Néanmoins, malgré toutes ces précautions, toutes ces chances favorables,

le chef des Tondeurs souffrait d'une anxiété extrême. Il était pris du

fièvre. Il n'avait pas de repos. Sur sa couche, il se trouvait mal

à l'aise. Debout, le pavé lui brûlait les pieds. Ses sens étaient

maladivement éveillés. Il percevait les moindres sons. Ces sons, si

légers qu'ils fussent, lui causaient les plus douloureux frémissements.

En dépit de la pénombre, il voyait distinctement les rayures que la lime

avait faites aux grilles; les interstices,--si habilement dissimulés

pourtant,--produits par le descellement de la pierre, apparaissaient à

ses regards, comme de larges crevasses béantes, qui devaient fatalement

sauter aux yeux de quiconque entrerait dans la prison.

Quand arriva le gardien, apportant sa maigre pitance ordinaire, Georges

tremblait si fort que cet homme, saisi de compassion, proposa de lui

envoyer le physicien.

On pense bien que notre captif refusa cette faveur.

--Pauvre diable! murmura l'honnête porte-clefs en se retirant, il n'en a

pas pour longtemps à vivre!

Dès que le couvre-feu eut sonné, Georges termina rapidement ses derniers

préparatifs.

Le dessus de la meurtrière était formé par un lourd et long linteau,

qui s'étendait fort avant, de chaque côté, dans la muraille. Dans

l'entre-deux de ce linteau avec les pierres supérieures, Georges fixa

sa poulie. Puis, appuyant par l'embrasure sa main droite sur la face

externe du bloc, rendu mobile, il l'attira à lui. Le monolithe obéit

à la traction. Quand il eut dépassé, de moitié, la paroi intérieure du

mur, Georges attacha une corde dont le bout, passé dans la gorge de la

poulie; fut solidement amarré au pilier du cachot.

Notre homme alors acheva d'extraire le bloc de sa cavité; et, défaisant

le noeud de la corde, il affala doucement l'énorme pierre, à l'aide

du pilier autour duquel s'enroulait deux fois la corde et dont il se

servait comme d'un cabestan pour empêcher le fardeau de choir tout d'un

coup.

Cette rude tâche finie, le prisonnier eut comme un sentiment d'effroi.

L'air entrait à flots par une ouverture de dix pieds carrés.

Georges éteignit la bougie qu'imprudemment il avait oublié de souffler.

Bientôt le jeune homme se remit. Il empoigna la corde arrêtée à la

pierre, se coula par l'ouverture et opéra sa descente, après avoir

emmailloté ses mains dans des chiffons, afin de ne les pas brûler par le

frottement.

Un brouillard très-dense le protégeait. Quelques minutes encore et

la liberté lui sourirait dans les bras et par le visage de la plus

charmante des maîtresses.

Déjà Georges avait le pied sur la planche de salut. A travers les

vapeurs, il distinguait Lucas, assis, faisant le guet sur le revers du

fossé, quand un cliquetis d'armes et un bruit de pas se firent entendre.

Le gourmette prit aussitôt la fuite. Georges plongea résolument dans la

douve; mais elle était peu profonde. La garde du château avait aperçu

le malheureux. Malgré une résistance acharnée, il ne tarda pas à être

réintégré dans la forteresse.

On l'enferma, accablé par la lutte qu'il avait soutenue, désespéré de

son échec, dans une des logettes du Grand Donjon, à quelque cent pieds

au-dessus du niveau de la mer.

Lucas s'était hâté de prévenir Constance; et la pauvre fille, non moins

désespérée, était remontée à sa chambre, sans avoir remarqué qu'un

homme, posté dans l'ombre au coin de la maison, observait ses

mouvements. Le gourmette allait à son tour remonter à la soupente où il

couchait dans le grenier, lorsque cet homme le happa au passage.

--Terr i ben! à nous deux, mon gars!

--Oh! monsieur Jean, mon bon monsieur Jean, ne me faites pas de mal;

pour l'amour du doux Jésus, ne me faites pas de mal! supplia Lucas

tremblant d'épouvante.

--Méchant vaurien! dit le vieux timonier d'une voix sourde; c'est

comme ça que tu trompes la confiance de ton maître... lui qui t'a

généreusement recueilli...

--Je ne le ferai plus, je ne le ferai plus, monsieur Jean.

--Tais-toi et écoute bien ce que j'ai à te dire... A compter de

maintenant, tu m'appartiens. Je veux que, chaque jour, tu me fasses un

rapport de ce que t'ordonnera mademoiselle Constance. Si tu y manques

ou si tu essaies de me tromper... je me charge de ta punition,

entends-tu!... Et pas un mot, à qui que ce soit, de ce qui s'est passé

ce soir, sinon!...

--Je vous jure, monsieur Jean!...

--Assez! va te coucher!

Le gourmette ne se fit pas répéter cet ordre. En un clin d'oeil, il fut

en haut de l'escalier.

Jean Morbihan le suivit, rentra doucement dans la maison, et, enfilant

un long corridor, il gagna une petite pièce qu'il occupait au premier

étage, derrière celle de Constance.

--Min Gieu! il était temps! murmura le bonhomme en fermant l'étroite

croisée de cette pièce qui donnait en face de la tour Qui-Qu'en-Grogne.

Par bonheur, je faisais vigilante garde! Autrement les deux oiseaux

s'envolaient; da oui! En ai-je passé des nuits blanches, depuis trois

mois! Sans cette fenêtre, c'était fini. La colombe filait avec le milan;

mais le père Jean n'est pas un novice. Ce n'est pas à lui qu'on en

conte. Quand j'ai vu ma Constance, tantôt nuageuse comme une tempête,

tantôt souriante comme un rayon de soleil, j'ai deviné qu'il y avait

anguille sous roche. Elle se levait tard, la demoiselle! Autrefois elle

était éveillée dès l'aurore; donc, elle devait se coucher tard. Pourquoi

qu'elle se couchait tard? Ma foi! je l'ai espionnée. Ce n'est pas un

beau métier; mais n'est-ce pas moi qui l'ai élevée? Min Gieu, oui!

Elle-est ma fille, après tout. J'ai eu raison. En voici la preuve. Je

me doutais bien que ça en arriverait là. Hier, elle était inquiète,

remuante comme une poule qui a perdu ses poussins. Oh! oh! me suis-je

dit, Jean, mon ami, faut redoubler d'attention. On veut te jouer un

tour de passe-passe. Ne va pas t'endormir comme le jour où ce malheureux

Yvon... Ah! sans ma paresse, ma maudite paresse, il n'aurait pas été

tué... Je ne me pardonnerai jamais sa mort, da non! Enfin, messire

l'archi-prêtre de Saint-Sauveur dit toutes les semaines une messe pour

le repos de son âme! Mais, cette Constance! quelle endêvée!... et ce

polisson de Lucas!... J'aurais peut-être du mettre, dès l'abord, un

terme à leurs manigances!... Il eût été mieux d'avertir maître Jacques!

Après tout, pourquoi lui faire de la peine? n'a-t-il pas assez de

tracas? Constance aurait été vertement tancée aussi... par ma faute!...

Moi qui l'aime tant! Ah! je n'aurais pu me résoudre à lui causer de

nouveaux chagrins. D'ailleurs, maître Cartier n'a-t-il pas obtenu

la permission d'embarquer avec lui des prisonniers, à notre prochain

voyage? Je manoeuvrerai de façon qu'on comprendra le brigand parmi ces

prisonniers! Et, quand il sera parti, ma Constance se consolera... Ah!

les femmes! les femmes!... S'énamourer d'un soudard! Y a-t-il du bon

sens! je vous demande un peu! Que tu as bienfait de ne pas te marier,

mon pauvre Morbihan!... Cette petite fille, on lui donnerait le bon

Gieu sans confession! et paf! elle allait décamper! Mais je veillais au

grain! Et lorsque je l'ai entendue débouquer de sa chambre, ce soir, je

me suis glissé à pas de loup derrière elle. Grâce au brouillard, elle ne

m'a pas aperçu. Elle s'est cachée sous le portail de Saint-Thomas. Cela

signifiait quelque chose. D'autant mieux que, de ma fenêtre, j'avais

déjà vu le gourmette se placer en vigie vers le fossé du Château. Ah

bien! on n'enseigne pas à un vieux renard à prendre les poules. Je

me guindé sur le rempart, et qu'est-ce que je distingue? un homme qui

déboulait de Qui-Qu'en-Grogne par un trou... Ah! ah! on te connaît, beau

calfat... En une minute je suis au corps de garde du pont-levis et j'ai

prévenu le chef du poste... Bonne affaire, mon échappé est gobé, min

Gieu, oui! Constance ne saura pas que c'est moi... Bah! dans un mois ou

six semaines nous mènerons son galant faire la cour aux sauvagesses...

Le brave timonier, qui s'était jeté sur son branle, sourit et

s'endormit, en s'adressant cette consolante réflexion.

Le jour suivant, Constance ne descendit pas déjeuner. La vieille Manon

annonça qu'elle était indisposée. Cette information ne surprit personne,

la jeune fille demeurant souvent au lit fort avant dans la matinée,

depuis sa dernière maladie.

--Ce ne sera qu'une indisposition; mais j'ai une excellente nouvelle

à te donner; par ma Catherine, une excellente nouvelle! dit Jacques

Cartier à Morbihan; ces messieurs les notables s'assemblent aujourd'hui

à la baie Saint-Jean, afin d'y faire lecture des Lettres Patentes que

m'a octroyées Monseigneur l'Amiral, et pour fixer le jour de notre

départ.

--Le plus tôt sera le mieux, maître! Embarquerons-nous des prisonniers?

--Oui, une vingtaine qui sont au château. J'ai permission particulière

de les établir sur les terres neuves. Et à propos des prisonniers, tu

sais, Jean?

--Quoi donc? répondit ingénuement le timonier.

--Mais le tien a failli s'évader!

--Le mien? l'assassin d'Yvon?...

--Lui-même. Mais on l'a ressaisi, au moment où il sortait de son

cachot par une énorme ouverture qu'on voit très-bien du haut des

fortifications. Ça doit être un fier homme!

--L'emmènerons-nous aussi, maître Jacques?

--Si tu y tiens. J'ai le droit de choisir.

--Min Gieu! choisissez-le alors!

--Tu lui en veux toujours? dit Cartier en souriant.

--C'est le meurtrier de ce pauvre Yvon, que...

--Encore ta vieille histoire!

--Vous le prendrez, n'est-ce pas, maître Jacques?

--Mais oui. Il me faut des compagnons solides. Et il doit l'être, si

j'en juge par ce qu'il a tenté la nuit dernière!

--Pour ça, c'est un rude compère, je vous le garantis. Quand je

l'attrapai par le cou, et que je l'étranglai, il n'en parvint pas moins

à me renverser sur le tillac...

--Bon, bon, dit Cartier en riant, nous prendrons ton protégé à bord.

Tâche cependant qu'il ne cherche pas à se venger de toi.

--Soyez tranquille, maître, je me charge de lui. Mais je vais vous faire

une prière.

--Une prière, toi? Elle est exaucée. Va!

--Ne dites pas, devant dame Catherine ou Constance, que nous emmenons

cet homme.

--Quel intérêt Catherine et Constance...

--Oh! des bêtises de femme! Je crois qu'elles l'ont visité à la Noël

dernière et qu'elles s'apitoient sur son sort; qu'elles prétendent

l'amener à résipiscence!

--Ce n'est que cela?

--Da oui! répondit Jean, qui ajouta à part soi: Min Gieu! que de

mensonges j'ai faits depuis hier soir, moi qui les déteste tant! Oh! je

m'en confesserai, pour le certain.

Cartier reprit gaiement:

--Tu les gâtes toujours, nos dames. Eh bien! pour te faire plaisir, on

ne leur en parlera pas.

--Mais si elles vous en parlent?

--Cela te tient donc terriblement au coeur! Ah! quel chevalier courtois

tu fais, à ton âge, vieux Jean! Pour éviter un bobo à ta Constance ou à

ma Catherine, tu te mettrais au feu!

--Min Gieu, oui!

--Rassure-toi; si elles m'interrogent, je répondrai que leur favori--et

Cartier se prit à rire--ne figure pas sur mon rôle d'équipage. Es-tu

content?

--Merci, maître Jacques, merci; je compte sur votre parole!

Cette causerie avait eu lieu sur le pas de la porte, tandis que dame

Catherine et sa servante apprêtaient le déjeuner. Après le repas,

Cartier et Jean Morbihan sortirent: le premier, pour se rendre à la

réunion de la baie Saint-Jean; le second, pour aller faire un tour dans

le port.

La femme de Cartier monta aussitôt près de Constance. Elle trouva la

jeune fille à sa toilette.

--Je te croyais malade!

--Oh! un peu de migraine que le grand air dissipera, répondit Constance

d'un ton très-dégagé.

Dame Catherine l'embrassa tendrement.

--Tantôt, dit-elle, nous irons nous promener avec Étienne. Il nous

montrera les trois navires que le Roi a mis à la disposition de ton

père.

--Bien volontiers! Ah! ce bon Étienne, comme je suis marrie de le voir

partir encore...

--Ma fille, dit affectueusement Catherine, cela t'apprendra à faire des

voeux imprudents. Si tu ne t'étais pas consacrée pour un an à la sainte

Vierge, lors...

--C'est à elle que je dois mon salut!

--Je sais, mon enfant, je sais; aussi ne te fais-je pas un reproche de

ton action... mais, patiente! La patience est une grande vertu. Leur

voyage ne durera que quelques mois! L'automne prochain tu épouseras cet

excellent Étienne, qui t'aime plus que je ne saurais dire.

--Et moi, penses-tu que je ne l'aime pas?

--Oui, j'en suis sûre maintenant, bien sûre, répliqua dame Catherine,

complètement dupe de l'artificieuse jeune fille.

Celle-ci avait réfléchi pendant la nuit et conçu un nouveau plan pour

sauver son Georges. Il était besoin de ruser, elle ruserait; d'attendre

le départ de maître Cartier, elle attendrait. Constance fut admirable de

résignation, d'empire sur elle-même. Elle semblait même prise d'un amour

sincère pour son cousin Étienne Noël. La volonté des femmes est à celle

des hommes comme la goutte d'eau qui tombe incessamment sur le granit

est à l'onde tout d'un coup épanchée sur lui. Celle-ci brille, mais

n'entame pas; l'autre use, creuse, sans se laisser apercevoir.

Tout le monde était enchanté, à l'exception de Jean Morbihan, qui ne

revenait pas de son étourdissement.

--Il se brasse quelque chose dans cette petite tête-là; bien malin qui

arracherait cette idée de ma vieille caboche, da non! marmottait-il, en

regardant, dans l'après-midi. Constance qui trottinait gaiement au bras

d'Étienne.

On était au mardi de la Semaine-Sainte.

Le vendredi, entre l'office du matin et celui du soir, Constance proposa

à dame Catherine de visiter les prisonniers. C'était l'intention de

celle-ci. Après avoir porté leurs consolations dans plusieurs cachots,

Constance, bravement, demanda au gardien ce qu'était devenu le

malheureux qui avait tenté de s'évader.

--Ah! dit le porte-clefs, ce brigand, qui a failli me faire perdre ma

place! Il est au secret, là-haut!--et l'homme indiqua d'un geste

le sombre donjon;--oui, au secret, par ordre de M. Jehan le Juiff,

lieutenant du connétable. Oh! son affaire est claire! Pendu haut et

court. Ce n'est pas moi qui le plaindrai!...

Constance sut dissimuler. Elle dissimula pendant les cinquante jours qui

séparent Pâques de la Pentecôte.

Ce dimanche-là, le 10 de mai, elle communia avec toute la famille de

Cartier et les équipages de celui-ci, qui appareillait et devait lever

l'ancre dès que le vent serait favorable. L'imposante cérémonie avait

été célébrée, dans la cathédrale de la ville, par le «révérend père en

Dieu, M. de Saint-Malo (François Bohier), lequel, dit la Relation de

maître Jacques, nous donna, en son état épiscopal, sa bénédiction, au

choeur de ladite église.»

Depuis le Vendredi-Saint, Constance n'avait fait aucune demande pour

revisiter les prisonniers. Elle savait que Jacques Cartier en emmenait

une vingtaine avec lui. Mais elle se croyait certaine que Georges ne

figurait pas sur la liste; car, cédant à ses instances, Étienne lui

avait montré le rôle d'équipage; et les vingt individus désignés pour

la transportation étaient des voleurs au petit-pied, récemment arrêtés,

dont pas un n'avait même le prénom de Georges.

Elle n'avait pu communiquer d'aucune manière avec lui. Mais Lucas

s'était adroitement lié avec le fils d'un des gardiens du château. Il le

faisait causer; et, l'enfant répétant ce qu'il entendait dire chez ses

parente, Constance avait appris que la santé de Georges était assez

bonne.

Dernièrement, la discipline s'était relâchée à son égard. On lui

permettait de se promener, une heure on deux, dans une vaste salle,

au-dessous de son cachot.

Constance comptait sur la solennité de la Pentecôte pour essayer de le

voir. Son espoir, cette fois, ne fut pas déçu.

Après vêpres, elle se rendit au Château avec Catherine et Manon qui

portait un panier de provisions pour les détenus. Ce panier fut l'objet

d'un examen sévère. On n'y découvrit rien de suspect.

--Voulez-vous grimper au Grand Donjon, mesdames demanda le geôlier,

après les avoir conduites dans les chambres inférieures.

--Vous y avez des prisonniers? fit Catherine.

--Un seul. C'est celui qui a tenté cette fameuse évasion... Si vous

souhaitez de le voir.

--Oh! j'irais, volontiers, faire un tour sur le Grand Donjon, s'écria

Constance. On y jouit d'une vue admirable!

--Va, mon enfant. Mais moi je t'attendrai en bas, je suis lasse. Manon

restera avec moi. Ses jambes ne lui permettraient pas non plus une

pareille ascension.

--Alors, dit gaiement Constance, je porterai moi-même à ce pauvre

prisonnier le reste de nos provisions!

Elle prit le panier et suivit le gardien, qui déjà gravissait l'escalier

en spirale du Grand Donjon. Ils montèrent, montèrent, traversèrent de

vastes salles, hérissées d'armes blanches, d'arquebuses et de canons.

L'escalier, de spacieux et commode qu'il était à son point de départ, se

rétrécit. Il devint sombre, presque noir, malaisé. Une seule personne

y pouvait circuler. Le porte-clefs allait le premier, Constance,

oppressée, haletante, venait péniblement derrière lui. On ne voyait même

pas pour se conduire dans cet affreux dédale.

Le geôlier s'arrêta. Il ouvrit une double porte, dans un embrasement

assez profond; et, se retirant sur une marche supérieure, pour faire

place à Constance:

--Mademoiselle, c'est là qu'est notre prisonnier! dit-il en montrant un

trou, long de six pieds, large de quatre, qu'éclairait un autre trou de

six pouces carrés[29].

[Note 29: Ces cachots existent encore dans le donjon du château de

Saint-Malo.]

--Ah! mon Dieu! s'exclama Constance épouvantée...

Un fracas de chaînes résonna lugubrement.

--Oh! n'ayez pas peur, mademoiselle, dit le gardien en ricanant. Cette

fois le scélérat ne se sauvera pas! J'en répondrais sur ma tête!

Une sorte de fantôme apparaissait dans l'ombre. La jeune fille et le

spectre échangèrent un regard, un seul! Ils y puisèrent la vie.

--Tenez, pauvre homme, et que le bon Dieu vous protège! dit Constance en

lui offrant de la viande et des fruits tirés de son panier.

Sa main gauche s'approcha des lèvres de Georges, qui la baisa

passionnément. Mais, en même temps, sa droite, prestement, retirait de

dessous sa basquine divers objets qu'elle lançait dans le cachot.

Le geôlier ne pouvait voir; car il était, comme nous l'avons dit, debout

sur un degré supérieur, et Constance, quoique très-mince, occupait,

avec ses amples vertugadins, toute la baie de la porte de la cellule,

pratiquée dans la cage même de l'escalier.

Ce mouvement avait, d'ailleurs, duré moins de temps que l'on n'en met

pour le décrire.

Constance retira sa main, ramassa son panier et se glissa sur la marche

inférieure afin que le gardien pût refermer ses portes.

--Si vous désirez monter jusqu'au sommet de la tour, dit-il. Nous en

sommes tout près.

--Oh! non, je vous remercie; j'ai trop présumé de mes forces, je me sens

fatiguée.

Constance redescendit. Dame Catherine la trouva pâle au retour. Elle la

gronda doucement de son imprudence. C'était si haut! L'escalier était si

raide! Catherine le connaissait bien, cet escalier. Toute petite,

elle l'avait parcouru. Dieu sait combien de fois, quand son père était

gouverneur de Saint-Malo! Et dans le Donjon il existait des cachots!

Sainte Vierge, quelle horreur! leur souvenir lui faisait dresser les

cheveux sur la tête. L'hiver c'était une glacière, l'été des plombs,

comme à Venise. Le prisonnier devait-il souffrir!

En ce moment, le prisonnier ne souffrait plus. Ses tortures, ses

déceptions, ses douleurs physiques et morales, il ne les sentait pas.

Georges espérait. Quand la flamme vivifiante de l'espérance échauffe le

coeur de l'homme, il n'y a pas de misères pour lui.

Mais le chef des Tondeurs devait encore bientôt tomber des régions

éthérées d'un beau rêve dans les abîmes d'une réalité infernale.

Le soir même de ce jour, on le tirait de sa prison pour le traîner à

bord d'un navire, mouillé en rade, et le plonger à fond de cale, avec

dix autres détenus.

CHAPITRE XIII.

LE SAINT-LAURENT.

Nous l'avons dit: quoique le premier voyage d'exploration de maître

Jacques Cartier eût plutôt donne gain de cause à ses Zoïles qu'à ses

Mécènes, des esprits distingués ne l'en considérèrent pas moins comme un

premier pas vers des conquêtes importantes. Parmi ces natures d'élite,

citons avec honneur le vice-amiral Charles de Mouy. Son nom mérite

d'être gravé en lettres d'or au socle de la statue que la postérité

élèvera sans doute, un jour, à l'illustre parrain de la Nouvelle-France.

Dès qu'il fut de retour à Saint-Malo, Cartier alla visiter son

protecteur. Il lui fit le récit du voyage; lui présenta les deux

sauvages qu'il avait ramenés. Taignoagny et Domagaia comprenaient déjà

un peu notre langue, ils pouvaient aussi la parler un peu. Ces indigènes

répétèrent à Charles de Mouy ce qu'ils avaient souvent dit à Cartier:

Le fleuve dont il avait aperçu l'embouchure baignait, à des distances

infinies, une terre féconde et bien peuplée. Le pays se divisait en

trois sections: Saguenay, Canada [30], Hochelaga.

[Note 30: Telle est la version plusieurs fois répétée de Jacques

Cartier. Elle prévalut, puisque le pays entier porta depuis lors le nom

de _Canada_. Mais, quoi qu'on ait pu dire à ce sujet, quoi que j'aie

pu avancer moi-même en mes oeuvres précédentes, il me paraît constant

aujourd'hui qu'il n'y eut jamais, parmi les riverains du Saint-Laurent,

de pays appelé Canada. Le mot est indien, puisque indien nous disons. Il

signifie collection, groupe, amas de maisons, bourgade, village si l'on

veut. On le doit écrire _Kaugh-na-daugh_. Les noms de _Kaugh-na-waugh-a,

Kaugh-yu-ga, Onon-daugh-a, Kaugh-na-daugh-ga, Kaugh-ni-bas_ et d'autres

avec le même radical ou la même terminaison se rencontrent fréquemment

dans l'Amérique Septentrionale.]

On montra à ces sauvages quelques grains d'or et de cuivre mêlés les

uns avec les autres. Ils surent en faire la distinction et déclarèrent

qu'au, Saguenay se trouvaient des mines de cuivre; au Canada des mines

d'or. Taignoagny, qui 'paraissait avoir une connaissance exacte de la

contrée, ajouta en outre que, dans l'intérieur, à l'Ouest, il y avait

une grande nation, d'individus blancs et habillés comme les Français.

Ce rapport, fait plusieurs fois à Cartier, pendant ses voyages, ne

semblerait-il pas prouver que des navigateurs européens avaient,

longtemps avant lui, rangé ces côtes?

Qu'il en soit ou non ainsi, Charles de Mouy fut très-satisfait du début

de Cartier. Il lui promit une nouvelle Commission et il s'employa avec

tant d'activité que, six semaines après, le 30 octobre 1534, l'amiral

Philippe de Chabot lui délivrait, au nom du roi, cette Commission,

beaucoup plus large que la première.

Dans son excellente Histoire du Canada, M. F.-X. Garneau laisse

croire que Charles de Mouy «se rallia alors seulement à la cause des

découvertes et qu'il vint se joindre à Philippe de Chabot.» C'est une

erreur regrettable. Le grand amiral eut assurément une part glorieuse à

l'entreprise, mais le vice-amiral y contribua beaucoup plus que lui. On

a vu que, lors du précédent voyage, ce dernier passa en revue les gens

de Cartier. Pour le second, il usa de tout son crédit à la cour de

France. Et, grâce à ses démarches, grâce à son influence, une foule

de gentilshommes sollicitèrent la faveur de s'embarquer avec maître

Jacques, qui avait été officiellement promu au rang de capitaine.

Le «mandement» de Cartier, signé Philippe Chabot, et «scellé en plat

quart de cire rouge,» portait qu'il commanderait et mènerait, aux terres

neuves, trois navires équipés et avitaillés pour quinze mois, afin de

parachever la navigation des contrées qu'il avait déjà reconnues et

en découvrir d'autres. Tous les soins d'affrètement des navires et

recrutement des équipages lui étaient confiés, «à tel pris raisonnable

qu'il adviserait au dire des gens de bien et à ce congnoissans.»

Enfin, on lui déléguait la surintendance générale de l'expédition, et

un pouvoir absolu sur les «pillottes, maistres, compagnons mariniers et

aultres,» qui l'accompagneraient.

Quand ces Lettres patentes eurent été lues en la baie Saint-Jean et

publiées par «bannye» dans la ville de Saint-Malo, les ennemis de

Jacques Cartier durent crever de jalousie.

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