«Les hommes sont joueurs effrénés. Ils chassent, pêchent, font la

guerre, mais ne travaillent point le sol.

Cette rude besogne est réservée aux femmes. Elles labourent les champs

avec un petit bois de la grandeur d'une demi-épée, et qu'ils appellent

_osizy_. Leur blé est gros comme pois, jaune d'or quand il est mûr,

l'épi long de cinq à six pouces, la tige haute comme une lance. Ils

consomment ces épis grillés au feu, ou battent les grains avec des

pilons, les mettent en pâte, en font des tourteaux qu'ils cuisent

sur des pierres chaudes. En général, ils mangent les aliments crus ou

boucanés à la fumée de leurs feux.

«Les Canadians sont tout à fait malpropres, allant souvent nus l'été

ou se couvrant à peine. Je puis vous assurer, ma charmante cousine, que

leurs _agruestes_ (ou dames) n'ont rien de séduisant, quoi qu'en aient

maints gentilshommes de notre équipage, et quoiqu'elles se barbouillent

la face de peintures et s'ornent d'_esurgny_, sorte de coquille dont

ils font grand cas. Ces esurgny sont pour eux bijoux précieux et monnaie

courante. Ils se les procurent ainsi: quand un homme a mérité la mort,

ils le tuent, puis l'incisent, à grandes taillades, dans les parties

charnues du corps, ils le jettent au fond de l'eau, au lieu où gisent

lesdits esurgny. On l'y laisse dix ou douze heures. Ensuite, on le

retire. Et, dans les incisions, se trouvent les coquilles en question,

qu'ils taillent et façonnent à leur convenance [53]. On leur accorde

la propriété d'étancher le sang du nez. N'est-ce pas merveilleux,

ma cousine? Il est chose qui l'est plus encore. C'est ce qu'a conté

Donnacona à notre capitaine, de la terre de Saguenay, où sont les hommes

blancs comme en France et accoutrés de drap de laine et où il y a infini

or, rubis et autres richesses. Il dit encore, car il a beaucoup voyagé,

avoir vu un pays dont les habitants ne mangent point, sans pour cela

se mal porter; et même un pays de Picquemyans où les gens n'ont qu'une

jambe, ce qui ne les empêche pas démarcher!

[Note 53: Ces esurgny sont des _ouampums_ ou coquilles, fort estimés

encore aujourd'hui de tous les Indiens de l'Amérique septentrionale.]

«Je n'en finirais pas si je voulais vous refaire tous les beaux récits

que nous avons ouïs, tant à Stadacone qu'à Hochelaga. J'en réserve et

des meilleurs, ma Constance, pour l'heure fortunée où, tout à notre

aise, nous pourrons babiller ensemble.

«Je ne vous cèlerai pas alors la beauté du ciel durant l'été, la bonté

du sol et les agréments de cette contrée si peu connue. Mais il me

faudra aussi vous parler de ses incommodités, des épouvantables rigueurs

du climat, du terrible fléau qui a décimé mes misérables compagnons.

«Ah! Constance, ma mie, quelle atroce froidure! Figurez-vous que, le 15

novembre, il gela tout d'un coup si fort, que nos navires furent, en

une seule nuit, environnés de glace. Ce n'était que le début de l'hiver,

las! Peu après, le fleuve entier fut pris, de Stadacone à Hochelaga. Au

mois de janvier, les glaces avaient deux brasses de profondeur, et sur

la terre la neige était haute de plus de quatre pieds. Nos breuvages

étaient figés dans leurs futailles, et, malgré les grands feux que nous

entretenions jour et nuit dans les navires, il y avait du haut en bas

contre la muraille une couche de congélation épaisse de quatre doigts.

«Jugez, cousine, de nos souffrances! à nous qui n'avions pas pris, en

partant de Saint-Malo, nos précautions contre semblable température!

Cela dura jusqu'au 22 février. Ce ne fut pas tout encore. Dieu nous

voulait éprouver. Sa main s'appesantit lourdement sur l'expédition.

«En décembre, la mortalité s'était mise au peuple de Stadacone. Une

maladie hideuse le ravageait. Les jambes s'enflaient, les nerfs se

retiraient, la peau noircissait comme charbon, on suintait le sang.

Après quoi, cette exécrable affection gagnait les hanches, les épaules,

les bras, le col, le visage. L'haleine devenait infecte, les gencives

se pourrissaient, les dents déchaussées tombaient, et la mort enfin

délivrait le patient de supplices comparables à ceux de l'enfer.

«En cette occurrence, notre capitaine fit inhibition aux sauvages de

venir à notre fort et aux mariniers de communiquer avec eux. Ce fut en

vain. L'effroyable contagion s'introduisit dans les équipages, et, à la

mi-février, de cent dix hommes que nous étions, il y en avait déjà huit

de morts, cinquante en qui on n'espérait plus de vie et pas trois de

sains a bord. Moi-même, chère cousine, j'étais légèrement atteint.

Mais, par bonheur, le digne Jacques Cartier fut épargné par cette peste

maudite.

«Ah! quel dévouement, quel courage, quelle patience il déploya

depuis! Son admirable caractère apparut dans toute sa beauté. Ma chère

Constance, cet homme n'a pas son égal.

«En ces moments critiques, et alors que, dans l'un des navires, il n'y a

créature humaine qui puisse descendre sous le tillac pour tirer a boire

[54], alors aussi que les Canadians paraissent vouloir profiter de notre

faiblesse pour nous massacrer, le capitaine-général remplit tour à tour

et tout à la fois les fonctions de médecin, sentinelle, garde-malade,

aumônier, cuisinier et approvisionneur. Toujours debout, toujours sur le

qui-vive, il est infatigable. Les mourants le bénissent en rendant leur

âme à Dieu; les vivants lui vouent une gratitude éternelle. Ce n'est

plus un chef, c'est un père, mais un père qui a la tendresse d'une mère,

les prévenances d'une soeur, et sans se départir de la vigilance

d'un guerrier. Croiriez-vous que, pour tromper les sauvages sur notre

déplorable situation, il fait sortir les hommes valides de la batterie

quand il aperçoit les Canadians rôdant autour du fort. Puis, il a l'air

de les châtier ou de les occuper A de rudes travaux, comme, calfatage,

radoub ou telles pénibles besognes. Et les autres dupes, de s'imaginer

que nous sommes tous en joie et santé. N'étaient ces précautions, ma

Constance adorée, depuis deux mois, c'en serait fait de nous.

[Note 54: Relation de Jacques Cartier.]

«Oh! oui, je le répète, maître Jacques Cartier n'est pas un être

ordinaire. Les anciens l'auraient honoré comme un Dieu. Avec cela, si

simple, si modeste, si pieux! Tous les dimanches, il dit l'office de la

messe. Dès le commencement de l'épidémie, il se fit pèlerin à Notre-Dame

de Roquemado en Quercy, promettant y aller, si le Seigneur lui donnait

grâce de retourner en France.

«Je ne mentionne pas ses soins affectueux pour moi, après que je fus

blessé en ce duel avec Jean Poullet, et après que je fus pris par la

maladie dont à peine je relève...»

A ce moment, Charles Guyot, serviteur de Jacques Cartier, entra

brusquement dans la cabine:

--Où est le capitaine? demanda-t-il.

--Je ne l'ai pas vu ce matin, répondit Étienne.

--Le gourmette Lucas est à l'extrémité. Il désire lui parler.

--Pauvre enfant! mourir si jeune! Il n'a pas encore quinze ans.

--Ah! dit Charles, j'entends marcher sur le pont.

C'est mon maître, je reconnais son pas.

Cartier arrivait effectivement. Il tenait à la main des rameaux

d'épinette.

--Réjouis-toi, Étienne, dit-il, je viens de rencontrer Domagaia.

Il était naguère affecté de cette affreuse maladie qui nous désole.

Aujourd'hui je le trouve sur pieds. Je m'enquiers comment il s'est

guéri, feignant que Charles Guyot était aussi atteint de la contagion,

mais me gardant bien de déclarer que nos compagnons en périssaient. Il

me répond que c'est avec le jus et le marc des feuilles dont voici les

branches. Il faut les faire bouillir, boire un gobelet de la décoction

et appliquer le résidu en manière de cataplasme tous les deux jours.

Veux-tu, Étienne, que nous commencions l'épreuve par toi, car nos

gens se défient des sauvages. Ils craignent le poison. Je suis assuré

cependant que ce végétal n'a point de propriétés offensives...

--Oh! mon oncle, je ferai tout ce que vous désirerez! dit Étienne. Mais

Lucas vous appelle...

--Oui, maître, ajouta Charles Guyot. Le gourmette est à l'article de la

mort. Il veut se confesser à vous.

--Encore ce malheureux enfant! Seigneur, je vous en conjure, mettez

un terme à votre courroux, ou qu'il tombe de tout son poids sur moi!

s'écria Cartier.

Et, posant ses branchages sur la table, il passa de la Petite sur la

_Grande-Hermine_.

Dans le faux-pont, le spectacle était lugubre. Des hommes hâves,

décharnés, des spectres plutôt, étaient assis languissamment autour

du poêle ou couchés sur les branles. Leur visage n'avait plus rien

d'humain. Quelques-uns poussaient des cris sourds, déchirants.

Pâle, les traits altérés, les membres amaigris, la démarche mal assurée,

Cartier lui-même semblait une ombre, au milieu de ces fantômes.

A son arrivée les gémissements cessèrent.

--Mes amis, dit-il, je crois avoir découvert une médecine contre vos

souffrances. C'est Domagaia qui m'en a donné le secret. Bientôt, je

l'espère, nous remercierons le ciel d'être venu à notre secours.

Les mariniers secouèrent désespérément la tête, tandis que Cartier

s'approchait du branle où Lucas se tordait en convulsions.

Frappé, lui aussi, du scorbut, le pauvre gourmette, enfant abandonné,

recueilli par la charité de Cartier et qui avait trahi son bienfaiteur,

sentait, avant d'expirer, le pressant besoin d'avouer son crime.

La confession fut courte, car déjà commençait l'agonie de Lucas. Mais,

sans doute, elle remua profondément les entrailles de maître Jacques.

Ceux qui l'observaient l'entendirent prononcer ces mots: «Malheureux,

je te pardonne;» et ils le virent porter, plus d'une fois, la main à son

front ou essuyer des larmes à ses paupières.

La nature reprenait-elle enfin ses droits sur la fermeté ordinaire

du capitaine-général? Il luttait évidemment contre de puissantes

impressions. Mais, dans cette lutte, le respect de son devoir l'emporta

comme toujours.

--A genoux, mes amis, dit-il. A genoux! Je vais réciter la prière pour

les moribonds.

Ceux des assistants qui étaient levés se prosternèrent. Les autres

joignirent les mains, en se tournant vers le lit du mourant.

Et Jacques Cartier, d'une voix pénétrante:

«Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père

tout-puissant qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, fils du Dieu

vivant, qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a

été donné; au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trônes et

des Dominations; au nom des Principautés et des Puissances; au nom des

Chérubins et des Séraphins; au nom des Patriarches et des Prophètes; au

nom des saints Apôtres et des Évangélistes; au nom des saints Moines et

solitaires; au nom des saintes Vierges et de tous les Saints et Saintes

de Dieu. Qu'aujourd'hui votre séjour soit dans la paix, et votre demeure

dans la Sainte Sion. Par Jésus-Christ, Notre Seigneur. Ainsi soit-il.»

--Ainsi soit-il! répétèrent, en sanglotant, les mariniers.

Secrètement, dans la nuit suivante, le corps de Lucas fut enterré, lui

vingt-cinquième, sous la neige, le reste de ses compagnons étant trop

faible pour fouiller la terre gelée.

CHAPITRE XVII.

RETOUR A SAINT-MALO.

En faisant, dans ses _Mémoires_, l'éloge de Cartier, Étienne, second

fils de Jacques Noël, n'avait point exagéré les admirables qualités du

héros. C'était bien l'homme juste _impavidus_, au coeur bardé du triple

airain, dont parle le poète.

Cartier était aussi grand par le coeur que par l'esprit: il appartient à

cette race de génies trop rares auxquels l'humanité érige des monuments,

témoignages de sa gratitude. Et pourtant, oh! je le répète ici, avec un

vif sentiment de douleur, dans cette France si noble, si généreuse, qui

a eu la gloire de lui donner le jour, Jacques Cartier attend encore sa

statue!

Mais nous ne connaissons donc pas ses voyages! mais nous n'en avons donc

pas lu les Relations! mais nous ne savons donc pas perpétuer la

mémoire de nos ancêtres! Nouvelle Athènes, la France restera-t-elle

éternellement ingrate envers l'un des meilleurs, l'un des plus dignes de

ses enfants! Le coeur saigne, à cette pensée.

Quand je vois Cartier hardi tout autant que Colomb, son égal en

habileté, son supérieur en persévérance; quand je le vois ce magnifique

caractère lutter contre l'ignorance ou le mauvais vouloir de ses

compatriotes, résister aux sollicitations de ses affections intimes,

opposer une poitrine de fer aux infatigables coups de la fatalité; ne

se laisser abattre ni par les violences inusitées d'une température

ordinairement excessive, ni par le déchaînement d'une maladie

épouvantable, ni par les menaces, chaque jour plus terribles, des

tribus sauvages qui l'entourent, ni enfin par la mort qui frappe, frappe

encore, frappe toujours autour de lui; quand je vois tout cela, je ne

crains pas de me demander qui fut le plus méritant du pilote malouin ou

du navigateur génois.

Capricieuse déesse que la fortune! L'univers sait l'histoire de Colomb;

combien y a-t-il de gens, dans sa propre patrie, qui soupçonnent celle

de Jacques Cartier? Qui oserait dire, cependant, que les explorations

de celui-ci sont moins estimables que les découvertes de celui-là? Qui

s'aviserait de prétendre que les Canadas et les États-Unis d'Amérique

ne valent pas aujourd'hui pour le mouvement civilisateur, comme pour la

richesse de toute nature, le Mexique, le Brésil, le Chili ou le Pérou?

Ah! si les Français possédaient la vingtième partie de l'esprit vantard,

pompeux jusqu'au ridicule des Espagnols et des Portugais, il ne serait

pas besoin de venir, trois cents ans après la mort de Cartier, réclamer

pour notre honneur, plus encore que pour le sien, une place au soleil de

la renommée!

Il fut, sans doute, remarquable par l'habile direction de son expédition

jusqu'à Hochelaga. Mais il le fut, à mon sens, bien autrement par sa

conduite, durant les quatre mois qu'il passa au milieu de la peste, sur

des navires mal approvisionnés, environnés de peuplades hostiles et sous

un froid souvent de plus de 30 degrés!

La glace avait six pieds d'épaisseur, la neige quatre et davantage. Le

Saint-Laurent était gelé. Le pont s'étendait de la pointe de Stadacone

jusqu'à Hochelaga soixante lieues de longueur sur une de large en

plusieurs endroits.

La débâcle eut lieu le 22 février, devant Stadacone; beaucoup plus tard

devant Montréal. Mais ce fut le 5 avril [55] seulement qu'elle se fit

dans la rivière de Sainte-Croix et que les navires se délivrèrent enfin

de leurs lourdes entraves de cristal.

[Note 55: Ces dates et les précédentes sont conformes à l'ancien

calendrier. D'après celui que nous suivons, exécuté sous Grégoire

XIII et mis en vigueur à partir de 1582, il faut, pour avoir les dates

modernes, ajouter dix jours à chaque période.]

Le scorbut avait cessé de répandre la mort dans les équipages. Grâce

aux infusions et aux cataplasmes d'épinette blanche, nos mariniers se

rétablissaient rapidement. D'abord, ils avaient fait des difficultés

pour user du remède. Mais l'exemple d'Étienne Noël, sa cure miraculeuse

déterminèrent les plus récalcitrants. «Après avoir vu et connu, il y

eut, dit Cartier, telle presse sur ladite médecine qu'on se voulait tuer

à qui le premier en aurait. De sorte qu'un arbre aussi gros et aussi

grand que chêne qui soit en France, a été employé en six jours, lequel

a fait telle opération que, si tous les médecins de Louvain et de

Montpellier y eussent été avec toutes les drogues d'Alexandrie, ils n'en

eussent pas tant fait en un an que ledit arbre en a fait en six jours.»

Mais si la santé était revenue, l'inquiétude régnait toujours au havre

de Sainte-Croix. De la part des sauvages on redoutait une attaque. Ils

n'apportaient plus comme autrefois des provisions aux équipages. Quand

par hasard ils le faisaient, c'était de mauvaise grâce et ils vendaient

fort cher leurs denrées.

Donnacona, Taignoagny et d'autres étaient partis, sous couleur d'aller

chasser. Mais il était à craindre que ce ne fût dans le but de réunir et

de ramener des alliés pour assiéger le fort. Taignoagny ne voulait pas

retourner en Europe. Fier des notions qu'il y avait apprises, parce

qu'elles lui donnaient un certain empire sur les gens de sa race, il

désirait secrètement perdre les Français, dont la supériorité portait

ombrage à ses vues ambitieuses. Il se disait que, ceux-ci morts, la

route du grand fleuve serait perdue pour les autres. Philippe n'avait

pas peu contribué à le pousser dans cette fausse voie; et, quoique

Philippe eût disparu depuis leur entrevue au sommet de la chute, le

sauvage y persévérait résolument. Donnacona, homme faible, versatile, se

laissait guider par l'artificieux Taignoagny, qui ne cherchait cependant

qu'à lui ravir le pouvoir.

Tout en allant «prendre des cerfs et daims,» vers la fin de février,

ils firent alliance avec divers chefs des tribus voisines et, deux mois

après, ils rentrèrent à Stadacone, suivis d'une foule de guerriers.

Heureusement Jacques Cartier était sur ses gardes. Il avait augmenté

les défenses du fort et doublé les postes. En même temps, il pressait

l'appareillage de ses navires, bien décidé à retourner eu France, avec

la _Grande-Hermine_ et l'_Émerillon_, aussitôt que tout serait prêt. La

_Petite-Hermine_ étant en mauvais état et le nombre des aventuriers

ayant diminué, on avait résolu de la démolir et d'en abandonner les

pièces inutiles dans le havre de Sainte-Croix.

Le 21 avril, Domagaia se montra sur le bord de la rivière, accompagné de

plusieurs jeunes gens, «beaux et puissants.» On l'invita à venir à bord.

Il refusa. Ce refus, la présence de ces hommes inconnus réveillèrent

toutes les défiances de Jacques Cartier. Aussi, quoique Domagaia lui

annonçât que Donnacona était de retour et qu'il lui apporterait de

la venaison le lendemain, Cartier envoya-t-il Charles Guyot à terre.

C'était, de tous les Visages-Pâles, celui que les Peaux-Rouges aimaient

le mieux. Guyot avait ordre d'aller à Stadacone pour observer ce qui s'y

passait. Il exécuta avec adresse sa mission et marcha tout droit à la

demeure de Donnacona. Mais celui-ci, prévenu de son arrivée, fit le

malade et se coucha.

Pourquoi mon frère ne rend-il pas sa visite au grand chef des blancs?

lui dit Guyot qui avait appris la langue du pays. Mon frère est-il

indisposé contre le capitaine Cartier, qui l'attend pour boire avec lui

la liqueur rouge et faire chaudière?

--Non, dit Donnacona; le chef des blancs est un grand agouhanna. Mon

coeur l'aime; mais mon corps souffre. Donnacona ne peut aller le voir

aujourd'hui, il y ira demain.

--Voici, reprit Charles, une hache que le chef blanc envoie à son frère

le chef rouge.

--Tu lui diras que je ferai mes présents au prochain soleil, repartit

Donnacona.

Guyot sortit ensuite et se transporta à la cabane de Taignoagny. Cette

hutte, comme les autres du village, était si pleine d'étrangers qu'on

n'y pouvait remuer.

Charles engagea Taignoagny à le suivre à bord. L'interprète fit

la sourde oreille. Mais il dit au serviteur de Cartier que, «si le

Capitaine consentait à prendre avec lui un seigneur du pays, nommé

Agonna, qui lui avait fait déplaisir, et l'emmener en France, il ferait

tout ce que voudrait ledit capitaine.»

Taignoagny se garda bien d'expliquer le motif de sa haine contre Agonna.

Il lui en voulait parce que ce chef était un des favoris de Donnacona,

et qu'il devait, suivant toutes probabilités, lui succéder dans la

direction des affaires de Stadacone. Taignoagny était trop lâche pour se

débarrasser ouvertement d'Agonna. Mais il eût été ravi que Cartier

lui rendît de façon ou d'autre ce service. On verra bientôt que les

détestables machinations de l'interprète tournèrent contre leur auteur.

Guyot essaya de pénétrer dans d'autres maisons. Taignoagny s'y opposa.

Évidemment il se tramait quelque perfidie.

Jacques Cartier connaissait-il la Relation des faits et gestes de

Fernand Cortez? On peut le supposer. Toujours est-il que le capitaine

français adopta, pour se mettre en garde contre les indigènes de la

Nouvelle-France, le moyen qu'avait employé le capitaine espagnol contre

les naturels du Mexique. Cartier décida de s'emparer de Donnacona,

Taignoagny et des principaux Canadiens. Le projet n'était pas

d'exécution facile. A la force on ne pouvait songer. Il fallut ruser.

Les sauvages étaient très-soupçonneux. Peut-être flairaient-ils le

piège. On leur réitéra pendant plusieurs jours les invitations à faire

chaudière, c'est-à-dire à banqueter. On les combla de cadeaux. Le fond

de la _Petite-Hermine_ leur fut même donné pour qu'ils en utilisassent

les clous. Rien n'y faisait. Ils s'obstinaient à fuir le fort. Enfin

l'habileté de Cartier l'emporta.

Taignoagny lui avait renouvelé de vive voix sa proposition, d'embarquer

avec lui l'individu qui l'avait offensé, le capitaine répondit

adroitement que le roi avait défendu d'à amener en France hommes ni

femmes du Canada, mais bien deux ou trois petits enfants pour apprendre

le langage.»

Rassuré par ces paroles, Taignoagny promit de venir le jour suivant avec

Donnacona fêter la Sainte-Croix à bord des navires.

Cartier fit de grands préparatifs pour cette solennité, qui tombait le 3

mai. Ses gens et lui endossèrent leurs plus riches vêtements. On pavoisa

les vaisseaux, radoubés, repeints, remâtés, tout prêts à mettre à la

voile.

Quoiqu'il fît froid encore, que les bords du fleuve et de la rivière

fussent chargés de glaces pourries et de bancs de neige fondante,

le temps était beau. Au ciel, gris-pommelé, les petits nuages blancs

couraient comme des flocons de laine chassés par la brise. Déjà

les bourgeons rougissaient à l'extrémité des branches; les oiseaux

revenaient chanter leurs amours et la nature ouvrait son sein aux

fécondes exhalaisons du printemps.

Après la messe dite, suivant l'habitude, par le capitaine-général, les

équipages furent passés en revue. Puis Cartier pour prendre, avant son

départ, définitivement possession du pays qu'il avait découvert, fit

dresser, près du port, «une belle croix, haute d'environ trente pieds,

sous le croisillon de laquelle on voyait un écusson en bosse, des armes

de France, avec cette inscription en «lettres antiques»:

FRANCISCUS PRIMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT.

Une salve de vingt coups de canon couronna la cérémonie [56].

[Note 56: Cette prise en possession peut bien passer pour légèrement

arbitraire; mais, au moins, elle a le mérite d'une certaine simplicité.

Les Espagnols y mettaient bien plus de cérémonie et d'ostentation.

Ils se faisaient accompagner de deux notaires qui rédigeaient

très-sérieusement un acte de propriété des terres découvertes. Dans

ma _Notice_ sur Sagard, j'ai déjà donné, d'après W. Irving, une de ces

étonnantes formules. En voici une autre qui peut servir de pendant à la

première.

Vasco Nunez, venant de découvrir l'océan Pacifique, s'avance, bannière

de la Vierge en tête, entre dans la mer jusqu'aux genoux, tire son épée,

jette son bouclier sur son épaule et s'écrie:

«Vivent les hauts et puissants monarques don Ferdinand et dona Juanna,

souverains de Castille, de Léon et d'Aragon, au nom desquels et pour la

couronne royale de Castille, je prends réelle et corporelle et actuelle

possession de ces mers, et terres, et côtes, et ports et îles du Sud,

et de tout ce qui y est annexé, et des royaumes et provinces qui leur

appartiennent et peuvent leur appartenir, en quelque manière ou par

quelque droit ou titre, ancien ou moderne, dans les temps passés,

présents ou à venir, sans aucune contradiction; et si autre prince

chrétien, ou infidèle, ou aucune loi, acte ou condition quelconque

prétend à aucun droit sur ces terres et mers, je suis prêt et disposé

à les maintenir et à les défendre au nom des souverains castillans,

présents et futurs, qui ont l'empire de la domination sur ces Indes,

îles et terre ferme, nord et sud, avec toutes leurs mers, au pôle

arctique comme au pôle antarctique, sur chaque côté de la ligne

équinoxiale, soit au dedans, soit au dehors des tropiques du Cancer et

du Capricorne, maintenant et dans tous les temps, aussi longtemps que

durera le monde et jusqu'au jour final du jugement de tout le genre

humain.»]

Jacques Cartier · 第 15 / 17 段