Un promontoire géant, alors aigu, courbé à son extrémité comme le bec

d'un oiseau de proie, se dressait sourcilleusement entre cette rivière

et le Saint-Laurent, vis à vis l'île de Bacchus. Ainsi qu'un nid

d'aigle, au sommet de ce promontoire granitique, était perché Stadacone,

résidence de Donnacona, chef puissant chez les sauvages qui peuplaient

le littoral du Saint-Laurent, mais soumis, je crois, à l'Agouhanna

d'Hochelaga, dont nous parlerons bientôt.

Québec [38], une ville civilisée, remarquable par plus d'un monument

artistique, par l'exquise urbanité de ses habitants, leur bon goût, leur

hospitalité célèbre dans le monde entier; Québec, capitale qui pourrait

dignement soutenir la comparaison avec plus d'une métropole européenne;

Québec, par la nature et le génie humain, le Gibraltar de l'Amérique

septentrionale, remplace maintenant l'humble bourgade indienne. Soixante

mille individus intelligents, actifs, enfiévrés de l'amour du progrès,

ont, en trois siècles, sur ce roc aride, mais imposant, dominateur,

substitué leur personnalité puissante à quelques centaines d'êtres

misérables, barbares, engrenés dans la routine, générations sur

générations dévorées par elle. Des navires nombreux, immenses, des

cités flottantes, sillonnent maintenant ce cours d'eau à peine effleuré

naguère de quelques pauvres canots [39] d'écorce. L'homme est de nature

ascensionnelle. Vaine la prétendue philanthropie qui le voudrait arrêter

dans sa marche. Il obéit à une impulsion propre ou à un ordre fatal.

Éminemment perfectible, il est donc éminemment changeable aussi. Pour

lui, il n'y a pas, il ne peut y avoir de principes absolus. Tout est

soumis au temps, aux circonstances, au cercle social dans lequel il

s'agite. Ne regrettons pas la disparition de la famille indienne. Elle

devait arriver. Très-généralement l'homme blanc l'emporte, au point de

vue intellectuel, sur l'homme noir, cuivré ou rouge. En conséquence,

l'homme blanc est destiné à dominer ceux-ci, jusqu'à ce que, à son

tour, peut-être, il soit, dans la suite des âges, dominé par une race au

cerveau plus développé que le sien.

[Note 38: Lorsque, pour la première fois, je publiai à Montréal

(Bas-Canada) la _Huronne_, j'avais adopté pour le mot _Québec_

l'étymologie admise communément dans la province et donnée par le

_New-Guide to Québec_. «On rapporte, dit ce livre, qu'en apercevant le

cap sur lequel s'élève aujourd'hui l'ancienne capitale du Canada, le

pilote de Cartier s'écria: «Que bec! Quel bec!»

Le fait est possible, douteux cependant. En ses diverses Relations,

Cartier n'en souffle mot; le nom semble dater de la fondation de la

ville par Champlain, vers 1608. Ce nom a été l'objet des plus chaudes

contestations, tant en Amérique qu'en Europe; aujourd'hui même,

_doctores certant_, etc. Je serais mal venu de prétendra trancher le

différend. Avouons pourtant qu'il semble bien jugé par Hawkins dans son

_New Picture of Québec_.

Je me sentais tout prêt à contester avec lui que Québec est un nom

français de souche, appliqué souvent sans doute a des localités

françaises (puisque sur son sceau, gravé en 1420, Guillaume de la Pôle,

comte de Suffolk, s'intitulait _seigneur de Hambourg et de Québec_),

quand, consultant le _Dictionnaire de Trévoux_ à l'article Bec, j'ai

trouvé l'explication suivante:

«Quelques lieux particuliers ont pris le nom de _bec_, comme _Caudebec,

Bolbec_ dans le pays de Caux. Et ordinairement, en ces lieux-là, il y

a une jonction de deux rivières ou ruisseaux, ce qu'on appelle

_confluents_, ou du moins quelque ruisseau ou torrent. C'est de là

que sont venus les noms de l'abbaye du _Bec, de Caudebec, d'Orbec, de

Robec_, selon Icquez, qui remarque que les Normands ou peuples du Nord

ont porté en Neustrie, chez les Français, le mot _bek_, qui veut dire

_ruisseau_, torrent.»

Les habitants du Cher disent encore le bec, pour exprimer l'embouchure

de la rivière qui a donné son nom à leur département.

Or, Québec est placé sur un promontoire ou un bec, au confluent de la

rivière Sainte-Croix ou Saint-Charles, dans le Saint-Laurent; donc la

question est jugée sans appel. Il est parfaitement oiseux de violenter

le sens des mots ou leur assonance, comme ceux qui supposent entendre

Québec dans Cabir-Coubat (nom indien du Saint-Charles), pour déterminer

l'origine du mot Québec. Soit que, suivant La Potherie, il faille

l'attribuer aux compagnons de Jacques Cartier s'exclamant «Quel bec!»

à la vue de la pointe formée par le Saint-Laurent et le Saint-Charles;

soit que ce nom remonte à une date postérieure, il est essentiellement

français, par droit de naissance, et doit être considéré comme tel.]

[Note 39: «Canouy,» les appelle Cartier en sa _Relation_.]

Un malheur, c'est que ces Indiens trouvés par Jacques Cartier, comme

ceux découverts par Christophe Colomb, étant, en masses, bons, doux,

serviables,--quoique défiants, et cela se comprend assez, de reste,--on

les ait rendus méchants, durs, féroces. Ni le catholicisme, ni le

protestantisme n'a fait une oeuvre profitable chez eux. Quelques

superstitions de plus, c'est là tout, sans compter l'hypocrisie et

l'avilissement. Le sauvage avait son caractère à lui, _sui gèneris_; il

était fin, il était grand, magnanime souvent [40].

[Note 40: Voir mes _Derniers Iroquois_.]

Notre lumière lui a perverti les sens plutôt que de le servir. Rien

d'étonnant à cela. Il n'y avait pas remède. Condamné à s'éteindre, il

s'éteint. Quoi qu'on en ait dit, notre tour viendra comme est venu le

sien. Sa ruine date de l'heure où les Européens débarquèrent sur ses

rivages. Il semble que Donnacona ait eu l'instinctif pressentiment de ce

qui écherrait à ses compatriotes. Avec Cartier, son caractère n'est

pas égal. Il aime, mais il a peur. Il attire les Français près de son

village, mais il les redoute. A peine sont-ils installés au havre de

Sainte-Croix qu'il les voudrait au loin et conspire contre eux.

La situation était, je le répète, convenable et plaisante au

possible. Un éclair de génie avait illuminé Cartier dans le choix de

l'emplacement. La position exacte du port Sainte-Croix, où il demeura

du 15 septembre 1535 au 6 mai de l'année suivante, a fourni matière à de

vives discussions. A présent, on semble d'accord. Cartier passa l'hiver

dans une anse de la rivière de Saint-Charles, aux environs de l'ancien

pont Dorchester et de l'hôpital maritime de Québec. La découverte,

en 1843, de l'épave d'un vieux navire, dans cet endroit, est venue

corroborer la précédente opinion, car cette épave de navire parait être

celle de la _Petite-Hermine_, abandonnée par Cartier, lors de son départ

pour la France (1536).

Dans toute son étendue, le Saint-Laurent n'offre peut-être pas un port

mieux abrite.

«Ce point, par la distribution des montagnes, des plaines, des coteaux,

des îles autour du bassin de Québec, est, dit M. Garneau, un des sites

les plus grandioses, les plus magnifiques de l'Amérique. Les deux rives

du fleuve conservent longtemps, en remontant depuis le golfe, un aspect

imposant, mais triste et sauvage. Sa grande largeur à son embouchure,

quatre-vingt-dix milles, ses nombreux écueils, ses coups de vent en

certaines saisons de l'année, ses brouillards, en ont fait un lieu

redoutable pour les navigateurs, qui contribue encore à augmenter cette

tristesse. Les côtes escarpées qui les bordent pendant plus de cent

lieues, les montagnes couvertes de sapins noirs qui resserrent au nord

et au sud la vallée qu'il descend et dont il occupe, par endroits, toute

la largeur; les îles, aussi nombreuses que variées par leur forme et

dangereuses à la navigation, se multiplient à mesure qu'on avance; enfin

tous les débris épars des obstacles que le grand tributaire de l'Océan

a rompus et renversés, pour se frayer un passage à la mer, saisissent

l'imagination du voyageur qui le remonte pour la première fois. Mais, à

Québec, la scène change. Autant la nature est âpre et sauvage sur le

bas du fleuve, autant elle est variée et pittoresque, sans cesser

de conserver un caractère de grandeur, surtout depuis qu'elle a été

embellie par la main de la civilisation.»

Et Cartier l'a dit dans sa Relation.

Autour de Stadacone «est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir

et bien fructiferente, pleine de fort beaux fruits de la nature et sorte

de France.»

Une fois ses navires arrivés dans le havre de Sainte-Croix, le capitaine

s'en était allé, sur l'_Émerillon_, poursuivre son exploration du fleuve

Saint-Laurent. Mais il avait laissé des ordres précis pour qu'on

enfermât la Grande et la _Petite-Hermine_ dans une estacade.

Les mariniers se mirent activement à l'ouvrage. Le bois était proche,

contenant des arbres superbes. On les coupa; on en fit des pieux qui

furent plantés dans le lit de la rivière et formèrent bientôt une

palissade autour de leur navire. Cette palissade, garnie de canons,

les plaçait à l'abri d'une surprise ou d'un coup de main. D'un côté, la

forteresse était encore protégée par la rivière. De l'autre, on établit

un pont-levis.

C'est à la construction de ce pont-levis que travaillaient les

mariniers, quand Jean Morbihan, suspectant la conduite de Philippe, le

fit espionner par le gourmette Lucas.

Déjà les sauvages ne manifestaient plus autant de bienveillance. Ni

Domagaia, ni Taignoagny n'avait voulu accompagner Cartier dans son

voyage en amont du fleuve. Ils avaient même, avec Donnacona, tâché de

s'y opposer. Leurs démarches étaient équivoques. On pouvait craindre une

déclaration d'hostilités.

Lucas se conforma ponctuellement aux instructions de Jean Morbihan.

Voyant Philippe s'écarter lorsqu'on fut entré dans la forêt, il le

suivit secrètement, en se faufilant, comme un chat, à travers les

halliers.

Philippe s'arrêta bientôt dans une éclaircie, non loin de Stadacone.

Taignoagny l'y avait précédé. Ils causèrent quelque temps, d'un ton

si bas, que leurs paroles n'arrivèrent pas aux oreilles de Lucas. Il

entendit seulement ces mots prononcés par Taignoagny, au moment où ils

se quittèrent.

--Demain matin, avant le jour, à la grande chute. Donnacona et les

autres chefs y seront avec moi. Ne manque pas de venir, mon frère.

--Je ne manquerai pas, répondit Philippe. La chute est à deux heures

d'ici?

--Oui, à deux heures du temps des Faces-Pâles, repartit le sauvage.

Et ils se quittèrent.

Le gourmette rapporta fidèlement ce lambeau de conversation à Jean

Morbihan.

Au milieu de la nuit suivante, celui-ci, couché sur la poupe de la

_Grande-Hermine_, examinait, avec vigilance, ce qui se passait à bord

de l'autre navire, amarré tout auprès. Soudain un capot d'échelle fut

soulevé, une ombre glissa sur le pont de la _Petite-Hermine_, franchit

l'enceinte de pieux, qui n'était pas encore achevée, et disparut dans la

campagne.

--Min Gieu, voilà ce que c'est que d'avoir ouvert la cage à ces

hérétiques-là, marmotta Jean Morbihan; si on avait continué de les tenir

sous cadenas et verrous, ils n'ourdiraient pas de méchantes trames...

Mais maître Jacques est comme ça. Il a voulu les mettre en liberté...

Plutôt mettre en liberté des tigres, des lions et des serpents! Ah! si ç'avait été moi!...

Tout en agitant ces pensées dans son esprit, le brave timonier s'était

jeté sur la piste de l'ombre.

Il faisait chaud, lourd. La nuit était très-noire. Un orage flottait

dans l'air.

Jean longea le fleuve, en aval. Les réverbérations de l'eau l'aidaient

à se diriger, sur les battures, bordées, comme d'une muraille par une

lisière de grands arbres.

Le sentier était dangereux souvent, difficile toujours. Mais Morbihan le

connaissait. Peu de jours auparavant, il l'avait parcouru avec Jacques

Cartier allant visiter la chute, appelée d'abord la Vache, à cause de

ses mugissements sans doute, et plus tard Montmorency.

Le fracas de cette chute se fit bientôt entendre.

Après une heure et demie de marche, Jean distingua les cimes pelées des

roches qui encaissent le torrent.

La chaleur augmentait, malgré l'approche du jour. L'atmosphère devenait

de plus en plus pesante. Quelques éclairs zébraient de feu la voûte

céleste. Le tonnerre grondait par intervalles. Mais le vacarme de la

cascade en dominait les éclats.

Jean Morbihan n'avait guère quitté de vue la silhouette de Philippe.

Il s'en rapprocha avec prudence, en grimpant, à travers bois, vers le

sommet du cap.

Comme l'aube blanchissait parmi un enchevêtrement de nuages violacés,

ils arrivèrent tous deux au faîte. Philippe marchait ferme et droit,

Jean se coulait, courbé en deux, autour des broussailles.

Le premier fit halte sur un plateau chenu, duquel l'oeil plongeait avec

effroi dans les profondeurs encore à demi voilées de la cataracte. Le

second aussi fit halte, sous un buisson, à quelques pas.

L'orage, amoncelé depuis la veille, fulminait ses dernières menaces. Il

allait faire explosion. De larges gouttes de pluie tombaient.

Cinq sauvages débouchèrent alors d'un fourré voisin. Jean reconnut dans

ce groupe Domagaia, Taignoagny et Donnacona. Les deux autres lui étaient

étrangers.

Ils s'avancèrent vers Philippe, lui baisèrent les bras et un entretien

animé s'engagea entre eux et le transporté[41], Taignoagny et Domagaia

servant d'interprètes. Pour Morbihan, le meuglement de la chute couvrait

en partie le son des voix. Mais, par les gestes, il en comprenait à peu

près le sens.

[Note 41: Je n'ignore pas que les mots de transporté et déporté sont,

en cette acception, d'introduction récente dans notre langue et dans nos

lois. Mais j'ai cru devoir les employer, parce que, mieux que _banni_ ou

_exilé_, ils me semblent rendre l'idée que l'on y attachait alors.]

Philippe engageait les sauvages à faire une attaque nocturne sur les

navires. Il leur promettait son concours et celui de ses co-déportés. En

récompense les indigènes pilleraient les approvisionnements et les armes

qui se trouveraient à bord. On tuerait Cartier à son retour, et ils

seraient débarrassés d'un ennemi aussi perfide que dangereux.

La conjuration dura longtemps, malgré la tempête et la pluie. Le jour

était venu sombre, lugubre. De ses lueurs blafardes il teignait les

horreurs du gouffre épouvantable creusé par la chute d'eau qui fond,

en hurlant comme une légion démoniaque, du haut d'un rocher

perpendiculaire, mesurant deux cent quarante pieds d'élévation [42].

[Note 42: La chute Montmorency a cent pieds de plus que celle du

Niagara. J'en ai donné une description détaillée dans la _Huronne_.]

Morbihan était gêné par la posture qu'il avait prise. Il fit un

mouvement. Il se trahit.

Les cinq sauvages poussèrent un cri affreux et s'enfuirent.

Sur le plateau, il ne resta plus que le transporté et le timonier.

Philippe, tout aussitôt, avait découvert Jean. Les deux hommes couvaient

l'un contre l'autre une haine instinctive profonde. Ils devinèrent qu'à

cet instant leur vie était en jeu.

Sans articuler un mot, ils s'étreignirent. Jean avait à sa ceinture son

couteau de marinier; mais il ne songea pas à en faire usage. Philippe

n'était pas armé.

Là, sur cet étroit plateau, que quelques pieds séparaient de l'abîme,

commença une lutte sourde, acharnée, féroce. Les deux antagonistes

bientôt furent en nage. Ils soufflaient comme des soufflets de forge.

Leurs membres craquaient; leur bouche écumait et leurs yeux étaient

injectés de sang.

Jean tâchait d'étouffer son ennemi pour s'en rendre maître. L'autre

cherchait à le rouler vers le précipice pour l'y lancer.

--Terr i ben! fit tout à coup Morbihan en suspendant une seconde ses

efforts; c'est le frère à...

Le reste de la phrase se confondit dans les rugissements de la

tourmente.

Une surprise, puis une inattention au combat perdirent le pauvre vieux

timonier.

Déjà il maintenait Philippe couché, haletant sous lui. De son genou, il

lui écrasait la poitrine; avec son poing fermé, comme avec un marteau,

il lui meurtrissait le visage, lorsque, par la chemise en lambeaux du

jeune homme, il aperçut le tatouage que celui-ci portait sous le sein

gauche.

Cette vue avait produit sur Jean une vive impression. Il avait lâché

tout à la fois l'exclamation que nous venons de rapporter et son

adversaire. Philippe aussitôt profita du répit pour reconquérir ses

avantages.

Dans un mouvement rapide, il rassembla toutes ses forces, se dégagea,

reprit le dessus, et poussa le corps du malheureux Morbihan dans

l'abîme, à l'instant même où il s'écriait:

--Terr i ben! C'est le frère à...

Les voix de la foudre et de la cataracte faisaient, en ce moment, un

effroyable duo.

CHAPITRE XV.

HOCHELAGA.

--Par ma Catherine, ce Taignoagny est, au demeurant, un pauvre hère.

Depuis que je le connais, j'ai appris à le surveiller. Il nous a joué

cent tours pendables. Cependant je ne le croyais ni aussi fourbe, ni

aussi bestial. Refuser de nous accompagner à Hochelaga et s'imaginer

que nous allions nous laisser imposer par ses mensonges ou ceux de

Donnacona, son compère en artifices.

--Assurément, c'est un sot, mais un sot dont on se doit défier à

l'avenir, croyez-moi, capitaine Cartier, dit Jean Poullet.

--Oh! intervint Marc Jalobert, en haussant les épaules; on ne fait pas

à des niais de cette sorte l'honneur de se défier d'eux. Si l'on n'en

a pas besoin, on s'en débarrasse. S'ils sont de quelque utilité, on les

tient sous le séquestre.

--Vous êtes trop rigoureux, mon frère, trop rigoureux, répondit Cartier.

Les sauvages sont hommes comme nous. Le bon Dieu ne nous a pas donné le

droit de les maltraiter. Il faut les instruire en notre sainte foi, les

prendre par la douceur...

--Oui pour qu'ils nous égorgent traîtreusement! grommela Marc Jalobert.

--Quoi! s'écria le fier Claude de Pontbriand, vous auriez maître Jacques,

quelque compassion pour ces vilains-là. Il ferait beau voir! Ne sont-ils

pas serfs, esclaves par la naissance? Ne sommes-nous pas leurs seigneurs

et maîtres par la naissance aussi? La cour de Rome l'a déclaré [43] et

la cour de Rome est infaillible.

[Note 43: Voir ma _Notice_ sur Sagard.]

Elle ne saurait se tromper.

--Je ne me permettrai pas de discuter l'opinion du Sacré Collège,

répliqua gravement Cartier; mais ma conscience me dit que ces gens que

nous appelons sauvages sont nos semblables, que nous devons des égards

à leur ignorance, et nous montrer charitables pour eux, afin de les

attacher peu à peu à la vraie religion..

--Des idolâtres, des truands, des gibiers de potence ou de bûcher, fit

Jean Poullet d'un ton dédaigneux.

--Et, ajouta Charles de la Pommeraye, des scélérats qui ne demanderaient

pas mieux que de nous assassiner pour piller nos navires!

--Voyez-vous cet animal de Taignoagny qui cuide nous effrayer avec ses

diables de paille! reprit Marc Jalobert.

--Bah! dit gaiement Cartier, ils m'ont fait rire. Nous avions besoin

d'une mascarade pour nous réjouir. Mais, penser qu'avec ces mannequins

cornus, accoutrés de peaux de chien, noires et blanches, puis plantés

dans des barques, poussés contre nos navires, penser qu'avec ces

piteuses diableries ils nous feraient peur! C'est par trop fort!

Décidément, Taignoagny, l'instigateur probable de ce carnaval, est un

asinet. Il nous a pris pour qui nous ne sommes pas. Au reste, vous

avez vu comme je me suis moqué de lui et de son dieu Cudragny! Ces

gens voulaient tout simplement nous retenir chez eux et accaparer

le privilège de commercer avec nous. Ils sont jaloux de ce que

nous poussons plus loin nos explorations. Ils craignent que nous ne

contractions avec d'autres peuples une alliance plus intime qu'avec eux.

C'est là tout. Mais je ne suppose pas qu'ils soient animés contre nous

de méchantes intentions. Ils resteront en paix avec nos mariniers

durant notre absence. D'ailleurs, les vaisseaux sont bien armés, bien

commandés, et le vieux Jean Morbihan, que j'ai laissé malgré moi à bord

de la _Grande-Hermine_, n'est pas homme à tomber dans les pièges que

lui tendrait un Taignoagny ou un Donnacona! Ayons donc confiance en

l'avenir, mes amis, et soyez persuadés que le Tout-Puissant, qui nous

a si manifestement couverts de sa protection jusqu'à ce jour, ne nous

abandonnera pas alors que nous travaillons pour sa gloire!

--C'est fort bien dit, maître Jacques, fit Jean Poullet. Mais

arriverons-nous à les convertir? Sous le nom de Cudragny, ces païens

adorent le diable, c'est sûr. Ils tuent leurs prisonniers, leur enlèvent

la peau du crâne et s'en font d'odieux trophées.

--Puis, appuya Claude de Pontbriand, ils vivent comme les mahométans

avec plusieurs femmes; voire leurs filles sont si débauchées qu'elles

s'abandonnent à tout chacun avant d'être mariées.

--Ah! plaignons-nous de ça! dit lestement le galant Charles de la

Pommeraye.

--Messieurs, je vous engage à plus de décence dans vos comportements

avec elles, repartit Cartier d'un ton sévère. Nous ne sommes pas venus

ici pour semer la corruption, mais pour y répandre la vertu.

Les jeunes seigneurs échangèrent entre eux un sourire quelque peu

ironique.

--Si ce n'était que cela, dit timidement Étienne Noël; mais, mon oncle,

ces barbares ont un défaut bien honteux qui doit leur être inspiré par

l'enfer: avez-vous remarqué qu'ils portent au cou une petite peau de

bête, en lieu de sac, avec un cornet de pierre ou de bois, puis à toute

heure tirent du sac une certaine herbe, en font poudre et la mettent en

l'un des bouts dudit cornet; ensuite posent un charbon dessus et sucent

par l'autre bout, tant qu'ils s'emplissent le corps de fumée, tellement

qu'elle leur sort par la bouche et les nasilles, comme par un tuyau de

cheminée [44]?

--Pouah! exclama avec dégoût Pontbriand. J'ai voulu éprouver cette

poudre. Il semblait que c'était du poivre tant elle était chaude.

--C'est quelque détestable invention qu'ils tiennent de leur Cudragny,

dit Cartier [45].

[Note 44: Relation de Jacques Cartier.]

[Note 45: Qu'en pensent nos millions de fumeurs civilisés?]

--Sans compter, ajouta Guillaume Le Breton, qu'ils pratiquent le vice

contre nature!

--Pas possible!

--J'en suis certain.

Cette réponse souleva un cri général de réprobation.

--Allons, allons, reprit le capitaine Cartier, doucement; ne nous

montrons pas trop rigoristes pour ces pauvres ignorants. Nous ne sommes

pas déjà si sages, tous tant que nous voici. Quel est celui de nous qui

jamais n'outragea le Seigneur? Ayons de l'indulgence pour le prochain.

Que notre conduite lui soit un exemple. Dieu a bien fait tout ce qu'il

a fait. Nous le prierons de nous prêter sa lumière pour éclairer ces

aveugles, et peut-être feront-ils, un jour, l'honneur de sa Sainte

Église! Admirez, d'ailleurs, la beauté du pays, sa fécondité,

l'excellence des aliments qu'il produit. N'est-ce point réjouissant?

Voyez ces arbres magnifiques qui bordent les rives du fleuve; ces champs

de blé sauvage qui se déploient à perte de vue; ces cerfs, daims, ours,

lièvres, lapins [46], écureuils, qui apparaissent à chaque instant sur

la plage; et cette multitude d'oiseaux: grues, cygnes, outardes, oies,

canards, pigeons, perdrix, pluviers, dont les bois et les airs sont

remplis; et cette infinie variété de poissons, comme baleines, chevaux

et loups marins, saumons, truites, maquereaux, mulets, bars, brochets,

esturgeons, carpes, brèmes, éperlans aussi bons qu'en rivière de Seine,

qui fourmillent dans les eaux; contemplez tous ces trésors naturels

et dites-moi si cette terre n'est pas une terre de Promission? Qu'en

penserez-vous, mes chers amis, si nous trouvons, comme on me l'a assuré,

à Hochelaga, capitale de ce vaste empire, des mines d'argent, d'or et de

pierres précieuses?

[Note 46: Castors, et non lapins, comme l'a dit un éditeur. La petite

rivière de la Bièvre, à Paris, signifie la rivière des castors. Ces

animaux existaient dans l'ancienne Gaule. On en trouve même encore

quelques-uns à l'embouchure du Rhône.]

En prononçant ces paroles, le brave marin s'était animé, contre son

habitude. Son mâle visage rayonnait de tous les feux du génie.

Il disait vrai, toutefois.

Elles étaient réellement d'une fertilité luxuriante les contrées qu'ils

côtoyaient depuis leur départ de Sainte-Croix, qu'ils avaient quittée

le 19 septembre (malgré les représentations intéressées des aborigènes),

pour pousser aussi loin que possible leur reconnaissance.

Le galion l'_Émerillon_ et deux barques avaient été affectés à ce voyage.

Cinquante mariniers et tous les gentilshommes composaient l'équipage,

bien pourvu d'armes et de munitions. Le reste des aventuriers avait été

laissé sur les deux autres navires.

Jacques Cartier · 第 13 / 17 段