--Min Gieu! c'est bien simple. J'avais découvert ce qui se passait

entre la pauvre Constance et ce... Que le bon Gieu lui pardonne, maître

Jacques!... C'est pourquoi je vous priai de l'embarquer avec nous. Je

comptais qu'une fois là-bas, l'enfant l'oublierait... Il n'en a pas été

ainsi... Ah! j'ai été un imbécile... J'aurais dû vous déclarer tout...

Le malheur ne nous serait pas arrivé...

--Tu as fait pour le mieux; je ne puis t'en vouloir.

--Enfin, quand nous fûmes au havre de Sainte-Croix, j'appris que ce

Philippe conspirait... Le polisson de Lucas...

--Il est mort; pardonne-lui aussi!

--Min Gieu... oui! je lui pardonne. Mais...

--Laissons ce sujet. Prévenu que Philippe conspirait contre nous avec

les sauvages, tu l'as suivi et tu as découvert la conjuration.

--Oui, maître Jacques. Les sauvages ont pris la fuite, en m'apercevant.

Philippe s'est jeté sur moi. Nous nous sommes battus sur le bord de la

chute. Sa jaquette a été déchirée, et dessous j'ai vu cette marque que

Constance...

--Es-tu bien sûr que cette marque soit semblable à l'autre?

--Quatre poissons et un coeur. Pouvais-je m'y méprendre, moi qui ai été

la première nourrice de la petite? Puis, ce signe à l'oreille gauche!

Avec cela, quoiqu'il soit roussâtre et elle noire, il y a, voyez-vous,

entre eux un air de famille qui m'avait toujours frappé. Ah! si la

surprise ne m'eût paralysé, je serais venu à bout de lui et j'aurais

vu...

--Heureusement que tu n'es pas tombé dans l'abîme!

--Min Gieu! j'en dois reconnaissance éternelle à mon vénéré patron, car

en dévalant, je suis arrivé tout au bord de la fosse. J'étais toutefois

moulu, sans force. Un buisson m'a retenu. Là j'aurais péri comme un

chien, ayant une cuisse cassée et un bras démis. Mais des sauvages, qui

chassaient aux environs, m'ont aperçu le lendemain matin...

--Quel malheur que c'étaient des ennemis de nos Canadians!

--Ils m'ont emmené à la rivière de Saguenay, pansé, guéri, et gardé

comme prisonnier. J'avais grand'peur d'être brûlé; car c'est leur

coutume à ces gens de faire rôtir les captifs. Mais, enfin, une de leurs

femmes ayant eu pitié de moi, ils m'ont donné à elle. Une chance que

je n'étais pas marié, maître, car je n'aurais pu accepter d'avoir deux

épouses... Drôle, tout de même, qu'elle ait voulu de moi, celle-là! je

ne suis ni beau, ni jeune! min Gieu, non! De fait, elle n'était pas,

non plus, de première beauté ou jeunesse. Ce n'était cependant point

une méchante créature. Si elle n'avait trépassé l'année dernière, je ne

l'aurais peut-être jamais quittée. Terri-ben! elle m'avait sauvé la vie!

et le vieux Morbihan n'est pas un ingrat. D'ailleurs, j'espérais que,

tôt ou tard, vous reviendriez...

--Oh! c'était et c'est encore mon projet de visiter le pays de Saguenay,

quoique tu penses qu'il n'y ait point de mines d'or.

--Ma Nou-ma-la décédée (j'appelais ainsi, ma défunte), je songeai

à démarrer, reprit Jean Morbihan. Une certaine nuit, je chargeai de

provisions mon casnouy d'écorce de bouleau et filai vers la baie de

Gaspé, ou je comptais bien trouver quelque navire pécheur pour retourner

tôt ou tard en Bretagne. Et, le bon Dieu aidant, me voici sain et sauf,

maître Jacques! Mais quand je songe que moi, Jean Morbihan, qui avais

jure de vivre célibataire, je me suis marié à la septantième année de

mon âge, et avec une sauvagesse..... Terri ben! faut plus douter de

rien!

--Revenons à nos jeunes gens, reprit rêveusement Cartier. Il parait,

d'après toutes ces présomptions, que ce Philippe on Georges n'est autre

qu'Olivier Dubreuil, fils du Français que nous n'avons pu arracher à la

fureur des sauvages de Terreneuve. Plus j'y réfléchis, en effet, plus je

trouve que tu dois avoir raison. Quand, pour me conformer à la promesse

faite à son père mourant, je fis des recherches à Dieppe, on me dit que

ses grands-parents étaient décédés et que le jeune Olivier avait été

emmené en Écosse par un ami de la famille.

Seulement, personne ne put me dire le nom de cet ami. Mais je me

souviens que ce Georges de Maisonneuve, que nous avons vu faire tant

d'éclat à Saint-Malo, prétendait être Écossais d'origine. Il semblait

avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, n'est-ce pas?

--Min Gieu, oui, maître.

--C'est cela. Son père quitta Dieppe vers 1510, et Olivier n'était âgé

que de quelques mois...... Mais, qu'est-il devenu? On ne l'a point revu

depuis le jour où il faillit t'assassiner, mon vieux Jean...

--Oh! je l'absous de tout mon coeur!

--Et sa soeur! Où est-elle à cette heure? Étrange destinée qui les a

ramenés tous deux sur cette terre lointaine de leurs aïeux maternels!

Que profondes et inexplicables sont les voies de la Providence divine!

Pourvu, ô mon Dieu..... Mais non, vous ne souffririez pas!...

--Ainsi, maître Jacques, vous n'avez plus entendu parler de lui?

interrompit Jean Morbihan.

--Non. Aurait-il roulé avec toi dans le gouffre?

--Ça n'est pas probable. Mais pourtant..... j'étais si étourdi par ce

que je venais de voir..... Je ne me rappelle rien!

--Prenons une détermination. Tu as sagement agi en ne révélant pas

tes soupçons à ma femme. Il faut lui cacher avec soin ce que nous

conjecturons de l'étroite parenté entre Constance et...

--Soyez tranquille, maître; j'ai appris à connaître les dames, pendant

mes trois années de mariage, min Gieu, oui!

--Je n'ai pas besoin de te recommander le silence vis à vis des

étrangers. On m'a promis une Commission nouvelle; par ma Catherine! je

vais en presser la délivrance. Nous remettrons à la mer aussitôt le

printemps venu, et il faudra bien que nous retrouvions cette enfant, car

une voix intérieure m'assure qu'elle n'a pas péri dans le naufrage du

_Saint-Vincent_.

--Min Gieu, oui, nous la retrouverons! appuya Morbihan d'un air et d'un

accent convaincus.

Cette conversation avait eu lieu peu de temps après que Jacques Cartier

était revenu de Compiègne. Fort de la parole du roi, il se flattait

de pouvoir reprendre l'oeuvre de ses explorations au commencement de

l'année suivante. Mais de lourdes déceptions le retardèrent. Toujours

en lutte avec Charles-Quint, François Ier ne pouvait guère sacrifier ses

hommes et son trésor à une entreprise hasardeuse.

«La voix de Cartier fut, dit M. Garneau, perdue dans le fracas des armes

et l'Amérique oubliée.

«Il fallut attendre un moment plus favorable... Ce ne fut que vers 1540

que François Ier put s'occuper sérieusement des découvertes du pilote

malouin. Tout en France a des ennemis acharnés, même les choses les

plus utiles. Le succès de la dernière expédition avait réveillé le parti

opposé aux colonies qui fit sonner bien haut la rigueur du climat des

contrées visitées par Cartier, son insalubrité qui avait fait périr

d'une maladie cruelle une partie des Français. Enfin, l'absence

des mines d'or et d'argent. Ces observations laissèrent d'abord une

impression défavorable sur quelques esprits. Mais les amis de la

colonisation finirent par détruire l'effet de ces propos, en faisant

valoir surtout les avantages que l'on pourrait retirer du commerce des

pelleteries avec les indigènes. D'ailleurs, disait-on, l'intérêt de la

France ne permet point que les autres nations partagent seules la vaste

dépouille du Nouveau-Monde.

«Le parti du progrès l'emporta. Dans ce parti se distinguait par-dessus

tous les autres François de la Roque, seigneur de Roberval, que François

appelait le _petit Roi de Vimeu_.»

Une année s'était, toutefois, écoulée entre la dernière entrevue de

Cartier avec son souverain, année de fiévreuse anxiété pour le pilote

et sa famille. Mais Philippe de Chabot rentrant en grâce[59], maître

Jacques reçut enfin ses Lettres Patentes, datées de Saint-Priest, le 17

octobre 1540 sous le scel du roi, et du 20 octobre de la même année

sous le scel du Dauphin, duc de Bretagne. Ces Lettres nommaient Jacques

Cartier capitaine-général et maître pilote de cinq vaisseaux destinés à

aller au Canada, pour y tenter des découvertes nouvelles et y jeter les

fondements d'une colonie. Peu après, Sa Majesté élevait le seigneur

de Roberval au rang de son lieutenant et gouverneur dans les pays de

Canada, Saguenay et Hochelaga, etc.

[Note 59: L'arrêt de sa réhabilitation est daté du 29 mars 1541.--Mais

depuis plusieurs mois l'amiral avait déjà repris faveur auprès du roi.]

Cartier avait pouvoir de démolir l'_Émerillon_, «jà viel et caduc, pour

appliquer à l'adoub des navires qui en auraient besoing.» Il était

autorisé de plus à prendre dans les prisons de France et Bretagne les

«accusez ou prévenus d'aucuns crimes quels qu'ils estaient, fors des

crimes d'hérésie et de lèse-majesté divine et humaine... et de faulx

monnayeurs... jusqu'au nombre de cinquante personnes.»

Enfin, il lui était expressément recommandé de convertir les sauvages à

la foi catholique, pour «faire chose agréable à Dieu, notre créateur et

rédempteur.»

Cette Commission avait un caractère très-absolu. Elle n'en rendit que

plus vive la jalousie des ennemis de maître Jacques; ils redoublèrent

d'activité et de malices contre lui, cherchant à débaucher les équipages

qu'il engageait et à les détourner de leur noble but. Ce fut à ce point

que Cartier sollicita et obtint, le 12 décembre, un Mandement du roi

contre ceux qui pernicieusement divertissaient ses mariniers.

Roberval reçut sa Commission le 13 janvier suivant; il vint au printemps

à Saint-Malo pour surveiller les préparatifs de l'embarquement. Mais

diverses causes le rappelèrent en Picardie. Après avoir mis à une

cuisante épreuve la patience de Cartier, il finit par lui annoncer que,

ne pouvant quitter la France à cette époque, il le rejoindrait plus tard

à Terreneuve.

Outre le désir qui le peignait, Jacques Cartier avait instruction

expresse du roi d'accélérer le départ. Aussi, ayant arboré son pavillon

sur la _Grande-Hermine_ il quitta le port de Saint-Malo le 23 mai 1541,

avec une flottille de cinq navires, «bien pourvus de victuailles pour

deux ans.»

La traversée jusqu'à Terreneuve fut longue. On manqua d'eau. Il fallut

abreuver avec du cidre les bestiaux qu'on menait à la Nouvelle-France

pour un propager l'espèce. Tout le monde souffrit beaucoup de la soif.

Une fois arrivé à l'île, Cartier, Étienne Noël et Jean Morbihan firent

les plus minutieuses perquisitions pour retrouver Constance. Ils

pouvaient s'y livrer à loisir, en attendant le seigneur de Roberval.

Bravement montés dans une barque, Étienne Noël et Jean Morbihan

entreprirent le tour de l'île. Dans la baie des Châteaux, ils

rencontrèrent des Peaux-Rouges[60], qui leur donnèrent d'excellentes

informations. Constance n'était pas morte. Elle avait échappé au

naufrage du _Saint-Vincent_. Une tribu de Boethics, habitant les bords

d'un lac intérieur, l'avait adoptée et elle vivait avec eux. Nos

aventuriers ne craignirent pas de se rendre au village du lac. Le

bouillant Étienne croyait déjà recouvrer la jeune fille. On la lui avait

si bien dépeinte. Ce ne pouvait être que Constance. Mais son attente fut

trompée. Constance, en supposant que ce fût elle, n'était pas dans la

bourgade. La jeune fille blanche recueillie quelques hivers auparavant

par les Boethics était allée avec eux faire la guerre aux Esquimaux

du Labrador. Elle ne reviendrait pas avant la saison des neiges.

Heureusement pour nos Européens que la plupart des guerriers

peaux-rouges étaient absents, sans quoi ils auraient pu payer cher leur

vaillante témérité.

[Note 60: Voir la _Fille des Indiens Rouges_.]

Ils revinrent au mouillage général faire part à Cartier de ces

renseignements. Si bons qu'ils fussent, si impatient que se montrât le

pauvre Étienne de revoir son aimée Constance, on ne pouvait

demeurer plus longtemps à Terreneuve. Roberval ne paraissant pas, le

capitaine-général jugea à propos de poursuivre sa route.

--Sache attendre, dit-il à son neveu. Je t'engage ma parole de te

ramener ou de te renvoyer bientôt ici et de ne pas quitter l'île avant

d'avoir trouvé ma pauvre enfant; mais le devoir commande, obéissons.

Le 23 août, l'escadrille reconnut le port de Sainte-Croix. Les Canadians

accoururent avec de grandes démonstrations de joie sur le rivage pour

recevoir Cartier. Ils étaient alors gouvernés par cet Agona, dont

Taignoagny avait voulu se défaire. Agona fut prodigue de présents et

de caresses pour le capitaine. Mais quand les sauvages apprirent que

Donnacona était mort, ils changèrent d'humeur, quoique, par manière de

consolation, on eût essayé de les leurrer en disant que ses compagnons

désiraient rester on France, où ils vivaient comme de grands seigneurs.

Le port de Sainte-Croix n'était pas assez vaste pour loger les cinq

navires. Cartier les conduisit à l'embouchure d'une petite rivière, à

trois ou quatre lieues plus haut, dans le Saint-Laurent. Il est probable

que c'est la rivière qui coule en serpentant sous le cap Rouge. Cartier,

après avoir affourché ses vaisseaux, fit construire un fort sur le

promontoire. Ce fort fut appelé Charlesbourg-Royal. On y débarqua les

futurs colons, des approvisionnements et l'on se mit tout de suite à

défricher les environs.

Dès que sa position fut placée à l'abri d'une surprise, Jacques Cartier

dépêcha en France deux navires avec Marc Jalobert, son beau-frère,

et Étienne Noël, son neveu, afin d'informer le roi de son arrivée au

Canada, et, fidèle à sa promesse, il permit à Étienne de relâcher à

Terreneuve pour voir si Constance était revenue.

Ces navires levèrent l'ancre, le 2 septembre.

Ils parvinrent sans accident à leur destination. Mais, emporté par une

tempête, Étienne ne put atterrir à l'île.

Le 7, Cartier appela au commandement de la colonie le vicomte de

Beaupré, un des gentilshommes qui l'avaient accompagné, et il partit

pour explorer les rapides au-dessus de Hochelaga, dans la croyance

erronée que par-là il se rendrait plus rapidement au pays de Saguenay.

Après plusieurs jours de voyage, et après avoir trouvé les sauvages

empressés à le servir, il franchit le courant Sainte-Marie, mais

fut incapable d'aller plus loin, empêché qu'il était par cette série

d'écueils qu'on nomme aujourd'hui le Sault-Saint-Louis.

Cartier redescendit le courant et rentra au fort où il avait résolu

d'hiverner.

On lui dit que les Canadians s'étaient assemblés en grand nombre à

Stadacone et qu'ils paraissaient très-mal disposés pour les blancs. Ils

ne venaient plus à ce cantonnement faire des échanges. Ils se montraient

souvent par troupes armées et belliqueuses, sur les hauteurs

couronnant le fort. Ils allaient même jusqu'à menacer les colons qu'ils

rencontraient isolés.

Ces avis ne laissaient pas d'être inquiétants. Cartier se convainquit

bientôt qu'ils étaient fondés.

Un matin, l'agouhanna d'Hochelay, qui n'avait pas cessé de témoigner de

l'amitié aux Français, quoiqu'il les trahît déjà en secret, avertit le

capitaine que les Canadians avaient fait prisonnier, chez leurs ennemis

les Trudamans, un homme blanc et qu'ils se proposaient de le brûler.

Qui pouvait être cet homme blanc? L'agouhanna n'en savait pas davantage.

Cartier décida de le sauver; mais il n'y avait pas un instant à perdre.

Le Visage-Pâle devait monter sur le bûcher ce jour-là. Peut-être son

supplice avait-il déjà commence. Maître Jacques choisit sur-le-champ

vingt mariniers des plus robustes. Il les arma d'arquebuses, de sabres,

de poignards et courut à Stadacone.

Un spectacle hideux les attendait.

De loin ils virent briller une flamme à travers la forêt qui bordait le

village.

--Ah! s'écria le capitaine avec douleur, nous arriverons trop tard!

Lâchez vos arquebuses, faites du tapage pour chasser cette horde de

démons que voici là-bas!

Les ordres de Cartier furent exécutés immédiatement, et, tout en

précipitant leurs pas, les mariniers firent une décharge qui jeta

l'épouvante parmi les Canadians.

Au nombre de plusieurs milliers, ces sauvages entouraient un bûcher sur

lequel un homme tout sanglant était attaché à un poteau. Quoique criblé

de blessures, environné de flammes, le malheureux dévisageait fièrement

ses bourreaux. Il semblait défier leur férocité.

--Terr i bon! mais c'est Philippe! s'écria Jean Morbihan en

l'apercevant.

Et, se jetant sur le bûcher,--des pieds, des mains, sans crainte de se

brûler--il en écarta violemment les tisons embrasés.

Les sauvages avaient pris la fuite.

On détacha le supplicié. On le coucha sur un brancard fabriqué à la

hâte. Il fit signe qu'il voulait parler à Jacques Cartier.

Celui-ci examinait attentivement une sorte d'écusson tatoué sous le

sein gauche de Philippe et figurant comme «quatre poissons de _sable_,

cantonnés et regardant les quatre angles de l'aire, au monceau de

gravier en coeur.»

--Pardonnez-moi, monsieur, le mal que j'ai voulu vous faire, car je vais

mourir, lui dit cet homme.

--Non, vous ne mourrez pas, s'écria Cartier, ému jusqu'aux larmes. Vous

avez été coupable,--mais Dieu aura pitié de vous. Vous guérirez...

--Mes blessures sont mortelles, je le sens. Je n'ai que peu de temps à

vivre; recevez ma confession, monsieur:

D'un geste, maître Jacques ordonna à ses gens de se retirer. Le blessé

reprit:

--Monsieur, je suis né à Dieppe, mais je n'ai connu ni mon père ni ma

mère. Mon nom véritable est Olivier Dubreuil...

--Je le savais, dit Cartier.

--Comment! vous le saviez?

--Oui, j'ai assisté votre père à ses derniers moments.

--Que dites-vous, monsieur?... Mais non, ne me répondez pas... ne

m'interrompez plus... car mes forces faiblissent... Élevé chez mon

grand-père paternel, j'y demeurai jusqu'à l'âge de dix ans... Il

mourut... Un ami de la maison m'emmena en Écosse... Mais lui aussi

expira peu d'années après m'avoir recueilli... j'étais seul au monde...

Je m'affiliai aune bande de soudards qui ravageait la Bretagne... Mon

audace et mon habileté y furent remarquées... Notre capitaine ayant été

tué dans une expédition, je fus unanimement élu à sa place... Alors,

monsieur, je vins à Saint-Malo... j'achetai une maison, y perçai un

souterrain qui communiquait avec le port et je pus en sécurité, pour moi

et les miens, exercer mes forfaits... J'avais acquis un vieux manoir en

Écosse... mon intention était de m'y retirer après avoir enlevé votre

fille, monsieur...

--Constance!... votre soeur, malheureux! ne put s'empêcher de dire

Cartier.

--Ma soeur! proféra le blessé dans un cri terrible.

Et sa tête, qui s'était soulevée, retomba lourdement sur le sol. Il

était mort.

Son corps fut rapporté au cap Rouge, pour y être inhumé.

Jacques Cartier apprit depuis qu'Olivier Dubreuil, attaqué par les

Trudamans, à l'instant où il venait d'attenter aux jours de Jean, avait

été traîné par eux en captivité. Il sut plaire à ces sauvages, devint un

de leurs agouhanna et les commanda jusqu'au jour où il tomba entre les

mains des Canadians, qui lui firent cruellement expier ses crimes.

L'hiver fut très-rude. Le scorbut décima de nouveau les équipages de

Jacques Cartier. Le brave navigateur n'avait reçu aucune nouvelle de

Roberval. Les sauvages harcelaient ses pauvres colons. Ceux-ci se

révoltèrent contre leur chef. Il se vit forcé de les rembarquer au

commencement du printemps. En abordant dans la baie Saint-Jean à

Terreneuve, il y trouva Roberval arrivé avec trois navires et deux cents

passagers [61]. Mais il y trouva aussi, et ce fut un rayon de miel pour

son coeur ulcéré, Constance sur le point d'aller le rejoindre par les

vaisseaux du vice-roi.

L'histoire de la jeune fille était singulière. Arrachée au naufrage du

_Saint-Vincent_ par les Boethics, elle avait dû de n'être pas égorgée par

ces insulaires à la marque qu'elle portait sur la poitrine et qui était

le _novake_ [62] ou blason de la tribu. Du reste, le souvenir de sa

mère et de son père était encore présent à leur mémoire. Constance

s'instruisit bien vite dans leur langage; ils lui conférèrent une part

d'autorité sur eux.

[Note 61: Cartier lui montra quelques grains d'or et des diamants qu'il

avait trouvés aux environs de Stadacone. L'or était de bon aloi, mais

les diamants étaient faux. Néanmoins, le lieu où ils furent découverts

a pris depuis le nom de cap Diamant. C'est sur ce cap que s'élève la

formidable citadelle de Québec, à trois cent cinquante pieds au-dessus

du niveau du Saint-Laurent.]

[Note 62: Voir la _Fille des Indiens Rouges_.]

Au retour d'une expédition contre les Esquimaux, on avait conté à

Constance que des blancs étaient venus la demander. Dès que la saison

le permit, elle se transporta sur le rivage de la mer, sous prétexte de

chasser et épia l'apparition d'un navire européen.

La Providence avait exaucé ses voeux eu lui faisant découvrir les

vaisseaux de Roberval.

Je ne peindrai ni la joie de maître Jacques, ni l'allégresse de Jean

Morbihan.

Avec tous les ménagements possibles, Cartier apprit à Constance la

parenté qui l'unissait à celui qu'elle avait rêvé pour époux et la

triste fin de cet infortuné.

Déjà, Constance était guérie de son fol amour. Les vicissitudes de la

vie avaient mûri sa raison. Mais elle pleura sincèrement le sort du

frère qu'elle avait perdu.

Roberval souhaitait que Cartier retournât à la Nouvelle-France [63].

Celui-ci n'y voulut point consentir. Son oeuvre était terminée. Il avait

tracé la route. A d'autres le soin de la frayer!

[Note 63: Il était parti de la Rochelle le 16 avril 1542.]

Jacques Cartier partit bientôt de Terreneuve et rentra à Saint-Malo, le

mois suivant.

Le bonheur de dame Catherine, la félicité d'Étienne Noël ne sauraient

se décrire. J'abandonne à l'imagination de mon lecteur cette tâche aussi

douce que délicate.

Pendant une année Constance porta le deuil de son frère. Elle le quitta

pour suivre le bon Étienne au pied des autels.

--Terr i ben! j'avais bien dit que tout ça finirait par une noce, da

oui! marmottait gaiement Jean Morbihan en sortant de l'église.

Jacques Cartier avait été parfaitement accueilli par François Ier, mais

il avait sacrifié à ses belles découvertes repos, fortune, santé. Il

ne reprit plus la mer et mourut, dit M. Ch. Cunat, dans sa soixantième

année.

N'est-il pas douloureux cependant de penser que, non-seulement on ignore

le lieu où gît la dépouille de ce grand citoyen, mais que la date exacte

de son décès soit une énigme indéchiffrée.

Et n'est-ce pas simple justice de réclamer, une fois encore, après trois

siècles d'oubli, un monument public, une statue pour:

JACQUES CARTIER,

LE DÉCOUVREUR DU CANADA

FIN.

TABLE DES MATIÈRES.

DÉDICACE.

AU LECTEUR.

PROLOGUE.

CHAPITRE Ier.--Saint-Malo, patrie de Jacques Cartier.

II.--Le départ.

III.--Le sauveur.

IV.--La sorcière.

V.--Georges de Maisonneuve.

VI.--Le tête-à-tête.

VII.--«Au cochon à monsieur saint Anthoine».

VIII.--Les Tondeurs.

IX.--Le Chariot.

X.--L'enlèvement.

XI.--La prison.

XII.--Tentative d'évasion.

XIII.--Le Saint-Laurent.

XIV.--Terriben.

XV.--Hochelaga.

XVI.--Fragments de mémoires.

XVII.--Retour à Saint-Malo.

XVIII.--Les Portes-Cartier.

XIX.--Conclusion.

FIN DE LA TABLE.

Jacques Cartier · 第 17 / 17 段