--Rassure-toi, dit-il, avec des inflexions caressantes, rassure-toi,

chère adorée, si mon esprit a eu quelques échappées, jamais mon coeur ne

s'est donné qu'à toi, à toi seule, entends-tu? Il n'a compris l'amour,

il ne l'a senti, qu'en te voyant, en s'animant de ton haleine, en

respirant la vie auprès de toi. Car, moi aussi, je t'aime! je t'aime

d'un amour égal au tien. Et cet amour, il me maîtrise à ce point que,

malgré ses emportements, je souscris à tous tes vouloirs. Pour t'obéir,

j'étouffe ce volcan qui bout dans mon sein. Pour t'obéir, je me tiens

froidement sur cette escabelle...

--Écoutez, Georges, interrompit avec vivacité Constance, qui s'était un

peu remise; je veux être votre femme. Puisque vous y consentez, je la

serai. Mais il faut nous bâter. Dans quelques jours, demain peut-être,

reviendra maître Cartier. Si j'étais assez forte pour vous accompagner,

je vous dirais: Partons sur-le-champ. Allons à Césembre et qu'un bon

père cordelier consacre notre union. Mais ma santé exige encore

une semaine de repos. Je le sens. Pendant ce temps-là, faites vos

préparatifs, et après, oh! après, avec quelle félicité je m'abandonnerai

à toi, à toi toujours, pour toujours!

En lui lançant cette exclamation de bonheur, la jeune fille tendit

les bras pour se pendre à son cou; mais soudain, le tintement d'une

clochette, suivi d'un cri monotone, funèbre comme celui de l'orfraie,

l'arrêta court:

Réveillez-vous, gens qui dormez,

Priez Dieu pour les trépassés!

--Bast! c'est le vieux sonneur[15]! fit Georges, souriant et profitant

de l'émoi de Constance, pour l'attirer à lui.

[Note 15: Jusqu'en 1789, il exista, dans plusieurs évêchés de la

Bretagne, des espèces de gardiens chargés de parcourir, à minuit,

les rues des villes, en réclamant des prières pour les morts. On les

appelait sonneurs des âmes.]

Fascinée, éperdue, enfiévrée de crainte, d'amour, Constance cédait.

De son souffle brûlant, comme une exhalaison de fournaise, Georges

incendiait les dernières résistances de la jeune fille. Il l'emportait

vaincue, anéantie, au plus profond de l'ombre, quand brusquement une

main sèche, osseuse, crochue comme une griffe, s'implanta sur son

épaule. En même temps, une voix chevrotante grinçait à son oreille:

--Halte-là, mon homme! Elle n'est pas encore ta femme!

Georges lâcha une interjection de surprise.

--C'est nourrice Manon; n'ayez crainte, mon doux! dit Constance, qui

glissa comme une couleuvre entre ses bras, et revint en riant gaiement

vers la fenêtre.

--Quoi! s'écria le jeune homme avec un accent de dépit, nous avions un

témoin?...

--Oh! soyez tranquille, c'est un témoin aveugle et sourd: aveugle,

puisqu'on ne peut se voir à deux pas dans cette chambre sans lumière;

sourd, car la pauvre femme n'entendrait pas le canon d'alarme.

--Ah! Constance, reprit-il, en se rapprochant d'elle, vous ne m'aimez

pas! Vous n'avez pas confiance en moi!

--Pas confiance! moi qui vous reçois ici... à cette heure!

--Oui, mais avec un tiers! au moins, fallait-il me dire que nous

n'étions pas seuls, reprocha-t-il amèrement.

--Vous êtes injuste, Georges. Pouvais-je faire autrement? Nourrice

couche avec moi dans cette pièce, et ma mère habite la pièce contiguë

depuis le départ de maître Jacques. On est obligé de traverser sa

chambre pour entrer dans la mienne. Croyez-vous que, sans cela, j'aurais

exposé vos jours en vous faisant passer par la fenêtre? L'escalier du

perron n'était-il pas plus commode et moins compromettant? Pour ce qui

est de la bonne Manon, sa discrétion devrait vous être connue. N'est-ce

pas elle qui a demandé à être notre intermédiaire? notre messager?

N'est-ce pas elle qui nous a facilité ce rendez-vous, en m'apportant

l'échelle de soie que vous lui aviez remise? Allons, messire, quittez

cette méchante humeur qui me chagrine et ne vous sied pas!

Grâce à la mobilité de ses impressions. Constance avait, en un instant,

reconquis l'empire d'elle-même. Mais ce n'était point là l'affaire de

Georges de Maisonneuve! Le supplice de Tantale exaspérait autant son

organisation qu'il mortifiait son amour-propre. Avoir difficilement

fait naître l'occasion; s'être tour à tour échauffé le sang et glacé

le cerveau; s'être fait de marbre quand on est de feu; puis avoir eu la

possession à sa merci et la manquer! Georges était dépité, furieux.

Il se mit à fredonner je ne sais plus quel refrain populaire, en battant

la mesure contre les vitraux de la fenêtre.

Leste, la jeune fille sauta sur l'escabeau qu'il avait quitté, et,

gentiment, rusée déjà comme une jeune femme, coulant sa joue satinée

contre celle de Georges:

--Vous m'en voulez donc terriblement, messire!

Elle savait bien ce qu'elle faisait, la câline. Professeur à nul autre

pareil que l'amour. Par sa vertu, le vieillard retrouve la jeunesse, le

jeune acquiert l'expérience de la maturité. Finesse, vaillance, beauté,

vérité, mais aussi hypocrisie, lâcheté, laideur, mensonge, il enseigne

tout, il donne toutes les qualités; tous les vices. En quelques leçons,

ses élèves les plus naïfs sont maîtres passés.

Un double baiser fut le scel de paix. Mais le charme était rompu. Une

sorte de bise avait, comme un vent coulis, soufflé sur cette torride

atmosphère d'amour. Vainement, Constance employa-t-elle son arsenal

de minauderies et de cajoleries féminines; vainement, Georges lui-même

essaya-t-il de chasser de son esprit le ressentiment qui l'assiégeait;

leurs efforts, à tous deux, n'aboutirent qu'à aviver le froid qui

s'était élève entre leurs coeurs.

Enfin, ayant convenu de se revoir le jeudi de la semaine suivante, ils

se séparèrent; lui sourdement irrité contre elle; elle, froissée, point

satisfaite de lui.

Sans se servir de l'échelle, que Constance avait retirée dès qu'il avait

été entré dans sa chambre, Georges sauta par la fenêtre.

Comme il tombait légèrement à terre, sur les pieds, des pas résonnèrent

près du pont-levis du château. Le ciel s'était un peu éclairci. Si

Georges fût resté là quelques secondes, il eût pu apercevoir deux hommes

qui s'avançaient sur la petite place et entendre ce juron énergique:

--Terr i ben!

Mais Georges avait aussitôt disparu par une ruelle qui longeait le

rempart.

Nous avons déjà dit que ces événements se passaient dans la nuit des 4-5

septembre 1534.

CHAPITRE VII.

[Illustration]

En ce temps-là, au coin de la rue des Petits-Degrés et de la rue des

Cordiers, il y avait, à Saint-Malo, une hôtellerie fort achalandée parmi

les «pillottes, maistres, mariniers et compaignons de nefs.»

A une tige de fer, établie en potence au-dessus du rez-de-chaussée, se

balançait l'enseigne ci-dessus, conservant des vestiges d'une enluminure

jadis brillante, et dont les inscriptions, fraîchement refaites,

n'avaient pas effacé tout à fait, sous leur couche de rouge sanglant, la

teinte jaunâtre des lettres qu'elles avaient remplacées.

La représentation de «Monsieur saint Anthoine,» placé immédiatement

sous l'annonce, pouvait, au besoin, figurer un moine quelconque. Mais

l'esprit le mieux prévenu eût, avec la meilleure volonté du monde,

hésité à ranger parmi les membres de la race porcine l'animal dont le

saint personnage était flanqué.

Comme si cette plaque de tôle et ces indications eussent été

insuffisantes pour attirer l'attention publique, une grosse touffe

de gui était encore fixée à l'extrémité d'une perche horizontale,

assujettie elle-même à la poutre angulaire du pignon.

La maison avait une seule entrée: cette entrée sur la rue des

Petits-Degrés. Des châssis de toile écrue tamisaient la lumière à

l'intérieur. Car, à cette époque, en Bretagne, comme dans beaucoup

d'autres provinces françaises, il n'y avait que les habitations des

riches et les monuments religieux ou civils qui se permissent le luxe

des fenêtres à carreaux de verre.

L'hôtellerie comptait trois étages et un rez-de-chaussée. Les surplombs

des trois étages allaient en augmentant. De sorte que le troisième

touchait presque la façade de la maison qui lui faisait vis à vis

de l'autre côté de la rue. De sorte encore que, du dernier étage de

l'auberge, on pouvait aisément donner la main à une personne qui se

serait trouvée au dernier étage de cette maison, laquelle était celle

d'un cordier: métier en mauvaise odeur de réputation dans toute la

Bretagne, exercé le plus souvent alors par les cacoux, c'est-à-dire les

juifs, les excommuniés, les gens mal famés.

Une halle unique embrassait le rez-de-chaussée. Elle était vaste, peu

close, mais chauffée en toutes saisons par une cyclopéenne cheminée, aux

profondes embrasures, et au manteau tout enjolivé de dessins faits avec

des oeufs d'oiseaux de mer. Pour meubles, des tables et des bancs, des

bancs et des tables. Le tout grossièrement équarri, et reposant sur

une aire inégale. Bossue ici, trouée là, formant hauts-fonds, chargée

d'immondices, en dix places, bas-fonds, remplis d'eau graisseuse,

nauséabonde, eu dix autres. J'oubliais l'indispensable lit-clos contre

une paroi de la muraille, le vaisselier contre une autre, et, pour

décors, des courges, des coloquintes desséchées sur la tablette de la

cheminée et le couronnement du lit. Au plafond de la salle, enfumé comme

celui d'une forge, ne manquaient pas--pantagruéliques festons,--les

brunes flèches de lard, les chapelets de boudins, saucisses, légumes

secs ou poissons fumés. Devant le feu de lande enfin, de dix heures du

matin à huit heures du soir, tournait sans trêve ni merci une broche

homérique, toujours chargée d'appétissantes pièces de viande, volaille

ou gibier. Je ne parle ni des coquelles, ni des casseroles, ni des

tourtières qui chantaient sur la braise.

Telle était, en gros, la salle commune du Cochon à _Monsieur saint

Anthoine_, et vraiment une des meilleures tavernes de toute la Bretagne,

au seizième siècle.

Elle était tenue par le père Clovis, un homme du _pays haut_, venu

à Saint-Malo, à la suite de François Ier, en 1518, et qui avait fait

fortune en épousant la fille de l'ancien propriétaire de l'hôtellerie.

Comme Français, mons Clovis n'était guère aimé. Mais comme

cuisinier, ah! dame, ça changeait! Sur toute la côte, de Pornic à

Mont-Saint-Michel, on le tenait en haute estime. De même aux îles de la

Manche, et dans les localités du littoral anglais.

Le 5 septembre 1534, vers sept heures de relevée, le père Clovis, alors

âgé d'une cinquantaine d'années, trinquait avec quelques habitués, à

l'une de ses tables, en causant du grand événement du jour.

Il s'agissait de la rentrée, dans le port, des deux navires partis en

avril dernier, sous le commandement de maître Jacques Cartier, pour un

voyage d'exploration à la «terre neuve.»

Et les commentaires allaient bon train, je vous promets!

--Sur ma part du paradis, j'étais certain qu'il échouerait! dit un gros

négociant de la Grand'Rue.

--Qu'il échouerait! mais il n'a pas du tout échoué, monsieur Vordec!

On assure qu'il a fait une grande découverte, maître Jacques! et qu'il

rapporte, de l'or plein la cale de ses vaisseaux.

A ces paroles, un individu vêtu comme un pêcheur, qui sirotait

silencieusement son _vin-de-feu_ en un coin de la salle, tendit

l'oreille.

--Ta! ta! ta! fit le commerçant avec une moue dédaigneuse.

--Par Notre-Dame d'Auray! c'est pure vérité, affirma un autre

interlocuteur. Un des mariniers de maître Cartier m'a montré, ce soir,

un lingot d'or....

--Du cuivre! interrompit le négociant.

--Je gage une bouteille de vin de Bourgogne que c'est de l'or!

--Bravo! appuya l'aubergiste. J'ai justement encore, dans ma cave, deux

ou trois flacons de ce crû de 1520, que tu connais, Lorimy!

--Votre vin est trop cher, papa Clovis; parlons plutôt une double pinte

de cervoise, observa le négociant en hochant la tête.

--Ça va, tope-là, repartit Lorimy.

--Le vieux ladre! murmura l'aubergiste, en se levant pour aller tirer la

cervoise.

--Mais, reprit M. Vordec, où est ce lingot d'or?

--Oh! bien, soyez tranquille. Tout à l'heure j'irai le quérir.

--Après tout, fît le commerçant, quand ce serait de l'or vrai, qui me

prouvera qu'il a été rapporté de là-bas?

Cette réflexion, assez sensée d'ailleurs, déconcerta Lorimy.

--Le journal de bord, de maître Jacques, pourrait faire foi, insinua un

troisième personnage.

--Peuh! on écrit ce que l'on veut dans un journal de bord. Le parchemin

est bon enfant; il accepte tout ce qu'on lui donne. Au surplus, en

admettant que maître Cartier ait trouvé quelques pépites aurifères, cela

paiera-t-il les frais de l'expédition? Il est resté près de cinq mois

absent, avec deux navires et soixante hommes d'équipage. Ça coûte. Les

îles que, dit-il, il a explorées, mais nos nefs les avaient reconnues

depuis longtemps! Ce n'était pas là l'homme pour un pareil voyage! Ah!

si l'on m'en eût confié l'entreprise!... Mais il a renié sa patrie, lui.

Il est l'ami des Français! Chez lui, on ne parle même plus bas-breton.

C'est une indignité. Mais le bon Dieu le punira comme il mérite. Déjà sa

fille, cette créature sans vergogne, qu'il a ramenée on ne sait d'où....

--La Constance! dit Lorimy avec un accent et un geste de mépris.

--Oui, cette dévergondée qui porte chaperon de velours, basquine et

cotte de soie, comme une châtelaine, ni plus ni moins. Et qu'est-ce

que c'est, je vous demande? quelque bâtarde que maître Jacques aura eue

d'une sauvagesse... hé! hé! Je me souviens encore qu'à ce fameux voyage

de 1520, d'où elle est revenue avec lui, il était resté neuf mois

absent... hé; hé!! neuf mois, vous comprenez!... Cette bonne pâte de

Catherine Desgranches n'y a rien vu...

--Catherine Desgranches! min Gieu! qui est-ce qui parle de Catherine

Desgranches, la femme à maître Jacques, da oui? cria à ce moment une

rude voix au bout de la salle.

Chacun leva les yeux dans la direction du son, et cette exclamation

sortit de toutes les bouches:

--Le père Jean!

--Jean Morbihan, en chair et en os, da oui; joie et prospérité à tout le

monde, dit le vieux timonier, qui venait d'entrer dans la halle.

--Vous arrivez comme marée en carême, père Jean, reprit Lorimy, en lui

montrant une place vide, à côté de lui, sur le banc. M. Vordec et moi

nous avons engagé un pari. Vous pouvez le décider et vous nous aiderez à

consommer l'enjeu. En attendant, lestez-vous d'un coup de cidre nouveau.

Disant cela, il lui présenta le pichet de faïence coloriée dont il se

servait lui-même.

Le marin avala une longue gorgée et fit claquer sa langue contre son

palais.

--Très-bien! très-bien; dit-il; ça vous fait un velours sur l'estomac.

Maintenant, qu'y a-t-il pour vous obliger, mes gens?

--C'est M. Vordec qui me soutient que vous n'avez pas trouvé de l'or,

dans votre navigation, répondit Lorimy.

--De l'or! repartit Morbihan, nous en avons tant et plus. A preuve!

Et il tira de sa poche un caillou tout rayé de paillettes, qui

brillèrent comme des étincelles de feu, dans la demi-obscurité de la

salle.

Le buveur solitaire prêtait la plus vive attention à cette scène.

Au même instant, le tavernier remonta de sa cave.

--Par la croix du Dieu vivant! je suis heureux de vous voir, compère

Jean, dit-il en tendant sa main au timonier.

--Et moi, grommela celui-ci, je suis marri contre vous, Clovis,

mon homme. Vous avez fait repeindre, en français, m'a-t-on dit, les

écritures de votre enseigne. Ça ne me va pas! Parce que vous êtes du

pays haut ce n'est pas une raison pour tâcher de nous imposer votre

grimoire, et votre jargon, non da!

--Et vous refusez de me donner la main, compère Jean? dit le cabaretier,

en plaçant un broc d'étain sur la table.

--Min Gieu, vous le mériteriez, Clovis!

--Vous ne savez pas qu'une ordonnance du parlement, siégeant à

Rennes....

--Terr i ben! proféra le marin, jamais ordonnance du parlement ne

m'obligera, moi, à baragouiner votre maudit langage!

--Ah! fit Lorimy, faut pas lui en vouloir. On a enjoint aux aubergistes

de mettre, sous peine d'amende, en français: _Par permission du Roy

et du Parlement_, au-dessus de leurs enseignes, et le barbouilleur du

voisin Clovis a cru bien faire en changeant toutes les inscriptions.

--Le diable emporte le barbouilleur et les inscriptions! maugréa Jean

Morbihan.

--Eh bien, reprit Lorimy se tournant vers le négociant, êtes-vous

convaincu? est-ce de l'or?

--Quand je l'aurai essayé, je vous répondrai, dit celui-ci qui roulait

avec lenteur le caillou entre ses doigts et l'examinait minutieusement.

--Buvons toujours notre cervoise! Clovis, versez-nous à boire!

L'hôtelier s'empressa de satisfaire ses pratiques.

--A la santé de maître Jacques! cria Jean Morbihan en se levant.

--Comment, à la santé de maître Jacques! objecta le négociant d'un air

rechigné.

--Min Gieu, oui! je bois à la santé du capitaine Cartier, le plus

intrépide, le plus illustre des marins bretons! répliqua fièrement notre

timonier, en choquant son gobelet contre celui de Lorimy.

--Excusez-moi, je vais jusqu'à ma boutique essayer ce fragment de roche;

vous me le confiez, n'est-ce pas? dit M. Vordec.

--Pourquoi pas? On vous connaît, vous! fit le père Jean, en haussant les

épaules.

Et, quand le commerçant fut sorti, il continua:

--En voilà encore un que j'aimerais voir promener avec une ceinture de

paille autour du corps [16], et qui crève de jalousie parce que nous

avons eu l'honneur de découvrir un pays où il y a de l'or, en veux-tu,

je t'en donne; des terres si fertiles que tout y pousse sans culture; du

poisson, du gibier, que c'est une bénédiction... C'est là qu'on pourrait

établir une fameuse hôtellerie, compère Clovis, da oui!

[Note 16: C'était une des punitions qu'en Bretagne on infligeait alors

aux banqueroutiers.]

--Vrai? s'exclama le tavernier..

--Mais, demanda Lorimy, y a-t-il du monde?

--Du monde! il y a des hommes tout nus.

--Tout nus! Et les femmes?

--Ouais! interjeta Morbihan, avec un geste narquois.

--Pas jolies, hein?

--Rouges comme le cuivre des chaudrons à Clovis! puis peinturées de la

tête aux pieds comme un bateau de plaisance.

--Ah! reprit Lorimy, père Jean, vous devriez bien nous conter votre

voyage.

--Si ça peut vous être agréable!

--Nous être agréable! dit l'hôtelier; allez-y, et je paie une bouteille

de vin de derrière les fagots.

A cette offre, les yeux du vieux Morbihan rayonnèrent.

--Accepté, dit-il en vidant son pichet.

Divers consommateurs étaient arrivés dans la salle. Ils se groupèrent à

la table du vieux timonier. Clovis alluma quelques chandelles de suif,

baveuses, fichées dans des chandeliers, de fil de fer, en forme

de tire-bouchon. Deux bouteilles tapissées de toiles d'araignée et

cachetées de cire verte furent posées devant Morbihan, qui se mit à

passer sa langue sur ses lèvres, tandis qu'on les débouchait.

C'était un homme d'une soixantaine d'années, dont le visage, aussi battu

par la tempête que le cap du Talut, où il était né, dans l'évêché de

Vannes, avait bruni et s'était parcheminé à l'influence du hâle et des

émanations salines, comme celui d'une momie. Grand, mince, osseux, les

fatigues de la mer ni l'âge n'avaient encore eu de prise sur lui. Il se

tenait droit comme un mât, conservait une longue et abondante chevelure,

à peine grisonnante, dont les mèches flottaient sur ses épaules et

vergettaient ses joues tannées.

Morbihan portait, est-il besoin de le dire? l'accoutrement breton

strictement national: chapeau de feutre grossier aux larges ailes

retroussées, jaquette de drap gris, sans col, avec ganse verte et

boutons de métal à la bordure du devant; veste bariolée à double rang de

boutons; ceinture de cuir jaune; l'ample _bragou-bras_ noué au genou, et

les longs bas bleus à bandes rouges sur les coutures.

Au moral, Jean Morbihan était un excellent coeur, courageux, dur au

travail, tenace, fidèle à ses affections plus qu'à ses antipathies. On

ne lui connaissait qu'une incurable haine: sa gallophohie. Quoiqu'il ne

parlât pas le français, il l'entendait cependant. Et cependant aussi,

par une de ces contradictions si bizarres auxquelles est sujette la

nature humaine, c'était en français que le vieux marin prononçait ses

exclamations favorites: _Oui da, non da_, et _min Gieu_ pour _mon Dieu_.

--Allons, compère Jean, dégustez-moi ça et filez votre câble en douceur,

nous vous écoutons, dit l'hôtelier, après avoir rempli les gobelets.

--Tout le monde est il paré? interrogea le marin.

--Oui, oui; allez!

Jean Morbihan vida son gobelet d'un trait et murmura.

--Min Gieu, ça sent encore le pays du haut, ce vin! J'aimerais bien

mieux un coup de _gwin ardant_.

Néanmoins, il remplit de nouveau son gobelet ingurgita une nouvelle

rasade, et commença en ces termes:

«Vous vous souvenez du vingtième d'avril dernier, mes gens. C'est

ce jour-là que nous avons levé l'ancre, après que ce faraud d'amiral

français nous a eu passés en revue. Il voulait me faire prêter le

serment à son roi. Mais va-t'en voir! Bon! nous débouquons du havre.

Notre bourgeoise, dame Catherine, et la fi-fille à maître Jacques nous

avaient quittés à deux ou trois milles des Haies de la Conchée; et nos

navires marchaient de conserve comme deux frères jumeaux, lorsque,

vlan! un coup de ce démon de kirk nous prend en poupe et nous jette

brusquement hors du golfe. En arrivant dans la Manche, nous n'avions pas

une empointure de voile dehors. Mais, le vent ayant molli, on mit toute

la toile en l'air. La brise continua d'être favorable, si bien que, le

10 mai, nous touchâmes la Terre-Neuve, par le cap de Bonne-Vue. Mais il

y avait là des glaces, des glaces, mes gars, hautes comme le donjon du

château, et grosses, quand je vous dirai, dix fois, vingt fois, cent

fois plus grosses que la tour Qui-Qu'en-Groigne!»

--Vraiment! fit Lorimy émerveillé.

--Da oui! appuya le vieux Jean.

«De façon, continua-t-il, que, ne pouvant débarquer là, nous entrâmes

dans un port voisin, que maître Jacques nomma Sainte-Catherine, en

l'honneur de la sainte patronne de son épouse.

«Dans ce port, nous appareillâmes nos barques, et, au bout de dix

jours, fîmes voile, ayant vent d'ouest et tirant au nord, vers une île,

tellement couverte d'oiseaux, gros comme des poulets, qu'on aurait dit

qu'ils y étaient semés. Min Gieu! il y en avait, il y en avait et il y

en avait encore! En moins de demi-heure, nos barques en furent chargées

comme l'on aurait pu faire de galets.»

--Ces oiseaux sont bons à manger? interrogea l'hôtelier?

--Si bons que, en chaque navire, nous en fîmes saler quatre ou cinq

tonneaux, sans compter ceux que nous mangeâmes frais; da oui!.

--Quelle aubaine!

--«Eh! eh! tout n'est pas rose. Dans cette île, il y a des ours grands

comme la vache au compère Clovis et blancs comme cygnes. Ils viennent

s'y repaître des oiseaux. Et le lendemain de Pâques, qui était en mai,

nous en prîmes un, mais non sans peine et sans courir risque d'en être

dévorés. Ce fut nous qui le dévorâmes. Sa chair était aussi délicate que

celle d'un bouveau. Qui se serait imaginé ça?

«Montant toujours vers le nord, nous rencontrâmes un golfe, dont les

côtes escarpées figuraient des fortifications. On l'appela golfe des

Châteaux [17]. Les glaces nous retinrent quelque temps dans ces parages,

puis nous nous élevâmes dans le golfe, très-resserré, et reconnûmes

plusieurs ports et îlots, inclinant ensuite à l'ouest, nous doublâmes un

si grand nombre d'îles qu'il est impossible de les compter.»

[Note 17: Aujourd'hui le détroit, de Belle-Isle, qui sépare le Labrador

de Terreneuve.]

--Étaient-elles habitées? demanda un auditeur.

--«Habitées, pourquoi pas? Est-ce que le bon Gieu n'a pas mis des

habitants sur toute la terre? Le lendemain de Saint-Barnabe, ayant

quitté le port de Brest dans ledit golfe, nous pénétrâmes en un autre

havre ou nous plantâmes une croix et qui fut appelé Saint-Servain, un

autre Saint-Jacques, un autre Jacques Cartier; enfin, nous atterrîmes

en l'île de Blanc-Sablon. Ces terres sont nues, pelées, il n'y a autre

chose que mousse et petites épines. Cependant on y voit des hommes

de belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages. Ils ont les

cheveux liés au-dessus de la tête et étreints comme une poignée de foin,

y mettant au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou; et

ils y lient ensemble quelques plumes d'oiseaux.»

--Et ils sont nus? dit Lorimy.

Jacques Cartier · 第 6 / 17 段