D'ailleurs, en êtes-vous certain? Vous ne le chargerez plus d'un meurtre

qu'il n'a peut-être pas commis... et vous ne vous exposerez pas à des

remords éternels... car s'il n'était pas coupable!... Me promettez-vous

tout cela? Vous n'êtes pourtant pas méchant! vous m'aimez pourtant!

--Et tu l'épouserais? fit-il à demi vaincu.

--J'ai votre parole, n'est-ce pas? dit Constance, redoublant ses

caressantes supplications.

--Oui, si tu fais serment de ne pas l'épouser... Ah! l'enjôleuse,

elle...

--Tout ce qui vous plaira!

--Que pensera de moi maître Jacques?

--Maître Jacques ne sait pas que c'est _lui!_ riposta vivement

Constance.

--Je l'ai donné à entendre....

--Mais on doute.

--Min Gieu, est-ce que tu vas m'apprendre à mentir? s'écria le père

Jean, dont la conscience honnête se débattait impuissante dans le réseau

de tendres arguties dont la jeune fille l'avait enveloppée.

Pour toute réponse, Constance s'enfuit dans une pièce voisine en criant:

--Merci, mon bon ami Jean, j'ai votre parole!

CHAPITRE X.

L'ENLÈVEMENT.

Depuis quelque vingt-quatre heures, le retour de maître Jacques Cartier

formait à Saint-Malo le sujet de toutes les conversations. Contrariée

dès l'origine par la jalousie, son expédition était encore en butte aux

mêmes attaques. On en contestait la réussite, dans plus d'un des

riches magasins de la ville. Les impuissants et les envieux discutaient

amèrement ses mérites. Pour eux, Cartier n'avait rien découvert,

rien fait. Les parages qu'il venait d'explorer, on les connaissait de

longtemps. Quelle nécessité de causer tant de fracas lors de son

départ, pour aboutir à si mince résultat! C'était, ma foi, bien la peine

d'implorer la bénédiction de Monsieur de Saint-Malo; de faire faire la

montre de ses équipages par le vice-amiral de France; d'agiter la ville;

de mettre tout le duché en l'air! Ce Cartier, qui s'était imaginé

être un Colomb! Un Christophe Colomb, lui! je vous demande un peu!

Orgueilleux, vaniteux, hâbleur, oui!

Mais de talents? Point. De qui descendait-il, après tout? De Jamet, le

mari à la Jeffeline Jansart! Des gens de rien. Qui donc l'ignorait à

Saint-Malo! Son grand-père était un meurt-de-faim. Et lui, le petit

Jacques, il avait voulu se distinguer! trancher de l'homme important!

Belle importance, vraiment! Un pêcheur de morues! Mais, parce qu'il

avait épousé la fille du connétable de la cité, cette pauvre Catherine,

qu'il rendait malheureuse, c'était une horreur! mons Cartier s'en

faisait accroire. Il voulait singer les grands seigneurs. Avec quoi,

mon Dieu! Sa fortune était-elle si considérable? Le beau savant, d'autre

part! Il avait pris des marcassites de cuivre pour de l'or, et en avait

chargé ses vaisseaux à les faire sombrer! On avait bien montré à Vordec,

l'orfèvre, un petit caillou aurifère. Mais si petit, à veine si maigre!

Tout le reste, ou à peu près, pyrites cuivreuses ou mica, bon à jeter à

la mer!

Ainsi déblatérait-on, avec force sourires malins, dans maintes boutiques

du haut commerce malouin.

Mais la masse du peuple ne jasait pas de même. Elle aimait Cartier. Elle

rendait justice à son intrépidité, à sa persévérance. Franchement,

elle applaudissait à ses succès. Car le peuple possède un sens de

discernement exquis. On ne le peut tromper, ni souvent,-ni longtemps.

Abusé un instant, il démêle bientôt le leurre et réagit vigoureusement

contre lui.

Ce n'est pas que le premier voyage de Cartier eût donné tous les fruits

qu'on en attendait. Ardentes étaient alors les espérances attachées aux

navigations lointaines. Les richesses, les merveilles, les singularités

inouïes, découvertes récemment au-delà de l'Atlantique par les Espagnols

et les Portugais, avaient étrangement aiguisé l'appétit. Tout rayonnant

de gloire, de luxe, d'éclat, le siècle s'y prêtait. Les pompes féeriques

du Champ du Drap-d'Or ne sont qu'un échantillon du faste qui régnait

en maître à cette époque. Nos incursions en Italie, nos rapports

avec l'Orient avaient raffiné, outre mesure, chez nous le goût de la

magnificence. Beau cavalier, d'une élégance innée, mais ostentatoire,

le roi donnait l'exemple; la cour suivait; et la ville, ne voulant

pas rester trop en arrière, entraînait jusqu'à la campagne. Prodigues

étaient les dépenses, tout naturellement. Pour y subvenir, les

ressources nationales devenaient insuffisantes. Il fallait donc

s'adresser à l'étranger, à l'inconnu. Des Grandes-Indes on faisait des

récits fabuleux. L'or, l'ivoire, les pierreries, les étoffes précieuses,

les épices, tout ce qui constitue la délicatesse de la vie abondait.

On y marchait de surprise en surprise, d'enchantement en enchantement.

Comparée à ces régions fortunées, l'Europe était une terre stérile,

dépourvue, traitée en paria par la nature. Ne devait-on pas conquérir

des contrées aussi injustement privilégiées, ou, pour le moins,

les débarrasser du gênant fardeau de leur superflu? Le mobile des

explorations d'outre-mer est là. Par surcroît de charité, la religion

vint appuyer d'un prétexte sacro-saint ce désir de spoliation. Mais

c'est le butin qu'on voulait, c'est le butin qu'on exigea des vaincus.

Longue, périlleuse, cependant, se montrait la traversée de l'Europe

aux Indes orientales. La seule route pour nous était celle du cap de

Bonne-Espérance. Quel chemin! Colomb pensa qu'il y pourrait aller eu

cinglant à l'ouest, en la mer Atlantique. Parvenu dans le golfe

du Mexique, il se crut aux confins de l'Asie. Ses compagnons, ses

successeurs caressèrent la même erreur. Vasco Nunez qui, le premier,

découvrit l'océan Pacifique (26 septembre 1813), n'en fut pas exempt non

plus. Le Vénitien Cabot et le Portugais Cortéréal pas davantage, ni le

Florentin Verazzani, quand ils reconnurent Terre-neuve, les côtes de la

Floride et du Labrador. La voie des Indes orientales par le nord-ouest,

les Européens l'ont toujours cherchée depuis. Ils la cherchent encore.

Seulement, aux quinzième et seizième siècles, on jugeait que l'Amérique

était une pointe du continent asiatique[27]. Tout à l'heure, nous

verrons que dans la troisième Commission, octroyée à Cartier, en 1540,

par François Ier, il est dit que le célèbre pilote a découvert «grand

pays des terres du Canada et Ochelay, faisant un bout de l'Asie, du

costé de l'Occident.»

[Note 27: Voir mon _Introduction_ à l'oeuvre de Sagard.--Tross,

éditeur.]

En son premier voyage, maître Jacques avait bien côtoyé une partie de

cette pointe. De plus, il avait visité et dénommé diverses îles. Il

soupçonnait l'existence d'un passage «entre la Terre Neuve et la terre

de Brion;» c'est-à-dire que Terreneuve était une île, et que, désormais,

pour se rendre dans le golfe Saint-Laurent, il ne serait plus nécessaire

de s'élever jusqu'au détroit de Belle-Isle. L'événement le lui prouva

l'année suivante. Mais le littoral qu'il côtoya, l'archipel qu'il

parcourut en tous sens, enfin ce golfe Saint-Laurent, dont il donna

alors la description à peu près correcte, n'étaient déjà plus des

mystères pour le monde maritime. Avant les Cabot, les Cortéréal,

les Verazzani, nombre de nos pêcheurs, je l'ai précédemment indiqué,

exerçaient leur industrie dans ces parages. C'est à tort que dans sa

_Notice_, d'ailleurs très-consciencieuse, sur Saint-Malo, M. Ch. Cunat

revendique pour Cartier l'honneur d'en avoir le premier rapporté la

morue. Cartier ne déclare-t-il pas, en sa _Relation_, que, se trouvant

dans le détroit de Belle-Isle, il «avisa une grande Nave, qui estait de

la Rochelle» et venue là pour faire la pêche? Soyons donc impartial. Et,

sans marchander à Cartier la gloire à laquelle il a droit, ne cherchons

pas à prêter à son premier voyage une valeur que lui-même, si modeste et

si franc, n'essaya nullement de lui attribuer.

La gloire de maître Jacques n'est point en cette navigation initiale.

Elle est dans sa divination de ses découvertes futures, dans

sa persévérance, je le répète. Il avait entrevu l'embouchure du

Saint-Laurent. Il pressentit l'importance de ce fleuve. Mais la saison

était déjà avancée. Cartier craignit d'être surpris par les glaces. Il

tint conseil avec ses «capitaines, mariniers, maîtres et compagnons,» et

l'on décida, sagement, de retourner en France.

Si, au point de vue matériel, son entreprise n'avait pas été féconde,

elle l'était largement au point de vue moral. D'abord, Cartier y avait

déployé ses nobles qualités naturelles. Il s'était montré habile,

ingénieux, brave, dur à la fatigue, hardi au danger, fertile en

ressources dans les situations critiques. Il avait conquis l'estime et

l'admiration de ses équipages. Bien mieux, et c'est le propre du génie,

il leur avait inoculé son enthousiasme pour l'oeuvre commune.

La baie des Chaleurs ne leur eût-elle apparu comme un pays «plus chaud

que n'est l'Espagne et le plus beau qu'il est possible de voir,» tout

couvert d'arbres magnifiques, de céréales, raisins blancs et rouges,

fraises, mûres, roses et «autres fleurs de plaisante, douce et agréable

odeur,» tous les compagnons de Cartier auraient encore renchéri sur les

avantages de leurs découvertes. N'est-il pas dans la nature de l'homme

de vanter ses biens, les choses qu'il a faites ou auxquelles il a

collaboré?

Cartier avait su se faire apprécier, aimer de ses gens. C'était

l'essentiel. A l'envi, ils chantèrent ses louanges. Et bien que ceux

qui, comme Jean Morbihan, avaient fait provision de fragments de roches

micacées ou cupriques, dans la persuasion que c'était de l'or, fussent

tristement désabusés, ils n'en exaltaient pas moins les bénéfices de

l'expédition.

Aussi, pour les personnes désintéressées,--et c'était la masse,--de

simple pilote, maître Jacques Cartier fut-il tout d'un coup transformé

en un grand capitaine. La veille, il s'endormait dans l'obscurité; le

lendemain, il s'éveillait au brûlant soleil de la renommée.

Le 6 septembre, on pouvait voir notre vaillant capitaine, précédé du

clergé de Saint-Malo, bannière en tête, suivi de son épouse, de sa fille

adoptive et de tous les hommes du son équipage, sortant par la porte

B***cours et s'avançant vers le rocher du Grand-Bey.

Jacques Cartier accomplissait son voeu de faire un pèlerinage à

Sainte-Marie-du-Laurier, s'il revenait sain et sauf dans sa patrie.

Une foule compacte, en habits de fête, se pressait derrière le cortège.

Elle examinait curieusement et un peu railleusement deux individus, à la

figure cuivrée, rayée de peintures extravagantes; les cheveux dressés

en une mèche sur la tête, ornée de plumes, portant sur les épaules un

manteau de cuir agrémenté de broderies en piquants de porc-épic; des

jambières et des souliers également en peau, et également couverts de

broderies.

A la main ils avaient un arc, des flèches, un casse-tête.

C'étaient Taignoagny et Domagaia, deux jeunes sauvages, amenés de la

baie de Gaspé par Cartier, et que, pour cette circonstance, ou avait

revêtus du costume de leur tribu.

Insensibles à l'attention grossière dont ils étaient l'objet, ils se

tenaient gravement aux côtés de maître Jacques.

Le ciel était radieux, l'air d'une douceur ineffable, rempli de chants,

de senteurs pénétrantes. La mer, comme énervée par les chaudes caresses

du soleil, semblaient une immense cuve d'argent en fusion, dont les

flots, disséminés çà et là, formaient des scories.

Ce spectacle plongeait l'âme en une molle rêverie. Il invitait au

recueillement.

Parvenus devant la chapelle, les membres du clergé et la famille Cartier

y entrèrent. Mais elle était trop peu spacieuse pour contenir tout le

monde. Les matelots et le reste de la multitude demeurèrent au dehors,

pieusement prosternés en face du choeur du saint lieu, dont, à dessein,

on avait laissé les portes ouvertes.

La majesté de la cérémonie ne parut pas faire la moindre impression sur

les sauvages.

Froids, immobiles, impassibles comme des statues, ils entendirent

chanter le _Te Deum_ d'actions de grâces. Mais sur un signe de maître

Jacques, ils s'agenouillèrent à l'élévation du Saint-Sacrement.

Monsieur de Saint-Malo, alors l'évêque François Bohier, donna sa

bénédiction.

Cartier fit offrande à la chapelle de plusieurs gros cierges dorés,

enrubannés, et d'une belle croix d'argent; puis, comme le soleil se

penchait à l'horizon, l'on rentra en ville, où les ecclésiastiques

furent processionnellement reconduits dans la cathédrale.

Timidement, à la sortie, Étienne Noël s'approcha de Constance. A peine,

depuis son retour, avait-il pu prendre de ses nouvelles. Le service

l'avait retenu à bord. D'humeur accommodante, bienveillant à tous,

maître Jacques était intraitable sur l'article discipline. Pour ses

proches parents, il n'avait pas plus de condescendance que pour les

étrangers. Plus d'une fois ses beaux-frères, Jalobert et Desgranches,

se crurent en droit de se plaindre de la sévérité qu'il leur témoignait

dans les affaires du service. Étienne Noël, étant de garde, la veille,

sur le navire mouillé dans le port de Saint-Servan, n'avait pu venir

embrasser dame Catherine et Constance que le matin de ce jour. Encore

l'entrevue avait-elle été fort courte, car il lui avait fallu retourner

au brig, pour en diriger le déchargement, et s'apprêter pour la

cérémonie du tantôt.

Le pauvre jeune homme brûlait de se trouver en tête à tête avec

Constance. Il y avait si longtemps qu'il ne l'avait vue, qu'il ne

l'avait entretenue de son amour. Il avait tant et si passionnément

songé à elle pendant ce fastidieux voyage! Puis, étonnante révolution!

Constance qui, d'ordinaire, l'intimidait par sa froideur revêche, son

air railleur, Constance s'était montrée ce matin-là bonne, affable,

sympathique, presque tendre! Étienne le pensait, du moins. Pourquoi non?

Dame Catherine n'en avait-elle pas fait la remarque? Manon, mise par lui

dans la confidence de cet heureux changement, avait bien branlé la tête;

mais Manon était une vieille folle! Le plus souvent, elle radotait.

Si rien ne clôt mieux la bouche aux amants que la crainte de déplaire,

rien ne leur délie la langue comme l'idée d'être agréables.

--Enfin, cousine, me voici libre et le plus heureux des mortels, ayez-en

la conviction! dit Étienne d'un ton gaillard.

--Vraiment? fit-elle avec une grâce engageante.

--Songez donc, belle cousine, que depuis cent trente-neuf jours j'étais

séparé de vous.....

Un sourire malicieux effleura les lèvres de la jeune fille.

Vous les avez comptés, dit-elle. Ah! beau cousin, c'est d'une patience

angélique....

--Si je les al comptés! soupira Étienne. Eh! j'ai compté les heures, les

minutes...

--Et aussi les secondes, allons! avouez-le! s'écria-t-elle en riant tout

à fait.

--Je vois avec un vif plaisir que Constance a plus d'amitié qu'autrefois

pour notre neveu! disait à sa femme maître Jacques, qui venait à

quelques pas d'eux.

--Et moi aussi, mon ami, répondit dame Catherine. Le caractère de

Constance s'est au reste bien amélioré pendant sa maladie.

--Ils font un joli couple, poursuivit Cartier en se frottant les mains.

Ma foi, nous les marierons à mon retour de Paris!

--Heu! marmotta le vieux Jean Morbihan, ça n'est pas encore fait, da

non!

--Que dis-tu, maître grognon? lui demanda le capitaine.

--Moi! oh! rien, rien en tout.

--Vous êtes méchante et vous me taquinez toujours, Constance, continuait

Étienne. Est-ce ma faute si je vous aimé comme un fou? si nuit et jour

j'ai rêvé à vous pendant cette navigation de près de cinq mois? si enfin

j'ai été cent fois sur le point de déserter mon poste pour venir vous

voir, hier?

--Et qu'est-ce donc qui vous a retenu, beau cousin? dit-elle

malicieusement.

--Ce qui m'en a empêché? répliqua Étienne surpris; mais le devoir...

--Oh! le fier amoureux! qui fait passer le devoir avant l'objet de sa

flamme!

--Vous savez, cousine, comme maître Jacques est rigoureux...

--Je sais, interrompit-elle vivement, que quand on aime on ne doit plus

rien connaître que son amour!

--Mon obéissance aux ordres supérieurs est une garantie de mon

obéissance aux vôtres lorsque nous serons mariés, répondit-il de ce ton

maniéré qui était alors le comble de la galanterie.

--Mariés! hélas! mon doux! gémit Constance, ce ne sera pas avant

l'Assomption prochaine.

--L'Assomption prochaine! répéta Étienne ébahi.

Puis, il se reprit:

--Mais vous oubliez, cousine, qu'elle est passée depuis le 18 août

dernier, l'Assomption!

--C'est vrai, mon aimé, repartit Constance avec ses inflexions les plus

caressantes; mais elle reviendra, s'il plaît à Dieu, l'an prochain.

--L'an prochain! l'an prochain!...

--Las, oui! Vous savez, bon Étienne, que j'ai failli périr, en vous

quittant, quand vous partîtes pour la Terre Neuve. Eh bien, cher à moi,

j'ai alors fait voeu à la benoîte Vierge Marie de me consacrer tout

entière à elle pendant une année, si elle épargnait mes jours.....

--Cela ne se peut! proféra le jeune homme.

--Vous en doutez, Étienne, c'est mal, bien mal! je vous croyais plus

religieux!

Sa voix était altérée. Elle semblait pleurer.

--Oh! pardon! pardon, Constance! dit le pauvre garçon, complètement dupe

de cette comédie.

La jeune fille ne répondit pas.

On arrivait à la maison de Jacques Cartier, où une table en fer à cheval

avait été dressée dans la salle basse, le capitaine donnant régal, ce

soir-là, à tous ses mariniers.

Constance, au lieu d'entrer par la porte du rez-de-chaussée, se glissa

dans la cour, pour monter à sa chambre.

Étienne l'y voulut suivre. Elle l'arrêta sur le perron.

--Écoutez-moi, lui dit-elle. Rien ne saurait m'empêcher de rester fidèle

à mon voeu. Je n'aurais qu'à en faire part à maître Jacques, pour qu'il

m'encourageât à l'accomplir, loin de s'y opposer. Cependant, je désire

que nul autre que vous ne soit dans le secret. Devrai-je me repentir de

ma confiance? Parlez, Étienne.

--Mais un an! un an! faisait celui-ci avec des accents désolés.

--Oui, reprit-elle plus tendrement, en se penchant vers lui pour qu'il

songeât à lui dérober un baiser; oui, je mets ton amour à l'épreuve, mon

doux. Car ce n'est pas tout. Il faut que ce soit toi,--toi, entends-tu

bien?--qui demandes à mon père la permission de retarder notre

mariage...

--Oh! mais je ne pourrai jamais! s'écria-t-il, sans profiter de la

faveur qu'elle lui offrait.

--Eh bien, monsieur, si vous ne pouvez jamais faire cela pour moi, moi

je ne pourrai jamais vous épouser! répliqua-t-elle sèchement.

Puis, avec une feinte brusquerie, elle ouvrit la porte, et la referma

après s'être introduite dans l'appartement.

Le malheureux Étienne demeura un moment atterré.

Ensuite, soucieux, rêveur, il descendit dans la salle, où toute la

compagnie était déjà attablée.

Le menu du repas était simple, mais abondant. Des jambons cuits au four,

d'énorme plats de fèves, et de châtaignes; des pâtés de boeuf et de

lard; quelques cochons de lait rôtis à la broche le composaient. Pour

l'arroser, du cidre et de la bière à bouche que veux-tu.

L'on mangea et l'on but, puis l'on chante des _guerz_, des _sônes_,

des cantiques, tout le vieux répertoire breton. Dix heures venaient de

sonner et les convives se disposaient à se retirer, quand les cris: «Au

feu! au feu!» retentirent du dehors.

--Est-ce que je me trompe! s'écria le vieux Morbihan, qui était assis

près de la porte.

--Non, car j'entends les varints [28] qui tintent, répondit son voisin.

[Note 28: Cloche.]

Jacques Cartier s'était déjà précipité sur la place.

--Mes amis, dit-il, en reparaissant au seuil de sa maison, mes amis,

accourez! le feu est en ville. Allons prêter notre aide à ceux qui en

ont besoin.

Le ciel s'illuminait de clartés lugubres.

Tous les hommes, sans exception, s'élancèrent à la suite de maître

Jacques.

Des clameurs assourdissantes se mêlaient aux notes lentes et sinistres

du tocsin.

Constance n'avait pas assisté au repas. Mais dès le premier signal de

l'incendie, elle était venue dans la salle basse, où elle essayait de

rassurer dame Catherine, qui tremblait comme la feuille du bouleau au

souffle de la bise.

La porte du rez-de-chaussée était restée grande ouverte.

Subitement, un homme, le visage noirci comme celui d'un charbonnier, se

jeta d'un bond dans la chambre. Sans mot dire, sans qu'on eût même songé

à résister à son dessein, il enleva Constance dans ses bras et disparut

avec la soudaineté de l'éclair.

CHAPITRE XI.

LA PRISON.

Principal accusé dans l'attaque du navire, Georges fut, sur le rapport

de Jean Morbihan, logé en la tour Qui-Qu'en-Grogne. A ses deux complices

on assigna pour prison la tour des Moulins. La première de ces tours

se dressait en face de la maison de Cartier; la seconde regardait

l'ancienne Digue ou chemin de Saint-Malo à Saint-Servan. A marée haute,

le pied des tours plongeait dans l'eau; à marée basse, il était à sec.

Georges de Maisonneuve avait été enfermé dans une pièce circulaire,

voûtée, fort élevée, tout de pierres de taille, dont une triple porte

défendait l'entrée. Un pilier énorme soutenait les arceaux de la voûte à

ogives. Une seule et profonde embrasure, en forme d'entonnoir, laissait

filtrer la lumière dans le cachot. Large de deux pieds au dedans, ce

trou n'avait pas plus de six pouces de diamètre au dehors. Des barreaux

de fer entrecroisés étaient scellés dans la muraille intérieure, comme

dans la muraille extérieure.

Dès qu'il se fut habitué à l'obscurité, presque complète, qui régnait en

ce triste lieu, Georges en opéra la reconnaissance. Ce ne fut pas long.

Nulle autre issue que les trois portes et le soupirail. Ce dernier à dix

pieds du sol. Le reste, granit, granit partout. Cet inflexible horizon

n'effraya pas trop, cependant, le chef des Tondeurs. Son esprit, comme

son corps, avait été moulé avec du bronze. Tout de suite il songea à une

évasion. Par l'embrasure, elle paraissait impraticable. Ce fut vers la

porte qu'il dirigea d'abord son attention.

Cette première porte était épaisse, fortement garnie de plaques et de

lames de fer. Mais les gonds saillaient sur les jambages. Georges eut un

sourire d'espoir. S'il en était de même pour les deux autres portes, il

ne serait pas longtemps privé de sa liberté.

Notre homme était garrotté avec de grosses cordes. Cependant jusqu'alors

on ne l'avait pas jugé prisonnier d'assez d'importance pour l'enchaîner

à un anneau de fer fixé dans le pilastre, au-dessus de la botte de

paille qui devait lui servir de lit.

Georges s'assit sur cette botte de paille. Il se mit à réfléchir. Grâce

à son déguisement, il pouvait se flatter qu'on ne reconnaîtrait pas en

lui le terrible capitaine des Tondeurs. On ne l'avait jamais vu,

dans Saint-Malo, qu'avec une chevelure et une barbe noires. Il était

naturellement très-blond. Qui donc maintenant s'aviserait de le prendre

pour le brillant cavalier qui donnait, hier encore, le ton à la ville?

Quand même ils soupçonneraient son identité, ses compagnons de plaisirs

n'auraient-ils pas intérêt à la nier? Est-il si plaisant d'avouer que

l'on a été l'ami d'un coquin? Restaient les gens appréhendés en même

temps que Georges. Ils étaient bien liés par un serment et par leur

intérêt aussi. Mais la torture...

Ceux-là parleraient. C'eût été enfantillage, niaiserie d'en douter.

Il fallait-ne pas perdre un instant et travailler activement à sa

délivrance. Heureusement, Eric n'avait pas été pris. On pouvait compter

sur son concours. Il était bien capable d'enlever le château par un coup

de main, sinon de l'assiéger. De toute manière, Georges ne demeurerait

pas longtemps sous les verrous.

Vers deux heures, on lui apporta une cruche remplie d'eau et un pain de

sarrasin. Georges n'avait rien mangé depuis la veille. Il dévora cette

grossière nourriture et fit un somme. La nuit venue, le captif pensa

qu'il n'avait plus à redouter de visite. Alors, jetant bas sa coiffure,

par un mouvement de la tête, et la ramassant ensuite avec ses mains

dont les poignets seuls étaient attachés l'un contre l'autre, Georges en

déchira la visière, qui était assez allongée, suivant la mode adoptée et

répandue, en Bretagne, par le duc François II.

Cette visière renfermait un ressort et une lame d'acier tranchante.

Jacques Cartier · 第 9 / 17 段