SOL, s. m. On indique par la locution _bon sol_, le terrain sur lequel

on peut établir la fondation d'un édifice. (Voy. CONSTRUCTION,

FONDATION).

* * * * *

SOLIVE, s. f. Pièce de bois reposant sur les poutres maîtresses dans les

planchers du moyen âge, supportant l'aire sur laquelle est posé le

carrelage ou les planchéiages, et restant apparente au-dessous de cette

aire (voy. PLAFOND). Étant apparentes, les solives, dans les

planchers du moyen âge, sont souvent moulurées, ornées de sculptures, ou

pour le moins soigneusement équarries. L'usage était de poser les

solives tant plein que vide, c'est-à-dire qu'on laissait exactement

entre chaque solive la largeur de l'une d'elles. Leur équarrissage,

suivant les portées, varie entre 0m,22 (8 pouces) et 0m,164 (6 pouces).

Qu'elles soient embrevées dans les poutres maîtresses, posées simplement

sur ces poutres ou sur des lambourdes, leur portée reste toujours

franche, et les chanfreins, moulures et sculptures ne commencent qu'à

une certaine distance de cette portée. Voici (fig. 1) plusieurs exemples

de solives.

L'exemple A (XIIIe siècle) provient d'un plancher d'une maison à Angers.

Les deux arêtes inférieures sont abattues par un cavet peu prononcé. Les

exemples B proviennent de la tribune des orgues de l'église de Saulieu

(Côte-d'Or). Ces dernières solives, finement profilées, datent du XIVe

siècle. Des ornements sculptés seulement près de la portée donnent, pour

l'oeil, de la force à celle-ci. Au XVe siècle, les solives prennent

(quand elles sont taillées dans du sapin principalement) peu d'épaisseur

et beaucoup de champ, ainsi que le fait voir l'exemple figure 2,

provenant d'une maison de Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne). Alors elles

sont assemblées dans les poutres maîtresses par un repos et un tenon

(voyez en A). Ces sortes de solives sont espacées les unes des autres de

0m,60 à 0m,90, et reçoivent des entretoises qui portent l'aire et le

plafonnage. Dans quelques villes méridionales, telles que Narbonne,

Béziers, Aigues-Mortes, Perpignan, etc., on n'employait que le sapin

pour les planchers; les poutres maîtresses sont assez voisines les unes

des autres et les solives très-fines 0m,11 (4 pouces) et très-serrées.

Par-dessus est posé un lambrissage de forts madriers de 0m,06, avec

couvre-joints, qui porte l'aire. Les solives sont généralement peintes,

ainsi que les entrevous.

* * * * *

SOMMIER, s. m. Pierre qui reçoit un arc ou une réunion d'arcs, qui leur

sert de naissance, de point de départ.

Dans l'architecture du moyen âge, les arcs remplissant un rôle

très-important, les sommiers, la manière de les tracer et de les

appareiller, leur pose, ont préoccupé les constructeurs. Ceux-ci sont

arrivés, vers le milieu du XIIIe siècle, à une science de combinaisons

et à une perfection d'exécution dans la manière de construire les

voûtes, qui n'ont point été égalées. Or, dans le tracé d'une voûte en

arcs d'ogives, par exemple, toutes les difficultés viennent se résoudre

dans les sommiers.

Les articles CONSTRUCTION et VOÛTE font ressortir l'importance des

sommiers dans l'appareil des arcs de voûtes; il n'est donc pas

nécessaire de nous étendre sur la manière dont les tracés sont faits en

raison de la position et de la courbure de ces arcs. Nous nous

occuperons seulement de la partie décorative de ce membre de la

structure des voûtes.

À dater de la fin de la période romane, les architectes du moyen âge se

sont préoccupés souvent de décorer la naissance des arcs de voûtes

au-dessus des chapiteaux. Il leur semblait évidemment que la transition

entre la richesse du chapiteau et la froideur des profils des arcs

devait être ménagée. À cette époque, à la fin du XIIe siècle, les piles

avaient encore une section assez simple et les arcs se meublaient déjà

de moulures. Sur les chapiteaux, des tailloirs robustes servaient

d'assiette à ces arcs, il y avait ainsi interruption brusque entre les

supports et l'objet supporté. Or, le sentiment de ces maîtres leur

indiquait qu'une liaison était nécessaire entre les piles à section

simple et les arcs allégés par des moulures, ou, tout au moins, qu'il

fallait faire comprendre aux yeux comment pouvaient naître ces faisceaux

de profils sur une assiette horizontale; qu'il y avait quelque chose de

choquant dans la pénétration des moulures des arcs dans des tailloirs à

sections rectangulaires. Ainsi, quand (fig. 1) l'architecte posait sur

le tailloir rectangulaire A d'un chapiteau un arc B, à section également

rectangulaire, cela s'arrangeait naturellement. Mais quand, pour obtenir

un aspect plus riche, plus élégant, il voulut donner à cet arc B un

profil C, par exemple, la corne D du tailloir paraissait trop saillante

et ne plus rien porter. Or, si nous voyons que les Romains faisaient

porter les sommiers des arcs des voûtes, non sur la saillie du

chapiteau, mais à l'aplomb du nu de la colonne,--ce qui rendait le

chapiteau inutile,--nous constatons que les architectes du moyen âge,

plus logiques dans leur structure, prétendaient utiliser la saillie du

chapiteau et porter les arcs en encorbellement.

Donc la corne D, restant isolée, choquait leur sens logique d'accord

avec le sentiment; ils firent retourner le profil C dans la hauteur du

sommier, ainsi qu'on le voit en E, ou bien (fig. 2) ils arrêtèrent le

profil par un renfort, et firent pénétrer ses moulures dans une section

rectangulaire[279].

Ces maîtres du moyen âge avaient de ces délicatesses qui n'ont plus

prise sur nous, gens trop affairés, pour rechercher autre chose que le

gros succès banal, facile et fructueux. Moulurer une archivolte, faire

tomber cette moulure sur un tailloir ou une imposte, ne demande que la

peine de donner un profil au tailleur de pierre; mais arrêter cette

moulure à une certaine hauteur au-dessus du lit inférieur du sommier, et

trouver une transition entre les courbures profilées et l'horizontalité

du couronnement d'un pied-droit ou d'une colonne, c'est se donner un

souci que les artistes travaillant pour les Romains de l'empierre

gardaient comme superflu. Nos architectes de la fin du XIIe siècle, chez

lesquels une science naissante n'avait pas encore étouffé le sentiment

vrai de l'art, ne pensaient pas qu'une moulure pût naître de rien, ou

tomber brusquement sur un autre membre sans une attache, une racine, une

base. Ils ne se décident à supprimer cette racine des moulures d'arcs

que quand ceux-ci ne sont plus, pour ainsi dire, qu'une prolongation des

faisceaux de colonnettes composant les piliers, et que les chapiteaux

sont réduits à l'état de bagues ornées séparant les membres verticaux

des membres courbes. Aussi l'importance décorative des sommiers

diminue-t-elle quand la section des piliers se rapproche de celle des

arcs, pour s'effacer entièrement, si ces piliers se composent d'un

nombre de membres égal à celui de ces arcs.

Dans le choeur de l'église de Notre-Dame de la Coulture, au Mans, il

existe une disposition indiquant bien nettement le rôle que les

architectes du XIIe siècle assignaient au sommier. Les arcs de la voûte,

comprenant un arc ogive et deux formerets, reposent sur trois

colonnettes dont les tailloirs sont rectangulaires. Cependant l'arc

ogive est mouluré avec arête saillante (voyez en A, fig. 3, le profil de

cet arc ogive); l'architecte a posé entre ce profil d'arc et le tailloir

une statue entière avec son dais, qui sert de base au profil. Des

fenêtres refaites et agrandies au XIVe siècle sous les formerets ont

détruit la belle ordonnance de cette abside, mais les arcs ogives sont

restés intacts avec leur grand sommier pris dans une seule assise.

Toutefois dans cette disposition toute primitive, il reste des

indécisions, des parties imparfaites; les arcs formerets tombent assez

gauchement sur des colonnettes qui paraissent trop grosses pour les

porter. Les tailloirs des chapiteaux ne portent pas bien ces formerets;

ceux-ci naissent brusquement sur leur inutile saillie. Peu à peu ces

tâtonnements disparaissent, il n'y a plus de ces membres saillants sans

raison, et les nervures des arcs s'enracinent sur les chapiteaux avec

une énergie surprenante. Un des plus beaux exemples de ces sommiers

disposés avec adresse et raison se trouve dans la salle du

rez-de-chaussée du donjon de Coucy.

Le plan de cette salle[280] est un dodécagone avec douze renfoncements

en forme de niches sur chaque face. Dans les douze angles rentrants sont

douze colonnettes isolées, mais dont les bases et les chapiteaux

tiennent à la bâtisse. Des douze chapiteaux partent les arcs ogives de

la voûte et les colonnettes qui reçoivent les formerets à un niveau

relevé[281]. Voici, fig. 4, en A, les sections horizontales de la

colonnette, du tailloir du chapiteau, de l'arc ogive et des colonnettes

portant les formerets. On voit que ces colonnettes et leur base

débordent la saillie du tailloir du chapiteau. Il s'agissait en effet, à

la hauteur d'homme, de prendre le moins de saillie possible pour ne pas

gêner la circulation et pour dégager les pieds-droits des niches. Sur

cette colonnette si grêle (puisqu'elle n'a que 0m,155), il fallait faire

retomber cet arc qui nerve une énorme voûte et les colonnettes des

formerets. Cela eût été facile à l'aide d'un cul-de-lampe; mais pour

l'oeil ce parti ne prenait pas assez d'importance, il ne reliait pas les

membres supérieurs à la base.

L'architecte dispose donc les sommiers comme le montre en B le tracé

perspectif. Pour enraciner l'arc ogive sur la corne antérieure du

tailloir, une figure est accroupie, et des deux côtés de cet arc, sur

les cornes latérales du tailloir, sortent deux culs-de-lampe feuillus

recevant la base des colonnettes des formerets. Le lit inférieur du

sommier est en _a_, le lit supérieur en _b_. Les lits sont horizontaux

jusqu'à la hauteur de trois ou quatre assises pour l'arc ogive. Ces

noeuds de sculptures et de moulures ont un aspect robuste qui rassure

l'oeil et produit le plus heureux effet; la sculpture est d'ailleurs

traitée merveilleusement. Le géométral C fait voir comment l'assise des

sommiers _d_ conserve son lit supérieur horizontal pour l'arc ogive, et

comment elle forme coupe latéralement pour recevoir les claveaux des

berceaux _g_.

Le XIIIe siècle, en développant son système de voûtes et en soumettant

de plus en plus la section des piles à la section des arcs, perd ces

compositions fermes et hardies. Cependant, jusque vers 1250, les

sommiers des voûtes sont parfois décorés pour établir la transition

entre le chapiteau et les arcs. Nous en avons un exemple à la salle

synodale de Sens, qui date de cette époque. Au-dessus des chapiteaux,

entre les boudins et dans les cavets des arcs, grimpent des feuillages

jusqu'au niveau du lit supérieur du sommier. Les sommiers de la voûte de

la chapelle de la Vierge, dans la cathédrale d'Auxerre, posés sur les

deux colonnes isolées de l'entrée, sont richement décorés de feuillages

et de crochets entre les nervures et les colonnettes portant les

formerets[282]. Dans le cloître de l'église de Semur en Auxois, on voit

également des sommiers décorés de crochets entre les nerfs saillants des

arcs[283]. Cette méthode consistant à donner de la richesse aux sommiers

est particulière à la Bourgogne, où le goût de l'ornementation

plantureuse se conserve tard. Ainsi, dans l'architecture du XIIIe

siècle, l'emploi de l'arcature aveugle, pour occuper les soubassements

ou certaines parties pleines de la construction, est fréquents[284]. Les

moulures qui composent les petites archivoltes tombant sur les

chapiteaux forment, à leur naissance, un faisceau maigre (bien que ce

faisceau déborde le diamètre de la colonnette) par l'opposition même de

ces membres fins au-dessus d'un fût lisse. La lumière qui s'attache sur

la colonnette est plus large et prend plus d'importance que n'en peuvent

avoir tous les filets de lumière accrochés par les moulures. De là

résulte un effet désagréable en ce que la chose portée ne semble pas

peser sur la chose qui porte. Donc, pour remédier à ce défaut, une tête,

ou un paquet de feuilles, ou un crochet jaillit de ce faisceau de

moulures entre les archivoltes. Autour du collatéral du choeur de

Saint-Étienne d'Auxerre, ce sont des têtes qui sortent du sommier des

archivoltes de l'arcature. À la base du clocher--non terminé--de

l'église de Saint-Père sous Vézelay[285], ce sont de beaux crochets,

largement épanouis, qui donnent de la puissance aux sommiers de la

grande arcature fig. 5. Supposons ce crochet supprimé, la naissance des

archivoltes trilobées sur les tailloirs des chapiteaux est maigre et

porte gauchement (voyez la section horizontale A de cette naissance sur

le tailloir). La tige du crochet vient remplir le vide _a_, et son large

feuillage relie les trilobes moulurés au chapiteau.

Mais l'arcature à jour qui, dans l'église de Semur en Auxois[286],

compose le triforium, fournit un des exemples les mieux entendus de ces

sommiers décorés. Là ce sont des têtes qui se détachent au-dessus des

chapiteaux (fig. 6). Cette saillie sculptée est d'autant plus

nécessaire, qu'à son défaut, l'axe de la colonnette se trouverait sous

le vide assez profond qui résulte de la rencontre des deux cavets des

profils d'archivoltes. Ce n'était pas seulement un sentiment très-juste

de l'effet qui poussait les architectes à charger les sommiers

d'ornements saillants, c'était aussi un calcul judicieux. Les sommiers

sont destinés naturellement à recevoir des charges verticales et

obliques; par cela même les pierres employées pour les tailler sont

soumises à des pressions qui peuvent les écraser. Il y a donc un

avantage à laisser à ces morceaux d'appareil la plus forte masse

possible, même en dehors des points où les pressions agissent. Mais, en

architecture, des ensembles aux détails, ce que la raison indique

n'est-il pas toujours d'accord avec le sentiment, avec le besoin des

yeux? Nos maîtres du moyen âge le croyaient certainement, ou plutôt ils

ne séparaient pas ces deux facultés: l'une qui conseille, et l'autre qui

approuve si le conseil est bon. À voir leurs oeuvres dans les menus

détails comme dans les grands partis, on reconnaît bientôt qu'ils ne

dédoublaient pas l'esprit de l'artiste en mettant d'un côté la

réflexion, l'observation, le raisonnement, le calcul, de l'autre cette

sorte d'inspiration vague, indescriptible, poétique, si l'on veut, que

nous appelons le sentiment. Les deux facultés ne pouvaient, chez

l'architecte du moins, qu'agir simultanément pour produire une oeuvre.

Aussi dans ces oeuvres tout se tient, tout s'enchaîne comme au sein d'un

organisme, et il n'est pas une partie dont on puisse dire: «Que

fait-elle là?»

Dans les oeuvres inférieures du portail occidental de la cathédrale de

Reims, on peut signaler plus d'un défaut. Ces trois ébrasements immenses

des portes ne se relient pas parfaitement avec ce qui est placé

au-dessus. On sent là une reprise, un changement dans la composition

primitive, et un désir de produire un effet surprenant par

l'accumulation surabondante des détails. Cependant, si l'on examine ce

portail,--fort altéré d'ailleurs par de méchantes restaurations;--que

d'idées, que de savoir, que de hardiesses heureusement abordées et plus

heureusement exprimées en pierre! Les sommiers qui forment la naissance

de la partie antérieure des trois voussures sont, comme composition et

comme exécution, une des plus belles parties de cette oeuvre

prodigieuse. L'architecte a su donner à ces naissances, relativement

étroites, la puissance d'un support par l'arrangement des sculptures.

Celles-ci se combinent avec la construction, en font apercevoir la

résistance. Tout cela est raisonné, vrai, facile à comprendre, logique,

et tout pénétré d'un sentiment d'art sûr de l'effet qu'il veut produire.

Il s'agissait, entre deux archivoltes immenses et qui se touchent

presque, de trouver un point d'appui, un point résistant à l'oeil, sans

tomber dans la sécheresse d'un pilastre, d'une colonne, d'un support

rigide et vertical. Il fallait d'ailleurs, conformément au principe

excellent des constructeurs de cette époque, consistant à ne jamais

couper la sculpture ou les membres complets d'architecture par des

joints ou des lits, se conformer à l'appareil qui convenait à une

colossale superposition de sommiers. Il fallait faire naître ce support

ou cet ensemble de supports, de rien; développer peu à peu la

résistance, non-seulement en apparence, mais de fait; gagner par

conséquent de la saillie; obtenir de la fermeté à mesure qu'on

accumulait les sommiers, car, à la réunion des deux gâbles qui

couronnent les archivoltes, il fallait rejeter les eaux par une

gargouille énorme. Terminer brusquement cette superposition de sommiers

en encorbellement par une gargouille et par la réunion des deux gâbles,

c'était produire pour l'oeil un effet de bascule désagréable, presque

inquiétant. Que fait l'architecte? En retraite de la saillie de

l'encorbellement et comme pour détruire l'effet de bascule, il pose une

statue; non une statue debout et grêle relativement à sa base, mais une

statue assise, largement drapée et dans une pose tranquille. Puis

derrière le dos de la statue, au nu de la jonction des rampants des

gâbles, un haut pinacle à jour, au milieu duquel se loge encore une

statue debout.

La figure 7 ne peut donner qu'une idée incomplète de cette belle

composition qui, sur le monument, produit un effet saisissant. À la base

est un _verseau_, figure moitié nue, finement rendue, au-dessus de

laquelle s'épanouit un large bouquet de feuillage avec son tailloir. Une

cariatide large, trapue, drapée, debout sur ce tailloir, porte sur ses

épaules un abaque épais, à angles droits, qui sert d'assiette à la

gargouille, composée de trois assises en encorbellement les unes sur les

autres. C'est là qu'aboutissent les deux rampants des gâbles. Puis en

retraite, sur un socle perforé, afin de laisser passer les eaux,

s'assied un harpiste couronné; derrière lui se dresse le pinacle. Le

verseau, une assise; le bouquet de feuillage, une assise; la cariatide,

une assise; l'abaque, une assise; la gargouille, trois assises; le socle

du harpiste, une assise, prise sous les rampants: en tout, huit assises

de pierres énormes et entrant profondément derrière l'extrados des arcs,

comme pour former tas de charge. La statuaire, admirablement mise à

l'échelle de l'architecture, est belle, grande, simple. Rien n'est plus

gracieux que cet épanouissement de plus en plus puissant, comme pour

porter l'animal colossal qui le surmonte, terminé par ce joueur de

harpe, et ce pinacle délicat protégeant une statue. Le contraste entre

la partie inférieure ou la pierre projette des ombres vigoureuses et

larges, et le couronnement élégant, tout brillant de lumière, est des

plus heureux[287].

Il y a loin de cette alliance complète entre l'architecture et la

sculpture, de cette exacte application d'une échelle admise, à ces

superfétations d'ornements, de profils, de frontons, de tympans chargés

de sculptures disparates, sans rapports d'échelles, que nous voyons

accumuler sur la plupart de nos façades monumentales. Mais pourquoi nous

plaindrions-nous de ces abus? Ne ramèneront-ils pas, à cause même de

leurs excès, le goût du public vers les perceptions bien conçues, bien

ordonnées et savamment exécutées?

Il est fort difficile de réunir deux archivoltes sur un point d'appui,

et de les couronner par deux pignons ou gâbles, surtout si les

archivoltes n'ont pas la même courbure, et si les gâbles n'ont pas des

ouvertures égales, car alors les lignes sont boiteuses. Les maîtres du

moyen âge se sont toujours adroitement tirés de cette difficulté, soit

dans des conceptions grandioses, comme celle que nous venons de

signaler, soit lorsqu'il s'agissait d'archivoltes d'édicules, de petits

portails, de tombeaux. La sculpture vient alors en aide à l'architecte

pour nourrir les sommiers trop maigres, pour détruire le mauvais effet

des courbes boiteuses, pour masquer des pénétrations compliquées de

profils. Soeur de l'architecture, non point son tyran ou son esclave,

elle prend sa place dans le concert.

On sait que le système de structure de la voûte dite en arc d'ogive

permet d'obtenir des ouvertures d'arcs de dimensions différentes et

portant sur un même point d'appui; que ces arcs peuvent avoir leurs

naissances à des niveaux différents[288]. Alors le sommier de ces arcs

semble parfois faire gauchir la colonne et son chapiteau. Soit, par

exemple, fig. 8, en A, une colonne isolée portant deux arcs-doubleaux B

d'ouvertures égales, et deux autres arcs-doubleaux C, D, d'ouvertures

inégales, dont les naissances sont à des niveaux différents, ainsi que

quatre arcs ogives: la colonne, parfaitement verticale, paraîtra

s'incliner de _a_ en _b_, ou bien il faudra donner au chapiteau une

importance exagérée. Mais si (voyez en G) entre les arcs, dans le

sommier, nous avons sculpté des ornements qui distraient l'oeil et

prolongent, pour ainsi dire, l'ornementation du chapiteau, cette

illusion produite par des lignes courbes se reliant inégalement avec des

droites disparaîtra, surtout si en _d_, au-dessous de la naissance de

l'arc le plus élevé, nous avons eu soin de conserver une saillie qui

permettra de sculpter une tête, un paquet de feuillages, un objet

quelconque, dont la protubérance sur le profil formera comme une butée à

l'arc D dont la naissance est la plus basse. Mais nous revenons sur les

dispositions de pondération des sommiers, à l'article VOÛTE, et il n'est

pas nécessaire ici de nous étendre plus longtemps sur cet objet, examiné

seulement au point de vue de l'apparence décorative.

Les appareilleurs des XIVe et XVe siècles, très-habiles traceurs,

établissent les sommiers des arcs et voûtes avec une profonde

connaissance de la géométrie et des pénétrations des corps, mais ces

sommiers sont dépourvus d'ornementation. Ils ne sont d'ailleurs que la

prolongation recourbée des faisceaux de moulures, de colonnettes et de

prismes qui composent les piliers.

Nous ne devons pas omettre ici les sommiers des manteaux de cheminée,

lesquels prennent parfois une grande importance, à cause de la charge

qu'ils ont à porter et de la poussée des claveaux qu'ils doivent

maintenir dans leur plan[289]. Ces sommiers, fortement engagés dans les

murs, se projettent en saillie prononcée sur les pieds-droits, forment

coupe, quelquefois avec crossette, pour recevoir le premier claveau. Au

commencement du XVe siècle, on a taillé de ces sommiers remarquables par

la bonne entente de leur tracé. Entre autres, nous signalerons ceux des

cheminées du château de Polignac, auprès du Puy en Velay. Ces sommiers

sont composés de deux assises dont les queues sont engagées dans la

muraille.

Voici, fig. 9, en A, la section horizontale des pieds-droits de ces

cheminées. Leurs profils se retournent également sur le manteau. Le

tracé perspectif B fait comprendre comment ces profils composent et le

pied-droit et le manteau; comment ils se pénètrent pour établir une

butée en C capable de résister à la poussée de la plate-bande

appareillée; comment les deux assises en retraite l'une sur l'autre

forment une crossette D destinée à empêcher le glissement des claveaux.

La prolongation contournée du profil du manteau tracée en G sur la

section horizontale n'est donc pas un simple ornement; cette

prolongation sert de butée aux sommiers et maintient leur écartement.

Les cheminées des châteaux de la Ferté-Milon, de Pierrefonds, de l'hôtel

de Jacques-Coeur à Bourges, et de beaucoup d'habitations qui datent du

XVe siècle, présentent d'heureuses combinaisons de sommiers à la fois

très-solides et décoratifs.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 40 / 47 段