L'armée de du Guesclin se trouvait postée alors dans des prairies qui

ont environ 1500 mètres de largeur entre l'Eure et les coteaux assez

escarpés qui bordent la rive gauche de cette rivière. Les Français

avaient donc celle-ci à dos et étaient maîtres du pont qui conduit au

village de Cocherel; sur les coteaux, des bois; sur les pentes, des

haies. L'armée du captal se trouvait ainsi dans une position

inabordable. Descendre en plaine, attaquer les gens de du Guesclin, ce

n'était pas une manoeuvre prudente, car, en examinant les localités, on

reconnaît qu'entre les prés occupés par les Français et la colline, il y

a une dépression et des coupures naturelles. Pendant deux jours et deux

nuits, les armées s'observent. Du Guesclin s'oppose à toute attaque, le

captal en fait de même de son côté. Cependant les batailles sont bien

ordonnées de part et d'autre, et chacun demeure à son poste. La seconde

nuit Bertrand réunit les seigneurs: «Dès l'aube, dit-il, faisons passer

notre harnais et notre bagage de l'autre côté de l'Eure, nous, bien

ordonnez suivant nos batailles, nous les accompagnons sur les flancs et

les couvrons en queue, comme si nous battions en retraite. Nous voyant

ainsi tourner le dos et prêts à passer une rivière, les Anglais ne

pourront résister au désir de nous attaquer et descendront la montagne.

Nous, alors, ayant laissé filer tous les bagages et les valets, nous

ferons face en arrière, et nous nous jetterons sur les Navarrois et les

Anglais fatigués par une longue course[240].» Les choses se passèrent

ainsi que du Guesclin l'avait prévu; mais il avait affaire à forte

partie, et les gens du captal soutinrent vivement l'attaque. Alors une

troupe de deux cents lances est détachée de l'armée des Français, elle

tourne vers la montagne, cachée par des bosquets, puis, ayant percé des

haies, elle se précipite sur les derrières du captal. Cette manoeuvre

décide de la journée[241].

Quand on compare cette bataille aux malheureuses affaires de Crécy, de

Poitiers, d'Azincourt, on sent la main d'un vrai capitaine, prévoyant,

sachant attendre, ménageant ses moyens, mais n'hésitant plus au moment

de l'action.

C'était avec cette prévoyance avant l'action, et cette décision au

moment suprême, que du Guesclin enleva un si grand nombre de places

fortes en si peu de temps. Mais aussi ces succès, en apparence si

faciles, firent que l'on modifia le système de défense. On donna

beaucoup plus de relief aux ouvrages, et principalement aux courtines;

on élargit les fossés, on couronna les tours et les murs de mâchicoulis

continus de pierre qui rendaient les échelades impossibles. On augmenta

sensiblement les ouvrages extérieurs, en leur donnant plus d'étendue et

de meilleurs flanquements. Puis l'artillerie à feu commençait à jouer un

rôle dans les siéges, et sans diminuer la hauteur des commandements, en

augmentant même leur relief, on traçait autour des places fortes des

ouvrages de terre pour y placer des bouches à feu[242]. En 1378, les

Anglais assiégeant Saint-Malo avaient _quatre cents canons_, dit

Froissart[243]. Toutefois ces canons (en admettant que Froissart ait

entendu désigner par ce mot des bouches à feu) n'étaient que d'un faible

calibre, et ne donnaient qu'un tir parabolique, car ils ne purent que

lancer des projectiles dans la ville, sans même tenter de faire brèche.

Le commandant en chef de l'armée anglaise, le duc de Lancastre, voyant

qu'il n'avançait point ses besognes avec cette quantité d'engins, et que

les assauts ne pouvaient réussir, prit le parti de faire miner. «Les

mineurs du duc de Lancastre ouvrèrent soigneusement nuit et jour en leur

mine pour venir par dessouz terre dedans la ville et faire renverser un

pan de mur, afin que tout légèrement gens d'armes et archers pussent

entrer dedans. De cette affaire se doutoit grandement Morfonace (le

commandant Français) et les chevaliers qui dedans étoient, et

connoissoient assez que par ce point ils pouvoient être perdus; et

n'avoient garde de nul assaut fors que de celui-là; car leur ville étoit

bien pourvue d'artillerie et de vivres pour eux tenir deux ans, si il

leur besognoit. Et avoient entre eux grand'cure et grand'entente comment

ils pourroient rompre cette mine, et étoit le plus grand soin qu'ils

eussent de la briser: tant y pensèrent et travaillèrent qu'ils en

vinrent à leur entente, et par grand'aventure, si comme plusieurs choses

adviennent souvente fois. Le comte Richard d'Arondel devoit une nuit

faire le gait atout une quantité de ses gens. Ce comte ne fut mie bien

soigneux de faire ce où il étoit commis, et tant que ceux de Saint-Malo

le sçurent, ne sais par leurs espies ou autrement. Quand ils sentirent

que heure fut et que sur la fiance du gait tout l'ost étoit endormi, ils

partirent secrètement de leur ville, et vinrent à la couverte à

l'endroit où les mineurs ouvroient, qui guères n'avoient plus à ouvrer

pour accomplir leur emprise. Marfonace et sa route, tous appareillés de

faire ce pourquoi ils étoient là venus, tout à leur aise et sans

défense, rompirent la mine, de quoi il y ot aucuns mineurs la dedans

éteints qui onques ne s'en partirent, car la mine renversa sur

eux[244]...»

La mine, avec étais auxquels on mettait le feu, fut longtemps employée

encore après l'emploi de la poudre à canon. L'idée de se servir de la

poudre comme moyen de faire brèche ou de faire sauter des ouvrages, ne

vint que beaucoup plus tard, vers le milieu du XVe siècle. Dans l'oeuvre

de Francesco di Giorgio Martini, architecte siennois, né vers 1435 et

mort vers 1480, il est question de mines avec emploi de poudre à canon.

Des plans indiquent les moyens de placer les fourneaux, de disposer les

galeries et les mèches[245]. Quant aux engins à contre-poids,

trébuchets, mangonneaux, pierrières, on les employa simultanément avec

l'artillerie à feu vers la fin du XIVe siècle et le commencement du XVe.

Froissart parle souvent, dans les siéges de la fin du XIVe siècle, de

machines de jet, dont les effets étaient beaucoup plus désastreux que

ceux produits par des bouches à feu d'un faible calibre[246]. On ne

cessait d'ailleurs de perfectionner ces engins, comme si l'artillerie à

feu ne pouvait être bonne qu'à remplacer les grandes arbalètes à tour.

Pour pouvoir prendre la ville de Bergerac, les Français, en 1377,

envoient chercher à la Réole une grande machine de guerre que l'on

appelait _truie_, «lequel engin étoit de telle ordonnance que il jetoit

pierres de faix; et se pouvoient bien cent hommes d'armes ordonner

dedans, et en approchant assaillir la ville[247]». Cet engin était donc

à la fois un beffroi, un chat et une pierrière. Monté sur châssis et

galets, il projetait des pierres contre les remparts ennemis tout en

approchant du pied des murs; il n'avait pas besoin d'être soutenu par

des mangonneaux de position, et arrivé contre le rempart, les soldats

qui le remplissaient se jetaient sur le parapet et sapaient en même

temps la base de la muraille. «À lendemain la truie que amenée et

achariée ils avoient, fut levée au plus près qu'ils purent de Bergerac,

qui grandement ébahit ceux de la ville[248]...»

En 1369 déjà, les Anglais traînaient avec eux une artillerie que l'on

employait dans les siéges, tout en se servant des grands engins. «Si

exploitèrent tant (les Anglais) qu'ils vinrent devant le châtel de la

Roche-sur-Yon qui étoit beau et fort et de bonne garde, et bien pourveu

de bonnes pourvéances et d'artillerie. Si en étoit capitaine, de par le

duc d'Anjou, un chevalier qui s'appeloit messire Jean Blondeau, et qui

tenoit dessous lui au dit château moult de bons compagnons aux frais et

dépens dudit duc. Si ordonnèrent les dessus nommés seigneurs (anglais)

et barons qui là étoient, leur siége par bonne manière et

grand'ordonnance; et l'environnèrent tout autour, car bien étoient gens

à ce faire; et firent amener et charrier de la ville de Thouars et de la

cité de Poitiers grands engins, et les firent dresser devant la

forteresse, et encore plusieurs canons et espringalles qu'ils avoient de

pourvéance en leur ost et pourvus de longtemps et _usagés de

mener_[249].»

Le perfectionnement de ces engins, l'artillerie à feu qui permettait de

battre les crêtes des défenses à une distance assez longue, avaient peu

à peu amené les constructeurs de places fortes à étendre les ouvrages

extérieurs et même à les établir en terre pour mieux résister aux

projectiles. Déjà Christine de Pisan indique les fausses braies comme

nécessaires à la bonne défense des places[250]. Au commencement de la

guerre, sous Charles VI, dans les siéges, il n'est plus question de ces

beffrois, de ces grosses machines dont l'emploi était si chanceux. Les

places sont investies, les assiégeants élèvent des bastilles à l'entour,

tracent des fossés de contrevallation; commencent à établir des

épaulements munis de canons, et même encore d'engins à contre-poids,

d'arbalètes à tour, essayent de faire brèche, et tentent l'assaut quand

ils ont pu parvenir à ruiner un pan de mur; ou font des boyaux de

tranchée, comblent des fossés et emploient la mine. Le siége de Melun,

décrit par J. Juvénal des Ursins[251], indique ces diverses opérations.

Le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne viennent assiéger la ville de

Melun et la font complétement investir[252]. Elle est défendue par le

sire de Barbazan, de braves gentilshommes et une population dévouée. Les

Anglais tracent leurs lignes de contrevallation et de circonvallation;

ils munissent de pieux et de fossés les bastilles qui sont élevées de

distance en distance. «Si furent d'un costé et d'autre les bombardes,

canons et vuglaires assiz et ordonnez, qui commencèrent fort à jetter

contre les murs et dedans la ville: les compagnons aussi de dedans

d'autre costé tiroient pareillement de grand courage coups de canon, et

d'arbalestres, et plusieurs en tuoient.»

Sur divers points les Anglais étaient parvenus à faire brèche; des pans

de murs s'étaient écroulés dans les fossés. Cependant le roi

d'Angleterre refusait toujours d'ordonner l'assaut. Quand un seigneur

allemand, de Bavière, arriva sur ces entrefaites et se mit du côté des

Bourguignons. «Il s'émerveilloit fort de ce qu'on n'assailloit point la

ville, et en parla au duc de Bourgongne, lequel luy respondit que autres

fois il en avoit fait mention, mais que le roy d'Angleterre n'en estoit

pas d'opinion.»

Le duc bavarois obtint cependant du roi que l'assaut serait donné. On

fait amas d'échelles, de fascines pour combler les fossés. Barbazan

laisse les assaillants descendre au fossé et s'amasser sur un point,

puis il fait apparaître une grosse compagnie de braves gens qui, sur les

remparts ruinés, couvre les assaillants de projectiles pendant qu'il les

fait prendre en flanc par une troupe secrètement sortie d'une poterne

percée au niveau du fond du fossé. Les Bourguignons et les Allemands

firent retraite, non sans laisser beaucoup des leurs, car, pendant

qu'ils cherchaient à remonter le long de la contrescarpe, des

arbalétriers en grand nombre, paraissant tout à coup sur la crête des

murailles, leur envoyaient force viretons.

Les assiégeants firent donc miner, puisqu'ils ne pouvaient emporter la

place de vive force. «De quoy se doubtoient bien ceux du dedans; pour

laquelle cause ils firent diligence d'escouter és caves, s'ils oirroyent

rien, et s'ils n'entendroient point que on frappast sur pierres, ou

quelque bruit ou son.» En effet, dans une des caves voisines des

remparts, Louis Juvénal des Ursins entend le travail des mineurs; il

s'arme d'une hache et se dirige vers l'endroit où il suppose que vont

déboucher ces mineurs. «Louys où vas-tu?» lui demande Barbazan. «À

l'encontre des mineurs.--Frère, tu ne sçais pas encore bien ce que c'est

que de mines, et d'y combattre, baille-moy ta hache. Et luy fit

la-dessus coupper le manche assez court, car les mines se tournent

souvent en biaisant, et sont estroites, voila pourquoy de courts bastons

y sont plus nécessaires; luy-même y vint avec autres chevaliers, et

escuyers, lesquels apperceurent que les mines de leurs ennemis estoient

prestes, pour ce on fit hastivement faire manières de barrières, et

autres habillemens et instrumens pour résister à l'entrée; et pour ce

que ledit seigneur vid la volonté dudit Louys, il voulut qu'il fut le

premier à faire armes en ladite mine: ceux de dedans mesmes envoyèrent

quérir manouvriers pour contre-miner, lesquels avoient torches et

lanternes, aussi avoient les autres. Quand ceux du dedans eurent

contre-miné environ deux toises, il leur sembla qu'ils estoient près des

autres: si furent faites barrières bonnes et fortes, et les attachèrent:

pareillement les autres apperceurent qu'on contreminoit, et tant qu'ils

se trouvèrent et rencontrèrent l'un l'autre, lors les compagnons

manouvriers se retirèrent d'un côté et d'autre.»

Une succession de combats singuliers se livrent au débouché de la mine.

Une barre est posée en travers, et les hommes d'armes se défient et

combattent à l'arme blanche de chaque côté de la barre. Le roi

d'Angleterre et les principaux seigneurs viennent assister à cette sorte

de joute, donnent des éloges aux vainqueurs et en font plusieurs

chevaliers. «Et (le roi d'Angleterre) louoit la vaillance de ceux de

dedans, lesquels s'ils eussent eu vivres, jamais on ne les eust eu, ny

ne se fussent rendus.»

Ces joutes au fond d'une galerie de mine ne sont point de la guerre, et

ce curieux épisode fait comprendre comment, pour la noblesse féodale,

l'affaire n'était pas tant de délivrer le royaume de la domination

étrangère que d'acquérir le renom de braves chevaliers et de prendre

part à de belles «appertises d'armes». Assiégeants et assiégés se

connaissent, vivent ensemble après le combat. Quand fut rendue la ville

de Melun, plusieurs des défenseurs se sauvèrent, «à aucuns on faisoit

voye, les autres avoient amis et accointances du costé des

Bourguignons... Or combien qu'ils s'attendoient de s'en aller simplement

un baston en leur poing» qui furent jetés dans des culs de basse-fosse à

la bastille Saint-Antoine et au Châtelet. Ceux-là n'avaient point d'amis

dans le camp des assiégeants, mais ils s'étaient bravement battus pour

le _parti_ du dauphin qui les abandonnait.

Pendant cette triste période, la guerre de siéges n'existe pas pour les

Français. Tout se résout en joutes et en marchés honteux. Des seigneurs

prennent parti, tantôt pour le duc de Bourgogne, tantôt pour le dauphin,

suivant qu'ils pensent y trouver gloire ou profit. Ou encore à la tête

de quelques hommes d'armes, ils tiennent la campagne, pillent le pays,

se souciant assez peu des Bourguignons ou des Armagnacs. Au contraire,

les Anglais et les Bourguignons avaient des armées bien munies, bien

approvisionnées. Ils prenaient villes et châteaux, soit de vive force,

soit à la suite de siéges poursuivis avec persistance. Ce n'était plus

le temps du bon connétable du Guesclin, qui savait si bien maintenir la

discipline parmi ses troupes et ne souffrait point de négligences. Qui

d'ailleurs pouvait avoir confiance en ces seigneurs faméliques,

arrogants, ne se soumettant plus à la dure existence des camps,

préoccupés de leur bien-être et de se ménager des accointances dans tous

les partis, ruinant les pays qu'ils eussent dû protéger, toujours prêts

à trahir ou tout au moins à abandonner une entreprise?

«Que diray-je doncques de nous?» écrit maître Alain Chartier[253], «ne

quelle espérance pourray-je prendre en nos entreprinses et armées, se

discipline de chevalerie et droicturière justice d'armes n'y sont

gardées? Autre chose ne se puet dire, fors que en ce cas nous allons

comme la nef sans gouvernail, et comme le cheval sans frein... car

chacun veult estre maistre du mestier, dont nous avons encores peu de

bon apprentis. Tous peuent à peine souffire à grever par guerre les

ennemis, mais chacun veult faire compaignie et chief à par soy. Et tant

y a de chevetains (capitaines) et de maistres, que à peine trouvent-ils

compaignons ne varletz... Maintenant sçavoir ceindre l'espée, et vestir

le haulbergeon, souffist à faire un nouveau capitaine. Or advient que

sont faictes entreprinses, ou siéges assis, où le ban du Prince est

crié, et le jour souvent nommé pour les champs tenir. Mais plusieurs y

viennent pour manière, plus que pour doubte de y faillir; et pour paour

d'avoir honte et reproche, plus que pour vouloir de bien faire. Et si

est en leur chois le tost ou le tard venir, le retour ou la demeure. Et

de telz en y a, qui tant ayment les ayses de leurs maisons plus que

l'honneur de noblesse dont ilz les tiennent, que lors qu'ilz sont

contrains de partir, voulentiers les portassent avec eulx; comme les

lymaz qui toujours trainent la coquille où ils herbergent... Ceste

ignorance ou faulte de cueur est cause des durtez et rapines, dont le

peuple se complaint. Car en deffault de ceulx dont on se devroit aider,

a fallu prendre ceulx qu'on a peu finer et faire la guerre de gens

acquis par dons et par prieres, au lieu de ceulx que leur devoir et

leaulté y semonnoit. Si est faicte la guerre par gens sans terre et sans

maisons, ou la greigneur part, que necessité a contrains de vivre sur

autruy; et nostre besoing nous a convaincus à le souffrir... Et quand

les vaillans entrepreneurs, dont mercy Dieu encores en a en ce royaulme

de bien esprouvez, mettent peine de tirer sur champs les nobles pour

aucun bienfaire, ilz délaient si longuement à partir bien enuis, et

s'avancent si tost de retourner voulentiers, que à peine se puet riens

bien commencer; mais à plus grant peine entretenir ne parfaire. Encore y

a pis que cette négligence. Car avec la petite voulenté de plusieurs se

treuve souvent un si grant arrogance, que ceulx qui ne sçauroient rien

conduire pas eulx, ne vouldroient armes porter soubz autruy; et tiennent

à deshonneur estre subgectz à celuy, soubz qui leur puet venir la

renommée d'honneur, que par eulx ilz ne vauldroyent de acquérir...»

Ce triste tableau n'est point chargé, mais ce n'est qu'un côté de

l'histoire de ces temps de misères. Derrière cette noblesse nonchalante,

égoïste, et qui ne savait plus porter les armes que dans les tournois,

le peuple des villes commençait à reprendre une prépondérance marquée.

Il ne lui manquait qu'un chef, qu'un drapeau autour duquel il pût se

grouper. Jeanne d'Arc fut un instant comme le souffle incarné de ces

populations à bout de patience et prétendant reprendre en main leurs

affaires si tristement conduites par la féodalité. Autour d'elle l'idée

de patrie, de nationalité s'élève, et fournit bientôt un appui solide à

la royauté. Le siége d'Orléans de 1428 marque le commencement de cette

ère nouvelle, et ce fait militaire clôt, pour ainsi dire, la succession

des entreprises guerrières de la féodalité.

Ce fut le 12 octobre que l'armée anglaise se présenta devant Orléans par

la Sologne. Le sire de Gaucourt était gouverneur de la ville. Quelques

chevaliers s'y enfermèrent à la première nouvelle du danger qui la

menaçait: c'étaient le seigneur de Villars, capitaine de Montargis;

Mathias, Aragonais; les seigneurs de Guitry et de Coarraze, Xaintrailles

et Poton son frère; Pierre de la Chapelle, de la Beauce, etc. Le bâtard

d'Orléans, Dunois, arriva le 25 octobre: avec lui, le seigneur de

Sainte-Sévère, le seigneur de Breuil; messire Jacques de Chabannes,

sénéchal du Bourbonnais; le seigneur de Caumont-sur-Loire; un chevalier

lombard, Théaulde de Valpergue; un capitaine gascon, Étienne de Vignole,

dit la Hire. L'importance de la place eût dû appeler un bien plus grand

nombre de chevaliers, mais beaucoup préféraient rester à la cour du

dauphin, réfugié au château de Loches, et qui semblait attendre là ce

que le sort déciderait de sa couronne.

Les habitants d'Orléans étaient déterminés à se défendre. Les procureurs

de la ville proposèrent aux bourgeois une taxe extraordinaire; beaucoup

donnèrent plus que leur taxe. Le chapitre de la cathédrale contribua

pour 200 écus d'or[254]. Mais un fait plus remarquable indique les

tendances des villes de France à cette époque funeste. Orléans, passant

pour être la clef des provinces méridionales, beaucoup de municipalités

y envoyèrent des secours en argent et en nature: Poitiers, la Rochelle,

firent don de sommes considérables[255]; Albi, Montpellier, des communes

de l'Auvergne, du Bourbonnais, Bourges, Tours, Angers, firent parvenir à

Orléans du soufre, du salpêtre, de l'acier, des arbalètes[256], du

plomb, des vivres, de l'huile, des cuirs, etc.

Depuis 1410, Orléans se préparait en prévision des éventualités de la

guerre. À dater de cette époque (environ), les comptes de la ville sont

divisés en dépenses communales et dépenses de forteresse. Les

procureurs[257], choisis par les habitants, étaient chargés de la

gestion de ces fonds, et il faut reconnaître que cette administration

municipale procéda avec une intelligence rare des intérêts généraux du

pays, bien qu'alors le système de centralisation ne fût point inventé.

Certes, la ville d'Orléans, en se préparant à une défense énergique,

entendait garantir ses biens propres, mais elle n'ignorait pas que sa

soumission pure et simple au roi d'Angleterre eût été moins

préjudiciable à ses intérêts matériels que les chances d'un long siége.

Les villes tombées au pouvoir de la couronne d'Angleterre étaient

peut-être moins malheureuses que celles qui tenaient pour la couronne de

France, impuissante à les protéger et à réprimer les abus des gens de

guerre de son parti. Ce n'était donc pas un sentiment de conservation

d'intérêts locaux qui dirigeait la ville d'Orléans et toutes celles

restées fidèles à la royauté française, lorsqu'elles prétendaient

résister aux armes de Henri V, mais un mouvement national, le

patriotisme le plus pur et le plus désintéressé. Depuis plus de dix ans

la France était ruinée par la guerre civile et la conquête. Les

campagnes dévastées, la famine partout, le pillage des gens de guerre,

Armagnacs, Bourguignons, Anglais, organisé, semblaient avoir dû réduire

ces contrées à la misère et au découragement; et cependant des villes,

des bourgades mêmes, sans espérance de recevoir des secours du pouvoir

royal, enseveli dans une forteresse, ou de leurs seigneurs, prisonniers

des Anglais, ne comptant que sur leur patriotisme et leurs bras,

prétendaient opposer une barrière à la domination étrangère, qui déjà

était considérée par les trois quarts de la France comme un pouvoir

légitime. Si en 1814 notre pays n'eût pas été énervé par le système

d'absorption de la vie locale dans le pouvoir central, inventé par Louis

XIV et perfectionné depuis, croit-on que les étrangers auraient pu aussi

aisément faire cantonner leurs troupes sur le territoire? Alors, que

pouvait opposer une ville, du moment que les troupes impériales

l'avaient évacuée? présenter les clefs aux ennemis. Sachons donc

reconnaître ce qu'il y a de grand et de fort dans cet esprit du moyen

âge, au milieu de tant d'abus, car il a fourni le ciment qui nous

constitue en corps de nation. Quand nous voyons des procureurs d'une

ville, pendant dix-huit ans, employer avec économie toutes les

ressources dont ils disposent à munir leur cité; quand, au lieu de se

décourager le jour où leur seigneur légitime est tombé au pouvoir de

l'étranger, ils redoublent d'efforts pour défendre cette ville; quand,

seuls, abandonnés de leurs chefs naturels et du suzerain, comprenant

qu'ils sont la clef d'une moitié du royaume, ayant sur les bras,

non-seulement des troupes étrangères, mais encore des milices de villes

voisines, ils n'écoutent que la voix du patriotisme, et, sans hésitation

aucune, montent sur leurs remparts bien munis par leurs soins; quand

nous voyons cela, nous serions parfois tentés de dire, «Ramenez-nous à

ce moyen âge qui savait faire de tels hommes et leur donner de pareils

sentiments, et surtout, avant de le couvrir de dédains, faisons aussi

bien, à l'occasion.»

Dès 1410, disons-nous, les procureurs de la ville d'Orléans font réparer

les murs et la tour de la porte de Bourgogne[258]; déjà la ville

possédait des canons. En 1412, des barrières, au nombre de quinze, sont

établies en avant des portes de la ville. Ces barrières étaient de bois,

disposées de manière à loger des portiers et des guetteurs.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 37 / 47 段