--«L'été, da oui; à l'exception d'un petit jupon d'écorce à la ceinture.

Mais l'hiver ils se couvrent avec des peaux de bêtes.»

--Des peaux de bêtes! Seigneur Jésus! doivent-ils être laids! s'écria la

femme du cabaretier, qui était venue, sur la pointe des pieds, grossir

l'assistance.

--Est-ce que vous n'avez pas la gorge sèche, compère? demanda

l'hôtelier.

--Tout de même, répondit Morbihan, en tendant son gobelet.

Il reprit, après avoir sablé une notable quantité de la liqueur

généreuse:

--«Oui, dame Clovis, ils sont hideux, car ils se peignent tout le corps,

avec des couleurs rouges! On vous en fera voir, au surplus; nous en

avons ramené deux, da oui!»

--Fi! les horreurs! est-ce qu'ils ne mangent point les chrétiens?

--«Je ne pense pas; mais ils se nourrissent de loups marins qu'ils

chassent avec leurs bateaux faits d'écorce d'arbre de bouleau. Demain,

je pourrai vous en montrer un que nous avons rapporté.»

--Mais leurs femmes? hasarda curieusement l'hôtesse.

--«Eh! eh! dit en souriant le vieux Jean, elles ne sont pas belles, da

non! mais il y en a d'avenantes, de bien avenantes, et si j'avais été un

brin plus jeune...»

--Voulez-vous vous taire, libertin! dit dame Clovis en le menaçant du

doigt.

--«Je reviens à notre voyage. Après avoir parcouru avec nos barques la

côte septentrionale et les îles du golfe, nous retournâmes aux navires,

mouillés dans le port de Brest. Le 18 juin, nous en partîmes, prîmes

chemin vers le sud, et découvrîmes de nombreuses îles, comme celles de

Saint-Jean, de Margaux, de Brion. Ces îles sont de meilleure terre que

nous eussions oncques vues, pleines de grands arbres, prairies, froment

sauvage, pois qui étaient fleuris et semblaient avoir été semés par

des laboureurs. L'on y voyait aussi des raisins ayant la fleur blanche

dessus, des fraises rose incarnat, persil et autres herbes de bonne et

forte odeur.»

--Et les animaux? s'enquit l'aubergiste.

--«Oh! tant qu'on en voulait. Il y avait de grands boeufs, qui ont deux

dents dans la bouche comme un éléphant et vivent même en la mer, et

des ours, et des loups, et des cerfs, lièvres, lapins, perdrix et

canards...»

--Quels festins vous deviez faire! interrompit l'hôtelier, la bouche

demi-ouverte et les yeux voluptueusement levés au plafond.

--«Des festins! Êtes-vous fou, compère? Ne connaissez-vous pas maître

Jacques Cartier? Ne savez-vous pas qu'il est non-seulement brave,

habile, vigilant, opiniâtre en ses projets, mais qu'il pousse encore la

tempérance jusqu'à l'excès? On vivait dans l'abondance, et mal à bord.

D'ailleurs, on n'avait pas le temps de bien vivre. Nous n'avions pas

même embarqué un queux. Les hommes de l'équipage faisaient la cuisine à

tour de rôle.»

--Peuh! quelle gargote! siffla le maître d'hôtel, d'un air stupéfait.

Jean Morbihan poursuivit:

«Nous fûmes plusieurs semaines à explorer ce golfe. Moi, j'avais idée

que la terre neuve était une île (comme on l'avait dit au capitaine, en

1520... ce Normand que nous trouvâmes là-bas..... Je vous ai conté ça,

dans le temps); mais le capitaine n'en était pas sûr. Le 30 juin, ayant

mis le cap au sud-ouest, nous embouquâmes dans un grand fleuve qu'on

nomma Fleuve-des-Barques, à cause de quelques barques d'hommes

sauvages qui le traversaient. Le pays est beau, bien boisé et paraît

très-fertile. Dans les premiers jours de juillet, comme nos navires

élongeaient la côte, nous fûmes rencontrés par quarante ou cinquante

bateaux d'hommes sauvages, dont, par quelque crainte que nous en eûmes,

il fallut se débarrasser, en lâchant deux passe-volants sur eux. Ils en

prirent si grande épouvante qu'ils s'enfuirent, comme si le diable eût

été à leurs trousses.»

--Ils n'ont donc pas d'armes à feu? demanda Lorimy.

--«Des armes à feu! répéta le père Jean, que nenni!

Ils ne se servent que d'arcs, de flèches, de massues et de haches de

pierre. Le lendemain et jours suivants, nous trafiquâmes avec eux. Ils

nous baillèrent de magnifiques peaux pour de méchants couteaux, des

mitaines [18], des clous ou autres ferrements, et je vous assure, nos

hommes, que nous ne perdîmes pas aux échanges! Ce commerce leur plaisait

tant qu'ils nous donnaient tout ce qu'ils avaient pour des bagatelles,

si bien qu'ils s'en retournaient chez eux nus comme des petits saint

Jean. Peu de jours après, on louvoya dans un golfe où il faisait si

chaud, si chaud que le brai fondait sur les ponts. Ce golfe fut nommé

golfe de la Chaleur.»

--Voyez-vous ça? dit la femme de l'hôte.

--«Vers le 12 juillet, reprit Morbihan, nous cinglâmes au nord-ouest, et

nous eûmes à essuyer un vrai vent _impérial_. Le 16 nous aperçûmes

des gens qui pêchaient des tombes[19]. Ils étaient tout nus, hormis un

lambeau de pelleterie dont ils se couvrent les hanches. Ce sont de vrais

sauvages. Ils mangent la viande presque crue. Cependant, ils nous firent

mille amitiés. Et leurs femmes se mirent à caresser notre capitaine,

qui pour se les affectionner davantage offrit à chacune d'elles une

clochette d'étain.»

[Note 18: Hachettes, selon Hakluyt.]

[Note 19: Maquereaux]

--Comment! comment! les ribaudes...... commença l'hôtesse indignée.

--«Da oui! répliqua en riant le vieux Morbihan; elles le caressèrent à

la façon de leur pays, c'est-à-dire en le touchant et le frottant avec

les doigts.»

--Et elles étaient nues?

--Comme ça, la mère, fit le marin, en étalant sa main ouverte sur la

table.

Une explosion d'hilarité eut lieu dans l'auditoire.

--Mais, demanda Lorimy, l'or, l'or où l'avez-vous trouvé?

--Ne soyez pas aussi pressé, mon camarade, j'y arrive.

«Le 24 juillet on planta dans ce lieu [20] une croix haute de trente

pieds, au milieu de laquelle on cloua un écusson, relevé avec trois

fleurs de lis, et dessus était écrit en grosses lettres, entaillées dans

du bois.....»

[Note 20: La baie de Gaspé. Récemment on y a découvert plusieurs mines

d'or.]

Morbihan s'arrêta, en fronçant les sourcils et grommelant entre ses

dents.

Qu'avez-vous? lui demandèrent les auditeurs. Il frappa du poing sur la

table et s'écria d'un ton irrité:

--Terr i ben! mes hommes, Jean Morbihan n'y était pas, je vous le jure!

Le capitaine a eu beau dire, beau faire, Jean Morbihan n'a pas assisté à

cette cérémonie.

Des Bretons prendre possession d'un pays qu'ils viennent de découvrir,

au nom d'un roi de France! non, non! jamais! Le vieux Morbihan n'a pas

vu dresser cette croix, où était écrit: VIVE LE ROI DE FRANCE. Il ne l'a

pas saluée; il ne la saluera jamais! terr i ben!

Il y eut un moment de calme plat.

--A boire! reprit tout à coup le marin, en essuyant, du revers de la

main, une grosse larme qui roulait sur sa joue basanée.

L'hôtelier lui remplit son gobelet et lestement Jean en absorba le

contenu.

--Mais que faisiez-vous donc, pendant qu'on élevait cette croix?

questionna Lorimy.

--«Ah! ah! répondit vivement le timonier, je ne perdais pas mon temps,

moi, da non! Je rôdais dans la campagne, min Gieu, oui! et je trouvais

ça, ajouta-t-il en sortant de son bragou-bras un nouveau caillou, veiné

de jaune. Oui, je trouvais ça et bien d'autres comme lui! On en remplit

plusieurs barriques. Ça valait-il pas mieux que d'ériger des croix pour

les Français, hein!»

Tous les assistants firent à l'envi des signes d'assentiment.

--«C'est comme ça, mes gens! acheva triomphalement Morbihan. Quand

nous eûmes ramassé de ces pierres d'or, en suffisance, maître Jacques

reconnut encore l'embouchure d'un grand fleuve [21]. Mais il avait hâte

de revenir et, le 15 août, jour de l'Assomption, après avoir oui la

messe, nous démarrâmes de Blanc-Sablon pour Saint-Malo, où, avec l'aide

de Dieu, nous avons débarqué, en bonne santé, la nuit passée.»

[Note 21: A son deuxième voyage, Cartier, comme on le verra plus loin,

nomma ce fleuve Saint-Laurent.]

--C'est merveilleux, pour le certain, dit Lorimy. Et vous n'avez pas eu

d'accident?

--Pas un seul, mon camarade, pas un seul, hormis deux bourrasques, l'une

en partant d'ici, l'autre en y revenant, da oui!

Comme il prononçait ces mots, la porte de l'auberge s'ouvrit et le

négociant Vordec reparut.

Il criait en agitant le caillou dans sa main:

--Morbleu! j'ai perdu! C'est de l'or, au meilleur titre.

Aussitôt l'homme qui buvait isolé, en un coin, sortit furtivement du

cabaret, mais avec une précipitation telle qu'il oublia de payer sa

consommation.

CHAPITRE VIII.

LES TONDEURS.

D'un pied leste, notre homme franchit les marches branlantes des

escaliers qui entrecoupaient la rue des Petits-Degrés. Puis, il tourna

à droite, enfila la rue de la Boucherie, traversa le parvis de la

cathédrale, et, par une ruelle sombre, si étroite que deux personnes

eussent eu de la peine à passer de front, il arriva dans la cour dont

nous avons précédemment parlé.

Elle était illuminée avec un éblouissant éclat. Le seigneur de

Maisonneuve donnait à ses amis une fête, avant de partir pour un voyage

lointain. Tout en ruisselant par les fenêtres de l'hôtel dans la cour,

les rayons de cent bougies éclairaient, dans la grande salle du premier

étage, un banquet aussi splendide par la rareté et la variété des mets

que par leur délicatesse.

Cette salle était tendue de tapisseries de haute lisse. Au milieu

se dressait la table, oblongue. Elle ployait sous les cristaux, la

vaisselle plate et les riches pièces d'or ou de vermeil merveilleusement

ciselées.

Le linge, ouvré, damassé, de Flandre, avait une blancheur et une finesse

idéales. Les serviettes des convives étaient parfumées avec des sachets,

dont l'odeur mariée à celle des corbeilles de fleurs et de fruits de

toute provenance, disposées avec goût sur la table, et des cassolettes

d'encens, qui brûlaient sur des consoles embaumait la vaste salle.

Pour ce festin, digne de Lucullus, les quatre éléments avaient été

largement mis à contribution. La terre avait fourni ses viandes les plus

succulentes, ses vins les plus exquis; l'onde, ses poissons les plus

fins; l'air, ses plus friands volatiles, le feu, ses chaleurs les plus

ardentes et les plus douces.

Le spectacle était réjouissant au possible. Et pour comble de

raffinement, une musique invisible, délicieuse, ne cessait de jouer.

Baignés de lumière, plongés dans une atmosphère enivrante, servis

par douze belles jeunes femmes très-légèrement vêtues d'étoffes

transparentes, sollicités par toutes les séductions des sens, les douze

convives n'avaient, à travers cette profusion de plats inouïe, que

l'embarras du choix.

Contrairement à la mode bretonne, l'on s'était mis à table à cinq

heures. Mais cela n'avait rien de surprenant, Georges de Maisonneuve ne

faisant rien comme les autres.

On en était au dessert, composé de fruits indigènes et exotiques, fruits

mûrs, fruits secs, fruits à l'eau-de-vie, gâteaux, échaudés, biscuits,

massepains, confitures de Verdun, cotignacs de Tours, gelées, pâtes,

crèmes, sorbets et liqueurs. La gaieté bruyante, l'ivresse enflammaient

les visages, éclataient dans les bouches. L'amphitryon se leva, et

tenant haut un hanap, rempli de rosoglio de Zara, il s'écria:

--Au moment de me séparer de vous pour quelque temps, mes aimables

compagnons de plaisirs, mes joyeux amis, je bois à votre santé, à la

multiplicité, à la diversité de nos folles amours!

--Malo! Malo [22]! pour Georges! et rubis sur l'ongle, ripostèrent ses

hôtes, avec des cris assourdissants.

[Note 22: Ou sait que ce cri breton répond à notre; Vive! vive!]

Armés de coupes, pleines jusqu'aux bords, les bras s'allongèrent vers la

centre de la table, formant, au-dessus, comme un faisceau de manches et

de manchettes bouffantes; un harmonieux cliquetis de cristal et d'argent

se fit entendre, et, d'un trait, chacun vida sa coupe.

C'était le signal de la fin du repas, mais le commencement de la

débauche. Elle allait allumer ses feux impurs.

En ce moment, neuf heures sonnèrent à une belle horloge padouane,

accrochée à l'un des lambris de la salle.

--Mes amis, dit Georges, vous connaissez notre devise: «Liberté en tout

et pour tous.» Une affaire m'appelle au dehors. Mais disposez de la

maison et de ce qu'elle renferme comme de biens à vous appartenant.

Écartant alors la portière d'une pièce contiguë, il disparut.

--Il va sans doute encore à quelque rendez-vous d'amour! est-il heureux!

murmura l'un des convives.

--Qu'est-ce que cela te fait! s'écria son voisin; n'avons-nous pas, pour

nous distraire, ces voluptueuses houris qu'il a fait venir je ne sais

d'où, mais dont la complaisance ne saurait, mon cher, nous faire défaut.

Quelle fête! Quel homme que ce Maisonneuve! Quel beau rôle il eut

joue sous les derniers empereurs romains! N'est-ce pas, mon ange?

continua-t-il, en faisant ployer sous son bras la taille souple de la

jeune fille qui l'avait servi, et dont il rougit l'épaule nue par un

baiser.

Des bravos enthousiastes, furieux, couronnèrent ce début de l'orgie.

Pendant qu'ils retentissaient, Georges de Maisonneuve traversait une

chambre à coucher somptueusement meublée. De là, il passait dans un

cabinet de travail tort élégant, dont une grande bibliothèque sculptée

occupait tout un côté. Elle se composait de deux compartiments: l'un,

supérieur, vitré, laissait voir sur ses rayons ces admirables reliures

qui furent une des gloires du seizième siècle; l'autre, inférieur, était

fermé par deux vantaux de chêne plein.

Georges ouvrit ce deuxième compartiment. Il était rempli par des

in-folios énormes. Le jeune homme en retira quelques-uns et pressa

un bouton imperceptible, dans le fond de la bibliothèque. Le panneau

glissa, démasquant une ouverture de quelques pieds carrés. Georges se

coula à travers cette ouverture; puis il étendit le bras, remit les

volumes à leur place, et fit jouer un nouveau ressort secret, qui

referma, tout à la fois, les vantaux extérieurs de la bibliothèque et le

panneau intérieur.

Alors il battit le briquet et alluma une petite lanterne sourde, posée

à terre. Georges était dans un couloir resserré faisant retour sur

l'appartement qu'il avait quitté. Il s'avança d'une vingtaine de pas

environ. La galerie était toujours la même, sombre, haute, étroite.

Georges s'arrêta, colla son oreille à l'orifice d'un cornet acoustique,

habilement dissimulé.

--Bon, murmura-t-il, après avoir écouté un instant; bon, mes lurons

chantent et s'ébaudissent avec les ribaudes que j'ai fait venir de

Rennes; tout à l'heure, je leur ferai danser la grande danse!

Ayant souri à cette idée, Georges poursuivit son chemin. Quelques pas

plus loin, la muraille nue se dressa devant lui. Une corde pendait libre

du plafond. Maisonneuve mit sa lanterne dans ses dents, s'accrocha à

cette corde et grimpa. Parvenu au point de suspension, il heurta de

la tête le plafond qui s'ouvrit. Avec la légèreté d'un chat, Georges

s'élança dans l'entrebâillement. Un moment après, il se trouvait dans

une vaste pièce qu'on eût pu prendre pour le vestiaire de l'univers.

Habillements, équipements, armes, il y en avait pour tous les métiers,

pour toutes les nations. On y voyait même quelques costumes africains et

asiatiques ou d'origines complètement inconnues.

Ce n'est pas tout. Sur une table longue, une innombrable quantité

de pots, fioles, flacons, renfermant des couleurs, des essences, des

parfumeries, des fards, depuis l'antique sulfure d'antimoine, jusqu'à

la cochenille et à l'orcanette, annonçaient que, dans cette chambre, on

pouvait se travestir de la tête aux pieds. Jamais arsenal de coquette

ne fut aussi complet. Car les perruques, les coiffures de nuances, de

formes diverses ne manquaient pas non plus. Le maquillage moderne y eût

été pris d'envie.

Georges portait toute sa barbe. Il se rasa. Ensuite il se débarrassa de

son vêtement d'apparat, pour endosser l'accoutrement des gardes du port

de Saint-Malo, sur un halecret, à l'épreuve de la balle; mais en se

travestissant et se grimant, avec une perfection telle, que nul, même

parmi ceux qui le fréquentaient habituellement, ne l'eût reconnu, sa

toilette terminée.

Maisonneuve aussitôt tira deux forts verrous et ouvrit une porte. Il

entra dans une chambre de médiocre dimension qui devait appartenir à la

tour.

Assis devant une table dans cette chambre, un homme nettoyait la

batterie d'une arme récemment inventée à Pistoia, en Toscane, ce qui lui

valut d'abord le nom de pistole, puis de pistolet.

Cet homme était le pêcheur que nous avons entrevu à l'auberge de

_Monsieur Saint Anthoine_. Seulement, il avait, lui aussi, opéré une

métamorphose, en s'affublant des haillons d'un _pillawer_, sorte de

chiffonnier breton.

--Eh bien, Eric? demanda Georges, en refermant avec précaution la porte

sur lui.

--Eh bien, marquis, tu peux te vanter d'avoir du flair! Mais quelle

raffinerie dans ton déguisement! Tu es méconnaissable. N'était le son de

ta voix...

--Cartier a rapporté des tonnes d'or, n'est-ce pas? interrompit

Maisonneuve d'un ton brusque.

--Oui, des tonnes, répéta Eric, en se frottant les mains. Voilà prêt ce

grand coup que nous attendions tous les deux!

--Allons, conte-moi ça, dit Georges, qui s'assit négligemment sur le

bord de la table.

--C'est simple comme bonjour, marquis. Ce matin, le bruit court en ville

que l'expédition de Cartier est revenue avec des monceaux d'or. Tu

me l'apprends. Je m'habille en pêcheur, je vole aux informations. Les

vaisseaux de Cartier étaient effectivement arrivés, durant la nuit, en

vue de Saint-Malo. Ils avaient mouillé hors du havre, à l'île Harbourg.

Mais, quand je montai sur le rempart, les deux brigs entraient dans la

Petite Rade. L'un avait le cap sur Saint-Servain [23], où probablement

il doit être radoubé; et l'autre venait jeter l'ancré devant Saint-Malo,

sous le môle. C'était justement celui de Cartier. Je le reconnus bien,

car il portait le pavillon de commandement. Dès qu'il fut amarré, je

descendis sur la plage. Adroitement, je questionnai, j'interrogeai. Mais

impossible d'obtenir une réponse précise. Ceux-ci disaient que le navire

était lesté d'or, ceux-là que le lest n'était que de cailloux, qu'on

avait pris pour de l'or. Je te laisse à penser si je fis des tentatives

pour me procurer un de ces cailloux! Pas moyen. Cependant, je rôdai

toute la journée sur la grève et je remarquai que la plus grande partie

de l'équipage allait à terre. Je dépêchai quelques-uns de nos hommes

après les mariniers, afin de les enivrer et de les garder à boire toute

la nuit avec eux, s'il se pouvait. Instinctivement ensuite, je me rendis

à la taverne du père Clovis. Le hasard me servit à souhait. On y

causait du sujet qui m'intéressait. Vordec, le joaillier-armateur de la

Grand'Rue, ne voulait pas que Cartier eût trouvé de l'or, quand entra un

timonier de celui-ci:

[Note 23: On disait alors Saint-Servain, au lieu de Saint-Servan.]

--Jean Morbihan, sans doute, dit Georges.

--Je crois que oui. Mais cela ne me préoccupe guère.

Quoi qu'il en soit, mon timonier avait justement une pépite dans sa

poche. Il la montre. Vordec la prend, va l'essayer chez lui et revient

à l'auberge en disant que c'est de l'or pur. Ma foi, marquis, je n'en ai

pas entendu davantage. Je me suis sauvé comme un fol, et en deux minutes

j'étais ici.

--Tu vois que j'avais raison! fit Maisonneuve avec un sourire

complaisant.

--Tu as toujours raison, toi, marquis! répondit Eric, d'un ton de

respectueuse admiration.

--Maintenant, reprit Georges, nous allons, comme je l'ai dit ce matin,

jouer notre grand jeu.

--C'est convenu. J'ai déjà envoyé nos gens en expédition, au château

Richeux, sur la route de Dol. Ils sont tous partis, à l'exception des

six plus robustes et meilleurs mariniers.

--Bien, dit Maisonneuve. Nous enlevons le navire de Cartier, tout chargé

d'or, et nous faisons voile pour mon château d'Écosse, où nous nous

délivrerons aisément de nos complices...

--Mais ici? demanda Eric.

--Ici, repartit Georges avec un rire de belle humeur; ici-nous serons

morts pour les Tondeurs, aussi bien que pour les habitants de la

province. Un plan superbe, mon cher. Tu y applaudiras des deux mains. Tu

sais que j'ai convié à un dîner d'adieu les jeunes gens les plus huppés

de Saint-Malo. Ils sont là en train de s'enivrer avec des beautés

faciles. Eh bien, dès que le navire sera à nous, et tandis qu'avec nos

barques tu le remorqueras silencieusement hors de la rade, je remorque

aussi la pupille de Cartier!

--Ah! elle te tient toujours au coeur! s'écria Eric, avec un geste de

désappointement.

--Oui, répliqua Georges d'un ton sombre, je veux la posséder, et je la

posséderai. Elle devait être à moi, jeudi prochain. Mais je lui ai écrit

aujourd'hui que le retour de son tuteur changeait mes dispositions;

que si elle m'aimait, j'irais la prendre ce soir, pour nous rendre à

Césembre où nous nous marierons....

--Te marier! s'exclama Eric avec un accent de stupéfaction.

--Mais non, mais non... Écoute la fin, répliqua Maisonneuve. Je

disais cela à cette fillette pour la décider. Quoique souffrante, elle

m'accompagnera, j'en suis sûr. Elle me suit donc. Je la place dans mon

bateau, tout prêt à te rejoindre vers les Conchées, où tu m'attendras;

et, donne-moi toute ton attention....

--Je ne perds pas un mot, marquis.

--Cela fait, continua Georges en souriant agréablement, je rentre ici et

mets le feu à certaine mèche, communiquant avec les poudres renfermées

au rez-de-chaussée de l'hôtel...

--O grand homme! je te comprends! s'écria Eric, enthousiasmé. Tes

convives sautent avec la maison, et demain l'on croira...

--Qu'infortuné, j'ai péri avec eux! On m'élèvera un tombeau avec une

émouvante inscription pour rappeler le malheur qui atteignit, à la fleur

de l'âge, un homme si bon, si généreux, si estimable, si...

La suite de cette phrase se perdit dans un désopilant éclat de rire.

Après une courte pause, Georges reprit:

--Mais nous n'avons pas de temps à perdre. A l'oeuvre! Où sont les

hommes? La mer est étale. Il faut en profiter pour sortir le vaisseau du

port.

--Les hommes sont en bas. Ils attendent tes ordres. Comment ferons-nous

l'attaque?

--Rien de plus simple, répondit Georges. Le navire est amarré au rivage,

m'as-tu dit?

--Oui, dans l'anse, derrière le môle, près du Chenil.

--Parfaitement. Tu sors d'ici avec les hommes par le souterrain.

Vous montez dans une barque, et vous vous dirigez sans bruit et tout

doucement vers le brig. Moi, j'y vais à pied, en suivant la grève. Les

chiens me connaissent. Ils ne bougeront pas. Je m'approche du vaisseau.

Mon costume de garde du port éloigne les soupçons. J'engage la

conversation avec le marinier de faction, sur le tillac. Je lui propose

une goutte de vin-de-feu. Il accepte. Pour lui donner à boire, je passe

sur le pont du navire. Là, ce joujou,--et Georges exhiba un stylet

caché sous son pourpoint,--signe à la sentinelle une commission pour

l'éternité. Aussitôt vous accourez. Nous clouons les écoutilles.

L'équipage est prisonnier. On largue les amarres, et...

--Bien! bien! bien! s'écria Eric, qui achevait de remonter son pistolet.

En route!

Un escalier hélicoïde les conduisit dans une salle inférieure, où ils

prirent une demi-douzaine d'individus, de physionomie scélérate, qui

jouaient aux dés, en buvant du _gwin ardant_.

Avec ces gens, tous armés, ils descendirent dans le souterrain que nous

avons parcouru, et débouchèrent bientôt par l'issue donnant sur la mer.

La grille de fer fut refermée avec soin. Georges de Maisonneuve en

prit la clef, et s'avança sur la grève, beaucoup plus escarpée

alors qu'aujourd'hui. Car bien que la ville fût aussi populeuse que

maintenant, son enceinte fortifiée était moins considérable. Et elle

reçut seulement au dix-huitième siècle, en 1708, 1721 et 1737, les

développements qu'on lui voit à présent.

Le reste de la troupe des Tondeurs sauta dans un bateau, attaché près de

la grille.

Il faisait un temps sombre, brumeux. La marée, dans son plein, baignait,

en maintes places, le sentier glissant que Georges avait pris, au pied

des remparts de la ville.

Cependant il allait d'un bon pas, comme un homme à qui le chemin était

familier.

Jacques Cartier · 第 7 / 17 段