ont environ 1500 mètres de largeur entre l'Eure et les coteaux assez
escarpés qui bordent la rive gauche de cette rivière. Les Français
avaient donc celle-ci à dos et étaient maîtres du pont qui conduit au
village de Cocherel; sur les coteaux, des bois; sur les pentes, des
haies. L'armée du captal se trouvait ainsi dans une position
inabordable. Descendre en plaine, attaquer les gens de du Guesclin, ce
n'était pas une manoeuvre prudente, car, en examinant les localités, on
reconnaît qu'entre les prés occupés par les Français et la colline, il y
a une dépression et des coupures naturelles. Pendant deux jours et deux
nuits, les armées s'observent. Du Guesclin s'oppose à toute attaque, le
captal en fait de même de son côté. Cependant les batailles sont bien
ordonnées de part et d'autre, et chacun demeure à son poste. La seconde
nuit Bertrand réunit les seigneurs: «Dès l'aube, dit-il, faisons passer
notre harnais et notre bagage de l'autre côté de l'Eure, nous, bien
ordonnez suivant nos batailles, nous les accompagnons sur les flancs et
les couvrons en queue, comme si nous battions en retraite. Nous voyant
ainsi tourner le dos et prêts à passer une rivière, les Anglais ne
pourront résister au désir de nous attaquer et descendront la montagne.
Nous, alors, ayant laissé filer tous les bagages et les valets, nous
ferons face en arrière, et nous nous jetterons sur les Navarrois et les
Anglais fatigués par une longue course[240].» Les choses se passèrent
ainsi que du Guesclin l'avait prévu; mais il avait affaire à forte
partie, et les gens du captal soutinrent vivement l'attaque. Alors une
troupe de deux cents lances est détachée de l'armée des Français, elle
tourne vers la montagne, cachée par des bosquets, puis, ayant percé des
haies, elle se précipite sur les derrières du captal. Cette manoeuvre
décide de la journée[241].
Quand on compare cette bataille aux malheureuses affaires de Crécy, de
Poitiers, d'Azincourt, on sent la main d'un vrai capitaine, prévoyant,
sachant attendre, ménageant ses moyens, mais n'hésitant plus au moment
de l'action.
C'était avec cette prévoyance avant l'action, et cette décision au
moment suprême, que du Guesclin enleva un si grand nombre de places
fortes en si peu de temps. Mais aussi ces succès, en apparence si
faciles, firent que l'on modifia le système de défense. On donna
beaucoup plus de relief aux ouvrages, et principalement aux courtines;
on élargit les fossés, on couronna les tours et les murs de mâchicoulis
continus de pierre qui rendaient les échelades impossibles. On augmenta
sensiblement les ouvrages extérieurs, en leur donnant plus d'étendue et
de meilleurs flanquements. Puis l'artillerie à feu commençait à jouer un
rôle dans les siéges, et sans diminuer la hauteur des commandements, en
augmentant même leur relief, on traçait autour des places fortes des
ouvrages de terre pour y placer des bouches à feu[242]. En 1378, les
Anglais assiégeant Saint-Malo avaient _quatre cents canons_, dit
Froissart[243]. Toutefois ces canons (en admettant que Froissart ait
entendu désigner par ce mot des bouches à feu) n'étaient que d'un faible
calibre, et ne donnaient qu'un tir parabolique, car ils ne purent que
lancer des projectiles dans la ville, sans même tenter de faire brèche.
Le commandant en chef de l'armée anglaise, le duc de Lancastre, voyant
qu'il n'avançait point ses besognes avec cette quantité d'engins, et que
les assauts ne pouvaient réussir, prit le parti de faire miner. «Les
mineurs du duc de Lancastre ouvrèrent soigneusement nuit et jour en leur
mine pour venir par dessouz terre dedans la ville et faire renverser un
pan de mur, afin que tout légèrement gens d'armes et archers pussent
entrer dedans. De cette affaire se doutoit grandement Morfonace (le
commandant Français) et les chevaliers qui dedans étoient, et
connoissoient assez que par ce point ils pouvoient être perdus; et
n'avoient garde de nul assaut fors que de celui-là; car leur ville étoit
bien pourvue d'artillerie et de vivres pour eux tenir deux ans, si il
leur besognoit. Et avoient entre eux grand'cure et grand'entente comment
ils pourroient rompre cette mine, et étoit le plus grand soin qu'ils
eussent de la briser: tant y pensèrent et travaillèrent qu'ils en
vinrent à leur entente, et par grand'aventure, si comme plusieurs choses
adviennent souvente fois. Le comte Richard d'Arondel devoit une nuit
faire le gait atout une quantité de ses gens. Ce comte ne fut mie bien
soigneux de faire ce où il étoit commis, et tant que ceux de Saint-Malo
le sçurent, ne sais par leurs espies ou autrement. Quand ils sentirent
que heure fut et que sur la fiance du gait tout l'ost étoit endormi, ils
partirent secrètement de leur ville, et vinrent à la couverte à
l'endroit où les mineurs ouvroient, qui guères n'avoient plus à ouvrer
pour accomplir leur emprise. Marfonace et sa route, tous appareillés de
faire ce pourquoi ils étoient là venus, tout à leur aise et sans
défense, rompirent la mine, de quoi il y ot aucuns mineurs la dedans
éteints qui onques ne s'en partirent, car la mine renversa sur
eux[244]...»
La mine, avec étais auxquels on mettait le feu, fut longtemps employée
encore après l'emploi de la poudre à canon. L'idée de se servir de la
poudre comme moyen de faire brèche ou de faire sauter des ouvrages, ne
vint que beaucoup plus tard, vers le milieu du XVe siècle. Dans l'oeuvre
de Francesco di Giorgio Martini, architecte siennois, né vers 1435 et
mort vers 1480, il est question de mines avec emploi de poudre à canon.
Des plans indiquent les moyens de placer les fourneaux, de disposer les
galeries et les mèches[245]. Quant aux engins à contre-poids,
trébuchets, mangonneaux, pierrières, on les employa simultanément avec
l'artillerie à feu vers la fin du XIVe siècle et le commencement du XVe.
Froissart parle souvent, dans les siéges de la fin du XIVe siècle, de
machines de jet, dont les effets étaient beaucoup plus désastreux que
ceux produits par des bouches à feu d'un faible calibre[246]. On ne
cessait d'ailleurs de perfectionner ces engins, comme si l'artillerie à
feu ne pouvait être bonne qu'à remplacer les grandes arbalètes à tour.
Pour pouvoir prendre la ville de Bergerac, les Français, en 1377,
envoient chercher à la Réole une grande machine de guerre que l'on
appelait _truie_, «lequel engin étoit de telle ordonnance que il jetoit
pierres de faix; et se pouvoient bien cent hommes d'armes ordonner
dedans, et en approchant assaillir la ville[247]». Cet engin était donc
à la fois un beffroi, un chat et une pierrière. Monté sur châssis et
galets, il projetait des pierres contre les remparts ennemis tout en
approchant du pied des murs; il n'avait pas besoin d'être soutenu par
des mangonneaux de position, et arrivé contre le rempart, les soldats
qui le remplissaient se jetaient sur le parapet et sapaient en même
temps la base de la muraille. «À lendemain la truie que amenée et
achariée ils avoient, fut levée au plus près qu'ils purent de Bergerac,
qui grandement ébahit ceux de la ville[248]...»
En 1369 déjà, les Anglais traînaient avec eux une artillerie que l'on
employait dans les siéges, tout en se servant des grands engins. «Si
exploitèrent tant (les Anglais) qu'ils vinrent devant le châtel de la
Roche-sur-Yon qui étoit beau et fort et de bonne garde, et bien pourveu
de bonnes pourvéances et d'artillerie. Si en étoit capitaine, de par le
duc d'Anjou, un chevalier qui s'appeloit messire Jean Blondeau, et qui
tenoit dessous lui au dit château moult de bons compagnons aux frais et
dépens dudit duc. Si ordonnèrent les dessus nommés seigneurs (anglais)
et barons qui là étoient, leur siége par bonne manière et
grand'ordonnance; et l'environnèrent tout autour, car bien étoient gens
à ce faire; et firent amener et charrier de la ville de Thouars et de la
cité de Poitiers grands engins, et les firent dresser devant la
forteresse, et encore plusieurs canons et espringalles qu'ils avoient de
pourvéance en leur ost et pourvus de longtemps et _usagés de
mener_[249].»
Le perfectionnement de ces engins, l'artillerie à feu qui permettait de
battre les crêtes des défenses à une distance assez longue, avaient peu
à peu amené les constructeurs de places fortes à étendre les ouvrages
extérieurs et même à les établir en terre pour mieux résister aux
projectiles. Déjà Christine de Pisan indique les fausses braies comme
nécessaires à la bonne défense des places[250]. Au commencement de la
guerre, sous Charles VI, dans les siéges, il n'est plus question de ces
beffrois, de ces grosses machines dont l'emploi était si chanceux. Les
places sont investies, les assiégeants élèvent des bastilles à l'entour,
tracent des fossés de contrevallation; commencent à établir des
épaulements munis de canons, et même encore d'engins à contre-poids,
d'arbalètes à tour, essayent de faire brèche, et tentent l'assaut quand
ils ont pu parvenir à ruiner un pan de mur; ou font des boyaux de
tranchée, comblent des fossés et emploient la mine. Le siége de Melun,
décrit par J. Juvénal des Ursins[251], indique ces diverses opérations.
Le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne viennent assiéger la ville de
Melun et la font complétement investir[252]. Elle est défendue par le
sire de Barbazan, de braves gentilshommes et une population dévouée. Les
Anglais tracent leurs lignes de contrevallation et de circonvallation;
ils munissent de pieux et de fossés les bastilles qui sont élevées de
distance en distance. «Si furent d'un costé et d'autre les bombardes,
canons et vuglaires assiz et ordonnez, qui commencèrent fort à jetter
contre les murs et dedans la ville: les compagnons aussi de dedans
d'autre costé tiroient pareillement de grand courage coups de canon, et
d'arbalestres, et plusieurs en tuoient.»
Sur divers points les Anglais étaient parvenus à faire brèche; des pans
de murs s'étaient écroulés dans les fossés. Cependant le roi
d'Angleterre refusait toujours d'ordonner l'assaut. Quand un seigneur
allemand, de Bavière, arriva sur ces entrefaites et se mit du côté des
Bourguignons. «Il s'émerveilloit fort de ce qu'on n'assailloit point la
ville, et en parla au duc de Bourgongne, lequel luy respondit que autres
fois il en avoit fait mention, mais que le roy d'Angleterre n'en estoit
pas d'opinion.»
Le duc bavarois obtint cependant du roi que l'assaut serait donné. On
fait amas d'échelles, de fascines pour combler les fossés. Barbazan
laisse les assaillants descendre au fossé et s'amasser sur un point,
puis il fait apparaître une grosse compagnie de braves gens qui, sur les
remparts ruinés, couvre les assaillants de projectiles pendant qu'il les
fait prendre en flanc par une troupe secrètement sortie d'une poterne
percée au niveau du fond du fossé. Les Bourguignons et les Allemands
firent retraite, non sans laisser beaucoup des leurs, car, pendant
qu'ils cherchaient à remonter le long de la contrescarpe, des
arbalétriers en grand nombre, paraissant tout à coup sur la crête des
murailles, leur envoyaient force viretons.
Les assiégeants firent donc miner, puisqu'ils ne pouvaient emporter la
place de vive force. «De quoy se doubtoient bien ceux du dedans; pour
laquelle cause ils firent diligence d'escouter és caves, s'ils oirroyent
rien, et s'ils n'entendroient point que on frappast sur pierres, ou
quelque bruit ou son.» En effet, dans une des caves voisines des
remparts, Louis Juvénal des Ursins entend le travail des mineurs; il
s'arme d'une hache et se dirige vers l'endroit où il suppose que vont
déboucher ces mineurs. «Louys où vas-tu?» lui demande Barbazan. «À
l'encontre des mineurs.--Frère, tu ne sçais pas encore bien ce que c'est
que de mines, et d'y combattre, baille-moy ta hache. Et luy fit
la-dessus coupper le manche assez court, car les mines se tournent
souvent en biaisant, et sont estroites, voila pourquoy de courts bastons
y sont plus nécessaires; luy-même y vint avec autres chevaliers, et
escuyers, lesquels apperceurent que les mines de leurs ennemis estoient
prestes, pour ce on fit hastivement faire manières de barrières, et
autres habillemens et instrumens pour résister à l'entrée; et pour ce
que ledit seigneur vid la volonté dudit Louys, il voulut qu'il fut le
premier à faire armes en ladite mine: ceux de dedans mesmes envoyèrent
quérir manouvriers pour contre-miner, lesquels avoient torches et
lanternes, aussi avoient les autres. Quand ceux du dedans eurent
contre-miné environ deux toises, il leur sembla qu'ils estoient près des
autres: si furent faites barrières bonnes et fortes, et les attachèrent:
pareillement les autres apperceurent qu'on contreminoit, et tant qu'ils
se trouvèrent et rencontrèrent l'un l'autre, lors les compagnons
manouvriers se retirèrent d'un côté et d'autre.»
Une succession de combats singuliers se livrent au débouché de la mine.
Une barre est posée en travers, et les hommes d'armes se défient et
combattent à l'arme blanche de chaque côté de la barre. Le roi
d'Angleterre et les principaux seigneurs viennent assister à cette sorte
de joute, donnent des éloges aux vainqueurs et en font plusieurs
chevaliers. «Et (le roi d'Angleterre) louoit la vaillance de ceux de
dedans, lesquels s'ils eussent eu vivres, jamais on ne les eust eu, ny
ne se fussent rendus.»
Ces joutes au fond d'une galerie de mine ne sont point de la guerre, et
ce curieux épisode fait comprendre comment, pour la noblesse féodale,
l'affaire n'était pas tant de délivrer le royaume de la domination
étrangère que d'acquérir le renom de braves chevaliers et de prendre
part à de belles «appertises d'armes». Assiégeants et assiégés se
connaissent, vivent ensemble après le combat. Quand fut rendue la ville
de Melun, plusieurs des défenseurs se sauvèrent, «à aucuns on faisoit
voye, les autres avoient amis et accointances du costé des
Bourguignons... Or combien qu'ils s'attendoient de s'en aller simplement
un baston en leur poing» qui furent jetés dans des culs de basse-fosse à
la bastille Saint-Antoine et au Châtelet. Ceux-là n'avaient point d'amis
dans le camp des assiégeants, mais ils s'étaient bravement battus pour
le _parti_ du dauphin qui les abandonnait.
Pendant cette triste période, la guerre de siéges n'existe pas pour les
Français. Tout se résout en joutes et en marchés honteux. Des seigneurs
prennent parti, tantôt pour le duc de Bourgogne, tantôt pour le dauphin,
suivant qu'ils pensent y trouver gloire ou profit. Ou encore à la tête
de quelques hommes d'armes, ils tiennent la campagne, pillent le pays,
se souciant assez peu des Bourguignons ou des Armagnacs. Au contraire,
les Anglais et les Bourguignons avaient des armées bien munies, bien
approvisionnées. Ils prenaient villes et châteaux, soit de vive force,
soit à la suite de siéges poursuivis avec persistance. Ce n'était plus
le temps du bon connétable du Guesclin, qui savait si bien maintenir la
discipline parmi ses troupes et ne souffrait point de négligences. Qui
d'ailleurs pouvait avoir confiance en ces seigneurs faméliques,
arrogants, ne se soumettant plus à la dure existence des camps,
préoccupés de leur bien-être et de se ménager des accointances dans tous
les partis, ruinant les pays qu'ils eussent dû protéger, toujours prêts
à trahir ou tout au moins à abandonner une entreprise?
«Que diray-je doncques de nous?» écrit maître Alain Chartier[253], «ne
quelle espérance pourray-je prendre en nos entreprinses et armées, se
discipline de chevalerie et droicturière justice d'armes n'y sont
gardées? Autre chose ne se puet dire, fors que en ce cas nous allons
comme la nef sans gouvernail, et comme le cheval sans frein... car
chacun veult estre maistre du mestier, dont nous avons encores peu de
bon apprentis. Tous peuent à peine souffire à grever par guerre les
ennemis, mais chacun veult faire compaignie et chief à par soy. Et tant
y a de chevetains (capitaines) et de maistres, que à peine trouvent-ils
compaignons ne varletz... Maintenant sçavoir ceindre l'espée, et vestir
le haulbergeon, souffist à faire un nouveau capitaine. Or advient que
sont faictes entreprinses, ou siéges assis, où le ban du Prince est
crié, et le jour souvent nommé pour les champs tenir. Mais plusieurs y
viennent pour manière, plus que pour doubte de y faillir; et pour paour
d'avoir honte et reproche, plus que pour vouloir de bien faire. Et si
est en leur chois le tost ou le tard venir, le retour ou la demeure. Et
de telz en y a, qui tant ayment les ayses de leurs maisons plus que
l'honneur de noblesse dont ilz les tiennent, que lors qu'ilz sont
contrains de partir, voulentiers les portassent avec eulx; comme les
lymaz qui toujours trainent la coquille où ils herbergent... Ceste
ignorance ou faulte de cueur est cause des durtez et rapines, dont le
peuple se complaint. Car en deffault de ceulx dont on se devroit aider,
a fallu prendre ceulx qu'on a peu finer et faire la guerre de gens
acquis par dons et par prieres, au lieu de ceulx que leur devoir et
leaulté y semonnoit. Si est faicte la guerre par gens sans terre et sans
maisons, ou la greigneur part, que necessité a contrains de vivre sur
autruy; et nostre besoing nous a convaincus à le souffrir... Et quand
les vaillans entrepreneurs, dont mercy Dieu encores en a en ce royaulme
de bien esprouvez, mettent peine de tirer sur champs les nobles pour
aucun bienfaire, ilz délaient si longuement à partir bien enuis, et
s'avancent si tost de retourner voulentiers, que à peine se puet riens
bien commencer; mais à plus grant peine entretenir ne parfaire. Encore y
a pis que cette négligence. Car avec la petite voulenté de plusieurs se
treuve souvent un si grant arrogance, que ceulx qui ne sçauroient rien
conduire pas eulx, ne vouldroient armes porter soubz autruy; et tiennent
à deshonneur estre subgectz à celuy, soubz qui leur puet venir la
renommée d'honneur, que par eulx ilz ne vauldroyent de acquérir...»
Ce triste tableau n'est point chargé, mais ce n'est qu'un côté de
l'histoire de ces temps de misères. Derrière cette noblesse nonchalante,
égoïste, et qui ne savait plus porter les armes que dans les tournois,
le peuple des villes commençait à reprendre une prépondérance marquée.
Il ne lui manquait qu'un chef, qu'un drapeau autour duquel il pût se
grouper. Jeanne d'Arc fut un instant comme le souffle incarné de ces
populations à bout de patience et prétendant reprendre en main leurs
affaires si tristement conduites par la féodalité. Autour d'elle l'idée
de patrie, de nationalité s'élève, et fournit bientôt un appui solide à
la royauté. Le siége d'Orléans de 1428 marque le commencement de cette
ère nouvelle, et ce fait militaire clôt, pour ainsi dire, la succession
des entreprises guerrières de la féodalité.
Ce fut le 12 octobre que l'armée anglaise se présenta devant Orléans par
la Sologne. Le sire de Gaucourt était gouverneur de la ville. Quelques
chevaliers s'y enfermèrent à la première nouvelle du danger qui la
menaçait: c'étaient le seigneur de Villars, capitaine de Montargis;
Mathias, Aragonais; les seigneurs de Guitry et de Coarraze, Xaintrailles
et Poton son frère; Pierre de la Chapelle, de la Beauce, etc. Le bâtard
d'Orléans, Dunois, arriva le 25 octobre: avec lui, le seigneur de
Sainte-Sévère, le seigneur de Breuil; messire Jacques de Chabannes,
sénéchal du Bourbonnais; le seigneur de Caumont-sur-Loire; un chevalier
lombard, Théaulde de Valpergue; un capitaine gascon, Étienne de Vignole,
dit la Hire. L'importance de la place eût dû appeler un bien plus grand
nombre de chevaliers, mais beaucoup préféraient rester à la cour du
dauphin, réfugié au château de Loches, et qui semblait attendre là ce
que le sort déciderait de sa couronne.
Les habitants d'Orléans étaient déterminés à se défendre. Les procureurs
de la ville proposèrent aux bourgeois une taxe extraordinaire; beaucoup
donnèrent plus que leur taxe. Le chapitre de la cathédrale contribua
pour 200 écus d'or[254]. Mais un fait plus remarquable indique les
tendances des villes de France à cette époque funeste. Orléans, passant
pour être la clef des provinces méridionales, beaucoup de municipalités
y envoyèrent des secours en argent et en nature: Poitiers, la Rochelle,
firent don de sommes considérables[255]; Albi, Montpellier, des communes
de l'Auvergne, du Bourbonnais, Bourges, Tours, Angers, firent parvenir à
Orléans du soufre, du salpêtre, de l'acier, des arbalètes[256], du
plomb, des vivres, de l'huile, des cuirs, etc.
Depuis 1410, Orléans se préparait en prévision des éventualités de la
guerre. À dater de cette époque (environ), les comptes de la ville sont
divisés en dépenses communales et dépenses de forteresse. Les
procureurs[257], choisis par les habitants, étaient chargés de la
gestion de ces fonds, et il faut reconnaître que cette administration
municipale procéda avec une intelligence rare des intérêts généraux du
pays, bien qu'alors le système de centralisation ne fût point inventé.
Certes, la ville d'Orléans, en se préparant à une défense énergique,
entendait garantir ses biens propres, mais elle n'ignorait pas que sa
soumission pure et simple au roi d'Angleterre eût été moins
préjudiciable à ses intérêts matériels que les chances d'un long siége.
Les villes tombées au pouvoir de la couronne d'Angleterre étaient
peut-être moins malheureuses que celles qui tenaient pour la couronne de
France, impuissante à les protéger et à réprimer les abus des gens de
guerre de son parti. Ce n'était donc pas un sentiment de conservation
d'intérêts locaux qui dirigeait la ville d'Orléans et toutes celles
restées fidèles à la royauté française, lorsqu'elles prétendaient
résister aux armes de Henri V, mais un mouvement national, le
patriotisme le plus pur et le plus désintéressé. Depuis plus de dix ans
la France était ruinée par la guerre civile et la conquête. Les
campagnes dévastées, la famine partout, le pillage des gens de guerre,
Armagnacs, Bourguignons, Anglais, organisé, semblaient avoir dû réduire
ces contrées à la misère et au découragement; et cependant des villes,
des bourgades mêmes, sans espérance de recevoir des secours du pouvoir
royal, enseveli dans une forteresse, ou de leurs seigneurs, prisonniers
des Anglais, ne comptant que sur leur patriotisme et leurs bras,
prétendaient opposer une barrière à la domination étrangère, qui déjà
était considérée par les trois quarts de la France comme un pouvoir
légitime. Si en 1814 notre pays n'eût pas été énervé par le système
d'absorption de la vie locale dans le pouvoir central, inventé par Louis
XIV et perfectionné depuis, croit-on que les étrangers auraient pu aussi
aisément faire cantonner leurs troupes sur le territoire? Alors, que
pouvait opposer une ville, du moment que les troupes impériales
l'avaient évacuée? présenter les clefs aux ennemis. Sachons donc
reconnaître ce qu'il y a de grand et de fort dans cet esprit du moyen
âge, au milieu de tant d'abus, car il a fourni le ciment qui nous
constitue en corps de nation. Quand nous voyons des procureurs d'une
ville, pendant dix-huit ans, employer avec économie toutes les
ressources dont ils disposent à munir leur cité; quand, au lieu de se
décourager le jour où leur seigneur légitime est tombé au pouvoir de
l'étranger, ils redoublent d'efforts pour défendre cette ville; quand,
seuls, abandonnés de leurs chefs naturels et du suzerain, comprenant
qu'ils sont la clef d'une moitié du royaume, ayant sur les bras,
non-seulement des troupes étrangères, mais encore des milices de villes
voisines, ils n'écoutent que la voix du patriotisme, et, sans hésitation
aucune, montent sur leurs remparts bien munis par leurs soins; quand
nous voyons cela, nous serions parfois tentés de dire, «Ramenez-nous à
ce moyen âge qui savait faire de tels hommes et leur donner de pareils
sentiments, et surtout, avant de le couvrir de dédains, faisons aussi
bien, à l'occasion.»
Dès 1410, disons-nous, les procureurs de la ville d'Orléans font réparer
les murs et la tour de la porte de Bourgogne[258]; déjà la ville
possédait des canons. En 1412, des barrières, au nombre de quinze, sont
établies en avant des portes de la ville. Ces barrières étaient de bois,
disposées de manière à loger des portiers et des guetteurs.