défense. Vers cette époque, la ville était divisée en huit quartiers.
«Chaque quartier avoit son chef ou _quartenier_ qui commandoit à dix
_dizainiers_. Ces derniers recevoient les rapports des chefs de rue.»
Les chefs de rue étaient chargés de la police, et devaient, au premier
appel, réunir leurs hommes à l'une des extrémités de la rue. En 1417,
les murs d'enceinte de la ville furent également divisés en six parties,
avec chacune un chef de garde, lequel avait sous ses ordres cinq
dizainiers et cinquante habitants. Cette garde se renouvelait tous les
jours par sixième. En cette même année on convertit une partie des
meurtrières des tours en embrasures pour y placer des canons. «On pensa
dès ce moment à faire faire et à mettre en état les _pavas_ (pavois,
grands boucliers) de la ville. Ils avaient trois pieds et demi de
hauteur», étaient faits avec des douves barrées par dessous et
recouverts de cuirs; «des courrois servaient à passer les bras pour s'en
couvrir le dos en montant à l'assaut».
Des boulevards (boloarts) furent disposés en avant des portes, outre les
barrières. Ces boulevards étaient des ouvrages de terre avec pieux aigus
(fraises) d'une toise de long, posés presque horizontalement au-dessus
du fossé sur l'escarpe. Ces pieux étaient reliés par des planches à
bataux. On entrait dans les boulevards latéralement, par des ponts-levis
posés sur chevalets. En 1428, les boulevards furent exhaussés (leur
relief était de onze pieds), garnis de banquettes avec parapet et
embrasures de fascines ou de pierre.
Dès 1417, une inspection à domicile faite par dix-huit commissaires
(quatre procureurs de ville, quatre notaires, quatre bourgeois, quatre
sergents et deux personnes non désignées) dut constater si chaque
habitant était pourvu du _harnois_ militaire exigé par les règlements de
ville[259]. Vers la fin de cette année 1417, le prince des Vertus, frère
du duc d'Orléans prisonnier en Angleterre, vint inspecter les ouvrages
de terrassement.
En 1418, de nouvelles bombardes et des canons sont essayés hors de la
ville, et l'on fait venir des pierres dures pour les tourner en
boulets[260].
En 1419, les chaînes sont régulièrement tendues chaque nuit dans les
rues de la ville, au moyen de treuils placés dans les rez-de-chaussée
des maisons. Des cloches de signaux sont posées sur les portes, et les
guetteurs reçoivent des cornets. On fait l'essai d'une grande pierrière
(couillard) placée sur le pont en face du châtelet. Les poternes basses
(sous les ponts-levis) sont mises en état. Jehan Martin, _artillier_,
fournit huit grandes arbalètes d'acier, à manoeuver par quatre hommes
chacune. Des escaliers de bois sont disposés pour monter de la ville sur
les chemins de ronde des courtines.
En 1420, du côté de la Loire, les remparts n'avaient point de parapets;
des mâchicoulis y furent posés avec parapets couverts.
En 1422, les habitants, sous peine d'amende, sont tenus de venir
travailler aux fossés; les amendes produisent 500 livres.
En 1428, les fossés sont encore approfondis et élargis (ils avaient
quarante pieds de largeur et vingt pieds de profondeur). D'autres
parties anciennes des remparts qui n'avaient plus de parapet sont munies
de mantelets de bois avec forts poteaux scellés dans la maçonnerie.
Au mois de septembre de la même année, le recensement ordonné par le
commandant de la ville fit connaître que le nombre des hommes en état de
porter les armes s'élevait à 5000. Les habitants sont invités à
s'approvisionner de vivres. Les faubourgs sont rasés jusqu'à une
distance de cent toises des remparts (200 mètres). Les habitants
s'imposent volontairement, et ils mettent le feu au faubourg des
Portereaux situé sur la rive gauche de la Loire, en avant de la tête du
pont. Ils renforcent le boulevard des Tournelles. Le 21 septembre, un
grand canon est fondu par Jehan Duisy; mis en batterie, ses boulets
forcent les Anglais, qui commencent à se loger en aval sur la rive
droite, à se retirer vers Saint-Laurent. Une fabrique de poudre est
établie dans la rue des Hôtelleries. Jehan Courroyer est nommé chef des
canonniers.
Pour l'intelligence de ce qui va suivre, il est nécessaire de présenter
ici un plan de la ville d'Orléans avec son enceinte au XVe siècle et ses
abords (fig. 9). L'armée anglaise se présenta donc, comme nous l'avons
dit, le 12 octobre 1428, devant la tête du pont d'Orléans, du côté de la
Sologne. Les maisons du faubourg des Portereaux et le couvent des
Augustins sis en A avaient été détruits par les habitants pour que les
ennemis ne pussent s'y loger. Les Anglais dirigèrent leurs attaques
contre le châtelet des Tournelles B[261] et le boulevard qui le
couvrait. Après trois jours d'attaques, le fort n'étant plus tenable,
les Orléanais l'abandonnèrent en l'incendiant et en coupant une arche du
pont en C. Ils se fortifièrent dans le châtelet de la Belle-Croix
construit sur le pont même à la hâte et en bois; et dans la bastille
Saint-Antoine située en D[262]. Les Anglais réparent le fort des
Tournelles[263], où leur commandant, le comte de Salisbury, fut tué d'un
boulet de pierre lancé de la tour Notre-Dame, en E[264]. Ne se trouvant
pas assez en force pour continuer le siége, le 8 novembre ils se
retirèrent vers Jargeau et Beaugency, en se contentant de laisser une
garnison dans le châtelet des Tournelles. Les Orléanais mirent à profit
ce répit: on abattit tous les édifices et maisons des faubourgs sur la
rive droite; églises, couvents, hôtels, tout fut brûlé et rasé de
manière à ne laisser en dehors des remparts qu'un espace vide et
déblayé. Cependant la garnison anglaise du fort des Tournelles avait
reçu des bombardes, et envoyait dans la ville des projectiles qui
pesaient jusqu'à 192 livres. Deux grosses pièces mises en batterie à la
poterne du Chesneau, en F, et une coulevrine montée sur le boulevard de
la Belle-Croix, causaient des dommages sérieux aux Anglais: les deux
canons de la poterne du Chesneau lançaient des boulets de pierre de 120
livres.
Le 30 décembre, les Anglais revinrent en force[265] du côté de
Beaugency, s'emparèrent des restes de l'église de Saint-Laurent (voy. en
G) après un combat très-vif, et s'y fortifièrent. Pendant toute la durée
du siége la grande bastille de Saint-Laurent fut le quartier général de
l'armée des assiégeants. Le 6 janvier, ceux-ci avaient élevé la bastille
Charlemagne en H, dans l'île de ce nom, et le boulevard de Saint-Privé,
en I, de manière à commander le cours du fleuve en aval et à donner la
main à la garnison du fort des Tournelles. Les Orléanais toutefois ne
laissaient pas investir leur ville sans combats. Chaque jour était
signalé par des sorties, des entreprises, soit pour combattre des partis
anglais, soit pour disperser leurs travailleurs.
Pendant les mois de février, mars et avril, les Anglais étendirent leur
investissement. Ils élevèrent successivement, sur la rive droite, les
bastilles de la Croix-Boissié, en K; des Douze pierres, ou de Londres,
L; du Pressoir des Ars, M; d'entre Saint-Ladre et Saint-Pouair, en N,
sur la route de Paris. En amont de la Loire, sur la rive droite, à
l'extrémité de l'île Saint-Loup SL, et commandant la voie romaine
d'Autun à Paris, _a_, ils firent un gros boulevard. Puis en O, sur la
rive gauche; en amont du fort des Tournelles, le 20 avril, ils
achevèrent une dernière bastille dite de Saint-Jean le Blanc. Ainsi, les
Orléanais ne pouvaient qu'à grand'peine recevoir des secours par la
campagne, entre la route d'Autun et celle de Paris, dans la direction P.
Grâce à cet investissement encore incomplet[266], le 29 avril, Jeanne
d'Arc put entrer dans la ville avec un convoi de vivres et de munitions
sorti de Blois. Ce convoi avait pris par la Sologne, et traversa la
Loire en face du port de Chessy, situé en amont à 2 kilomètres environ
d'Orléans. De là il poursuivit sa marche par Boigny et Fleury, et entra
dans Orléans par la porte de Saint-Aignan, R. Tout le monde sait
comment, huit jours après l'arrivée de la Pucelle, les Anglais furent
obligés de lever le siége; leurs troupes, démoralisées, n'osaient sortir
de leurs bastilles. Il ne s'agissait plus en effet pour eux de combattre
des gens de guerre, mais un peuple tout entier, plein de fureur et se
précipitant tête baissée sur les obstacles. Après trois jours de
combats, les Anglais sont obligés d'abandonner leurs bastilles de la
rive gauche, ils perdent le boulevard et le fort des Tournelles, et
d'assiégeants deviennent assiégés dans les ouvrages qu'ils avaient
élevés sur la rive droite. Désormais le peuple entre dans la lice, et le
rôle des armées féodales va s'amoindrissant chaque jour.
Nous avons vu qu'à Toulouse, au commencement du XIIIe siècle, c'est le
peuple de la ville qui résiste aux troupes de Simon de Montfort, c'est
la municipalité qui organise la défense. Jusqu'au siége d'Orléans, sur
le sol de la France, il ne se présenta plus un fait semblable. On
comprend facilement que ce réveil des populations urbaines dut exciter
l'étonnement et même les colères de la féodalité. Pour les chevaliers
français Jeanne était au moins un embarras; c'est au peuple qu'elle
s'adresse, c'est le peuple qu'elle excite à la défense du territoire.
Pour les gentilshommes anglais, la Pucelle était une instigatrice de
révoltes, une révolutionnaire. Ils sentirent toute la gravité de cette
influence nouvelle qui soulevait des populations au nom de la défense du
sol. Elle fut condamnée au nom de cette raison politique qui croit
toujours qu'avec des supplices ou des proscriptions on peut étouffer des
principes nouveaux[267].
Les Anglais ne furent pas les plus coupables dans cette honteuse
procédure, à laquelle présida l'évêque de Beauvais, mais bien la
noblesse et le clergé de France, qui virent dans cette étrange fille
comme l'âme du peuple se soulevant enfin, en face des trafics odieux qui
ruinaient le pays et perdaient le royaume.
La guerre civile à l'état permanent avait d'ailleurs mis les armes entre
les mains de tous. Les paysans pillés, les manants sans ouvrage et sans
pain, à leur tour endossèrent la brigantine, et coururent la campagne et
les bourgades, mettant à leur tête quelque noble ruiné comme eux ou
quelque capitaine de soudards. Ces compagnies désolèrent tout le nord et
l'est de la France, sous le nom d'_écorcheurs_, pendant la plus grande
partie du règne de Charles VII, et formèrent le premier noyau des
troupes à la solde du roi. Lorsqu'en 1444, le 1er juin, une trêve de
deux ans fut conclue entre le roi français et Henri VI, il eût fallu ou
licencier ces troupes, ce qui eût été une nouvelle plaie pour le
royaume, ou les payer pour ne rien faire, ce que l'état des finances du
roi ne permettait pas. Pour les occuper fructueusement, le siége de
Metz, ville libre, fut résolu sous le prétexte le plus futile. Mais les
Messins, qui possédaient une organisation toute républicaine, se
défendirent si bien, qu'après six mois de blocus, car la ville ne put
être attaquée de vive force, la paix fut conclue moyennant finances.
C'est tout ce que demandait Charles VII[268].
Voici quelle était l'organisation à la fois civile et militaire de la
ville de Metz:
Un président de la république messine ou maître échevin, nommé le 21
mars de chaque année par le primicier de la cathédrale, les abbés de
Gorze, de Saint-Vincent, de Saint-Arnould, de Saint-Clément et de
Saint-Symphorien. Le maître échevin avait en mains le pouvoir exécutif;
mais, sorte de doge, son pouvoir était contrôlé par le conseil des
Treize, qui étaient spécialement chargés des fonctions judiciaires. Il y
avait aussi le trésorier de la cité, élu chaque année le jour de la
Chandeleur. Les affaires militaires étaient sous la direction de sept
élus. Sept autres habitants avaient la surveillance des fortifications,
des portes et des ponts. La perception des impôts, les questions de
finances et l'édilité étaient sous la main de vingt et un magistrats,
sept pour chaque objet. On comptait vingt _amans_, véritables notaires.
Mais cette république messine n'était nullement démocratique; elle
avait, comme celle de Venise, son patriciat qui se composait de six
associations de familles privilégiées, désignées sous le nom de
_paraiges_[269], et peu à peu toutes les charges électives furent
dévolues aux membres de ces six associations.
La ville entretenait un corps permanent de gens de guerre à cheval et à
pied[270]. Au moment du siége, en 1444, les hommes d'armes soldés
étaient au nombre de trois cent douze, les arbalétriers engagés beaucoup
moins nombreux. Tout bourgeois ou manant ne faisant pas partie des
paraiges était requis de prendre les armes pour la défense de la cité.
Cette milice était organisée par corps de métiers, et chacun de ces
corps avait une portion de l'enceinte avec une tour à défendre. Les
hommes des paraiges devaient non-seulement marcher en personne à la
défense de la cité, mais fournir un nombre d'hommes d'armes déterminé.
Les habitants campagnards du territoire de la cité se trouvaient dans
les conditions faites aux bourgeois et manants.
Pendant le siége, les maîtres bombardiers étaient au nombre de dix. À
l'approche des troupes des rois de France et de Sicile, les magistrats
firent brûler et raser les riches faubourgs de la cité, et munirent
puissamment la place. Pour compléter l'investissement de la ville, les
armées royales durent faire le siége des châteaux, villages et bicoques
du territoire messin, ce qui leur prit beaucoup de temps et aguerrit la
population. Ce siége n'est-il aussi qu'une suite de combats,
d'escarmouches, d'embuscades entre les défenseurs et les assiégeants.
Ces derniers placent quelques pièces en batterie, envoient des boulets
dans la place, mais ne font point de travaux d'approche et se contentent
de resserrer le blocus pour affamer la ville. Il est présumable que les
rois qui n'entreprenaient cette guerre, l'un René d'Anjou, que pour ne
pas rendre aux Messins les grosses sommes par eux prêtées, l'autre,
Charles VII, que pour faire vivre ses compagnies d'écorcheurs sans
bourse délier et pour se faire donner une bonne somme d'argent,
n'étaient point désireux de livrer la ville de Metz au pillage: c'eût
été tuer la _poule aux oeufs d'or_. La résistance de la ville de Metz,
les détails de son gouvernement pendant le siége, l'ordre qui y règne,
la bravoure des habitants, la bonne contenance des milices, n'en sont
pas moins un des signes de ce temps.
Ce sont des bourgeois qui, dans toutes ces attaques et défenses de
villes au XVe siècle, sont chargés de l'artillerie. Bombardiers,
coulevriniers[271], ils fabriquent les pièces et les servent.
Quelques-uns sont propriétaires de ces nouveaux engins et se mettent au
service de leur ville avec leur pièce.
Dans les opérations du siége d'Orléans, les Anglais ne font pas
d'approches: ils élèvent des bastilles, ils tentent de les réunir par un
fossé de contrevallation; ils sortent de ces forts pour combiner leurs
attaques, ils s'y réfugient s'ils sont poursuivis; mais nous ne les
voyons pas creuser des boyaux de tranchée pour arriver à couvert au pied
des remparts. Cependant, ainsi qu'on a pu le voir dans le cours de cet
article, bien avant cette époque, les armées assiégeantes faisaient de
véritables approches. Un peu plus tard, les troupes du duc de Bourgogne,
quand elles assiégent une place, cheminent vers les fossés au moyen de
tranchées. «Le seizième jour de juillet (1453), le duc de Bourgogne se
partit de Courtray: et ala devant Gavre: et l'assiégea: et l'environna
de toutes pars: et fit descendre bombardes, mortiers, et engins volans:
et furent les aproches faicts, si près que faire se peut: et à la vérité
la place de Gavre ne fut guères empirée de bombardes ne d'engins, fors
de dessus des pans, et des tours, qui furent abatus... Et (le capitaine
de la place) fit une saillie par le plus obscur de la nuit, et frapa
hardiment sur les premiers qu'il trouva es tranchées et es aproches (qui
furent en petit nombre et ne se doubtoyent de rien), et finalement mit
iceux en fuite et desroy: et fit un grand effray sur
l'artillerie[272]...»
Après la bataille de Montlhéry (1465), quand le comte de Charolais se
dirige sur Paris, le roi (Louis XI) «avoit assemblé à Paris grosse
armée, et grans gens d'armes... et par une noire nuict envoya les francs
archers normans, faire un tranchis sur la rivière: et étoit iceluy
tranchis garni d'artillerie, tellement qu'il batoit du long de la
rivière et du travers: et se pouvoit on tenir à grand peine à Couflans:
mais le duc de Calabre et le comte de Charolois visitèrent (reconnurent)
en leurs personnes ledict tranchis: et prestement firent aporter grandes
cuves à vendanger... et de ce firent gros boulovars, garnis de bonne
artillerie, et tellement battoyent du travers de la rivière, que les
normans, qui estoient es tranchis, n'osoyent lever la teste[273]...»
Ainsi, vers le milieu du XVe siècle, faisait-on déjà des approches, des
tranchées avec batteries, et l'artillerie était-elle devenue assez
maniable pour qu'il fût possible de la monter promptement sur des
épaulements, des boulevards de campagne, qui ressemblaient fort à nos
redoutes. Les Anglais avaient une nombreuse artillerie au siége
d'Orléans, et ils ne pensaient pas que les assiégés pussent y
répondre[274]? Cela expliquerait pourquoi ils ne crurent pas devoir tout
d'abord faire des approches et établir des batteries. Leurs bombardes ne
pouvaient qu'envoyer des boulets de pierre dans la ville par-dessus les
remparts, mais non faire brèche. Il semble au contraire que les artisans
français qui firent les premières pièces de métal fondu se soient
préoccupés d'obtenir un tir direct, et par conséquent de faire brèche.
Leurs canons, mis en batterie au boulevard de la Belle-Croix et sur les
tours du bord de l'eau, à Orléans, endommagent très-fort le châtelet des
Tournelles occupé par les Anglais, et, au siége de Jargeau, les canons
français détruisent des ouvrages.
Pendant le règne de Louis XI, de gros boulevards circulaires sont élevés
aux saillants de quelques places[275], pour obliger les assaillants à ne
commencer leurs travaux d'attaque qu'à une assez grande distance des
remparts. Vers cette époque, beaucoup de tours anciennes sont terrassées
pour recevoir des pièces en batterie, et leur base est entourée de
douves avec escarpe et parapet, afin de les garantir contre les boulets
ennemis et d'obtenir un tir rasant. À la place des barbacanes élevées
pendant les siècles précédents, on établit de gros boulevards en terre
qui battent au loin les approches. Ces dispositions devaient apporter
dans l'art d'attaquer les forteresses des changements considérables.
C'est alors qu'on commence à former, devant les places assiégées, des
camps reliés par des fossés et des parapets d'où partent des boyaux de
tranchées qui permettent de cheminer à couvert jusqu'à la contrescarpe
des fossés. Par contre, les défenseurs étendent les travaux extérieurs
pour battre ces tranchées. Peu à peu ces travaux s'éloignent du pied des
vieux remparts conservés comme commandement. Ce sont d'abord des
boulevards circulaires ou carrés réunis par des fronts de terre avec
fossés et palissades. Puis ces boulevards changent de forme; ils
prennent la figure de grands bastions avec épaules. Entre eux, ce ne
sont plus des lignes continues, mais des flèches également en terre qui
protégent leurs intervalles. Ces flèches sont parfois doubles déjà à la
fin du XVe siècle, et ressemblent à de véritables tenailles.
C'est en France où l'abandon des méthodes de la fortification du moyen
âge est le plus rapide. L'esprit militaire du pays comprend que
l'étendue de la défense est plus efficace que son accumulation, et
pendant qu'en Italie, et en Allemagne surtout, on continue à édifier de
gros boulevards circulaires, à croire à l'utilité des obstacles
accumulés, on trace déjà, de ce côté-ci des Alpes et du Rhin, des fronts
étendus avec de larges flanquements et des bastillons en flèche destinés
à gêner les travaux d'approches. En 1500, l'Allemagne persiste encore à
élever des défenses successives et à maintenir des commandements
élevés[276]; mais nos ingénieurs rasent les vieilles tours, remplissent
de terre leur base conservée, et, en dehors, se contentent d'ouvrages
terrassés bas, avec fossés et boulevards très-distancés. Ces ingénieurs
de la fin du XVe siècle comprenaient très-bien déjà qu'avec l'artillerie
à feu, il faut éviter que l'assaillant puisse faire converger son tir
sur un point. Au commencement du XVIe siècle, cependant, après les
guerres du Milanais, des ingénieurs italiens font de beaux travaux, bien
entendus comme détail plutôt que comme ensemble. Les boulevards qu'ils
élèvent à cette époque sont dignes d'admiration, quoique ces ouvrages
aient toujours le défaut de l'accumulation des moyens défensifs et des
courts flanquements.
Devant ces perfectionnements de l'art de la fortification, il s'agissait
de s'établir solidement et de procéder à l'aide de moyens
très-puissants. Mais tel est l'empire de la tradition, que le principe
de certains systèmes d'attaque persiste en dépit des nouveaux engins
adoptés. Si l'assiégeant ne fait plus des beffrois roulants, ni même des
plates-formes atteignant ou dépassant le niveau des crénelages de la
place attaquée, il continue longtemps encore à élever de gros boulevards
en terre d'un relief considérable pour battre à distance les remparts et
pour enfiler les courtines. L'artillerie ne possédait pas alors de
projectiles creux, ou du moins ces sortes de projectiles n'étaient-ils
employés que rarement et ne produisaient-ils que peu d'effets, à cause
de la faible portée des bombardes au moyen desquelles on les lançait. Le
tir à ricochet n'avait point été méthodiquement pratiqué; il fallait
_voir_ les points à battre, et nécessairement établir des batteries de
siége ayant un commandement considérable. Dès 1500 on élevait, autour
des places, des bastions ou boulevards, avec épaules. Les bouches à feu
couvertes par ces épaules ne pouvant être démontées par des batteries de
ricochet, force était, s'il fallait éteindre leur feu, de dominer le
niveau supérieur du boulevard pour envoyer des projectiles plongeants
par-dessus les épaules. Aussi, dans les rentrants, établit-on, au
commencement du XVIe siècle, des casemates où les pièces se trouvaient à
l'abri; puis, sur les boulevards ou derrière les rentrants des épaules,
des cavaliers dont les pièces pouvaient répondre aux bouches à feu mises
en batterie sur les gros boulevards des assiégeants. Ces méthodes furent
suivies et perfectionnées pendant tout le cours du XVIe siècle[277].
L'Alsace fut une des contrées où ces travaux furent étudiés et exécutés
avec un soin remarquable, à dater de la fin du XVIe siècle. Le traité du
célèbre ingénieur Daniel Speklin, imprimé à Strasbourg en 1582, indique
une suite d'observations pratiques d'une grande valeur. Speklin cherche
déjà à soustraire les batteries établies derrière les épaules des
bastions au tir de ricochet[278]; il donne des moyens ingénieux pour
remparer les brèches et arrêter les colonnes d'assaut. D'ailleurs il ne
revêt que les ouvrages inférieurs, et ses cavaliers, ses traverses sont
de terre. Il évite l'emploi de la maçonnerie pour les commandements
élevés; ce qui, à cette époque, est un progrès très-notable, puisqu'on
établissait et que l'on conservait encore, en Allemagne et dans le nord
de l'Italie, de grosses tours revêtues pour commander les ouvrages
extérieurs. Il cherche à masquer les revêtements, et ses tracés ont une
ampleur qui les distingue de la plupart de ceux qui furent suivis
jusqu'à Vauban.