Georges saisit la lame entre ses dents et coupa ses liens. Cela fait,

de la semelle de ses chaussures, il retira deux fines limes,--l'une

queue-de-rat, l'autre tiers-point,--et un mince caillou de silex. Dans

ses braies, il trouva du linge à demi consumé et une rondelle de _cerei_

ou bougie. Georges battit le briquet, alluma sa bougie.

Ces préparatifs terminés, il revint à la porte, l'inspecta avec un soin

minutieux et se mit à scier les peintures.

Doucement, l'oreille aux aguets, mais rapidement, il poursuivait son

opération, quand de sourdes rumeurs vinrent le distraire. Georges

s'arrêta. Les rumeurs augmentaient. Il éteignit sa lumière. Mais, grande

surprise, un flot de clarté jaillit aussitôt dans la prison, par le

soupirail.

Le tintement lugubre des cloches et les cris; «Au feu! au feu!»

devenaient distincts. Maisonneuve conjectura ce qui se passait.

--Mort de ma vie! proféra-t-il gaiement; je ne me trompe pas. Ce sont

mes hommes qui ont préparé quelque incendie pour me tirer d'ici. Ils

profiteront du trouble causé par cet incendie et envahiront le château.

Décidément, cet Eric est un gaillard d'esprit! Mais, de la prudence, de

la prudence! on ne sait trop ce qui peut arriver.

En se parlant ainsi, le chef des Tondeurs faisait, avec de la mie de

pain, frotté sur la rouille, disparaître les traces de son travail. Puis

il cachait ses limes et ses autres outils entre les pierres disjointes

du pilier. De la mie de pain, plaquée en guise de mortier dans les

fentes, achevait de les dérober aux regards. Et Maisonneuve s'étendait

sur sa paille, après avoir, tant bien que mal, rattaché ses poignets

avec un fragment de sa corde, dont l'autre bout fut fourré dans la

litière.

Le bruit dura plus de deux grandes heures. Georges écoutait

anxieusement. Aux vociférations se mêlèrent bientôt des détonations, un

cliquetis d'armes. La réalité se substituait aux probabilités. C'étaient

bien les Tondeurs qui attaquaient la ville. Éloignées d'abord, les

détonations se rapprochèrent. Pendant un moment, il parut à Georges

qu'elles avaient lieu dans la cour même du château. Il palpitait

d'émotion, mais craignait de faire un mouvement.

Tout à coup, les lueurs qui l'éclairaient du dehors cessèrent de

briller. Il retomba dans les ténèbres. Ensuite le tumulte s'apaisa.

Georges sentit l'espérance l'abandonner. Le grincement d'une serrure lui

rendit toutes ses fiévreuses incertitudes. A travers l'ombre épaisse,

les yeux du jeune homme se fixèrent sur la porte. Après quelques minutes

d'intervalle troublées par le crissement du fer sur le fer, cette porte

s'ouvrit. Deux hommes parurent au seuil. L'un d'eux portait à la main

une lanterne et un lourd trousseau de clefs.

--Au moins, dit-il, si nous perdons les deux autres, celui-ci nous

reste.

--Ne prétend-on pas que c'est le chef de ces Soudards? demanda son

compagnon.

--Ça leur chef! fit avec mépris le geôlier, en plaçant sa lanterne sous

le visage de Georges.

--Ce n'est effectivement guère probable; nous le ferons examiner dans

quelques jours, repartit l'autre, que Maisonneuve reconnut pour le

gouverneur du château.

Après ces mots, les deux visiteurs se retirèrent. D'ailleurs, on

avait dû redoubler de vigilance. Georges ajourna au lendemain soir la

continuation de son entreprise. Mais le lendemain devait lui être fatal.

De bonne heure, un gardien entra dans son cachot et lui ordonna de le

suivre. Maisonneuve devina ce qu'on voulait. Et il se repentit amèrement

de n'avoir pas poursuivi, la veille, son audacieuse tentative; car il

voyait bien qu'on allait lui faire subir un interrogatoire, le soumettre

à la question. Mais les paroles du gouverneur l'avaient trompé.

Conduit dans le petit Donjon, on le fit descendre en une salle basse,

étouffée, dont le sol se trouvait au-dessous du niveau de la mer. Cette

salle, carrée, ne recevait d'air que par une étroite imposte. Plusieurs

portes et un noir corridor en précédaient l'entrée.

Quand Maisonneuve fut introduit dans cette cave, une lampe et un brasier

éclairaient ses sinistres profondeurs. On y respirait je ne sais quelle

odeur écoeurante de graisse et de chairs grillées. Des instruments de

supplice, des pinces, des tenailles, des chevalets, indiquaient tout

de suite, au reste, sa destination horrible. C'était une chambre de

torture. Elle était sourde aux bruits du dehors, mais elle était muette

aux hurlements du dedans.

Il y avait là cinq hommes, d'aspect plus sombre, plus farouche l'un que

l'autre: un juge-procureur, un greffier, un tourmenteur et son aide; un

physicien ou médecin.

Le juge lisait un parchemin, le greffier taillait sa plume, le

tourmenteur et son aide faisaient rougir des fers sur un réchaud; le

physicien se chauffait les doigts à la flamme du réchaud.

Le juge s'adressa à Maisonneuve:

--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, jurez de dire la vérité.

Georges ne répondit pas. Le procureur réitéra sa question.

Même silence.

--Écrivez, dit-il au greffier, que le prévenu, sommé de prêter le

serment au nom de la Très-Sainte-Trinité, s'y refuse.

Se retournant vers Georges:

--Vous faites partie de la bande des brigands dits les Tondeurs?

--Non, répondit froidement l'accusé.

--Vous mentez. Mais vous confesserez...

Le juge fît un signe aux bourreaux. Ils s'emparèrent de Georges, le

dévêtirent complètement et l'étendirent sur un des chevalets.

C'était un fort plateau en bois, assujetti à des tréteaux, long de deux

toises environ et large de deux pieds. A son extrémité supérieure, on

voyait un moulinet, assez semblable à ceux dont se servent les

rouliers pour consolider les fardeaux sur leurs voitures. A l'extrémité

inférieure étaient plantés deux crampons.

Georges fut attaché, par les chevilles des pieds, à ces crampons; puis

couché sur le chevalet, et, par ses bras étendus de toute leur longueur,

fixé, avec des cordes, au cylindre du moulinet.

Le patient était calme, très-ferme. Le juge haussait les épaules et

le tourmenteur souriait d'un air qui semblait dire: «L'imbécile! nous

saurons bien lui délier la langue.»

Le physicien se chauffait toujours les doigts; quant au greffier, il

rédigeait tranquillement son procès-verbal au bout du chevalet, dont il

s'était fait une table.

La sérénité de ces gens était épouvantable.

--Allez! dit le procureur.

Le bourreau imprima un mouvement au moulinet. Les cordes se raidirent,

les membres et le corps de l'inculpé aussi.

--Voulez-vous répondre à mes questions? reprit le Juge.

--Oui, dit Georges d'un ton assuré.

--Faites-vous partie de la bande des brigands dits les Tondeurs?

--Non.

Le juge cligna de l'oeil au tourmenteur. Aussitôt la roue de

l'instrument opéra un tour. Les os du capitaine craquèrent. Son visage

pâlit, s'altéra; des larmes jaillirent de ses paupières. Mais il ne

proféra pas une plainte.

Le procureur renouvela impitoyablement sa question.

--Non, répondit Georges.

--Serrez d'un cran, dit le juge.

Son ordre fut exécuté.

Le corps du prévenu s'étira, s'effila; partout les côtes firent saillie;

ses yeux se gonflèrent, lui sortirent de la tête. Il devint livide.

Cependant aucun gémissement ne lui échappa.

--C'est un luron! dit le physicien d'un air connaisseur.

Pour la troisième fois, et de son même accent glacial, le juge demanda:

--Faites-vous partie de la bande des brigands dits les Tondeurs?

--Non, répliqua Maisonneuve d'une voix faible.

--Serrez d'un cran!

Le bourreau obéit. Le greffier leva la tête; ce stoïcisme commençait à

l'intéresser. Quant au physicien, il était dans l'admiration.

L'épiderme du patient se couvrait d'une sueur abondante. Ses traits

étaient affreusement contractés. Ses lèvres décolorées, ses prunelles

ternes, immobiles dans leur orbite.

Flegmatiquement, le juge recommença sa monotone interrogation.

--Non, souffla Georges dans un soupir.

--Que dit-il?;

--Il nie toujours, fit le greffier.

--Curieux! curieux! très-curieux! cas exceptionnel! murmurait le

médecin, en se penchant sur le moribond. Tiens, il a une peinture

au-dessous du sein gauche. Drôle de peinture, tout de même; quatre

poissons avec un coeur!...

--Peut-on continuer? dit le juge.

--Heu! heu! les battements du coeur baissent; le pouls est bas aussi,

très-bas; la suffocation bien avancée. Mieux vaudrait, je crois, lui

accorder quelques minutes de répit.

--Est-il encore capable de comprendre et d'articuler un son?

--Comprendre? heu! c'est douteux!... articuler un son? je ne sais trop.

--Serrez d'un demi-cran, commanda le procureur.

On serra d'un demi-cran, et il réitéra sa question.

Mais, cette fois, pas de réponse. La dernière lueur de force morale du

misérable capitaine s'était éteinte avec la dernière lueur apparente de

sa force physique.

--C'est trop! c'est trop! desserrez la machine, s'interposa le médecin,

en versant dans la bouche du supplicié quelques gouttes d'un cordial des

plus stimulants.

L'exécuteur lâcha sa manivelle. Maisonneuve reprit promptement ses sens.

--Je vous pose ma seconde question, lui dit le juge. Vous

reconnaissez-vous l'auteur de l'assassinat d'un marinier à bord du brig

de maître Jacques Cartier?

--Non.

--Vous m'avez bien entendu?

--Oui.

--Je vais faire exposer vos pieds au feu.

L'aide du bourreau saisit dans le brasier, avec des pinces, une plaque

de fer rouge, et la maintint à un pouce environ de la plante des pieds

de cet infortuné.

--Avouez, dit le juge.

Georges fut vaincu par l'excès de la douleur. Il poussa un cri aigu, et

s'évanouit de nouveau.

--C'est assez pour aujourd'hui, à moins que vous ne vouliez le tuer; car

c'est un luron, un vrai luron, disait complaisamment le physicien, en

faisant revenir le jeune homme à lui.

Dès qu'il eut recouvré la connaissance, le greffier lui lut son

procès-verbal et lui demanda s'il savait signer. Georges répondit

négativement. Le scribe inscrivit cette réponse sur son dossier. Le juge

et le médecin y apposèrent leur paraphe et le captif fat rapporté dans

son cachot.

Son corps était rompu, brisé. Bien des jours devaient s'écouler avant

qu'il pût refaire usage de ses membres. Peut-être même resterait-il

estropié; car le feu avait profondément entamé les chairs de ses pieds.

Mais son esprit n'avait presque rien perdu de l'élasticité qui lui était

propre. En peu de temps, il eut retrouvé sa puissante énergie.

Cependant, Georges avait fait une remarque rien moins qu'encourageante,

en se rendant à la salle de la question: c'est que les gonds de

la première et de la seconde porte de sa prison étaient scellés

extérieurement, et, de plus, que ces deux portes s'ouvraient en dehors,

au lieu de s'ouvrir en dedans, comme la troisième, de telle sorte que,

si, du cachot, l'on parvenait à forcer la seconde porte, le battant

retombait sur la première, dont il doublait, dès lors, les difficultés

d'effraction.

Il fallait donc renoncer à une tentative d'évasion par cette voie.

Durant les longs jours qu'il passa couché sur la paille, Georges rumina

bien des projets. Néanmoins, au mois de décembre il ne s'était encore

arrêté à aucun. Deux choses l'étonnaient et le contrariaient. Il n'avait

point de nouvelles de sa bande, point de nouvelles de Constance. Il

n'était pourtant séparé de celle-ci que par un bien court intervalle.

Car il n'y avait pas cent pas de la tour Qui-Qu'en-Grogne à la maison de

Jacques Cartier! Son gardien se montrait insondable, incorruptible. De

même le physicien qui lui donnait des soins.

Savoir attendre, c'est la science de la vie. Le bandit-gentilhomme

savait attendre. Toutefois il craignait que, de nouveau, on ne le soumit

à la torture, pour le conduire ensuite au dernier supplice. Mais, fort

heureusement les autorités judiciaires étaient alors partagées en deux

camps, à Saint-Malo: l'un sous les ordres de l'évêché; l'autre sous les

ordres du lieutenant du roi. La juridiction ecclésiastique, s'appuyant

sur ses anciens privilèges, réclamait l'accusé; la juridiction

laïque prétendait le garder, les crimes qu'il avait commis étant,

alléguait-elle, de son ressort à elle. De là une fastidieuse

contestation qui pouvait fort bien traîner jusqu'à ce que le misérable

qu'elle concernait s'en allât naturellement de vie à trépas.

Mais cette contestation fut profitable au chef des Tondeurs. Il lui dut

d'échapper à de nouvelles tortures et, probablement, à la mort.

Vers la fin de décembre, sa guérison entrait dans une bonne voie. Ses

articulations avaient repris leur flexibilité, leur jeu. Il ne souffrait

plus que de ses plaies aux pieds. Elles l'empêchaient de marcher, même

de se tenir debout.

On sait que c'est encore la généreuse coutume pour les dames

charitables, dans beaucoup de nos villes, de faire, aux grandes fêtes

chrétiennes de l'année, une sorte de pèlerinage dans les prisons et de

distribuer quelques douceurs aux captifs.

A la Noël, Georges vit s'ouvrir son cachot d'une manière inusitée.

Il fut visité par une foule de personnes, qu'il connaissait pour la

plupart, mais qui ne le reconnurent pas. Son coeur battait chaque fois

que les portes criaient sur leurs gonds. Enfin, dans l'après-midi, comme

le jour baissait et comme l'ombre envahissait sa mélancolique demeure,

trois femmes arrivèrent. Georges, tout de suite, se dit que Constance

était l'une de ces femmes. Et Constance découvrit que c'était lui, à

travers le» ténèbres et sous son déguisement.

Tandis que dame Catherine adressait,--suivant l'usage,--quelques paroles

de sympathie au prisonnier et que la vieille Manon déposait près de

lui un petit paquet de provisions, Constance, d'une main tremblante,

laissait furtivement tomber, sur sa pauvre couche, un papier qu'elle

avait roulé sous ses doigts.

Puis elles sortirent toutes trois, Constance la dernière. Était-ce un

rêve? une de ces hallucinations auxquelles Georges avait été si souvent

en proie depuis son incarcération? Mais non. Le papier était là. Georges

le sentait. Il le serrait de toute sa force; il avait peur qu'il ne lui

échappât, qu'il ne s'évanouit. Comme il lui tardait de le déplier, d'en

lire le contenu! Par malheur, on ne voyait plus assez clair dans la

prison; et le moment d'allumer une bougie n'était pas venu. Quelqu'un

pouvait entrer encore dans le cachot. Longues, éternelles furent

les heures qui suivirent; car nous mesurons le temps plus avec nos

impressions qu'avec notre raisonnement.

Mais, le couvre-feu sonné, les rondes n'étaient plus à redouter. Georges

fit de la lumière et déroula le billet. Il contenait un écheveau de

soie, et ces mots seulement:

«Demain ou après, minuit; on attendra au pied de la tour.»

--Ah! s'écria le jeune homme, je suis sauvé!

Cette nuit-là il dormit d'un sommeil profond.

Le lendemain, Georges se fit une plume d'un tuyau de paille, s'incisa

légèrement le doigt et écrivit à Constance, sur le billet qu'il en

avait reçu. Il raconta ses souffrances, peignit son état, demanda

indirectement des informations sur ses gens; puis une corde, des limes,

de l'encre, du papier; il termina en recommandant la prudence.

Ensuite il mit une petite pierre dans le billet, les enveloppa avec un

chiffon, attacha le tout à l'extrémité du fil de soie et s'exerça à le

lancer, par les barreaux, à travers la meurtrière.

Quand il fut sûr de réussir, il attendit l'heure désignée.

A minuit, le fil glissait sur la paroi extérieure de la tour. Georges

retenait l'autre extrémité. Vingt minutes s'écoulèrent. Le prisonnier

perçut une traction du dehors. Ce signal était facile à interpréter.

Georges ramena le fil à lui. Bientôt il eut entre les mains une corde,

une lettre, et les objets nécessaires pour écrire. La corde était

un franc-funin, de grosseur médiocre, mais d'une grande force de

résistance. Elle avait quelque cinquante pieds en longueur.

Georges la cacha sous sa paille, se proposant de soulever dès qu'il

pourrait une pierre du dallage pour la fourrer dessous.

Dans la lettre, frémissante de passion exaltée, Constance lui mandait,

en termes couverts, que, le soir de son arrestation, les Tondeurs

avaient mis le feu à la ville, sans doute pour essayer de briser ses

fers. Pendant la confusion, ils avaient escaladé la courtine du château,

près de la tour des Moulins, délivré ses deux camarades, et ils le

cherchaient, en se battant vaillamment, lorsque les gardes étaient

parvenus à les repousser. Depuis lors, les Tondeurs semblaient s'être

éloignés de Saint-Malo, car l'on n'entendait plus parler d'eux. Tout le

monde ignorait, d'ailleurs, qu'il fût leur chef. Son hôtel était fermé.

On le disait parti pour un voyage lointain. Quant à elle, pendant

l'incendie, on avait tenté de l'enlever. Un homme déguisé, inconnu,

avait profité de ce qu'elle était seule avec sa mère, à la maison, pour

se jeter sur Constance et l'emporter dans ses bras. Il l'avait conduite

à la Grande-Conchée, dans la caverne de la sorcière Maharite, où,

succombant à ses émotions, elle était tombée gravement malade. Maharite

la ramena chez ses parents. De nouveau, elle fut prise de la fièvre, du

délire. Présentement, sa santé se rétablissait heureusement. Elle

ferait le possible et l'impossible pour arracher Georges à son odieuse

captivité. Il pouvait compter sur le dévouement le plus absolu. Elle

n'avait pas revu son ravisseur.

--C'est Eric! ce brave Eric! murmura Georges. Il voulait, tout à

la fois, me rendre la liberté et une maîtresse adorable! Oh! je

récompenserai sa fidélité.

CHAPITRE XII.

TENTATIVE D'ÉVASION.

A dater de cette nuit s'engagea entre Constance et Georges une

correspondance active. Pour intermédiaire, cette correspondance eut le

gourmette Lucas. Depuis longtemps, il était gagné aux intérêts des deux

jeunes gens. Les libéralités de Georges, les caresses de Constance en

avaient fait un messager fidèle. Au surplus, il ne savait de Maisonneuve

que ce que l'on eu savait généralement à Saint-Malo. En cette

circonstance, il ignorait même qu'il le servit personnellement.

Constance avait dit à Lucas qu'il s'agissait d'un prisonnier politique

pour qui messire de Maisonneuve nourrissait de l'attachement. Elle avait

appuyé sa confidence d'un beau sol parisis, tout neuf, avec promesse

d'autres récompenses, et le gourmette se montrait enchanté de la mission

à lui confiée. Elle n'était cependant pas sans difficulté ni péril

cette mission. Il fallait, durant les nuits sombres et à marée basse,

descendre, par une ancienne brèche, dans les douves du château. Mais,

comme ces douves n'étaient jamais entièrement à sec, il fallait encore

jeter une planche entre la contrescarpe et le contrefort du bas de la

tour, puis s'avancer sur ce pont volant, recevoir les billets envoyés de

l'intérieur de Qui-Qu'en-Grogne, les transmettre au moyen d'une cordelle

à Constance, qui attendait ordinairement à la fenêtre de sa chambre, et

rapporter la réponse.

On avait à craindre, et les sentinelles postées sur les deux donjons, et

la surprise d'un passant ou d'un pêcheur.

Rien, toutefois, pendant deux mois, ne troubla cette intrigue. Constance

déplorait amèrement le temps que la maladie de Georges leur faisait

perdre. Car son évasion était arrêtée, méditée avec soin et paraissait

présenter toute chance de succès. Mais, aussi, la jeune fille, devenue

superstitieuse, pensait à un concours secret de la Providence. Sa

mystérieuse liaison ne semblait pas soupçonnée. Maître Jacques, tout

occupé du projet d'une expédition nouvelle, dont il avait obtenu

l'autorisation par Lettres patentes, en date du «pénultième jour

d'octobre, l'an 1534,» maître Jacques avait bien trop à faire pour

surveiller Constance. Étienne Noël s'était bénévolement prêté au désir

de la jeune fille. On avait remis le mariage à l'automne prochain.

Peut-être les agitations de Constance, ses inquiétudes, ses

tressaillements sans motif apparent, ses fréquentes promenades devant

le château, sa dévotion subite avaient-elles excité l'attention de

Catherine. Mais la bonne dame était trop timide pour en chercher la

cause; trop réservée pour faire part de ses appréhensions, si elle en

avait conçu. Tout allait donc, autant que possible, pour le mieux.

Emportée par la passion, Constance s'était même plusieurs fois, vers

minuit, à descendre de sa chambre,--ce qui lui était maintenant facile,

la femme de Cartier habitant le rez-de-chaussée depuis le retour de son

mari,--et à se rendre sur la chancelante passerelle jusqu'au pied de la

tour pour toucher le fil qui la mettait en communication avec Georges.

C'était pour elle des moments d'extase, ses seuls moments de bonheur.

Un courant électrique s'établissait, vraiment, entre le prisonnier et

la jeune fille. Constance sentait son amant, elle lui parlait, elle

entendait sa voix. Pour eux, les murailles épaisses n'existaient plus,

car lui aussi il savait qu'elle était là: il la voyait, il l'entretenait

avec ardeur de leur amour, de ses espérances.

Si Georges l'eût permis, la fougueuse Constance y fût venue presque

chaque nuit, à cet étrange rendez-vous. Mais il était prudent; il la

voulait prudente.

Au commencement de février, ses plaies se trouvaient cicatrisées. Il

chercha à réaliser son projet d'évasion. D'abord il lima les barreaux

extérieurs de la meurtrière. Pour s'élever jusqu'à leur hauteur, il

enfonçait des tiges de fer dans les joints de la muraille. Avec de

la mie de pain, couverte de rouille, il masquait les progrès de son

travail.

Ce travail exécuté, il ne recula point devant l'idée de déplacer un des

énormes blocs de granit dans lesquels était percée la meurtrière.

Après avoir aisément descellé le grillage extérieur, Georges se mit à

l'oeuvre.

Constance lui avait procuré quelques-uns des outils nécessaires: des

ciseaux à froid, des leviers de petite dimension, mais de grande force;

des coins, et jusqu'à une poulie pour descendre, sans bruit, la pierre

dans le cachot dès qu'elle serait détachée de son emboîtement.

Silencieusement, Georges besoignait la nuit; le jour il se reposait,

après avoir serré ses instruments sous une dalle du cachot. Il dépensa

près d'un mois à faire jouer la pierre de taille dans son alvéole.

Il était brisé de lassitude. Les plaies se rouvraient à ses pieds,

endoloris par les pénibles stations auxquelles il les soumettait

sur d'étroites lamelles de fer, et quoiqu'il eût soin de garnir ses

chaussures avec des tresses de paille. Ses mains, gonflées, couvertes

d'ampoules, saignaient aussi. Ses vêtements tombaient en lambeaux. Mais

il n'y avait pas de temps à perdre. Ne pouvait-on à toute minute le

venir prendre pour le conduire au supplice? La vie, la liberté d'un

côté, la torture, la mort de l'autre sont des artisans de courage

indomptables. Ils expliquent les prodiges d'un Latude ou d'un baron de

Trenck.

Un matin, Georges, en se jetant sur son grabat, murmura: «Enfin! à ce

soir.»

Toutes les mesures étaient prises. La pierre remuait, à volonté, dans

son encastrement. Après l'avoir ébranlée, le captif était parvenu à

introduire, dessous le bloc, cinq ou six morceaux d'acier ronds, gros

comme des tuyaux de plume. Son intention était de les utiliser comme

rouleaux, et ils fonctionnaient très-bien. Sans grand effort, on pouvait

chasser la pierre du dehors au dedans du cachot, avec le bras allongé à

travers la meurtrière.

Cette pierre enlevée, Georges passait par l'ouverture qu'il avait, si

laborieusement faite, se glissait le long d'une corde, au pied de

la tour, et joignait Constance, à quelques pas, sous le portail de

Saint-Thomas.

Ils se rendaient à sa maison, dont Georges avait une clef cousue dans

la doublure de chacun de ses déguisements; ils y prenaient deux

costumes d'homme, de l'or, descendaient sur la grève par le souterrain,

s'emparaient de la première barque venue et gagnaient la pointe de

Dinard, où le jeune homme connaissait une retraite sûre. De là, ils se

réfugieraient en Écosse, aussitôt qu'une occasion se présenterait.

Les choses étaient sagement prévues, sagement combinées. La nuit

suivante n'aurait pas de lune. On était dans la saison des brouillards.

Et, depuis vingt-quatre heures, une brume épaisse flottait sur la ville.

Il était peu probable qu'elle se dissipât durant la journée ou la soirée

prochaine.

Jacques Cartier · 第 10 / 17 段