La série la plus complète des stalles du commencement du XVIe siècle que

nous possédions garnit entièrement le choeur de la cathédrale d'Auch.

Ces stalles sont de beaucoup les mieux conservées. Taillées dans un bois

de chêne d'une qualité tout exceptionnelle, et qui a pris par le

frottement l'aspect de la cornaline, elles fournissent une série

d'ornements de la renaissance du plus charmant caractère. De grandes

figures bas-reliefs décorent les dorsals, et des arabesques délicatement

coupées couvrent les accoudoirs, les entrées, les montants. Les dais

sont merveilleux de délicatesse et de combinaisons. Les stalles de la

cathédrale d'Auch ont été commencées vers 1520 et terminées vers

1546[307].

Des stalles du XVIe siècle présentent encore quelque intérêt, entre

autres celles des églises de Saint-Bertrand de Comminges

(Haute-Garonne), de Montréal (Yonne); les beaux fragments déposés dans

l'église impériale de Saint-Denis, et qui proviennent de la chapelle du

château de Gaillon. Les dorsals de ces stalles sont revêtus d'ouvrages

de marqueterie, et les accoudoirs, les patiences, les montants,

appartiennent à la plus jolie sculpture du commencement de la

renaissance.

Quoique l'on doive regretter la destruction des anciennes formes du

choeur de Notre-Dame de Paris, qui dataient du commencement du XIVe

siècle et qui étaient fort belles, au dire des auteurs qui les ont vues,

les stalles refaites à la fin du règne de Louis XIV, qui garnissent

aujourd'hui ce choeur, sont de très-belles boiseries sculptées avec un

art infini sur du chêne bien choisi et passablement assemblé. Cependant,

comme oeuvre de menuiserie, il y a loin de là aux stalles d'Amiens, dont

les assemblages sont tracés et exécutés avec une précision absolue, ne

laissent voir ni un clou, ni une équerre, ni même une cheville. Si l'on

démonte ces stalles du XVe siècle (et celles d'Amiens appartiennent à

l'art de cette époque), on ne peut qu'admirer le soin, la simplicité des

moyens, la précision de ces maîtres menuisiers, le choix judicieux des

pièces mises en oeuvre et l'excellent tracé des moulures, pour ne rien

enlever de la force du bois. On n'en peut dire autant des stalles de la

cathédrale de Paris, et la bonne apparence extérieure cache bien des

vices de construction, des expédients et des négligences.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Note 295: Voyez CHOEUR, JUBÉ.]

[Note 296: Cependant il existe des stalles de choeur sur

un seul rang, avec prie-Dieu, notamment dans les provinces de

l'Est et en Allemagne.]

[Note 297: Entre autres, les stalles de bois des églises

de Ratzburg, données par M. J. Gailhaband, (_l'Architecture du

Ve au XVIIe siècle, et les arts qui en dépendent_, t. IV).

Ces stalles paraissent dater du milieu du XIIe siècle. Elles

sont fort grossières et à l'état de fragments.]

[Note 298: _Chapelle de Notre-Dame de la Roche_, par MM.

Sauvageot frères, Paris, Morel, 1863.]

[Note 299: Par MM. Sauvageot frères.]

[Note 300: Ces stalles, ou du moins ce qui en reste a été

gravé en partie dans l'ouvrage de M. Gailhabaud (déjà cité).]

[Note 301: D'après des dessins communiqués par M.

Boeswiwald.]

[Note 302: Nous citerons les stalles de la cathédrale de

Dol, parmi celles qui appartiennent au XIVe siècle.]

[Note 303: Sur notre figure, le couronnement A est

dessiné à côté de sa place et se rapporte en A'.]

[Note 304: Trente-deux en haut et vingt-six, en bas de

chaque côté. Il en existait quatre de plus avant la

destruction du jubé en 1755.]

[Note 305: Ces stalles coûteraient aujourd'hui plus de

500 000 francs.]

[Note 306: Les museaux des accoudoirs donnent, en

projection horizontale, la figure D.]

[Note 307: Voyez la _Monographie de Sainte-Marie d'Auch_,

par l'abbé Canéto, 1857, in-fol.]

* * * * *

STATION, s. f. C'est ainsi qu'on désignait, pendant le moyen âge, les

points d'un chemin où s'étaient arrêtés les pèlerins ou les cortéges qui

transféraient des reliques de corps-saints. Les translations de reliques

donnaient lieu, de la part des populations, à des manifestations

religieuses dont aujourd'hui nous ne pouvons nous faire une idée. Tous

ceux qui avaient quelque grâce à demander au ciel, se transportaient sur

le passage des reliques, et espéraient obtenir l'accomplissement de

leurs voeux par l'intercession du saint dont ils pouvaient approcher les

restes. L'empressement redoublait autour des châsses, si ceux qui les

transportaient faisaient une halte; alors c'étaient des guérisons

subites de malades ayant la foi, ou des punitions terribles des

incrédules et profanateurs. On consacrait ordinairement le souvenir de

ces haltes dans la campagne par un petit monument, une pierre, une

croix, un reposoir (voyez REPOSOIR).

Quand Philippe le Hardi fit transporter les restes du roi son père à

l'abbaye de Saint-Denis, il accompagna et voulut même porter la châsse

qui contenait les ossements rapportés de Tunis à Paris. Le funèbre

cortége fit le trajet à pied, et s'arrêta plusieurs fois sur le chemin.

Et, dit Corrozet[308], «furent édifiées des stations et reposois, en

façon de pyramides, à chacune desquelles sont les effigies de trois roys

et l'image du crucifix à la poincte, ainsi qu'on les voit encores de

présent. Aucuns les appellent mont-joyes.» Il ne reste plus aujourd'hui

qu'un fragment de ces stations sur le bord de la Seine, à Saint-Denis

même.

[Note 308: _Les Antiquitez de Paris_, par G. Corrozet

Parisien, 1586.]

* * * * *

STUC, s. m. Enduit composé de chaux, de sable très-fin, de poussière de

calcaire dur ou de marbre, dont on revêtait les maçonneries et même

parfois les appareils de pierre de taille, pour obtenir extérieurement

ou intérieurement des parements polis, sans apparence de joints, et que

l'on décorait de sculptures délicates et de peintures. Les stucs furent

employés dès la plus haute antiquité. Les pyramides de Memphis étaient

recouvertes d'un enduit stuqué dont on voit les restes. Les Égyptiens

recouvraient leurs édifices d'une très-légère couche de stuc pour

masquer les sutures de la pierre et pour recevoir la peinture. Les

Grecs, quand ils employaient la pierre de taille vulgaire, passaient sur

les parements un stuc léger, poli, qu'ils décoraient de peintures. On

retrouve la trace de ces stucages dans les monuments doriens de Sicile,

à Pestum, etc. Les Romains employèrent le stuc très-fréquemment, soit

pour les monuments publics, soit pour les habitations. Il n'est pas

nécessaire ici de citer les nombreux exemples de l'emploi du stuc en

Italie pendant l'antiquité. Cette habitude passa dans les Gaules, et il

n'est pas de construction gallo-romaine dans laquelle on ne trouve des

restes d'enduits stuqués, c'est-à-dire polis et peints. Les procédés de

construction eurent la même fortune que les arts; ils périrent avec eux

en Occident à la fin de l'empire romain, et les rares débris des

monuments des premiers siècles ne nous laissent plus voir que des

enduits grossiers faits de mauvais matériaux, mal dressés et recouverts

de peintures sauvages. On n'avait pas cependant abandonné dans les

Gaules l'habitude de recouvrir les parements de moellon, et même les

grossiers appareils, d'un enduit de chaux et sable aussi mince que

possible, pour dissimuler les défauts et les joints de la pierre et pour

recevoir des colorations. Mais ces enduits n'ont plus le beau poli des

stucs de l'antiquité grecque et de la bonne époque romaine, ni leur

solidité; aussi se sont-ils rarement conservés, et leur absence nous

fait croire trop facilement que les monuments carlovingiens, par

exemple, laissaient voir à l'intérieur comme à l'extérieur leurs petits

appareils grossièrement dressés. Loin de là, ces édifices, bien qu'ils

fussent bruts, barbares, étaient recouverts d'enduits et de peintures à

l'intérieur comme à l'extérieur, et ces enduits, parfois décorés de

gravures, d'ornements d'un faible relief, sont de véritables stucs. Un

des exemples de stucages authentiques appartenant à la période

carlovingienne se voit encore dans la petite église de Germigny des Prés

(Loiret), dont la construction remonte au commencement du IXe

siècle[309]. Une mosaïque dans le caractère grec-byzantin décore la

voûte de l'abside[310]. Autrefois des stucs gravés et peints

garnissaient les parois de l'église. Ces enduits, enlevés dans les

parties inférieures, ne se voient plus qu'à l'intérieur de la tour du

clocher central, et notamment aux baies de ce clocher, lesquelles se

composent d'une archivolte reposant sur deux colonnettes engagées. Or,

ces archivoltes et les colonnettes sont entièrement obtenues à l'aide

d'un stuc blanc, fin, très-dur, recoupé au ciseau pendant qu'il était

encore frais. Voici (fig. 1) la moitié d'une de ces baies; en A et en B,

sa coupe.

Les arts, à l'état barbare, n'excluent point la profusion des ornements;

c'est plus souvent le contraire qui a lieu. On ne saurait douter que

l'architecture carlovingienne, d'une si grossière structure, élevée

habituellement à l'aide de matériaux sans valeur, mal choisis et plus

mal employés, ne fût revêtue d'une ornementation très-riche, mais

obtenue par des moyens rapides et peu coûteux. Le stuc se prêtait à ce

genre de décoration courante, et de toutes les traditions d'art des

Romains, celle-là avait dû persister à cause des facilités que fournit

l'emploi de semblables procédés. Élever des murs en moellon, et, quand

la bâtisse est achevée tant bien que mal, en dissimuler les

irrégularités, les tâtonnements, par un enduit sur lequel des graveurs,

sculpteurs, viennent intailler des ornements pris sur des étoffes, des

meubles et des ustensiles tirés de l'Orient, c'était là évidemment le

procédé qu'employaient volontiers les naïfs architectes de la première

période du moyen âge. Ce procédé ne demandait ni beaucoup de calculs, ni

les prévisions savantes de nos maîtres des XIIe et XIIIe siècles.

Quelques édifices carlovingiens laissent apercevoir des traces de

stucages sur des voûtes et même sur des chapiteaux[311].

Plus tard les stucs ne furent plus que de très-délicates applications

d'ornements, de treillis, de quadrillés fleuronnés, sur des surfaces

unies, afin d'en réchauffer la nudité. (Voy. APPLICATION.)

* * * * *

STYLE. s. m. Il y a _le style_, il y a _les styles_. Les styles sont les

caractères qui font distinguer entre elles les écoles, les époques. Les

styles d'architecture grecque, romaine, byzantine, romane, gothique,

diffèrent entre eux de telle sorte, qu'il est aisé de classer les

monuments produits de ces arts divers. Il eût été plus vrai de dire: la

forme grecque, la forme romane, la forme gothique, et de ne pas

appliquer à ces caractères particuliers de l'art le mot _style_; mais

l'usage s'étant prononcé, on admet: le style grec, le style romain, etc.

Ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici; nous avons fait ressortir dans

plusieurs articles du _Dictionnaire_ les différences de style qui

permettent de classer par époques et par écoles les oeuvres de

l'architecture du moyen âge.

Nous ne parlerons donc que _du style_ qui appartient à l'art pris comme

conception de l'esprit. De même qu'il n'y a que _l'art_; il n'y a que

_le style_. Qu'est-ce donc que le style? C'est, dans une oeuvre d'art,

la manifestation d'un idéal établi sur un principe.

_Style_ peut s'entendre aussi comme _mode_; c'est-à-dire appropriation

d'une forme de l'art à l'objet. Il y a donc le _style absolu_, dans

l'art, et le _style relatif_. Le premier domine toute conception, et le

second se modifie suivant la destination de l'objet. Le style qui

convient à une église ne saurait convenir à une habitation privée: c'est

le style relatif; mais une maison peut laisser voir l'empreinte d'une

expression d'art (tout comme un temple ou une caserne) indépendante de

l'objet et appartenant à l'artiste ou plutôt au principe qu'il a pris

pour générateur: c'est _le style_.

Dans les arts, et dans l'architecture en particulier, les définitions

vagues ont causé bien des erreurs, ont laissé germer bien des préjugés,

enraciner bien des idées fausses. On met un mot en avant, chacun y

attache un sens différent. Des raisonnements qui ne peuvent jamais se

croiser s'élèvent sur ces bases mal assises, n'avancent pas les

questions d'un degré, embarrassent les indécis et nourrissent les

esprits paresseux[312].

Toute oeuvre sortie du cerveau humain, dans le domaine des lettres aussi

bien que dans celui des arts, ne peut vivre que si elle possède ce qu'on

appelle: le style.

Le style appartient à l'homme et est indépendant de l'objet. En poésie,

par exemple, il y a la pensée ou l'impression, et la manière de

l'exprimer, de la faire pénétrer dans l'âme de l'auditeur: c'est le

style. Sur cent témoins oculaires d'un fait, un seul, en le racontant,

produira sur son auditoire une impression profonde. Pourquoi? Parce

qu'il a mis _le style_ dans sa narration. Ce style lui appartient, et

cependant, pour émouvoir, il faut qu'il soit _le style_, c'est-à-dire

qu'il agisse sur tous. Dix peintres font le portrait d'une même

personne, dans des conditions identiques. Tous ces portraits sont

ressemblants. Un seul rappelle aux personnes qui connaissent l'original,

non-seulement ses traits matériels, mais sa physionomie, ses façons

d'être, son esprit, son caractère enjoué ou mélancolique. Ce peintre

possède le style.

Nous revenons à notre première définition, savoir: _Le style est la

manifestation d'un idéal établi sur un principe_. En effet, dans

l'exemple que nous venons de donner, si la physionomie, le caractère,

les allures appartiennent bien à l'original du portrait, l'opération qui

consiste à se pénétrer de ces qualités et de ces attributs, de telle

sorte que, sur un panneau, l'apparence de ces qualités et attributs soit

inexprimée; cette opération appartient à l'artiste et est la conséquence

d'un principe auquel il se soumet. Nous appelons cette opération un

idéal, parce qu'il a fallu que l'artiste fît de ces qualités et

attributs un tout, un ensemble dans lequel certains traits ont été

atténués, tandis que d'autres ont dû être mis en relief. On nous

pardonnera de prendre ici un côté vulgaire de cette faculté pour en

faire comprendre la valeur. Une _charge_, si elle est bonne, a toujours

du style, parce que l'artiste qui l'exécute a pris les côtés les plus

saillants d'une physionomie pour les exagérer au delà de toute

vraisemblance. Tous les peuples vraiment artistes ont fait des charges,

celles-ci ne sont que le déréglement d'une faculté qui appartient aux

poètes, aux artistes seuls. On sentira facilement combien la voie est

étroite entre le réalisme absolu qui consisterait à photographier

l'objet, l'idéalisme poussé jusqu'à la charge, et la platitude qui se

met à la remorque d'un prétendu classicisme et s'abrite derrière son

autorité. L'impression que produit un objet sur les artistes varie en

raison des facultés de chacun d'eux; donc, l'expression diffère: mais

ceux-là seuls posséderont le style qui feront pénétrer chez le

spectateur l'impression qu'ils ont ressentie. Le poëte, le peintre, le

sculpteur, éprouvent des sensations vives, promptes et claires; mais ces

sensations, procédant de l'extérieur, ne sont qu'une empreinte; cette

empreinte, avant de prendre une forme d'art, subit une sorte de

gestation dans le cerveau de l'artiste, qui peu à peu se l'assimile, en

fait une création du second ordre qu'il met au jour à l'aide du style.

Si cette faculté d'assimilation fait défaut au poëte, au peintre, au

sculpteur, leurs oeuvres ne sont que le reflet d'une sensation émoussée,

et ne produisent aucune impression.

Pour l'architecte, comme pour le musicien, le phénomène psychologique

est différent. Ces artistes ne reçoivent pas directement d'une scène,

d'un objet ou de la nature, une sensation propre à se transformer en

oeuvre d'art. C'est de leur cerveau que doit sortir cette oeuvre, c'est

leur faculté de raisonner qui la fait naître à l'état embryonnaire, qui

la développe en la nourrissant d'une série d'observations empruntées à

la nature, à la science et à des créations antérieures. Si l'architecte

est un artiste, il s'assimile cette nourriture qu'il va chercher de tous

côtés pour développer sa conception; s'il ne l'est pas, son oeuvre n'est

qu'un amas d'emprunts dont il est aisé de reconnaître l'origine: elle

manque de style.

Le style est, pour l'oeuvre d'art, ce que le sang est pour le corps

humain; il le développe, le nourrit, lui donne la force, la santé, la

durée; et comme on dit: _le_ sang humain, bien que chaque individu ait

des qualités physiques et morales différentes, on doit dire: _le_ style,

quand il s'agit de cette puissance qui donne un corps et la vie aux

oeuvres d'art, bien que chacune de ces oeuvres ait un caractère propre.

Nous n'avons pas ici à apprécier jusqu'à quel point la peinture, la

sculpture et la poésie sont des arts d'imitation inspirés directement

par des effets en dehors de nous et dont nous sommes les témoins. Il

suffit de dire--ce que personne ne contestera, pensons-nous--que

l'architecture n'est point un art d'imitation; les effets extérieurs ne

peuvent avoir sur son développement qu'une influence secondaire. L'art

de l'architecture est une création humaine; mais telle est notre

infériorité, que, pour obtenir cette création, nous sommes obligés de

procéder comme la nature dans ses oeuvres, en employant les mêmes

éléments, la même méthode logique; en observant la même soumission à

certaines lois, les mêmes transitions. Le jour où le premier homme a

tracé sur le sable un cercle à l'aide d'une baguette pivotant sur un

axe, il n'a pas _inventé_ le cercle, il a trouvé une figure

éternellement existante. Toutes ses découvertes en géométrie sont des

observations, non des créations; car les angles opposés au sommet n'ont

pas attendu que l'homme eût constaté leur propriété pour être égaux

entre eux.

L'architecture, cette création _humaine_, n'est donc, de fait, qu'une

application de principes qui sont nés en dehors de nous et que nous nous

approprions par l'observation. La force d'attraction terrestre existait,

nous en avons déduit la statique. La géométrie tout entière existait

dans l'ordre universel, nous en avons observé les lois et nous les

appliquons. Il en est de même pour toutes les parties de cet art; les

proportions, la décoration même, doivent découler de ce grand ordre

universel dont nous nous approprions les principes, autant que nos sens

incomplets nous le permettent. Ce n'était donc pas sans raison que

Vitruve disait que l'architecte devait posséder à peu près toutes les

connaissances de son temps, et qu'il plaçait en tête de ces

connaissances la philosophie. Or, chez les anciens, la Philosophie

comprenait toutes les sciences d'observation, dans l'ordre moral aussi

bien que dans l'ordre physique.

Si donc nous pénétrons quelque peu dans la connaissance des grands

principes de l'ordre universel, nous reconnaissons bien vite que toute

création se développe suivant une marche logique, et que, pour être,

elle se soumet à des lois antérieures à l'idée créatrice. Si bien qu'on

pourrait dire: «À l'origine, les nombres et la géométrie existaient.»

Les Égyptiens, et après eux les Grecs, l'avaient bien compris ainsi;

pour eux, les nombres et les figures géométriques étaient sacrés. Nous

pensons que le style, qui ne manque jamais à leurs productions d'art,

est dû à ce respect religieux pour ces principes auxquels la création

universelle se soumet la première, elle qui est le style par excellence.

Mais dans des questions de cet ordre, il faut apporter la démonstration

la plus sensible. D'ailleurs, nous ne nous occupons pas ici de

philosophie; il ne s'agit d'autre chose que de faire saisir les grands

principes, les principes les plus simples à l'aide desquels le style

pénètre les oeuvres d'architecture.

On voudrait bien parfois se persuader que l'artiste possède en naissant

la faculté de produire des oeuvres de style, et qu'il lui suffit pour

cela de se laisser aller à une sorte d'inspiration dont il n'est pas le

maître. Cette idée, un peu trop générale, et caressée des esprits

vagues, ne semble pas avoir été admise dans les temps qui ont su

produire les oeuvres les plus remarquables par le style. Alors on

croyait au contraire que la production d'art la plus parfaite--les

facultés de l'artiste admises, bien entendu--était la conséquence d'une

profonde observation des principes sur lesquels l'art peut et doit tout

d'abord s'appuyer.

Nous laissons aux poëtes et aux peintres à décider si ce qu'on appelle

l'inspiration peut ou non se passer d'une profonde et longue

observation; mais pour l'architecture, elle est condamnée, par le côté

scientifique, par les lois impérieuses qui la dominent, à chercher tout

d'abord l'élément, le principe qui devra lui servir d'appui, et à en

déduire avec une rigoureuse logique toutes les conséquences. Nous ne

pouvons, en vérité, avoir la prétention de procéder en vertu d'une

puissance plus forte que celle de la création, nous qui n'agissons qu'en

observant les lois qu'elle a posées. Or, quand on reconnaît que la

nature, tout inspirée qu'on la suppose, n'a pas réuni deux atomes sans

se soumettre absolument à une règle logique, qu'elle a procédé avec un

ordre mathématique du simple au composé et sans abandonner un instant le

principe admis tout d'abord, on nous permettra bien de sourire si nous

voyons un architecte attendre l'_inspiration_, sans faire intervenir sa

raison, qui seule, cependant, peut lui permettre d'imiter de bien loin

cette marche logique suivie dans la création de notre globe, sans aller

plus loin.

Certes, c'est un pauvre petit grain de poussière que notre globe, mais

enfin nous y vivons, nous pouvons le voir, l'observer; et si infime que

soit l'objet dans l'immensité, nous reconnaissons que pour le former, la

nature n'a pas mal raisonné. On voudra bien nous pardonner cette

digression, qui d'ailleurs n'est qu'apparente, car ce que nous allons

dire se rattache intimement à notre art, et surtout à notre art pendant

la période du moyen âge.

Le problème à résoudre était celui-ci: «Étant donnée une masse

sphérique, ou à peu près, à l'état de liquéfaction brûlante, la

solidifier à la surface par voie de refroidissement, c'est-à-dire de

retrait, de condensation, peu à peu, de manière à former autour du

sphéroïde en fusion une croûte homogène et suffisamment résistante.»

C'est bien ici le cas de dire qu'avant le problème posé, la géométrie

existe, car le problème est résolu suivant ses lois. Notons d'abord que

la nature n'a pas trouvé l'introuvable, l'absurde, la quadrature du

cercle. Elle a entre les mains les moyens que nous lui avons dérobés par

l'observation de ses propres lois. Pour elle comme pour nous, un cercle

est un cercle, et s'il faut revêtir un sphéroïde d'une croûte, d'une

sorte de pavage solide, elle a procédé comme nous procéderions, par

juxtaposition de corps se prêtant à cette fonction. La question était de

trouver ce corps, ce corps unique, d'un seul échantillon, possédant les

propriétés absolues de résistance. La nature est à l'oeuvre, ses

déductions s'enchaînent suivant un ordre d'une inflexible logique. Elle

trace un cercle, (fig. 1.); une seule figure ne pouvant se déformer,

dont les côtés et les angles soient égaux entre eux, par conséquent dont

la résistance est égale sur quelque côté qu'on la place, s'inscrit dans

ce cercle: c'est le triangle équilatéral. Elle prend une sphère, et dans

cette sphère, par induction, elle inscrit une pyramide dont les quatre

faces sont des triangles équilatéraux, c'est-à-dire un solide ne pouvant

se déformer et dont les propriétés sont les mêmes, quelle que soit celle

de ses quatre faces sur laquelle vous le posiez. Voilà le solide trouvé:

côtés égaux, angles égaux, résistances égales. Avec cet échantillon,

elle va former la croûte solide de la sphère incandescente. Et en effet

ce solide peut se prêter à cette fonction.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 42 / 47 段