En cinq minutes, il arriva au Chenil. C'était, je crois, cette

maisonnette que l'on aperçoit sur les anciennes Vues de Saint-Malo, près

de la porte de Dinan. Quoi qu'il en soit, le Chenil servait de retraite

à ces fameux «chiens du guet» qui livrèrent cours à un dicton bien

connu.

«En 1158, dit l'abbé Manet, on établit à (Saint-Malo) une garde de

chiens pour la sûreté du port. Le nombre de ces chiens fut d'abord de

34, puis de 12 à 13.

«Pendant le jour, on les tenait enfermés exactement dans leur chenil,

situé au pied du mur de Gorge du bastion de la Hollande. Le soir, à la

fermeture des portes, le gardien les conduisait dans le port et ne les

lâchait qu'à dix heures, après le couvre-feu. Il les rappelait une heure

avant le jour.

«Dans les derniers siècles, trente boisseaux de blé étaient affectés par

le Chapitre pour leur nourriture annuelle; les deniers de la communauté,

les débris de la boucherie et quelques autres curées fournissaient le

reste. C'est cet usage local qui a donné naissance à la chanson de

M. Dumolet. Un accident, arrivé le 7 mai 1770, à un jeune officier de

marine, qui périt dévoré par ces animaux, décida les juges baillifs,

chargés de la police du port, à s'en défaire. Tous ces chiens furent

immédiatement empoisonnés [24].»

[Note 24: Histoire de la Petite-Bretagne, p. 50.]

Les terribles molosses vaguaient sur la grève, quand Georges de

Maisonneuve dépassa leur chenil.

Ils se précipitèrent en grondant à sa rencontre. Mais leurs grondements

n'avaient rien d'hostile. C'était bien plutôt une démonstration amicale.

Plusieurs mois auparavant, le jeune homme avait entrepris de les

dompter. Il y était parvenu, au moyen de distributions de viande, de

caresses, adroitement faites, et d'une fascination particulière qu'il

exerçait sur les bêtes aussi bien que sur les gens.

Les chiens l'entourèrent, en bondissant de joie, en agitant la queue.

Il les écarta doucement et descendit derrière le petit môle, «proche la

Grand'Porte,» vers l'anse où le navire de maître Jacques Cartier était à

l'ancre.

Tout se passa d'abord au gré de Georges. Il lia conversation avec

l'homme de quart aux bossoirs; se plaignit de la froide bruine qui

tombait et offrit de la combattre par un coup de vin-de-feu.

--Mordienne, ça ne ferait pas de mal, dit le marinier; par malheur, je

n'en ai pas.

--Mais moi, j'en ai, camarade; un bon matelot ne s'embarque jamais sans

biscuit, dit le faux garde. Voulez-vous que je vous jette ma gourde?

--Elle pourrait tomber à la mer. Sautez plutôt sur le pont.

Georges ne se le fit pas répéter.

Comme il prenait pied sur le tillac, un bruit étouffé d'avirons se fit

entendre.

--Qui diable accoste à cette heure? Si c'étaient les Tondeux, ça

ferait votre affaire, hein, monsieur le garde? dit avec un sourire le

factionnaire, en regardant par-dessus la lisse de bâbord.

Le moment était propice. Georges tira son stylet et, d'un mouvement

rapide comme l'éclair, le planta dans le dos du pauvre marinier, qui

tomba lourdement, pour ne se relever jamais.

La cadence des avirons devenait de plus en plus sensible; à son tour le

chef des Tondeurs se penchait par dessus le bord pour regarder, quand

une formidable exclamation le fit tressaillir.

--Terr i ben! avait-on crié derrière lui.

Il voulut se retourner. Mais déjà dix doigts, inflexibles comme l'acier,

avaient serré un carcan à son cou.

Impitoyablement, ils l'étranglaient.

CHAPITRE IX.

«LE CHARIOT.»

Quand, par qui fut posée la première pierre du Château de Saint-Malo?

Problème, dont nos archéologues cherchent encore la solution. Peut-être,

cependant, est-il permis de hasarder une conjecture vraisemblable

sur l'époque de sa fondation. Pourquoi ne remonterait-elle pas à la

fondation de la ville elle-même, c'est-à-dire au huitième siècle?

On sait que Saint-Malo occupe un îlot, qu'une étroite langue,--le

Sillon,--relie au continent. Par terre, la ville n'est accessible que de

ce côté. Aussitôt qu'elle commença à s'élever, on dut donc songer à la

défendre sérieusement sur ce point. Une tour fut bâtie. Le Petit Donjon

probablement. N'est-il pas la portion la plus ancienne du Château?

Vauban eut cette opinion. Nous doutons qu'il se soit trompé.

L'importance des fortifications marcha de pair avec celle de la cité.

Bientôt la tour isolée parut insuffisante. On lui donna une soeur. Puis

d'autres encore. Une ceinture de murs les maria plus tard en un seul

groupe. Le Château était constitué.

Ce ne fut pas, cependant, sans résistance des autorités ecclésiastiques.

Prétendant à l'omnipotence dans la ville, ce château, ouvrage des

princes de Bretagne, portait ombrage à leurs prétentions. Suivant M.

Cunat, l'érection du Grand Donjon est contemporaine du duc François Ier.

Fait remarquable toutefois: ce donjon ne se voit pas sur diverses Vues

de Saint-Malo, publiées dans le dix-septième siècle, pas même sur celle

de Tassin, géographe de Louis XIII. Mais il existait alors. Rien n'est

plus avéré.

En 1486, Pierre de Laval, évêque de Saint-Malo, reconnaît qu'au duc

François II et à ses successeurs appartient «la garde des églises,

cathédrales et autres du duché, ainsi que le Château, clôture,

fortification et garde de toute la ville.» Il reconnaît de plus au duc

et à ses successeurs le droit d'y faire bâtir «tels édifices qu'il

leur plaira, prendre tels fonds et endroits que bon leur semblera, sans

pouvoir être empêché par ledit évêque»[25]. Pourtant, malgré ces aveux

et concessions de Pierre de Laval, le clergé apporta toutes les entraves

possibles à l'édification du Château, dont le gros oeuvre ne semble

avoir été achevé que vers l'an 1800.

[Note 25: Archives de Nantes. Armoire S. Cassette C.]

La duchesse Anne, d'une piété ou plutôt d'une dévotion si vantée, eut

elle-même à lutter contre le mauvais vouloir ecclésiastique. Elle s'en

formalisa, elle s'en vengea. Venue à Saint-Malo, en 1503, Anne voulut

marquer son mépris de l'opposition que lui suscitaient les gens du

Chapitre et fit graver sur une des tours du château l'inscription

suivante, avec l'écusson de ses armes:

QUIC EN GROINGNE,

AINSY SERA,

C'EST MON PLAISIR.

La tour reçut alors et conserva depuis le nom de Qui-Qu'en-Grogne. Mais

notre grande révolution martela l'inscription comme l'écusson, dont on

ne distingue plus que le cartouche mutilé.

Le Château de Saint-Malo, bien que d'une utilité militaire contestable

aujourd'hui, est un des plus beaux types de forteresse du moyen âge et

de la Renaissance. On l'entretient avec soin et l'on a raison. Pour le

curieux comme pour l'érudit, c'est un monument précieux. Nous sommes

seulement surpris que, dans ses vastes et belles salles, on n'ait pas

pensé à installer un musée. Celui de Saint-Malo est-il bien à sa place,

dans ce pavillon étroit, obscur, incommode, qui lui a été assigné? Quant

à nous, nous aimerions à le voir, ainsi que la bibliothèque, dans le

Château.

Ce château, le populaire, toujours éloquent, toujours sans s'en douter

docteur ès-tropes, dans son langage l'a d'un mot caractérisé: il

l'appelle le _Chariot_.

Et c'est un vrai char de pierres! Caisse, roues, timon, strapontin, rien

n'y manque. Des chevaux? Non. Mais ou vient d'y atteler la vapeur. La

gare du chemin de fer est au bout du _Sillon_.

Imaginez un quadrilatère, sur un des petits côtés duquel s'appuie un

triangle, voici l'ensemble, la caisse et le timon du char; quatre

tours rondes, aux quatre angles du quadrilatère formeront les quatre

roues,--roues de géant, à coup sûr;--et pour siège du cocher, un

Gargantua quelconque, ledit cocher, je vous donnerai le Grand Donjon,

solidement assis au beau milieu du quadrilatère, et le dominant d'une

royale hauteur. De figure singulière, ce donjon. Il ressemble à une

moitié d'oeuf: la partie cintrée regarde les champs, la mer, le port;

elle est à créneaux, meurtrières et mâchicoulis; l'autre voudrait

regarder la ville, mais n'y voit rien. C'est un mur perpendiculaire,

tout d'une pièce, rectiligne à sa base, angulaire à son sommet, qu'on

dirait avoir été dressé, de mauvaise grâce, pour masquer l'ouverture de

ce demi-ovale, partagé comme d'un coup de tranchet.

Longtemps, le Grand Donjon fut à ciel ouvert. Vers le commencement du

dix-huitième siècle, on lui posa un toit, que surmonte néanmoins, à son

milieu, une tour carrée de moindre dimension, flanquée au nord et au sud

par deux tourelles à encorbellement.

Un escalier, en colimaçon, mène au sommet de ces tourelles, d'où l'oeil

embrasse un horizon immense, et à l'entre-deux desquelles s'élance un

mât de signaux.

Si je ne me trompe, le Château eut autrefois deux portes: l'une à l'est

sur la campagne, l'autre à l'ouest sur la ville. A présent il n'en a

plus qu'une, celle de l'ouest.

Cette porte franchie, vous êtes dans la cour d'honneur; devant vous des

bâtiments écrasés par la masse énorme du Grand Donjon. A droite, la

tour la Générale, avec la fontaine; à gauche, Qui-Qu'en-Grogne, et le

Petit Donjon avec des casernes et la chapelle du Château. Derrière,

la maison du gouverneur, puis une douve profonde, puis un jardinet

malingre, rachitique, la proie des sables et des vents; puis deux

autres tours: la tour des Dames commandant la mer, la tour des Moulins

défendant l'arrière-port; puis enfin, des casemates, des glacis, des

braies et fausses braies, et la pointe du triangle dont j'ai parlé plus

haut. Cette pointe est nommée pointe de la Galère. Tout cela sombre,

rechigné, menaçant, humide, suintant, glacial, un sépulcre.

De nos jours, on arrive de plain-pied au Château. Jadis, le flot battait

partout ses murs. Un pont en pierre, de trois arches, terminé par un

pont-levis, le mettait alors en communication avec la ville.

Mais ses tours et ses courtines étaient moins élevées que maintenant. Ce

ne fut qu'à partir de 1689 qu'elles reçurent les développements actuels.

La mer occupait, en grande partie, la belle place Chateaubriand,

derrière la porte moderne Saint-Vincent. Toutefois, le parvis de la

chapelle Saint-Thomas offrait comme une petite esplanade vis à vis des

tours Qui-Qu'en-Grogne et la Générale.

Dans cet étroit espace se foulait une multitude avide et turbulente, le

matin du 6 septembre 1534.

Les portes, les fenêtres et jusqu'aux toits des maisons étaient garnis

de curieux. Une grave nouvelle circulait de proche en proche: les

compagnons, mariniers de maître Jacques Cartier, avaient appréhendé,

durant la nuit précédente, trois Tondeurs. L'un d'eux, assurait-on,

était le chef de ces brigands; mais le fait n'était point du tout

prouvé; généralement même son assertion ne rencontrait qu'incrédulité.

Aussi, lorsque, vers huit heures, on vit apparaître les trois

prisonniers enchaînés et escortés par fine troupe de matelots, le

désappointement fut-il universel. Ces deux pêcheurs, à la mine piteuse,

et cet homme, la figure en sang, méconnaissable, l'air consterné,

vêtu en garde de la ville, que pouvaient-ils avoir de commun avec les

terribles Soudards, dont le nom seul faisait tout trembler à dix lieues à

la ronde?

Cependant, à l'une des croisées ouvertes sur la place, pâle, inquiète,

frémissante, se tenait Constance.

A travers les vagues tumultueuses de la cohue, elle aperçut les trois

captifs. Elle devina son amant, malgré l'étrange déguisement qu'il avait

pris. Une exclamation sourde jaillit de ses lèvres.

--Qu'as-tu donc, mon enfant? Sainte Vierge, comme tu frémis! s'écria

dame Catherine, qui se trouvait près d'elle.

--Ce n'est rien, mère, rien! ne t'alarme pas, répondit la jeune fille en

mordant fébrilement son mouchoir, pour ne pas éclater en sanglots.

--Ce spectacle te fait mal. Il faut fermer la fenêtre, reprit dame

Catherine.

--Non, non; laisse-moi voir. Je veux voir.

--Quel bonheur que le brave Jean Morbihan se soit trouvé là, continua la

femme de Cartier. Sans lui, ces misérables, le Seigneur leur pardonne!

massacraient tout l'équipage, pour s'emparer du navire. Heureusement

aussi que maître Jacques n'était pas à bord!... Si tu te sens mieux

aujourd'hui, ma chère enfant, comme le temps promet d'être beau, nous

irons, à marée basse, accomplir ce pèlerinage que nous avons promis à

Sainte-Marie-du-Laurier.

--Oui, mère, oui, nous irons... quand vous voudrez, répliqua Constance,

tout à fait inconsciente de ce qu'elle disait, car elle n'entendait ni

les paroles de dame Catherine, ni les huées dont le peuple poursuivait

les prisonniers.

Les yeux de Constance ne quittaient point le faux garde du port,

qui, cependant, ne tourna pas la tête de son côté. La vie physique et

intellectuelle de la jeune fille était concentrée sur lui.

Elle y demeura, quand le pont-levis du Château se fut redressé derrière

les Tondeurs.

--Ah! voici ce bon père Jean qui rentre, dit au bout de quelques

instants dame Catherine. Viens dans la salle, ma fille. Il nous fera beau

récit de la prise qu'il a faite. Mais pourquoi restes-tu là, immobile?

Te sentirais-tu plus mal?

--Point du tout, mère, répondit Constance, en essayant de sourire. Je te

suis.

Les deux dames descendirent au rez-de-chaussée où une nombreuse

compagnie d'amis, d'officieux et d'oisifs causaient avec Jacques Cartier

des événements du jour.

Le vieux Jean Morbihan arrive. On l'entoure. Chacun veut savoir de sa

bouche comment cela s'est passé. Et le brave timonier recommence, pour

la vingtième fois dans cette matinée, la narration de sa capture.

--J'avais quelque chose là qui m'avertissait que nous serions attaqués

dans la nuit, min Gieu, oui! dit-il en se frappant le front avec le

pouce et l'index fermés. D'abord, j'avais remarqué, dans l'auberge A

Monsieur Saint Anthoine, un particulier qui ne me revenait pas en

tout. Avec son costume de pêcheur, il ressemblait à un pêcheur comme

un requiem [26] à un sanglier de basse-cour. Aussi, quand je le vis

détaler, en sournois, sans même demander son compte, je jugeai que mon

gaillard complotait quelque méchante action. Je sortis à mon tour et

allai tendre mon branle sous l'accastillage de la poupe de notre navire.

Je veillai bien une heure ou deux, mais, ma foi, ne voyant rien

venir, je m'endormis et dormais comme un loir, lorsqu'un bruit sourd

m'éveilla... trop tard, hélas! Imbécile, bête brute, je m'en voudrai

toute ma vie!...

[Note 26: Requin. Autrefois on l'appelait requiem (d'où requin), sans

doute parce que la vue de ce monstre était un signe de mort.]

--Comment donc, mon pauvre Jean! mais il n'y il pas de ta faute, lui dit

affectueusement Cartier.

--Pas de ma faute! Maître, vous dites qu'il n'y a pas de ma faute!

s'écria le vieux Morbihan. Sauf votre respect! ce n'est pas mon opinion,

à moi. Je ne suis qu'un nigaud, un misérable, un assassin! un assassin,

le meurtrier de mon semblable, da oui!

--Allons, allons, calme-toi! reprit Cartier. N'as-tu pas sauvé le

navire? et sauvé peut-être vingt hommes de la mort?

--Ça c'est vrai, maître; mais ça n'est pas une raison, non plus, pour

m'être laissé aller au sommeil comme un ivrogne. Je suis un maudit. Si

j'étais resté l'oeil ouvert, ce pauvre Yvon, le bon Gieu ait son âme!

n'aurait pas été tué comme un chien, par ce brigand de brigand...

Maître, vous me retiendrez la moitié de ma paie, pendant notre dernier

voyage, pour lui faire dire des messes, à Yvon...

--C'est à mes frais, mon brave Jean, qu'on les dira, ces messes; je m'en

charge; continue, dit Cartier.

--Enfin, poursuivit le timonier, je saute à bas de mon branle.

J'aperçois sur le pont le corps d'Yvon. Il râlait son dernier soupir.

Et près de lui se tenait une espèce de garde de contrebande. J'empoigne

mondit garde par le cou, et je serre. Il se débat. Sans mot souffler,

nous nous roulons sur le tillac. Le vacarme fait lever nos hommes

couchés dans la batterie. Ils arrivent, en même temps qu'une

demi-douzaine de gredins tombaient sur moi. Ah! si le scélérat que

j'aurais dû étrangler ne m'avait blessé avec son stylet, il ne s'en

serait pas échappé un seul...

--Tu es blessé! s'écria Cartier avec un accent de vive sympathie.

--Rien! maître, rien! une égratignure. L'arme a glissé sur les côtes.

--Jésus Sauveur! il faudrait vous soigner, appeler un physicien, Jean!

dit dame Catherine d'un ton douloureusement ému.

--Peuh! on en a vu bien d'autres! siffla le timonier.

--De façon que, sur six ou sept, vous n'avez pu en prendre que trois!

interrogea un des auditeurs.

--Min Gieu, oui! soupira Morbihan. Il faisait de la brume. Les autres

ont sauté par-dessus la lisse et se sont enfuis dans leur barque.

--Et tu crois que ce sont des Tondeurs? demanda Cartier.

--J'en répondrais sur ma vie, maître. Je crois bien mieux, ajouta Jean

en cherchant des yeux Constance, qui écoutait, silencieuse, derrière un

groupe.

--Que crois-tu donc?

--Eh! eh! répliqua le vieux marin; je crois, sauf votre respect,

que l'un des prisonniers, l'assassin d'Yvon, est le capitaine de ces

bandits.

--Bah! fit Cartier, en hochant dubitativement la tête.

Plusieurs personnes exprimaient des doutes. Le visage de Constance

s'altérait.

--Enfin, reprit le père Jean, que ce soit lui ou un autre, on le saura

bientôt. Une fois ces hérétiques domptés, on vous leur a solidement

amarré les poignets et les chevilles avec un bon morceau de tanin et on

vous les a affalés dans la fosse aux lions, da oui... Ah! si je m'étais

éveillé rien qu'une minute plus tôt!... Pauvre Yvon, va!...

--Tu as conduit les malfaiteurs au Château? s'enquit Cartier.

--Oui, maître Jacques. Oh! ils sont en sûreté. On en a logé deux dans

la tour des Moulins, et le troisième, mon gredin à moi, dans

Qui-Qu'en-Grogne.

--Leur chef? questionna involontairement Constance.

--Min Gieu, oui; leur monstre de chef, répondit Jean Morbihan, en

adressant à la jeune fille un regard tout à la fois attristé et colère.

--Tant mieux, si tu dis vrai, reprit Cartier. De toute manière, mon

homme, tu peux compter sur une belle récompense. Mais, pour l'instant,

soyons à nos affaires et allons décharger la cargaison du brig, car je

me propose de partir, dans quelques jours, pour Paris, rendre compte de

mon voyage à notre honoré sire, le roi.

A ces mots, Morbihan se mit à gronder entre ses dents. Puis, tandis que

les étrangers quittaient le logis de Cartier, il s'approcha de Constance

et lui dit:

--Petiote, je veux te parler, moi. Cela ne te convient pas, hein?

--Mais si, mais si, répondit-elle en affectant une gaieté loin de son

esprit.

Le vieux marin et la jeune fille montèrent dans la chambre de celle-ci.

C'était une grande pièce bien froide, bien vide à la mode du temps.

Excepté le vaste lit-clos, ciré, luisant comme une glace, et deux

bahuts, les meubles étaient rares contre les murailles lavées à la

chaux. La cheminée faisait face au lit. Elle ressemblait par ses

dimensions et sa profondeur à l'orifice d'une caverne. Aussi l'air, en

s'y engouffrant, y psalmodiait-il incessamment un chant lamentable. Des

sculptures, grossières imitations de fruits, essayaient de décorer le

manteau de cette cheminée. Un luth, quelques romans de chevalerie

et livres de piété sur une étagère, un miroir en fer bruni, une

demi-douzaine d'escabelles complétaient, avec un prie-Dieu gothique,

le mobilier de cette chambre, dont un lacis de solives enjolivées de

peintures composait le plafond. Un carrelage de faïence, blanche et

bleue, tenait lieu de parquet. Trois ou quatre pots de fleurs tentaient

vainement de combattre la nudité du local, mais en rompaient cependant

l'uniformité.

En entrant, le vieux Morbihan se jeta sur un siège. Constance sauta sur

ses genoux avec la souplesse d'une chatte et lui passa un bras autour du

cou.

--Qu'est-ce que vous avez contre moi, père? dit-elle en le câlinant du

regard et du geste.

Jean ne s'attendait pas à ces caresses. Il en fut désarmé.

Brusquement, toutefois, il s'écria, après quelques moments de silence:

--J'ai, min Gieu... j'ai... j'ai que je ne suis pas content de toi,

petiote... Non, pas content, en tout.

--Parlez, que vous ai-je fait? demanda Constance, s'amusant, comme une

enfant, à tresser en nattes les longs cheveux du marin.

--Ce que tu m'as fait, ce que tu m'as fait... tu es une cajoleuse!

--Après? dit-elle souriante.

Jean Morbihan se morigénait intérieurement de sa faiblesse. Il prit son

courage à deux mains et, enlevant Constance de dessus ses genoux, il la

plaça sur une escabelle, à quelques pas de lui, pour ne point se laisser

«ensorceler par ses minauderies.»

--Ma fille, ta conduite est répréhensible, très-répréhensible dit-il de

son ton le plus sévère. Elle offense le bon Gieu et elle afflige ceux

qui t'aiment. Moi, le premier, moi qui t'ai élevée avec cette brave

Manon, après t'avoir rapportée de la Terre Neuve...

--Mais, enfin, quelle faute ai-je commise? s'écria Constance d'un ton

impatient.

--Tu le sais bien, da oui, tu le sais! tu sais ce que je veux

dire. N'es-tu pas éprise du bandit qui a tué Yvon?--ce que je ne me

pardonnerai jamais...non da, jamais!

--Moi! dénia l'impudente, en riant aux éclats.

Le front du vieux Jean se plissa. Sa voix se fit grave, presque dure

quand il prononça ces mots:

--Ma fille, il ne faut pas mentir. J'excuserais tout de toi, car je

t'aime presque à la déraison; mais pas de mensonge. Je le déteste, le

mensonge! C'est la porte de derrière des mauvaises actions. Malheur à

ceux qui s'en servent! Ils se condamnent à n'être pas absous de

leurs péchés. Je préférerais te savoir morte, plutôt que délibérément

menteuse!

--Mon Dieu! comme vous me dites cela, Jean! sanglota Constance.

Le bonhomme fut aussitôt gagné. Il se reprocha sa raideur. Et, pour

l'atténuer, il alla prendre la jeune fille tout en larmes et la remit

sur ses genoux.

--Voyons, voyons, disait-il d'un ton mouillé; ne pleure pas comme ça,

ou mes yeux vont ruisseler comme des fontaines. Je n'ai pas voulu te

gronder, mais seulement t'avertir. Avoue que tu es amoureuse de... Je

vous ai surpris un jour causant derrière le pignon... da oui...

Et dans la nuit d'avant-hier, pas plus tard, comme nous venions de

débarquer, est-ce que je ne l'ai pas vu qui sautait par la fenêtre,

hein? Si je ne savais que la vieille Manon était là, terr i ben! Ah! tu

as du bonheur, toutefois, que maître Jacques ne l'ait pas aperçu!... Ma

pauvre fille, il n'aurait pas pris la chose comme moi, lui! Mais tu

ne peux épouser un... enfin, tu diras ce que tu voudras, c'est un

brigand... un meurtrier... Encore si je m'étais éveillé une minute plus

tôt, j'aurais pu douter... Min Gieu, oui! Mais là je l'ai vu, vu comme

je te vois, il a égorgé...

--Êtes-vous sûr que ce soit lui?

--Sûr! repartit Jean Morbihan, en levant ses regards au ciel: Ah! que

trop sûr! que trop sûr!

--Et vous dites que vous l'avez vu assassinant Yvon? reprit fermement la

rusée créature.

--Vu assassinant! répéta Jean, vu assassinant!... pour ça, non. Mais

quand je l'ai pris, Yvon était mort, et pas un autre que ce Soudard...

--Enfin, vous ne pouvez jurer que c'est lui l'assassin?

Morbihan se gratta le front. Cette logique l'embarrassait.

--Non, tu as raison, dit-il au bout d'un instant. Cependant, tout

prouve...

--Eh bien, interrompit la jeune fille, enhardie par son premier succès,

vous ne devez pas, sur une présomption légère, accuser peut-être un

innocent.

La réponse alla droit au coeur du vieux marin.

--Un innocent! s'écria-t-il; un innocent! Il avait encore son stylet à

la main. Non, il n'est pas innocent! Non, ce chef de...

--Qui vous a dit que c'était le chef?...

--Je l'ai reconnu, repartit Morbihan en haussant les épaules. Il

s'appelle ici, pour toi comme pour d'autres, Georges de Maisonneuve...

Constance tressaillit et promena un regard inquiet dans la chambre.

--Oh! Jean, mon protecteur, mon père chéri, ne le perdez pas; si vous

m'aimez, ne le perdez pas... Sa mort serait la mienne! proféra la jeune

fille, en se glissant aux pieds du marin, qu'elle arrosa de pleurs.

--Mourir! toi! qu'est-ce que cela? que dis-tu? reprit-il tout ému, en

l'entourant de ses bras, comme pour la défendre d'un ennemi.

--Je dis que s'il meurt je mourrai, répliqua Constance avec une sombre

énergie.

--Mais tu voudrais donc l'épouser? fit le père Jean d'un ton stupéfait.

--Il ne s'agit pas de cela; il s'agit de le sauver. Promettez-moi de

m'aider?

--Impossible, petiote! un criminel, un pirate, le meurtrier de...

--Vous voulez donc ma mort!

--Ta mort! Terr i ben! tais-toi. Que je n'entende plus ce mot-là!

--Alors, aidez-moi à le sauver!

--Le sauver! mais comment?...

--Ah! Jean, mon ami, mon père adoré, que vous êtes bon! Vous cesserez de

dire que vous l'avez reconnu...

Jacques Cartier · 第 8 / 17 段