Les assiégeants tenaient avant tout, quand ils avaient affaire à une

place importante, à s'emparer des barbacanes, parce que les barbacanes

prises, il devenait impossible aux assiégés de tenter des sorties, et

qu'alors les travaux du siége pouvaient se poursuivre sans avoir à

craindre leur destruction. Les pierrières, mangonneaux, trébuchets,

n'ayant guère qu'une portée de 150 mètres, il fallait, pour établir des

batteries de ces engins, s'assurer d'abord que les assiégés ne

pourraient venir instantanément les briser ou les incendier. D'ailleurs

les barbacanes, formant des saillants considérables, donnaient par

conséquent des flanquements qu'il fallait tout d'abord enlever aux

assiégés. Quand les barbacanes, étaient prises, quand les lices, étaient

occupées ou enfilées par des ouvrages extérieurs, l'investissement était

effectif et les opérations du siége étaient menées régulièrement. Les

assiégés, à l'aide d'engins dressés sur des plates-formes ou sur des

tours, ou derrière les courtines, ne pouvaient empêcher la poursuite des

travaux des assiégeants, qui se garantissaient par des épaulements, des

mantelets, et qui, derrière des clayonnages, postaient des archers et

des arbalétriers occupés sans cesse à couvrir de projectiles les

crénelages des chemins de ronde. Les premières opérations des

assiégeants, devant une place bien garnie et bien défendue, consistaient

donc à s'emparer d'abord des barbacanes. Ayant les barbacanes, on avait

les lices; ayant les lices, la garnison ne pouvait plus sortir de la

place, et alors commençaient les travaux de mine pour faire brèche, ou

encore l'approche des beffrois destinés à jeter une colonne d'attaque

sur les chemins de ronde[219].

En 1216, Louis, fils de Philippe-Auguste, avait été mettre le siége

devant le château de Douvres, à la tête d'un nombreux corps d'armée.

Devant le château de Douvres était une barbacane bien palissadée de

troncs de chêne et entourée d'un fossé. Louis laissa une partie de ses

troupes en bas, dans la ville, et alla s'établir sur la falaise devant

la forteresse, afin de compléter l'investissement. «Lors fist Looys

drecier ses pierières et ses mangouniaux pour jeter à la porte et au

mur; si fist faire .i. castel de cloies moult haut, et un cat por mener

au mur; ses mineours fist entrer el fossé, qui minèrent la piere et la

tierre dessous le roilleis. Puis les fist assaillir as chevaliers de

l'ost; si fu tantost la barbacane prise...[220]» Pour prendre la

barbacane du château de Douvres, on élève en face un bastillon de

clayonnages rempli de terre, suivant l'usage. On obtient ainsi un

commandement sur les ouvrages de la barbacane; on place une batterie

d'engins sur ce bastillon, puis on fait avancer un chat dans le fossé,

jusqu'au pied du talus portant la défense en bois, et l'on mine sous ces

défenses. La barbacane prise, Louis fait miner une des deux tours de la

porte, qui s'écroule. La colonne d'assaut s'élance; mais les assiégés la

repoussent avec vigueur, puis barricadent la brèche et y accumulent des

troncs de chênes, des chevrons, des madriers, si bien que la place ne

tombe pas au pouvoir des Français. Nous voyons toujours les assiégeants

établir devant les places ces bastillons, ces châteaux terrassés,

revêtus de palis ou de clayonnages, pour dresser leurs batteries

d'engins. C'est l'_agger_ des Romains. Au siége de Toulouse, le château

Narbonnais (terrassé en partie par Simon de Montfort) en tient lieu.

Parfois même ces bastillons deviennent de véritables lignes avec leurs

courtines et leurs flanquements, le tout terrassé. C'est de là que

partent les tranchées qui aboutissent au fossé et permettent de faire

avancer les chats. Ces chats, dont nous avons parlé ailleurs déjà[221],

étaient montés hors de la portée des engins des assiégés, amenés sur des

galets ou rouleaux jusqu'au bord du fossé, puis poussés sur des remblais

jusqu'au pied des remparts. Ainsi les assiégeants avaient-ils une

galerie bien couverte par de forts madriers garnis de lames de fer, de

peaux fraîches ou de terre mouillée, qui permettait aux mineurs de

s'attacher au pied des murs, et plus tard, quand les mines étaient

prêtes, aux hommes d'armes de se précipiter dans la place. Ces chats,

comme nous l'avons dit plus haut, se composaient parfois de deux et même

de trois travées rentrant les unes dans les autres, comme l'indique la

figure 6, en A. Ainsi, après avoir fait une tranchée en pente dans la

contrescarpe du fossé (voyez l'ensemble B, de _a_ en _b_), après avoir

fait de la terre de cette tranchée un _agger_ à droite et à gauche en C,

on faisait approcher le chat A avec sa travée de doublure D, celle-ci

posée sur des galets comme le corps principal; puis, par l'orifice

antérieur, on apportait peu à peu des remblais dans le fossé, on faisait

rouler la galerie intérieure au fur et à mesure de l'avancement du

remblai, et ainsi jusqu'à ce que l'orifice antérieur de la galerie

intérieure eût touché le pied du rempart ou le roc. Pendant ce temps, du

terre-plein des bastillons extérieurs, les assiégeants faisaient

pleuvoir sans trêve une grêle de grosses pierres sur le point attaqué;

les hourds H étaient mis en pièces, et les archers et arbalétriers

couvraient les crénelages de projectiles. La rapidité avec laquelle, à

l'aide des mangonneaux, on détruisait les hourds, la facilité que l'on

avait à les incendier, firent adopter les mâchicoulis de pierre avec

crénelages également de maçonnerie. Ce système de défense paraît avoir

été d'abord adopté en Orient, car on en voit sur des défenses

chrétiennes de Syrie qui datent de la fin du XIIe siècle, c'est-à-dire

un siècle environ avant leur emploi en Occident. Mais il ne faut pas

oublier que les Orientaux possédaient des engins supérieurs aux nôtres,

et que l'efficacité de leur tir dut faire adopter promptement, par les

Occidentaux établis en Syrie, les chemins de ronde avec gardes de

pierre. En adoptant les mâchicoulis avec crénelages de pierre couverts,

pour résister plus efficacement aux machines de jet, on renonçait aux

meurtrières percées à la base des remparts, et au contraire on tenait à

donner à ces soubassements une très-forte épaisseur, une parfaite

homogénéité et une grande dureté, pour présenter aux mineurs des

obstacles plus sérieux. Les châtelets terrassés, ou bastillons, étaient

parfois assez élevés pour permettre aux armées assiégeantes de commander

les défenses des assiégés. Pour élever un bastillon, on profitait des

dispositions du terrain. Aussi, dans l'établissement des places fortes,

avait-on la précaution de planter en face des approches accessibles ou

dominantes, une ou plusieurs tours plus élevées que les autres. Ces

tours étaient souvent voûtées à tous les étages, avec une plate-forme au

sommet pour permettre de disposer des batteries d'engins qui

commandaient les alentours; ce qui n'empêchait pas les constructeurs de

forteresses d'élever des ouvrages avancés beaucoup plus étendus qu'on ne

le suppose généralement, afin de retarder d'autant les approches des

points attaquables. Quand on examine avec attention les alentours des

châteaux et places fortes des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, on retrouve

encore des traces de terrassements à des distances de 100 et 150 mètres

des remparts, et ces terrassements, qui n'avaient qu'un très-faible

relief, étaient couronnés de palissades. Ces terrassements avec leurs

fossés étaient assez forts cependant pour qu'après quelques assauts

infructueux, on dût avoir recours à la mine pour s'en emparer.

Nous trouvons dans un roman du XIIIe siècle: _Messire Gauvain_, par le

trouvère Raoul[222], une description assez curieuse d'un siége de

château par les gens de la dame de Gautdestroit. Les assiégeants

commencent à reconnaître la place; ils trouvent un point faible où les

murs sont bas, où le fossé est comblé et les maçonneries dégradées. Ils

s'établissent en face de ce point, et font leur rapport au chef (la dame

de Gautdestroit). Alors on fait arriver les troupes, on charrie les

mangonneaux et les pierrières, et l'on investit la forteresse

entièrement. Une pierrière est dressée en face de la courtine faible;

deux mangonneaux sont élevés devant un pont-levis pour le détruire,

ainsi qu'un hourdage. Les assaillants bâtissent encore un castillet de

dix toises de hauteur[223]. Dans le hourdage de bois qui le couronne

s'est posté le chef avec ses archers, des lansquenets et des

arbalétriers. Cinq jours sont employés à dresser ces ouvrages et à

monter les engins. Après quoi on attaque les lices, puis les remparts.

Pendant les assauts, les engins jettent force pierres sur les défenseurs

du château[224]. Ceux-ci repoussent l'assaut en jetant pierres et

carreaux, charbons brûlants et eau chaude. L'assaut n'ayant pas réussi

au gré des assiégeants, la nuit[225], plus de vingt mineurs descendent

dans le fossé pour percer la muraille: ils parviennent à en faire tomber

trois toises; mais aussitôt les gens du château apportent de gros troncs

d'arbres, élèvent un hourdage en dedans du mur écroulé, etc.

Il est nécessaire peut-être de présenter avec plus de précision ces

dernières opérations d'un siége régulier au XIIIe siècle. Réunissant

donc les divers documents écrits que l'on possède, les figurés épars

dans les manuscrits ou bas-reliefs, et surtout les restes, soit des

forteresses attaquées, sur les points d'attaque, soit des ouvrages

élevés par des assaillants, on peut prendre une idée assez exacte des

travaux considérables que nécessitait la prise d'une place forte bien

défendue.

Dans les fortifications du XIIIe siècle, les tours sont espacées entre

elles de 50 mètres au plus, c'est-à-dire de la portée droite d'un

carreau d'arbalète. Les fossés ont de 10 à 15 mètres de largeur, s'ils

sont remplis d'eau, quelquefois plus, s'ils sont secs. La hauteur des

courtines, du sol du crénelage au niveau de la crête de la contrescarpe,

varie de 8 à 12 mètres. Les tours dominent toujours les courtines. Il

arrive que les courtines atteignent une hauteur plus considérable, mais

cela est rare[226].

Quand on attaquait une enceinte bâtie dans de bonnes conditions, bien

flanquée, munie de hourds, garantie par des fossés, on choisissait un

saillant, ainsi que cela se pratique encore aujourd'hui; mais le point

de l'attaque, celui où l'on voulait faire brèche et livrer l'assaut,

était rarement une tour. Les tours étaient fermées à la gorge; les

mineurs qui parvenaient à y pénétrer s'y trouvaient entourés, et

devaient percer l'autre partie du cylindre pour s'introduire dans la

ville. On dirigeait donc l'attaque perpendiculairement à une courtine

entre deux tours. Il fallait alors détruire les flanquements de cette

courtine, c'est-à-dire les défenses des tours à droite et à gauche.

Les barbacanes et les lices prises, la garnison enfermée dans la défense

principale, la place investie, on cheminait par des tranchées jusqu'à la

contrescarpe du fossé. Comme les tours avaient des commandements

considérables, il fallait défiler les tranchées par des épaulements et

des palissades ou des mantelets, d'autant plus élevés, qu'on approchait

davantage de la contrescarpe. Ces tranchées ayant atteint le bord du

fossé en face du point d'attaque, on apportait des fascines, des

clayonnages, et l'on se faisait une première couverture à l'aide de ces

matériaux contre les projectiles des assiégés; on plaçait là deux

pierrières qui, bien que dominées, envoyaient des blocs de pierre sur

les hourds ou par-dessus les murailles, occupaient les assiégés, et

pouvaient détruire leurs engins disposés derrière les chemins de ronde,

soit sur le sol de la place, s'il était élevé au-dessus du sol

extérieur, soit sur des plates-formes de charpente dressées derrière les

courtines. Sur ce point affluaient alors des bois, des claies, des

fascines, de la terre, et toujours, en se couvrant par un épaulement

antérieur, on élevait un bastillon rectangulaire, terrassé entre les

clayonnages jusqu'à la hauteur convenable pour battre les tours voisines

et la courtine. Le bastillon élevé avec des pentes pour y monter, on le

garnissait, en face de la courtine attaquée, d'un haut mantelet de bois

de charpente et de claies, revêtu de grosses toiles, de feutre, de peaux

fraîches, pour arrêter les carreaux des assiégés et amortir les pierres

ou les feux lancés par leurs engins. Sur la plate-forme du bastillon,

deux pierrières étaient dressées. Or, en prenant la dimension d'une

pierrière, d'après la donnée de Villard de Honnecourt[227], on trouve,

pour le patin de cet engin, 12 mètres de longueur et 7 à 8 mètres de

largeur. Pour placer deux engins de cette taille, il fallait que la

plate-forme (en la supposant carrée) eût 24 mètres de côté. Ces deux

pierrières battaient les deux tours flanquantes sans relâche,

détruisaient leurs hourdages, et des arbalétriers postés, soit sur cette

plate-forme, soit sur les épaulements des tranchées, tiraient sur tous

les défenseurs qui se présentaient pour réparer les dommages ou tirer à

découvert. Une ou plusieurs pierrières étaient, en outre, chargées de

détruire la batterie d'engins que les assiégés ne manquaient pas

d'établir en arrière de la courtine. Cependant, sous le bastillon, avait

été réservé un passage, un couloir dans lequel était amené un chat,

comme celui présenté figure 6. Si l'assiégeant, avec ses engins, était

parvenu à détruire les hourds des défenseurs, à cribler les crénelages,

à brûler même les ouvrages de bois en les couvrant de projectiles

incendiaires, alors, pendant la nuit, on faisait sortir le chat de son

couloir; il était roulé sur des terrassements et des fascines jusqu'au

pied de la courtine, et les mineurs y étaient attachés. L'assiégé

n'avait plus que la ressource, ou de contre-miner, ou de se remparer en

arrière, soit de l'issue de la galerie de mine, soit de la brèche, si

les mineurs faisaient tomber une partie de la muraille.

En supposant que nous ayons à suivre ces diverses opérations sur le

terrain (fig. 7): En A, est tracée la courtine attaquée, flanquée de ses

deux tours espacées l'une de l'autre de 50 mètres. En B, est le fossé.

Les assiégeants ont cheminé jusqu'en C par les tranchées D. Là ils ont

commencé à dresser le bastillon E. Comme en pareil cas il faut se hâter,

cet ouvrage est élevé par étages, en n'employant que des bois courts,

faciles à manier[228]. En G, est figuré un angle du bastillon commencé.

De gros pieux _a_ de 3 à 4 mètres de longueur sont fichés en terre,

reliés par des entretoises horizontales _g_ et par des goussets _h_.

Entre ces sortes de châssis sont attachés les panneaux de clayonnages H,

également fichés en terre. Quand toute la partie antérieure I (en face

de l'ennemi) est ainsi établie, on apporte de la terre, des branches,

des fascines, dans l'espace clayonné, puis on monte un second rang de

piquets et de clayonnages _b_; on continue à garnir de terre. À mesure

que l'ouvrage s'avance sur le devant, on le complète en arrière, et on

le monte à la hauteur voulue, ainsi que la rampe K, qui conduit à sa

partie supérieure. Sur cette plate-forme sont posés de forts madriers,

puis les pierrières en batterie, destinées à détruire les défenses des

tours. Pour battre les engins des assiégés M, une petite plate-forme est

supposée établie en L. Le chat est amené dans la galerie O, ménagée sous

le bastillon. Bien abrité, il peut attendre le moment où on le coulera

en O', dans le fossé, sur des remblais jetés par son orifice antérieur.

Une vue cavalière (fig. 8) fera, pensons-nous, complétement saisir cet

ensemble de travaux, qui ne pouvaient se faire qu'avec beaucoup de monde

et assez lentement. Pendant des semaines, des hommes de corvée n'étaient

occupés qu'à abattre et charrier du bois, à façonner des claies, à

tresser des cordages, à fendre du merrain. Les chefs militaires

donnaient habituellement ces travaux à l'entreprise, comme nous l'avons

vu plus haut, et ces entrepreneurs ont des noms roturiers.

Mais une entreprise telle qu'un siége d'une place forte importante était

longue, dispendieuse; la défense, depuis le milieu du XIIe siècle jusque

vers le milieu du XIVe, conserve évidemment une supériorité sur

l'attaque. Jusqu'à cette dernière époque, le système d'attaque des

places ne se modifie pas d'une manière sensible. Le temps des grands

siéges est passé en France, et les deux batailles de Crécy et de

Poitiers se livrent en rase campagne. Mais, sous Charles V, Bertrand du

Guesclin ne s'en tient plus guère aux traditions, et, comme tous les

grands capitaines, adopte un système d'attaque nouveau alors, et qui lui

fait obtenir des résultats surprenants. Du Guesclin laisse de côté les

moyens lents qui découragent les troupes et exigent un attirail

considérable, des terrassiers, des approvisionnements énormes de bois,

des charrois difficiles dans des provinces où les routes étaient rares

et mauvaises. Grâce à son coup d'oeil prompt, à sa bravoure personnelle,

à la confiance de ses troupes dévouées et aguerries, composées en grande

partie de routiers habitués aux fatigues, il ne s'embarrasse pas

d'investir méthodiquement les places; il se présente sur un point qu'il

sait choisir, dresse ses machines, attaque les abords avec furie, pousse

les assiégés l'épée dans les reins, et, sans leur donner le temps de se

reconnaître, les fatigue et les déconcerte par des assauts successifs,

pendant qu'il couvre les remparts d'une pluie de projectiles.

Quelquefois il prend les villes par des coups d'audace.

À la tête des gens de Guingamp, il se présente devant le château de

Pestien, place très-forte et bien munie. Il vient droit aux bailles,

fait appeler le châtelain et le somme de se rendre. Le châtelain le

raille, et lui répond qu'il ne saurait livrer place aussi forte et où il

peut tenir un an. «Chastelain, dit Bertran, vous serez deslogiez ains

qui passe .III. jours, tout mal gré qu'en aiez[229].»

Dès l'aube, le lendemain, tout est préparé dans le camp de du Guesclin

pour attaquer. Les arbalétriers, couverts de leurs pavois, sont ordonnés

devant les lices. Dans un bois proche de la place ont été concentrés

mille hommes de corvée et cent chars attelés, pour préparer les engins

nécessaires et les transporter au point indiqué. Près des fossés

s'avancent les arbalétriers, qui commencent un tir nourri contre les

crénelages. Des échelles apportées de Guingamp sont disposées derrière

les lignes d'arbalétriers.

D'autre part, les gens du château ne restent pas oisifs. En vingt

endroits ils ont fait, sur les chemins de ronde supérieurs, des dépôts

de tonneaux et de barils remplis de terre et de cailloux, de pains de

chaux vive[230].

Bertrand, présent partout, encourage son monde à tenir bon:

«Or avant! bonne gent, soiez fier et esmaux;

Assailliez fièrement, ce sera nos hostaux;

A nuit y logerai, ains que couche solaux[231].»

Il fait forcer les défenses de la baille devant lui. On apporte alors

les échelles; les archers et arbalétriers assiégeants redoublent leur

tir: nul ne peut se montrer entre les merlons sans être frappé[232]. Les

bourgeois de Guingamp comblent les fossés de fascines. Sur les échelles

se précipitent les soldats armés pour l'assaut, portant attachés sur

leur tête pavois, écus nervés.

En même temps Bertrand fait briller et jeter bas la porte du

châtelet[233], force cette première entrée, et se présente sur la

chaussée qui, de ce châtelet, conduit à la porte du château, dont la

herse est abaissée. Sur cette chaussée se trouvent les défenseurs.

Bertrand fait avancer ensemble vingt arbalétriers pour couvrir ses

assaillants. Ceux-ci s'avancent avec leurs échelles, les plantent contre

les défenses de la porte; les hommes d'armes attaquent les restes des

défenseurs du châtelet. Cinquante soldats ont déjà gagné les crénelages,

et un écuyer de Normandie, s'adressant à du Guesclin:

«Sire, votre pennon, pour Dieu, je vous en prie!»

Il le plante sur le parapet. La herse est levée, et les assaillants se

précipitent sous la porte[234]. Mais le châtelain se jette en désespéré

avec quelques hommes contre les gens de Bertrand, il en tue plusieurs;

puis, avisant une charrette, il la fait rouler en travers du passage.

Appelé par un soldat devant Bertrand, il rend la place. Ce n'est pas la

seule occasion où du Guesclin emploie ces procédés expéditifs pour

s'emparer d'une forteresse, ce qui ne l'empêchait pas d'ailleurs de

réunir avec une prévoyance rare tout ce qui est nécessaire pour faire un

siége en règle. Nous voyons même qu'en attaquant le château de

Pestien[235] par eschelades et de vive force, il a eu le soin de réunir

à son corps d'armée cent chariots et mille ouvriers, et qu'il emploie

toute une nuit à couper du bois et à préparer des engins.

Au siége de Meulan, du Guesclin s'empare hardiment de la baille, des

ouvrages avancés, sans travaux préparatoires, et il force la garnison à

se retirer dans le donjon qui commandait le pont sur la Seine. Les

soldats de Bertrand ne peuvent la prendre de vive force. Ordre est donné

de miner cette tour. Les mineurs ont avec eux des hommes de garde pour

les défendre au besoin, si l'assiégé évente la mine; mais les

précautions sont si bien prises et la terre enlevée avec de telles

précautions, que la garnison n'a pas connaissance du travail souterrain.

La mine est enfin vidée, étayée de bois graissé[236]; le feu y est mis,

et la moitié de la tour «en chéy au lez devers le mont».

Il est évident qu'aux yeux des gens de guerre de son temps, du Guesclin,

qui faisait bon marché des routines et qui emportait en vingt-quatre

heures des places que l'on supposait pouvoir tenir pendant plusieurs

mois, était (qu'on nous passe le mot) un gâte-métier. C'est ce que

disaient les vieux généraux de la coalition, des officiers de nos armées

républicaines: «On ne se bat pas comme cela!»

Ce n'était pas seulement les commandants ennemis qui voyaient dans du

Guesclin un capitaine gâtant l'art de la guerre, ses frères d'armes

manifestaient aussi parfois cette opinion. Mais du Guesclin, par sa

franchise, sa finesse, sa loyauté, et surtout ses succès éclatants,

enlevait à ces défiances ce qu'elles pouvaient avoir de funeste. La

noblesse n'était pas encore, à cette époque, dominée par la vanité

jalouse qui plus tard fut si préjudiciable au royaume de France. Elle

savait au besoin reconnaître la supériorité d'un chef doué d'un

véritable génie, et se soumettre à son autorité. D'ailleurs, l'habile

capitaine, qui sait attendre son heure, reprend bien vite la place due à

son génie. Tout chevalier, et bon chevalier qu'il était, du Guesclin

porta un coup aussi rude à la chevalerie, déjà fort abattue, qu'aux

forteresses qui lui servaient de refuge.

Il suffit de voir comment fut conduite la petite armée qui gagna la

bataille de Cocherel, pour reconnaître la supériorité militaire de du

Guesclin. Bien que Charles V, à peine roi, non encore sacré, l'eût

nommé, après la mort du roi Jean, _mareschal pour li_, ce n'était pas là

un titre qui pût lui donner une autorité sérieuse sur les gentilshommes

qui composaient sa petite armée, et parmi lesquels on comptait des

grands seigneurs, tels que le comte d'Auxerre. Aussi, à peine entré en

campagne pour s'opposer à la marche du captal de Buch qui, ayant réuni

ses troupes à Évreux, prétendait surprendre le jeune roi à Reims pendant

son sacre, les chefs de l'armée de du Guesclin se posent en donneurs

d'avis. C'est d'abord Godefroy d'Anequin qui donne le sien, puis le sire

de Beaumont[237]. Du Guesclin, qui suivait l'arrière-garde, laisse dire;

on se dirige sur le passage du captal, peu lui importe le reste.

Celui-ci tenait beaucoup à dérober sa marche:

«Et faisoient grant paix, sans noise et sans cri,

Pour l'amour de Bertran qui redoubtoient si.»

D'après Froissart, le captal s'informe, auprès d'un héraut d'armes qu'il

rencontre sur sa route, de la marche des Français. Le héraut répond que

ceux-ci ont grand désir de le rencontrer, qu'ils ont pris le

Pont-de-l'Arche et Vernon, et doivent être près de Pacy[238]. Le

trouvère Cuvelier ne parle pas de ce fait; mieux informé de ce qui se

passe dans l'armée française que des gestes de l'armée du captal, il

présente la troupe de du Guesclin envoyant des coureurs en avant qui ne

découvrent rien. Mais Bertrand[239], arrivé à Cocherel et ayant fait

traverser l'Eure à ses gens, malgré le rapport négatif des coureurs, se

montre cette fois comme commandant et dit aux éclaireurs: «Vous n'êtes

bons qu'à piller sur les grands chemins; si j'eusse couru moi-même,

j'aurais bien su trouver les Anglais. C'est ici leur chemin, ils y

passeront, et nous les attendrons.» En effet, les Anglais se présentent

bientôt sur les coteaux, vers Jouy.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8 - (Q suite - R - S) · 第 36 / 47 段