'_Aleth_ ne tarderait pas, suivant toutes probabilités, à jeter l'ancre

dans le port de Saint-Malo; mais il ne savait quoi que ce fût sur le

compte de Jean Morbihan. Il n'aurait même pu affirmer que c'était de lui

qu'avait parlé le sauvage. Seulement il avait cru le reconnaître, parce

que ce sauvage le nommait Terriben, sobriquet que les mariniers de

Saint-Malo avaient donné au vieux timonier, d'après son juron de

prédilection.

Cartier rentra soucieux à la maison de campagne. Il cacha à sa femme

une partie de la vérité, et il lui dit que Constance s'était en effet

embarquée sur le _Saint-Vincent_ et qu'elle avait dû prendre terre dans

une île habitée du golfe Saint-Laurent: il termina par ces mots:

--Je vais retourner à Paris, faire de nouvelles instances auprès du roi.

Dès qu'il m'aura octroyé une autorisation, je me rendrai dans le golfe,

où je chercherai la trace de la pauvre enfant. Si on me refuse cette

autorisation, je partirai sur le premier navire venu.

--Puissiez-vous retrouver notre Constance! s'écria Catherine en

répandant un torrent de larmes.

--Me permettrez-vous, mon oncle, de reprendre l'accoutrement de

marinier? s'enquit Étienne Noël, avec vivacité.

--Volontiers, beau neveu; mais que diront tes supérieurs

ecclésiastiques?

--Oh! ils savent bien que le désespoir seul...

--Soit, interrompit Cartier. Obtiens leur consentement et tu peux être

assuré que le mien ne te fera pas défaut. Presse-toi... après-demain tu

m'accompagneras à Rouen, où j'ai quelques affaires.

--Merci, ô mon excellent oncle! répondit le jeune homme enchanté, car il

avait deviné la nature de ces affaires, dont le capitaine ne voulait pas

causer devant sa femme.

Cartier effectua heureusement ce voyage. Mais ce fut sans résultat. Il

ne recueillit aucun renseignement sur le sort de Constance. De Rouen,

notre capitaine alla à Compiègne, où le roi se reposait de la guerre, en

faisant exécuter de belles et utiles ordonnances, promulguées en 1538,

«touchant l'abréviation, des procès, pour le soulagement de ses sujets

foulés par la chicane des procureurs et ministres de justice.»

A cette époque, s'instruisait le procès de Philippe de Chabot.

Jacques Cartier eut néanmoins un facile accès auprès de François Ier,

et il obtint du monarque la promesse que bientôt une nouvelle Commission

lui serait délivrée.

Le capitaine revint très-satisfait à Limoilou. Une joie nouvelle l'y

attendait. Comme il mettait le pied sur le seuil de sa maison, après une

longue absence, un homme se jeta à son cou, en criant:

--Terr i ben! faut que je vous embrasse, maître Jacques; min Gieu, oui!

Et le brave timonier, joignant l'action aux paroles, fit retentir deux

gros baisers sur les joues de Cartier, qui lui rendit avec effusion ses

bruyantes caresses.

CHAPITRE XIX.

CONCLUSION.

--Tu dis donc qu'il avait, sous le sein gauche, une peinture noire

et rouge représentant quatre poissons regardant les quatre points

cardinaux, avec un coeur...

--Min Gieu, oui, maître Jacques! Je l'ai si bien vue cette marque que

j'en ai perdu la tramontane. Sans cela...

--Mais alors cet homme serait...

--Ce serait et c'est le frère de Constance!

--Pourtant...

--Terr i bon!... Excusez, maître Jacques. Je jure devant vous...

--Va toujours.

--Eh bien, c'est mon avis. Là! sur ma conscience, ce prétendu Philippe,

c'était d'abord Georges de Maisonneuve, le capitaine des Tondeux;

c'était aussi cet Olivier Dubreuil que nous avons tant et tant cherché,

depuis 1520, ensuite...

--Le fils de l'homme qui fut assassiné par les sauvages de Terreneuve...

Je n'y puis croire...

--Puisque je vous affirme qu'il a encore le même signe que Constance au

bas de l'oreille... min Gieu, oui!

--La soeur aurait été énamourée de son frère!... juste ciel!... Quel

horrible mystère!

--Elle n'a point péché, croyez-le, maître, reprit gravement Jean

Morbihan. Le Seigneur n'aurait pas permis un crime aussi odieux!

--J'aime à le penser. Mais répète-moi ce que tu m'as dit.

Jacques Cartier · 第 16 / 17 段