Leur rage ne le préoccupa guère. Le succès ne l'enivra point non plus.

Il continua de se montrer ce qu'il était: réservé avec ses supérieurs,

obligeant avec ses égaux, sévère mais juste avec ses subalternes, bon

avec tous.

Cartier passa l'hiver en courses, tantôt à Paris, tantôt à Rennes,

tantôt dans les ports du littoral breton.

L'année 1538 s'ouvrit sous de fâcheux auspices. Un moment Cartier put

craindre pour la réalisation du désir de toute sa vie. Depuis quelques

années suspendue par le traité de Cambrai (1529), la guerre se

rallumait. Le roi de France était prêt.

La mort de sa mère lui avait donné de l'argent. Jusqu'alors, nous

avions été tributaires de l'étranger pour l'infanterie. François venait

d'instituer les légionnaires, ce «qui fust une très-belle invention,»

dit Montluc. Je ne crains pas d'ajouter qu'elle sauva la France. Car ce

n'était pas sans quelque raison que Charles-Quint annonçait dans Rome

qu'il comptait sur la victoire et déclarait que, «s'il n'avait pas plus

de ressources que son rival, il irait à l'instant les bras liés, la

corde au cou, se jeter à ses pieds et implorer sa pitié [31].»

[Note 31: Michelet.]

L'assassinat d'un ambassadeur par le duc de Milan fut le prétexte des

hostilités. François leva une puissante armée, sous la conduite de

Philippe de Chabot, car alors les amiraux recevaient tout aussi bien

le commandement des troupes de terre que de mer, et l'on se prépara

aussitôt à entrer en campagne.

C'était l'appréhension de cette campagne qui troublait la noble

satisfaction de Jacques Cartier. Un revers pouvait renverser tous les

dessins du hardi navigateur. Aussi, le printemps arrivé, se hâta-t-il de

terminer ses apprêts.

Charles de Mouy avait mis à sa disposition trois navires: la

_Grande-Hermine_, de 120 tonneaux environ; la _Petite-Hermine_, de 60;

et l'_Émerillon_, de 40.

Le capitaine-général Jacques Cartier arbora son pavillon sur la

_Grande-Hermine_; il prit comme maître de nef Thomas Fromont. La

_Petite-Hermine_ eut pour commandant Marc Jalobert, pour maître

Guillaume Le Marié. L'_Émerillon_ fut placé sous les ordres de Guillaume

Le Breton et de maître Jacques Maingard.

Le 15 mai l'armement et l'arrimage des vaisseaux étaient terminés. Le

dimanche 16, après l'office divin, on consigna les équipages à bord. Il

avait été décidé de lever l'ancre dès que la brise le permettrait. Dans

la nuit du 16 au 17, une vingtaine de transportés furent enfermés dans

les cales de la Grande et de la _Petite-Hermine_. Et le 19, au matin, le

vent soufflant bon frais du sud-ouest, Jacques Cartier fit appareiller.

Cette fois, la solennité du départ fut plus brillante encore que

la première. Non-seulement les trois navires, mais la ville étaient

pavoisés de flammes ondoyantes. Des milliers de curieux encombraient les

grèves, les remparts et jusqu'aux toits des édifices. Il en était venu

de tous les coins de la Bretagne, de la Normandie, du Maine, même

de l'Anjou. C'est qu'aussi la nouvelle de l'expédition avait eu du

retentissement. Un essaim de gentilshommes, avec leurs pages, s'étaient

enrôlés sous la bannière de Jacques Cartier. A son bord, on remarquait,

entre autres, Claude de Pontbriand, échanson du Dauphin, Charles de la

Pommeraye, de Goyelle, et Jean Poullet. Sur la _Petite-Hermine_ et sur

l'_Émerillon_, il y avait aussi plusieurs jeunes gens considérables dans

le royaume par leur noblesse ou leur fortune.

L'animation était grande, les espérances sans bornes. La voix imposante

du canon appuyait les joyeuses acclamations du peuple.

Cartier fit, dans le port, ses adieux à sa famille. Constance eut pour

Étienne Noël de feintes tendresses, et le signal du départ fut donné.

Les trois navires sortirent majestueusement de la rade et s'élancèrent,

toutes voiles déployées, vers la Manche.

Pendant dix jours, le vent fut très-favorable. On navigua de conserve.

Mais, le 20 mai, il s'éleva une tempête affreuse, qui dura «en ventz

contraires et serraisons, autant que navires qui passassent jamais la

mer, eussent sans amendement.» Le 25, les trois vaisseaux se perdirent,

pour ne se retrouver qu'au, rendez-vous qu'ils avaient pris, à la terre

neuve.

Georges avait été embarqué, avec dix autres prisonniers, sur la

_Petite-Hermine_. Il y était connu sous le nom de Philippe, ayant adopté

ce nom lors de son arrestation.

On peut juger de sa stupeur quand il se vit claquemuré à fond de cale,

avec dix voleurs de la pire espèce. Cette stupeur fut d'autant plus

grande que, quelques minutes auparavant, Georges s'était énergiquement

rattaché à l'espoir d'une liberté prochaine. Dans l'un des fruits que

lui avait donnés Constance, il avait trouvé un billet très-adroitement

introduit. Ce billet relevait son courage. On s'occupait de lui. On

avait un plan d'évasion. Un gardien était à demi gagné. Georges devait

limer ses fers, avec un ressort d'acier enfoncé dans un autre fruit.

Bientôt, il recevrait une nouvelle visite.

Outre cela, Constance avait encore pu lui jeter, à la dérobée, le

lecteur s'en souvient, quelques limes et une pelote de ficelle, fourrées

sous sa basquine.

Quand on vint le prendre pour le mener à bord de la _Petite-Hermine_,

Georges s'abandonnait donc encore à de charmantes perspectives. Le choc

fut rude comme un coup de massue; car, tout de suite, notre homme avait

compris la peine à laquelle il était condamné. Condamné, non; destiné,

plutôt. Nul jugement n'avait été rendu contre lui. Comme il était un

sujet de discorde pour l'autorité civile aussi bien que pour l'autorité

religieuse, chacune avait accepté avec plaisir l'occasion de s'en

débarrasser, par un moyen terme, sauvant l'amour-propre de la

corporation. Et on l'avait inclus parmi les détenus que maître Jacques

Cartier emmènerait par-delà l'Atlantique.

Un instant, Georges plia sous le poids de cette ruine si prompte, si

inattendue, si écrasante de ses aspirations nouvelles. Autour de lui, on

riait, on causait, on chantait. Ses compagnons échappaient au gibet.

Ils étaient ravis du voyage qu'ils allaient faire. C'était pour eux

un voyage d'agrément. L'arrivée de Georges ou plutôt de Philippe--nous

devrons l'appeler désormais ainsi--leur déplut. Ils se connaissaient

à peu près tous. Ils ne le connaissaient pas. Ils le prirent pour

un espion. Son manque de familiarité, sa hauteur contribuèrent à les

entretenir dans cette opinion. Ils résolurent de lui faire la vie dure.

Et dure, assurément, elle était assez déjà, dans cet étroit espace,

privé de la quantité d'air et de lumière suffisants à la santé, où ils

étaient enchaînés, entassés, parmi les barriques de goudron, les vieux,

cordages, les espars, les ferrements, tous les lourds objets qui ne sont

pas d'une utilité immédiate dans un navire. Avec cela, des légions de

souris et de rats, une puanteur, une incommodité insupportable.

Tout d'abord, Georges avait songé à se révolter avant qu'on ne levât

l'ancre. Il avait emporté ses limes et son ressort, cachés dans sa

chaussure. Mais tout de suite aussi, il découvrit qu'il ne serait

pas secondé par ses co-captifs. Ceux-ci manquaient d'audace. Bons à

commettre les crimes qui n'exigeaient que la ruse ou la supériorité du

nombre, ils eussent reculé devant une action d'éclat, exigeant quelque

bravoure. Leur sort, du reste, leur paraissait plutôt digne d'envie que

de regret. Dans de telles conditions, il n'y avait point à compter sur

eux.

Bien malgré lui, Philippe replia les ailes de son imagination. Mais

il lutta contre l'abattement, et s'en remit au temps du soin de sa

destinée.

Quand l'on fut en pleine mer, le capitaine Marc Jalobert fit assembler

les prisonniers sur le pont. Là, il les informa qu'on allait les délier,

qu'ils vaqueraient au service du navire, comme matelots, mais que, si

l'un d'eux faisait la moindre résistance, il serait sur-le-champ passé

par les armes.

Cette déclaration ne pouvait manquer d'être bien accueillie par les

misérables détenus. On les mit en liberté, et on les distribua dans les

différentes escouades de l'équipage. Ils partagèrent, dès lors, chaque

jour, le travail et les repas des matelots; mais le soir, on les

verrouillait dans la cale, où ils couchaient.

Philippe n'était point novice dans l'art nautique. Il y avait même des

notions assez profondes, qui le firent remarquer par le capitaine et

lui valurent quelques faveurs. La suspicion en laquelle le tenaient ses

compagnons s'en accrut. Tout en subissant sa supériorité, ils couvaient

contre lui une haine, se manifestant chaque fois que l'opportunité se

présentait.

Un jour, Étienne Noël, qui occupait sur la _Petite-Hermine_ un grade

équivalent à celui de garde-marine, créé plus tard par Louis XIV,--un

jour, Étienne Noël commanda à Philippe une manoeuvre assez délicate.

Dans son empressement pour l'exécuter, le transporté glissa et tomba

tout de son long sur le pont. Les témoins de cette scène se mirent à

rire. Mais un des co-détenus de Philippe fit mieux: armé d'un faubert,

il épongeait le pont qu'on venait de laver. Cet individu avait conçu une

inimitié toute particulière contre Philippe. Le voyant étendu, il crut

de bonne plaisanterie de lui pousser son faubert dans le visage.

Déjà irrité par les lazzis que sa chute avait provoqués, Philippe

saisit le couteau qu'il avait à sa ceinture, et, cédant à un accès de

colère-aveugle, il en porta un coup à l'insulteur. Étienne Noël se jeta

entre Philippe et sa victime. Sans réflexion, celui-ci leva son couteau

sur Étienne. Aussitôt, il fut appréhendé et solidement garrotté.

Le procès du coupable eut lieu à l'instant, en présence des mariniers

et des transportés. La blessure faite par Philippe était légère. Mais

il avait menacé d'un couteau son supérieur, terrible devait être le

châtiment. Rigoureusement appliquée, la loi le condamnait à mort. Par

bonheur, Étienne Noël intercéda pour lui. Et Marc Jalobert consentit à

le traiter, non comme un banni criminel, mais comme un matelot.

Quoique, d'après la Coutume, Philippe eût trois repas, c'est-à-dire une

journée, pour reconnaître sa faute, il préféra l'avouer immédiatement.

Alors, le capitaine Jalobert, s'étant fait apporter un vieux livre

couvert en parchemin, dit, à voix haute:

--Je jure, par les Saints Évangiles, que ce que je vais lire est la loi:

«Le marinier frappant ou levant son arme contre son maître sera attaché

avec un couteau bien tranchant au mât du navire par une main, et

contraint de la retirer de façon que la moitié en demeure au mât

attachée[32].»

[Note 32: Jugement d'Oléron.--_Histoire de la Marine _, par E. Sue.]

La lecture de cet arrêt fit frémir toute l'assistance. Seul, peut-être,

le coupable ne tremblait point.

--Je demande grâce pour lui! s'écria Étienne, les larmes aux yeux.

--Il faut que la justice ait son cours, répondit froidement Marc

Jalobert.

Cependant, il se consulta avec un officier et reprit:

Comme, jusqu'à ce jour, le condamné a donné maintes preuves de son bon

vouloir et de sa bonne conduite, et par considération pour la requête de

l'offensé, nous ordonnons que Philippe soit seulement fixé par la main

au mât avec un couteau, et qu'il retire sa main comme il l'entendra,

mais sans arracher le couteau. Qu'on le lie!

--C'est inutile, dit Philippe, en appliquant le revers de sa main gauche

ouverte contre le mât principal.

Toutefois, il était très-pâle. Des gouttes de sueur perlaient à son

front.

L'équipe de service tira au sort pour savoir qui serait le bourreau.

Marc Jalobert remit à l'homme désigné un poignard finement affilé.

Celui-ci, frissonnant, comme l'assemblée entière, prit l'arme et

s'approcha du coupable.

--Dépêche! dit Philippe.

L'autre visa et, sans pouvoir s'empêcher de fermer les yeux, cloua, d'un

coup sec, la main au mât.

L'arme était entrée en pleine paume. On n'avait pas entendu un cri.

Mais, quand l'exécuteur rouvrit ses yeux, ainsi que beaucoup des

spectateurs, la main sanglante de Philippe pendait au côté du supplicié.

Elle était tranchée entre les métacarpiens et les deux doigts médians.

On donna au patient un lambeau de voile, il en entoura sa blessure et

descendit dans le faux-pont où le barbier du navire lui fit un premier

pansement.

Le mâle courage témoigné par Philippe en cette circonstance augmenta

la considération dont il jouissait déjà parmi les mariniers de la

_Petite-Hermine_ et détruisit les injustes préventions de ses

co-détenus. Bien plus: ils l'admirèrent. Tacitement ils le reconnurent

pour leur chef. La réaction fut tellement spontanée, tellement violente

que, le soir de ce jour, ils auraient accablé de mauvais traitements

celui qui l'avait injurié, si Philippe ne se fût généreusement

interposé.

Sa plaie était cicatrisée quand, le 26 juillet, la _Petite-Hermine_,

accompagnée de l'_Émerillon_, arriva dans la baie des Châteaux,

aujourd'hui détroit de Belle-Isle, séparant l'île de Terreneuve du

Labrador. Dès le 7 de ce mois, Jacques Cartier avait touché à l'île

aux Oiseaux, où il avait chassé et chargé deux barques de macareux,

guillemots et pingouins. Le 28, il était entré dans le havre de

Blanc-Sablon, en la baie des Châteaux, lieu du rendez-vous général.

Les trois navires réunis, on fit du bois et de l'eau; puis, le 29, on

démarra «à l'aube du jour, pour passer oultre.»

L'escadrille revit une partie des îles et côtes qui avaient été

découvertes en 1534; le 31 juillet, elle eut connaissance du cap

Tiennot, à présent Mont-Joli. Le 1er août, un gros temps força Cartier

de se réfugier dans le port Saint-Nicolas, sur la rive nord du golfe.

Il y planta une croix de bois pour marque. Dans son _Histoire de

la Nouvelle-France_, le père Charlevoix place ce port au 49° 25' de

latitude. Et il ajoute que c'était la seule localité qui, de son temps,

conservât encore le nom dont l'avait originairement baptisée Jacques

Cartier.

Quittant ce port le 7, et rangeant le rivage septentrional, la flotte

embouqua, le 10 août,--jour à jamais mémorable dans les annales du

Canada,--une «grande baye, plaine d'ysles et bonnes entrées et passaige

de tous ventz qu'il sçavait faire.» En l'honneur du saint dont c'était

l'anniversaire, Cartier donna le nom de Saint-Laurent au golfe, ou

plutôt, dit Hawkins [33], à une baie située entre Anticosti et la

rive nord, d'où le nom s'est étendu, avec le temps, non-seulement à ce

célèbre golfe entier, mais au superbe fleuve du Canada dont il forme

l'embouchure.

[Note 33: _Picture of Québec_.]

Depuis que l'on s'était rassemblé, le temps se maintenait au beau, la

santé des équipages était excellente. Ils admiraient à l'envi le profond

azur du ciel canadien, qui rappelle celui de l'Orient, la beauté des

arbres, la richesse naturelle des campagnes et la variété des animaux

qui se montraient sur les plages, des oiseaux qui sillonnaient l'air,

des poissons qui s'ébattaient dans les eaux profondes et diaphanes du

golfe.

Un des deux sauvages, ramenés par Cartier dans leur pays, fut alors

envoyé sur la _Petite-Hermine_, pour y servir d'interprète. C'était

Taignoagny, esprit remuant, ambitieux, qui, plus d'une fois, avait

donné des indices trop manifestes de sa malveillance secrète pour les

Faces-Pâles.

Il entendait et parlait assez couramment le français. Aussitôt qu'il

arriva à bord, Philippe chercha à s'insinuer dans sa faveur. Il y

réussit.

Le 12, Cartier reprit la mer et gouverna à l'ouest. Il s'en vint «quérir

ung cap de terre devers le su» et, le 18, jour de l'Assomption, il

élongea une grande île, dont ce cap faisait partie, laquelle il dénomma

d'après cette fête, mais qui depuis fut appelée Anticosti, sans doute

par corruption de son nom indien Naticosti[34].

[Note 34: Voir mes _Requins de l'Atlantique_.]

Hardiment ensuite, les trois vaisseaux, arrondissant l'île au sud-est,

refoulèrent le courant du Saint-Laurent; mais fidèle à son système

d'observations topographiques, le capitaine-général de la flotte

cinglait alternativement d'une rive à l'autre pour ne rien laisser

passer inaperçu.

On parcourait ainsi les paysages les plus divers, les plus pittoresques.

Le spectacle des sauvages, de leur habillement, de leurs armes, de leurs

huttes, de leurs usages, de leurs jeux, était à chaque heure pour nos

Français des sujets féconds de discussion. Ils tombaient de surprises en

enchantements.

Après avoir doublé la pointe occidentale d'Anticosti, Cartier «renvoyait

ses nefs» dans le chenal nord pour l'explorer, reconnaissait, le 19

les îles Rondes, où des bataillons pressés de morses [35] confondaient

d'étonnement les volontaires de l'expédition; enfin reprenant sa route à

l'ouest, le hardi pilote poussait, le 1er septembre, une pointe dans le

fleuve Saguenay, une des merveilles de cette merveilleuse contrée, où

toutes ces choses étaient, pour nos aventuriers, frappées au coin de

l'étrangeté la plus saisissante.

[Note 35: Et non d'_hippopotames_, comme le pense M. Charton. Des

hippopotames au Canada!]

Là commençaient le «royaume et terre de Saguenay.» A l'aspect de ce

pays, Philippe conçut une idée bizarre qui le fit sourire et dont il ne

tarda guère à tenter l'exécution.

La terre de Saguenay s'étendait jusqu'à une île qu'on appela l'île aux

Coudres, à cause des arbustes de cette espèce dont elle est épaissement

bordée.

Continuant d'aller «à mont» le fleuve Saint-Laurent, Cartier atteignit,

le 7, une nouvelle île, qui a environ dix lieues de long et cinq de

large et qui reçut, parce qu'on y trouve «force vignes,» le nom d'île de

Bacchus, changé plus tard en celui d'Orléans. Les naturels accoururent

pour voir les étrangers. Ils apportaient des poissons, du gros oeil

(maïs) et des melons exquis. Cartier leur fit bon accueil, et distribua

des présents qui parurent leur causer grand plaisir.

Domagaia et Taignoagny furent mis à terre. Ils servirent d'interprètes

entre les nouveaux venus et les indigènes. Alors, éclatèrent

ostensiblement les méchantes dispositions de Taignoagny pour les

premiers.

Le lendemain, apparurent douze barques, chargées de sauvages. Dans l'une

de ces barques se tenait l'Agouhanna ou «seigneur du Canada.» Il eut un

long entretien avec les truchements, ses compatriotes. Puis il baisa les

bras de Cartier. On le régala de vin et de pain, lui et sa bande; «de

quoy furent fort contents,» et il se retira à Stadacone, son village,

planté sur un rocher, à quelques lieues de distance.

Le capitaine-général décida d'établir, dans ces parages, un quartier

général.

Avec ses bateaux il inspecta la côte toute festonnée de pampres et

de raisins mûrs et alla atterrir en une petite rivière, qu'il nomma

Sainte-Croix, parce que le jour de cette fête il y débarqua.

C'était le 14 septembre.

Cartier, ayant trouvé «le lieu propice pour mettre ses navires en

sauveté,» les retourna chercher. La Grande et la _Petite-Hermine_ furent

affourchées dans ce havre. L'_Émerillon_ jeta l'ancre non loin de là,

mais dans le Saint-Laurent, et l'on entra en rapports intimes avec les

indigènes. En témoignage d'amitié, l'Agouhanna, nommé Donnacona, offrit

à Cartier sa nièce, une petite fille de dix à douze ans, et deux jeunes

garçons. Le capitaine répondit par le présent de deux épées et deux

«bassins d'airain.» Les sauvages, ravis, chantèrent et dansèrent.

Puis ils demandèrent, comme faveur, qu'on leur «fist ouyr» les canons.

Cartier consentit. Il «commanda qu'on tirast une douzaine de barges avec

leurs boulletz, le travers des boys.»

Repercutés par cent échos, les roulements de l'artillerie ébranlèrent

aussitôt l'espace. «De quoy, dit la _Relation_ de maître Jacques, les

sauvages furent si estonnés qu'ils pensaient que le ciel feust cheu sur

eulx et se prindrent à hucher et hurler et très-fort, que semblait que

Enfer y feust vuide.»

Les gentilshommes français riaient à gorge déployée de cette

panique. Jacques Cartier se promenait gravement sur le tillac de

la _Grande-Hermine_, en méditant des découvertes nouvelles; un homme

l'examinait silencieusement du gaillard d'avant de la _Petite-Hermine_.

Cet homme était Philippe, qui machinait en sa tête un complot pour le

dépouiller de sa gloire et devenir le chef de l'expédition on bien

se débarrasser de Donnacona et se faire reconnaître Agouhanna par les

sauvages.

Tout à coup, Taignoagny accourut, et d'un air et d'un accent furieux il

s'écria:

--_Agojuda! Agojuda_[36]! les tonnerres de votre cabane flottante,

l'_Émerillon_, ont tué deux _Visages-Rouges_.

[Note 36: Traître! traître!]

CHAPITRE XIV.

TERR I BEN!

--Écoute-moi bien, gourmette!

--Je vous écoute, monsieur Jean.

--Tu te rappelles mes ordres, ce certain soir, à Saint-Malo...

--Oh! oui, monsieur Jean.

--As-tu tenu ta promesse?

--Dame, monsieur Jean, je vous ai dit tout ce que je savais. Après

l'affaire, mademoiselle Constance...

--Ne prononce pas son nom, gourmette.

--Je ne le prononcerai plus, monsieur Jean.

--Continue.

--Je vous disais, monsieur Jean, que mademoi...

Lucas s'arrêta court, pétrifié par un geste irrité du vieux timonier.

--Enfin, reprit-il au bout d'un instant, à compter de ce jour, elle

ne me dit plus rien, et puis vous savez bien que le capitaine Jacques

m'emmena avec lui et Charles Guyot, dans ses voyages pour affréter nos

navires.

--Je sais ça, da oui! mais ce que je ne sais pas, c'est pourquoi tu

regardes si souvent et avec une mine si drôle ce déporté qu'on nomme

Philippe et qui est à bord de la _Petite-Hermine_.

--Ah! monsieur Jean, monsieur Jean, proféra Lucas à voix contenue et en

promenant autour de lui un regard inquiet.

--Qu'est-ce que tu as à trembler comme une poule mouillée!

--C'est, monsieur Jean, monsieur Jean...

--Démarreras-tu?

--Je crois, monsieur Jean, que ce Philippe, c'est monseigneur Georges de

Maisonneuve ou... le diable.

--Peut-être bien l'un et l'autre, murmura Jean Morbihan en se signant.

Puis haussant le ton:

--Qu'est-ce qui te fait supposer ça, gourmette?

--Ah! monsieur Jean, je l'ai bien reconnu. A Saint-Malo, il se teignait

les cheveux et la barbe. Je l'ai surpris un jour que je lui apportais un

billet de madem...

--Pssst!

--Puis il a une marque, une lentille...

--Une marque? où?

--Au bout de l'oreille gauche, tout comme mad...

--Veux-tu te taire, gourmette! Qui est-ce qui t'a dit que Constance

avait une marque à l'oreille?

--Dame! monsieur Jean, si je ne l'avais pas vue, dit

Lucas, baissant les yeux et roulant d'un air embarrassé son bonnet entre

ses doigts.

--Tiens! c'est vrai qu'ils ont tous deux le même signe!... c'est

singulier... bien singulier ça, marmotta le timonier d'un air songeur.

Ensuite il ajouta en souriant, comme s'il repoussait de son esprit une

réflexion saugrenue:

--Bast! des idées à moi, des bêtises!

Et s'adressant à Lucas:

--As-tu bien remarqué, gourmette, que ce Philippe quitte fréquemment ses

compagnons, quand nous coupons du bois sur le rivage?

--Oui, monsieur Jean. Il s'en va en cachette du côté de Stadacone.

--Eh bien, aujourd'hui, s'il s'écarte, tu tâcheras de le suivre en

cachette aussi et de découvrir ce qu'il va faire du côté de Stadacone.

As-tu entendu?

--Oui, monsieur Jean.

--Voici les hommes de la _Petite-Hermine_ qui s'affalent dans leurs

barques, et justement notre gaillard qui enjambe le plat-bord. Va. Au

retour, tu me diras ce que tu auras appris.

Ce dialogue avait eu lieu sur le tillac de la _Grande-Hermine_ par une

de ces splendides matinées de la fin de septembre comme l'on n'en voit

guère que dans l'Amérique septentrionale, et au milieu de l'un des sites

les plus ravissants que je sache [37].

[Note 37: Voir ma _Notice_ sur Sagard.]

Jacques Cartier avait, nous l'avons dit, mouillé ses deux principaux

navires à l'entrée de la rivière Sainte-Croix, appelée actuellement

Saint-Charles, en l'honneur de Charles de Boue, grand vicaire

de Pontoise, fondateur de la première Mission de Récollets à la

Nouvelle-France.

Jacques Cartier · 第 12 / 17 段