Caressée par les ailes des plus riantes espérances, la gaieté régnait

à bord de l'_Émerillon_. A la splendeur du paysage qui se déroulait

lentement sous les yeux, se joignait l'incomparable pureté, du ciel,

encadrant un panorama toujours curieux, toujours nouveau. Ils savent

combien il est agréablement diversifié ce panorama, ceux qui ont promené

leurs rêveries sur le Saint-Laurent entre Québec et Montréal.

Mais, pour en saisir tout le pittoresque, toutes les féeries, c'est

aux premiers jours de l'automne qu'il faut visiter cette galerie

enchanteresse. L'opulente palette de Rubens n'aurait suffi à reproduire

l'éclat et la variété de ses rideaux de verdure et de ses tableaux

agrestes. Il y a là une profusion de couleurs inouïe. Les émeraudes

les topazes, les rubis, les turquoises, les améthystes, les perles,

les diamants de toute eau, de toute nuance semblent avoir été jetés, à

pleines mains, sous une pluie d'or et d'argent, à la tête des végétaux

grands et petits, monarques et sujets, pour leur en faire une somptueuse

parure. Et, pourtant, à ce prodigieux ensemble de couleurs multiples

éblouissantes, le plus léger frémissement de la brise prête même une

harmonie une douce fusion de teintes, qui n'est pas un des moindres

charmes de ce spectacle ravissant. Quand le soleil mordore toutes ces

richesses, on dirait d'un merveilleux cachemire de l'Inde pavoisant les

deux rives du fleuve. Vous vous imagineriez que, secouant les arbres

auxquels flottent ses longs plis moirés, il en tomberait une poussière

de pierreries.

Cartier et ses compagnons ne se lassaient point de regarder des scènes

si belles, si séduisantes. Mais ce qui captivait surtout leur attention,

c'était la vigne, très-abondante, et pliant sous le poids des raisins,

qui festonnait les bords du Saint-Laurent. On allait sans se presser,

à petites journées, s'arrêtant à peine pour prendre langue, faire

des échanges avec les indigènes. En un détroit, nommé Ochelay [47], à

quelque, vingt-cinq lieues de Sainte-Croix, un «grand seigneur du pays»

vint à bord. Il présenta au capitaine deux de ses enfants, comme gage

d'amitié. Cartier accepta l'un, fillette de sept à huit ans, dans

l'intention de la faire instruire, et refusa l'autre, un garçon «parce

qu'il estoit trop petit.»

Après avoir «festoyé ledit seigneur et sa bande,» l'on remit à la voile

et bientôt, le 28, l'_Émerillon_ arriva dans un grand lac, large d'environ

cinq ou six lieues et de douze de long [48].

[Note 47: M. Charton, dans ses _Voyageurs anciens et modernes_, et M.

d'Avezac, dans son _Introduction_ au Deuxième Voyage de Cartier

(édition Tross), annoncent, d'après, disent-ils, une note de la Société

historique de Québec, que cet endroit est le Richelieu. Je crois qu'il

y a erreur, à moins que le nom de Richelieu n'ait été transféré d'une

autre rivière à celle qui tombe dans le Saint-Laurent, au-dessus du lac

Saint-Pierre. Pour moi, j'incline à penser que ce détroit, dont parle

Cartier, est la pointe de Batiscan.]

[Note 48: Le lac Saint-Pierre. Cartier en a donné les dimensions

réelles.]

Cartier jeta l'ancre et chercha un passage avec ses barques. Il trouva

des sauvages qui chassaient dans les Iles. La vue des Européens, loin de

les effaroucher, les attira. Ils se montrèrent bienveillants, donnèrent

au capitaine des rats, «gros comme lapins, et bons à merveille;» et

celui-ci leur offrit des couteaux et patenôtres, en récompense.

Partout, cela est digne de remarque, les étrangers furent reçus

cordialement. Grave sujet de réflexion pour l'observateur! Si, bientôt,

on ne les eût odieusement persécutés, les aborigènes de l'Amérique

seraient-ils devenus aussi cruels qu'ils le sont aujourd'hui? Ne

m'objectez pas l'atrocité de leurs guerres, la barbarie avec laquelle

ils traitaient les prisonniers, dès cette époque. Nous-mêmes, alors,

n'étions guère plus humains. Sans parler de l'inquisition, le système

de torture usité dans l'ancien monde envers les accusés l'emportait de

beaucoup en raffinement sur celui des sauvages. Le scalpage des captifs

même ne leur était pas propre. Trop aisément l'on peut prouver que nos

ancêtres l'ont pratiqué.

Cartier, cependant, fit presque toujours preuve de modération et de

justice dans ses rapports avec les naturels. Aussi eut-il peu à se

plaindre d'eux. Ceux du lac où il avait mouillé lui indiquèrent le

chemin d'Hochelaga, en lui disant qu'il «y avait encore trois journées

à y aller.»

Comme les eaux étaient peu profondes et «qu'il n'estoit possible pour

lors passer ledict gallyon,» on arma les barques et Cartier poursuivit

sa route avec Claude de Pontbriand, Charles de la Pommeraye, Jean

Guyon, Jean Poullet, Marc Jalobert, Étienne Noël, Guillaume Le Breton et

vingt-huit mariniers.

Ils naviguèrent de «temps à gré.» Mais leur navigation fut longue, car

nos aventuriers n'atteignirent le territoire d'Hochelaga que le

samedi soir 2 octobre, treize jours après avoir quitté le havre de

Sainte-Croix. La traversée n'est que de soixante lieues seulement. On la

fait aujourd'hui en douze heures. Que les temps sont changés!

Une foule considérable de sauvages, dans leur costume de grande

cérémonie, attendait sur le rivage.

«Ils nous feirent, dit Jacques Cartier, aussy bon accueil que jamais

père feist à enfant, menant joye merveilleuse.»

Hommes, femmes, enfants, tous dansaient et chantaient à l'envi. Le

premier, Étienne Noël sauta à terre, pour se justifier des reproches

que son oncle lui adressait parfois à cause de sa mélancolie habituelle.

Mais c'est que le pauvre garçon trouvait le voyage long, terriblement

long, et que sa pensée vagabonde bien souvent le ramenait à Saint-Malo,

près de la fière et fantasque Constance. Et alors les rêves, les

espérances, les craintes, les soupirs!

--Bien, lui dit en souriant le capitaine; prenons possession de cette

terre au nom du roi notre maître.

Et il s'élança après Étienne Noël, avec les gentilshommes qui faisaient

partie de l'expédition.

Le temps était beau à souhait. Les naturels, croyant nos navigateurs

descendus, du ciel, se pressaient autour d'eux, apportant leurs enfants

«à brassée,» pour les faire toucher, dans l'idée de les préserver de

toute maladie ou de les rendre invulnérables.

Ils offrirent à Cartier du pain de gros oeil (maïs) et du poisson. Il

les paya en brimborions et revint coucher dans ses barques, renvoyant au

lendemain dimanche son excursion au village d'Hochelaga, éloigné de

deux lieues environ. Mais les sauvages passèrent la nuit à danser et à

s'ébaudir autour des grands feux qu'ils avaient allumés sur la plage.

Le jour suivant maître Jacques «s'accoutra et fit mettre ses gens en

ordre pour aller voir la ville de ce peuple.» Cette visite était depuis

longtemps l'objet de ses ardents désirs. On lui avait fait d'Hochelaga

une description pompeuse. Son attente subit sans doute d'étranges

déceptions. Mais il n'eut pas moins lieu de se féliciter d'avoir

entrepris cette course périlleuse.

Au point où il débarqua [49], la campagne, naturellement riche, était

cultivée avec soin.

[Note 49: Le courant Sainte-Marie.]

Devant les yeux se dressait superbement un mamelon, bien boisé, sous les

pieds ondulaient des plaines fertiles se prolongeant à droite jusqu'aux

confins de l'horizon, tandis qu'à gauche le Saint-Laurent roulait

majestueusement ses ondes puissantes, au-delà desquelles, en un vague

lointain, des rochers sourcilleux noyaient leur front dans l'azur

céleste. L'air retentissait du gazouillement des oiseaux, et la brise

chantait gaiement dans les arbres.

Peintures charmantes d'une inexprimable poésie, qui s'animait,

s'incarnait de couleurs de plus en plus riantes à mesure que l'on

avançait, par un bon chemin «aussi battu qu'il soit possible.»

Trois sauvages servaient de guides.

Tout de suite, et d'un commun accord, on nomma Mont-Royal la colline qui

dressait en avant sa croupe arrondie, sur laquelle s'étage maintenant,

en amphithéâtre, la belle cité de Montréal.

Lorsque Cartier y mit le pied, le 3 octobre 1535, ce n'était

qu'Hochelaga, une pauvre bourgade, tout de bois et d'écorce, mais déjà

célèbre parmi les riverains du Saint-Laurent.

L'illustre navigateur nous en a laissé une description fort détaillée.

La ville était de forme ronde, fortifiée de trois rangées du palissades.

Elle n'avait qu'une porte, fermant à barres. La triple enceinte, bâtie

en façon de pyramide, était haute de deux lances environ. Au-dessus

circulait une sorte de galerie, approvisionnée de roches et de cailloux,

et à laquelle on parvenait au moyen d'échelles.

A l'intérieur, les maisons, au nombre d'une cinquantaine, étaient

disposées en ellipse. Elles mesuraient cinquante pas de long, sur douze

ou quinze de large. Des pieux formaient les murailles, des écorces de

bouleau le toit. Leur figure était celle d'un tunnel. Plusieurs familles

vivaient dans chaque cabane. Elles y avaient leur chambre, séparée des

autres par une simple cloison en peau ou en branchages. Point de porte à

ces chambres, ne renfermant qu'un lit de pelleteries et des instruments

de pêche, chasse et labour. Toutes donnaient sur un corridor

intermédiaire, aboutissant, au milieu de la hutte, à un foyer commun.

Des claies, étendues sous le plafond, tenaient lieu de grenier. Pour

conserver les vivres, il y avait de grands vaisseaux semblables à des

tonnes.

Cartier fit son entrée, a travers les flots pressés de toute la

population. On le conduisit sur la place. Elle était carrée et occupait

le centre du village.

Après les saluts d'usage parmi ces nations, les sauvages s'accroupirent

auprès des Français, et plusieurs femmes étalèrent les nattes par terre

pour les faire asseoir ù leur tour. «Le roi ou Agouhanna parut, un

instant après, porté par une dizaine d'hommes, qui déployèrent une peau

de cerf et le placèrent dessus. Il était âgé de cinquante ans environ et

perclus de tous les membres. Rien ne le distinguait de ses sujets, si

ce n'est qu'il avait sur la tête «une manière de lisière rouge pour sa

couronne, faite en poil de hérisson.»

Après avoir salué Cartier et sa suite, il leur fît, dit M. Garneau

[50], comprendre par ses signes que leur arrivée lui causait beaucoup de

plaisir; et, comme il était souffrant, il montra ses bras et ses jambes

à Cartier, en le priant de les toucher. Celui-ci les frotta avec ses

mains. Ce que voyant, l'Agouhanna prit le bandeau qu'il avait sur la

tête et le lui présenta, pendant que les aveugles, borgnes, boiteux,

impotents, se serraient contre le capitaine français dans l'espoir de

se soulager par son contact: «Tellement qu'il semblait que Dieu feust la

descendu pour les guérir.»

[Note 50: _Histoire du Canada_.]

Dans sa profonde piété, Jacques Cartier s'agenouilla avec tous les

siens, fit le signe de la croix sur les malades, récita l'Evangile selon

saint Jean, et pria le Seigneur d'accorder à ces pauvres gens la grâce

de recevoir un jour le baptême. Ensuite, prenant un livre d'Heures, il

lut tout haut la Passion de Jésus-Christ.

Les naturels observaient un silence religieux. Ils parurent comprendre

l'imposante grandeur de cette scène.

Les oraisons terminées, on leur distribua dus hachots, des couteaux, des

patenôtres et «autres menues besognes,» puis ou jeta aux petits enfants

des bagues, des _agnus Dei_ d'étain. Enfin, pour couronner la cérémonie,

le capitaine «ordonna sonner les trompettes et autres instruments de

musique.»

Déjà électrisés par tant de prodiges, ces sauvages n'y tinrent plus.

Et, dans leur enthousiasme, ils baisèrent jusqu'à la trace des pas des

étrangers. Ils auraient bien voulu les faire manger. Pour cela, ils

avaient apprêté du poisson, des potages, des fèves; mais, après y avoir

tâté, les Français, ne trouvant pas les mets de leur goût, déclinèrent

poliment l'invitation.

Parmi les femmes, plusieurs étaient, sinon jolies, du moins accortes et

provoquantes. Aussi quelques-uns de nos gentilshommes n'auraient-ils pas

été fâchés de resserrer les liens de la connaissance; malheureusement

pour leurs velléités amoureuses, le capitaine était infatigable. Tout

entier a ses desseins, il ne souffrait de délassement ni pour lui, ni

pour ses compagnons.

Le Mont-Royal devait dominer une vaste étendue de territoire. Cartier

se fit mener incontinent à la cime. De cette hauteur, en effet, l'oeil

embrasse un horizon immense de tous les côtés, excepté au nord-ouest où

il est borné par des montagnes bleuâtres.

Vers le centre de ce tableau, que sillonne le Saint-Laurent, s'élancent

quelques pics isolés. De la main, les sauvages enseignèrent à Cartier

le point où naissait le fleuve et les endroits où la navigation en était

interrompue par des cascades. Partout le pays lui parut propre à la

culture. Dans la direction du nord-ouest ils lui indiquèrent la rivière

des Outaouais. Au sud, ajoutèrent-ils, il y a une contrée abondante en

fruits exquis et où la neige et la glace sont inconnues. Sans qu'on

leur demandât, ils prirent la chaîne du sifflet du capitaine «qui était

d'argent et un manche de poignard, lequel était de laiton jaune comme or

et montrèrent que cela venait d'amont ledit fleuve.» On leur présenta

du cuivre rouge; leur geste désigna le Saguenay comme son lieu de

provenance.

Satisfait de ces informations, Jacques Cartier refusa de céder aux

instances des sauvages, qui le suppliaient de demeurer quelques jours

parmi eux. Plus d'un gentilhomme n'en eût pas été marri. Mais le

capitaine enjoignit à son monde de regagner aussitôt les barques.

Les indigènes suivirent leurs nouveaux amis, les chargeant sur eux comme

sur chevaux, quand ils les voyaient fatigués.

On rentra à bord, dans l'après-midi. Le jour baissait rapidement,

faisant place aux premières ombres du crépuscule. Néanmoins, Cartier

donna l'ordre du départ.

--Tant mieux! s'écria Étienne Noël en larguant l'amarre de l'une des

barques.

--Pourquoi tant mieux? répondit aigrement Jean Poullet derrière lui.

N'eut-il pas été préférable de passer la nuit à nous ébattre avec ces

gentes sauvagesses?

Étienne haussa les épaules d'un air dédaigneux.

--Palsambleu! mon jouvenceau, elles sont bien aussi affriolantes que

certaine inconstante Constance que je sais, repartit Poullet.

Les amours d'Étienne étaient connues. Cette grossière saillie souleva

une explosion d'hilarité autour de lui. Le jeune homme n'aimait pas

mons Poullet dont l'outrecuidance était d'ailleurs insupportable à tous.

Pâle, frémissant de colère, Étienne le souffleta brusquement.

Occupé dans l'autre barque, Jacques Cartier n'avait rien remarqué.

CHAPITRE XVI.

FRAGMENTS DE MÉMOIRES.

«Tremblant encore la fièvre,» Étienne Noël descendit péniblement de

son branle. Il avait les joues creuses, le teint livide. Ses genoux

le soutenaient A peine. Tout, dans sa physionomie, portait les marques

profondes d'une longue et cruelle maladie.

On était à la fin de mars. Malgré le tuyau de poêle qui passait,

bien chauffé, à travers les cloisons, le froid se faisait sentir. Il

sévissait âprement au dehors, étoilant au dedans l'unique petit carreau

qui éclairait la cabine.

Des gémissements douloureux se faisaient entendre.

Étienne Noël ouvrit, avec une clef, un coffret placé sous sa couche. Il

en tira quelques feuilles de parchemin, réunies soigneusement en liasse

par des rubans roses et verts. Puis, il dénoua les rubans et étala les

feuillets sur la table.

Au recto du premier, servant d'enveloppe, on lisait:

CE MÉMOIRE EST DÉDIÉ A TRÈS-BELLE, TRÈS-DOUCE,

TRÈS-EXCELLENTE ET MOULT AIMÉE

DAMOISELLE ET COUSINE

CONSTANCE.

Cette dédicace était écrite en magnifiques lettres gothiques,

fleurdelisées d'or.

Étienne s'assit, tourna quelques feuilles du manuscrit, les parcourut

d'un air mélancolique, et, sur une page blanche, il traça les lignes

suivantes:

«A bord de la _Petite-Hermine_, ce vingt-troisième

jour de mars mil cinq cent trente-six,»

«Combien je m'applaudis, affectionnée cousine, de cette résolution qui

me fut inspirée par mon Ange gardien, de vous narrer nos faits et gestes

en cette terre lointaine. Par là vous connaîtrez le fond de mon coeur,

le verrez à nu, et saurez que le pauvre Étienne vous aime, ainsi que

le méritez. Peut-être n'aurai-je jamais la félicité de vous remettre

moi-même cet écrit, car j'ai été grièvement blessé, comme bientôt vous

le dirai, et suis encore, à présent, atteint de maladie maligne; mais

si le bon Dieu me refuse la grâce ineffable de revoir ma mie Constance,

elle saura toutes les pensées et tous les actes de celui qui ne désire

rien tant au monde que de devenir son heureux époux. _Amen!_

«Je vous mandais, en ma dernière missive, que mon oncle Cartier n'avait

pas voulu, cette année, monter plus haut que Hochelaga. La saison était

avancée, et le courant du fleuve si impétueux au point où nous avions

amarré nos barques, qu'il eût été impossible de le refouler.

«Nonobstant sa décision d'aller plus loin, le capitaine-général dut

ajourner l'accomplissement de ce projet à un moment plus favorable.

C'est pourquoi il donna l'ordre de rallier incontinent le galion. Je

vous avouerai, cousine, que lors j'eus une querelle avec un de nos

passagers volontaires. Il m'insulta, sans raison; je le frappai, à grand

tort. Le Seigneur tout-puissant m'en punit; car nous étant depuis battus

en duel, à Stadacone, mon adversaire me bailla au travers du flanc un

grand coup d'épée, dont ne suis pas encore tout à fait rétabli.

«Mais, fin de la digression! je reviens à notre voyage. Le lundi, 4

octobre, nous rentrâmes, en bonne santé, à bord de l'_Émerillon_; et,

le 5, fîmes voile pour retourner à la province de Canada. Le 7, on fit

halte et on planta une croix, sur le bord d'une rivière [51], qui coule

du nord. Quatre jours après, le H, nous jetions l'ancre dans le port de

Sainte-Croix, où les gens se montrèrent tout joyeux de notre arrivée,

mais nous annoncèrent une lamentable nouvelle.

[Note 51: L'embouchure du Saint-Maurice.]

«Comme vous l'aurez apprise, sans nul doute, avant de lire ce récit,

je ne prends, chère cousine, aucune précaution oratoire pour vous la

répéter. Nos compagnons nous instruisirent donc de la disparition de

ce tant bon et tant brave Jean Morbihan. Il y avait dix jours qu'il

manquait à l'appel. On ne savait ce qui lui était advenu, non plus

qu'à un des prisonniers, nommé Philippe, homme adroit, expert en toutes

choses, de bel air, de grandes manières, courageux comme un lion, et

qu'on prétendait être le chef de ces Tondeurs qui faisaient tant de mal

dans Saint-Malo avant notre départ. J'ignore si le fait est vrai, mais

le bruit courait parmi les mariniers que ce bandit n'était pas autre

chose non plus que le fameux Georges de Maisonneuve, ce gentilhomme

prodigue et libertin dont vous avez si souvent ouï parler. Ma foi, par

moment, sous ses haillons, il avait bien la mine arrogante d'un haut

seigneur! Après tout, ce sont rumeurs sans portée. Tous les hommes, les

nôtres surtout, ont l'amour du merveilleux. Je suis sûr que le sire de

Maisonneuve rirait très-fort, avec ses amis, s'il apprenait jamais

cette histoire! Laissons-la pour ce qu'elle vaut et songeons plutôt au

malheureux Jean Morbihan. Ah! je l'ai pleuré de toutes les larmes

que vous verserez sur son sort, douce cousine. D'abord, on espéra le

retrouver. Le capitaine fit faire des recherches minutieuses. Chacun s'y

prêtait avec ardeur; car, qui ne le chérissait, ce brave père Jean! Mais

tout a été inutile. Il n'a point reparu. On n'a pas découvert une seule

trace de lui. Nous en sommes réduits à des conjectures. Peut-être a-t-il

été enlevé par les sauvages? Peut-être est-il tombé dans le fleuve où il

se sera noyé?

«Quoi qu'il en soit, sa perte a si vivement affligé mon oncle Jacques,

qu'à travers toutes les afflictions dont il a plu à la Providence

de l'accabler, il ne passe pas de journée sans regretter son vieux

serviteur! Ah! votre pauvre père adoptif a été pitoyablement éprouvé,

ma plus aimée! Mais, comme Job, il a courbé la tête sans murmurer, sans

accuser la destinée. Notre capitaine est un homme d'une vertu antique.

Il ressemble à ces héros de Plutarque, dont j'ai traduit la vie

glorieuse. Lui, si doux, si compatissant aux maux des autres, il est

ferme, comme le rocher de Saint-Michel, pour ceux qui le touchent. Rien

ne paraît l'ébranler. Pourtant, ma cousine, vous savez comme moi que, si

son esprit est un foyer brûlant d'intelligence, son coeur est un trésor

de sensibilité. On ne peut s'empêcher de l'aimer et de l'admirer. Il

souffre intérieurement, je le vois trop. Son âme est en proie à des

angoisses affreuses; son corps a même pâti de privations grandes. Mais

maître Jacques demeure impassible. Sur son front règne toujours une

sérénité inaltérable. Deux fois seulement, j'ai cru surprendre en lui

quelques signes d'émotion. C'est d'abord en embrassant, avec son oeil

d'aigle, le pays que l'on aperçoit du haut de Mont-Royal, puis en

recevant avis de la disparition de l'infortuné Morbihan.

«Pauvre bon père Jean, il avait déjà si activement poussé les travaux

qu'un véritable retranchement était élevé pour protéger nos navires dans

le havre de Sainte-Croix. Ce retranchement est en bois. Il se compose

de gros pieux, enfoncés dans le lit de la rivière, tout à l'entour

des vaisseaux. Sa forme est celle d'un ovale. La _Grande-Hermine_,

la _Petite-Hermine_ et l'_Émerillon_ sont enfermés dans cette enceinte,

crénelée, garnie de canons et de meurtrières. En avant le cours d'eau,

large d'un trait d'arbalète, sert de fossé. De l'autre, on a creusé une

espèce de douve, qu'on franchit par un pont-levis, pour se rendre à la

terre ferme.

«Nous sommes donc, grâce à Jean, très-bien défendus contre les

hostilités des sauvages. C'est heureux, car leurs intentions deviennent

de moins en moins amicales. Mon oncle les soupçonne, avec raison, je

crains, de conspirer contre nous, à l'instigation de ce Taignoagny, que

nous avions, il vous en souvient, amené en France en revenant de notre

premier voyage au Canada.

«Mais, apportons un peu de méthode dans cette narration, et consignons-y

quelques dates.

«Le lendemain de notre arrivée à Sainte-Croix, Taignoagny et Domagaia

nous firent visite avec plusieurs autres Canadians. Ils se confondirent

en protestations d'amitié. M'est avis toutefois que c'était pour nous

mieux leurrer. Sur leur invitation, le jour suivant, 13 octobre,

notre capitaine leur rendit cette visite avec cinquante compagnons, à

Stadacone, distant d'une petite lieue du fort. Stadacone est un petit

village, non palissadé comme Hochelaga. Dans la maison de Donnacona,

nous furent montrées les peaux de cinq têtes d'hommes, étendues sur du

bois, comme peaux de tambour. Quelle horreur! Ces sauvages ne semblent

cependant pas très-cruels. Ils nous contèrent qu'ils avaient pris ces

hideux trophées à leurs ennemis, les Trudamans, peuples féroces avec

lesquels ils sont en guerre.

«Les Canadians n'ont aucune créance de Dieu. Mais ils adorent le diable,

sous la désignation de Cudragny. Toutefois, ils se feraient volontiers

baptiser. Ils en ont prie le capitaine, qui leur a promis qu'à un autre

voyage il leur apporterait des prêtres et du chrême. Donnacona s'est

montré très-content de cette promesse.

«Vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir comment ils vivent,

ma cousine. Leur mode diffère totalement de la nôtre. Ils sont en

communauté de biens et admettent la pluralité des femmes, comme les

Musulmans. Ce qui est un crime épouvantable. Les filles se comportent

avec une liberté indécente; pour elles, c'est honneur d'avoir quantité

de galants [52].

[Note 52: «Ils ont, dit la Relation de Jacques Cartier, une aultre

coustume fort mauvaise de leurs filles, car depuis qu'elles sont d'aage

d'aller à l'homme, elles sont toutes mises en une maison, habandonnées

à tout le monde qui en veult jusques à ce qu'elles aient trouvé leur

party. Et tout ce avons veu par expérience, car nous avons veu les

maisons pleines des dictes filles, comme est une eschole de garsons en

France. Et davantage le hazard selon leur mode tient lesdictes maisons

où ils jouent tout ce qu'ilz ont, jusques à la de leur nature.»--_Note

de l'éditeur_.]

Jacques Cartier · 第 14 / 17 段