secours qui ne pouvaient se jeter dans la cité qu'en traversant l'Aude,
puisqu'ils devaient venir du nord-ouest. Aussi le vicomte s'empara du
pont, et poursuivant son attaque le long de la rive droite du fleuve en
amont, essaya de couper les communications de l'assiégé avec la rive
gauche. Ne pouvant tout d'abord se maintenir dans le faubourg de
Graveillant, en G, il s'empare d'un moulin M fortifié sur la rivière,
fait filer ses troupes de ce côté, les loge dans les parties basses du
faubourg, et dispose son attaque de la manière suivante: une partie des
assaillants, commandés par Olivier de Thermes, Bernard-Hugon de
Serre-Longue et Giraut d'Aniort, campent entre le saillant nord-ouest de
la ville et la rivière, creusent des fossés de contrevallation et
s'entourent de palissades. L'autre division, commandée par Pierre de
Fenouillet, Renaud du Puy et Guillaume Fort, se loge devant la barbacane
qui existait en B et celle de la porte dite _Narbonnaise_ en N. En 1240,
outre ces deux barbacanes, il en existait une en D[201], qui permettait
de descendre du château dans le faubourg[202], et une en H, faisant face
au midi. La grande barbacane D servait aussi à protéger les approches de
la porte de Toulouse T (aujourd'hui porte de l'Aude).
Il faut observer que les seuls points où le sol extérieur soit à peu
près au niveau des lices (car Guillaume des Ormes signale l'existence
des lices L, et par conséquent d'une enceinte extérieure), sont les
points O et R. Quant au sol de la barbacane D du château, il était
naturellement au niveau du faubourg. D'ailleurs tout le front occidental
de la cité est bâti sur un escarpement très-élevé et très-abrupt. En
reprenant tout d'abord le faubourg aux assiégeants, les défenseurs de la
cité s'étaient empressés de transporter dans leur enceinte une quantité
considérable de bois qui leur fut d'un grand secours[203]. Ils avaient
dû bientôt renoncer à se maintenir dans ce faubourg. Le vicomte fit donc
attaquer en même temps la barbacane du château pour ôter aux assiégés
toute chance de reprendre l'offensive, la barbacane B (c'était
d'ailleurs un saillant), la barbacane N de la porte Narbonnaise, et le
saillant I, au niveau du plateau qui s'étendait à 100 mètres de ce côté
vers le sud-ouest.
Les assiégeants campés entre la place et le fleuve étaient dans une
assez mauvaise position, aussi se retranchent-ils avec soin, et
couvrent-ils leurs fronts d'un si grand nombre d'arbalétriers, que
personne ne pouvait sortir de la ville sans être blessé[204]. Bientôt
ils dressent un mangonneau[205] devant la barbacane D. Les assiégés, de
leur côté, dans l'enceinte de cette barbacane, élèvent une pierrière
turque qui bat le mangonneau. Pour être autant défilé qu'il était
possible, le mangonneau devait être établi en E. Peu après, les
assiégeants commencent à miner sous la barbacane de la porte Narbonnaise
en N, en faisant partir leurs galeries de mine des maisons du faubourg,
qui, de ce côté, touchaient presque aux défenses. Les mines sont
étançonnées et étayées avec du bois auquel on met le feu, ce qui fait
tomber une partie des défenses de la barbacane. Mais les assiégés ont
contre-miné pour arrêter les progrès des mineurs ennemis, et ont remparé
la moitié de la barbacane restée debout. C'est par des travaux de mines
que, sur les deux points principaux de l'attaque, les gens du vicomte
tentent de s'emparer de la place; ces mines sont poussées avec une
grande activité; elles ne sont pas plutôt éventées, que d'autres
galeries sont commencées. Les assiégeants ne se bornent pas à ces deux
attaques. Pendant qu'ils battent la barbacane D du château, qu'ils
minent la barbacane N de la porte Narbonnaise, ils cherchent à entamer
une portion des lices[206], et ils combinent une attaque sérieuse sur le
point faible en I[207], entre l'évêché et l'église cathédrale de
Saint-Nazaire, marquée en S sur notre plan. Comme nous l'avons dit, le
plateau sur ce point s'étendait presque de niveau avec l'intérieur de la
ville de I en O; et c'est pourquoi saint Louis et Philippe le Hardi
firent en dehors de l'enceinte wisigothe un ouvrage considérable sur ce
saillant. L'attaque des troupes de Trincavel est de ce côté (point
faible) très-vivement poussée; les mines atteignent les fondations de
l'enceinte des Wisigoths[208]; le feu est mis aux étançons, et dix
brasses de courtines s'écroulent. Mais les assiégés se sont remparés en
retraite avec de bonnes palissades et des bretêches; si bien que les
gens du vicomte n'osent tenter l'assaut. Ce n'est pas tout, un travail
de mine est fait aussi devant la porte de Rodez, en B; les assiégés
contre-minent et repoussent les travailleurs ennemis. Cependant des
brèches étaient faites sur divers points; le vicomte Raymond de
Trincavel craignait de voir d'un moment à l'autre déboucher les troupes
de secours envoyées du nord, il se décide à tenter un assaut général.
Ses troupes sont repoussées avec des pertes notables, et quatre jours
après, sur la nouvelle de la venue des gens du roi, il lève le siége,
non sans avoir mis le feu aux églises du faubourg, et entre autres à
celle des Minimes R.
Cette analyse des documents qui nous restent sur le siége de Carcassonne
fait connaître qu'alors, au milieu du XIIIe siècle, le travail du mineur
était le moyen de destruction le plus habituellement employé contre les
places bien fortifiées. Les troupes de Trincavel paraissent procéder
avec méthode: elles prennent les positions les plus favorables à
l'attaque, elles occupent la garnison sur plusieurs points, et sur
plusieurs points faibles; elles dirigent leurs travaux contre les
barbacanes des portes, considérant celles-ci comme plus faciles à forcer
qu'un front. Aussi quels soins, quels moyens puissants Louis IX, et plus
tard son fils, emploient-ils pour rendre ces portes inexpugnables et
pour commander les saillants et les points faibles!
Les assiégeants font ouvrir leurs tranchées de mine dans les maisons
qu'ils occupent autour de la cité[209], afin de dérober leur travail aux
assiégés. Ils attendent que plusieurs brèches soient faites sur divers
points pour tenter un assaut général. Adossés à un fleuve, ayant une
forteresse en face, ils se retranchent et s'emparent des points
défendables sur la rive. Enfin, ne pouvant emporter la place après une
attaque simultanée contre les défenses entamées par la mine, sachant
qu'un corps d'armée arrive au secours de la garnison et va se présenter
sur la rive gauche de l'Aude et tenter le passage[210], craignant de se
trouver ainsi dans un campement dominé par la cité et exposé à une
attaque sur les rives du fleuve, l'armée du vicomte lève le siége.
Depuis le moment où elle se présente devant Carcassonne jusqu'au moment
où elle se décide à retourner vers le sud, cette armée procède donc avec
une connaissance pratique de l'art de la guerre assez remarquable, et
qui fait un contraste avec ces expéditions folles de la noblesse
française pendant le XVe siècle.
En effet, si l'on met en regard les documents militaires du XIIIe siècle
et ceux du XVe, loin d'apercevoir un progrès, on signale plutôt une
décadence. Sous Philippe-Auguste, sous saint Louis, sous Philippe le
Hardi et Philippe le Bel, on voit des armées qui possèdent des
traditions, des méthodes; on reconnaît un ordre, une tactique, soit en
campagne, soit devant les places fortes. Il semble qu'après les
malheureuses journées de Crécy et de Poitiers, le lien solide déjà qui
constitue les armées des XIIe et XIIIe siècles soit rompu en France, que
la bravoure seule tienne lieu de l'art militaire. Du Guesclin fait une
exception au milieu de ce désarroi. Lui, possède de véritables troupes
et sait s'en servir. Mais, après le grand connétable, la confusion ne
fait que s'accroître jusqu'au moment où le peuple entre dans l'arène, ou
Charles VII et Louis XI constituent des armées royales indépendantes de
la féodalité.
Ce ne sont ni les moyens d'attaque, ni les engins puissants qui manquent
aux armées de la fin du XIVe siècle et du commencement du XVe: les
mineurs du Nord, les engineurs, ouvriers, gens à gages, sont habiles et
actifs; mais l'ordre dans le commandement, l'art de diriger des troupes,
de les répartir suivant le besoin, manquent complétement, tandis que
certaines expéditions des XIIe et XIIIe siècles indiquent de la part des
chefs autant de talent que d'expérience, souvent même des combinaisons
profondes. L'investissement du Vexin, l'attaque et la prise du château
Gaillard par Philippe-Auguste, sont des opérations militaires conduites
avec toutes les qualités que l'on demande à un grand capitaine. Là, pas
une fausse manoeuvre, rien n'est abandonné au hasard. Le but entrevu dès
l'origine est atteint pas à pas, méthodiquement, avec la prudence qui
convient à un chef militaire. Les princes, les barons, les chevaliers
qui avaient fait la guerre en Orient, en face des armées des califes et
même des armées grecques, avaient contracté des habitudes militaires qui
se perdirent quand la féodalité demeura en Occident. D'ailleurs le
système féodal établi en Orient, en terre conquise, au milieu de races
avec lesquelles la fusion était impossible, possède un caractère de
force et d'unité, d'ordre et de mesure qu'il ne pouvait conserver en
Occident, où les traditions, les moeurs antiques, les restes de
l'organisation administrative des Romains, la religion, tendaient à le
dissoudre. Le royaume de Jérusalem, celui de Chypre, sont des types purs
du système féodal occidental; ces suzerains ont des armées, ou du moins
sont à la tête d'une organisation qui permet d'en former facilement.
La guerre faite en 1228 par les troupes lombardes à Jean d'Ibelin, sire
de Baruth et roi de Chypre, les succès de ces troupes et leurs revers
malgré leur nombre, sous les coups de l'armée féodale du roi, sont une
des preuves éclatantes de la puissance de cette organisation développée
en Orient par les barons occidentaux.
On est trop enclin à ne voir dans la féodalité que le fractionnement des
pouvoirs parmi des seigneurs n'ayant entre eux que des liens souvent
rompus; on juge la féodalité sur ses derniers moments, alors que, minée
par le pouvoir royal, par l'affranchissement des communes, par ses
propres fautes et la ruine des grands fiefs, elle n'était plus qu'un
rouage nuisible au milieu d'un État qui tendait à se transformer et à
devenir monarchique.
Si la féodalité, en Occident, ne put avoir et n'eut jamais des armées,
il n'en était pas de même en Orient, là où elle s'était constituée d'une
seule pièce et où elle pouvait se développer conformément à son
principe. L'unité d'action ressort de cette constitution. La féodalité
telle que nous la voyons établie dans les royaumes de Jérusalem et de
Chypre, admettait une haute cour dans laquelle tous les liges des
suzerains avaient le droit de siéger. Cette sorte de parlement décidait
de toutes les questions, non-seulement les procès entre gentilshommes,
mais les affaires relatives à la guerre, à la transmission de la
couronne, à la tutelle des princes mineurs.
En campagne, rien ne se faisait que d'après le conseil des barons, et le
mot que l'on prête à Philippe-Auguste avant la bataille de Bouvines est
exactement dans les moeurs militaires du temps. Le général n'obtenait le
commandement supérieur, quand il y avait lieu, que par le suffrage de
ses pairs, ainsi que nous l'avons vu pratiquer dans l'armée des croisés
au siége d'Antioche, et ces barons des XIIe et XIIIe siècles, que l'on
se plaît à présenter comme des brutaux, bons pour se jeter tête baissée
dans une mêlée, étaient habituellement, au contraire, des hommes
lettrés, orateurs, légistes, administrateurs et capitaines.
En 1218, les barons qui assiégeaient Damiette «charmaient les ennuis
d'un long blocus en discutant les questions les plus abstraites du droit
féodal»; Philippe de Navarre, capitaine, légiste, diplomate, poëte, qui
remit sur le trône de Chypre Ibelin, à l'aide de son épée et de sa haute
raison, cite avec une vive admiration «la science d'Amaury II, roi de
Jérusalem; de Bohémond III, prince d'Antioche; de Raoul de Tibériade, du
sire de Baruth, du sire de Sidon et de beaucoup d'autres[211]». Le père
de Richard Coeur-de-Lion lisait Végèce sous sa tente; et si le code
féodal en vigueur dans les possessions des Francs en Syrie, à Chypre,
nous fait connaître combien ces barons des XIIe et XIIIe siècles étaient
instruits et prévoyants, les forteresses qu'ils ont élevées dans ces
contrées mettent en lumière leur intelligence utilitaire[212].
En France, si l'on étudie avec quelque soin des places fortes telles que
Coucy, Château-Gaillard et tant d'autres bâties entre la fin du XIIe
siècle et le commencement du XIIIe, on reconnaît bien vite un art
très-complet, au point de vue de la défense. Or, est-il possible
d'admettre que des hommes si intelligents pour préparer la défense ne le
fussent pas autant lorsqu'il s'agissait d'attaquer. C'est au contraire
la puissance et la sagacité de l'assaillant qui développent la
prévoyance et l'énergie de la défense. Les barons du XIIIe siècle
n'auraient pas cherché et trouvé ces ressources défensives s'ils n'y
eussent été contraints par l'habileté de l'attaque. Il faut donc
reconnaître qu'un siége, à cette époque, n'était pas une opération
livrée au hasard et à la bravoure de gens de guerre, indisciplinés,
procédant sans ensemble et sans méthode. Les plans d'attaque n'existent
plus, les descriptions sont laconiques ou faites habituellement par des
gens qui n'étaient pas militaires; mais les forteresses attaquées sont
en partie debout, et leur bonne ordonnance, la prévoyance qui éclate sur
tous les points, indiquent assez quelle était l'étendue des moyens
offensifs.
Nous avons dit, au commencement de cet article, qu'il n'y a pas d'armée
là où il n'y a pas de peuple. À l'origine du système féodal, il n'y a
que des guerriers, tous à peu près égaux, et au-dessous, une plèbe qui
n'a aucun intérêt à partager les dangers des nouveaux conquérants. Mais
quand l'organisation féodale est arrivée à son apogée, les choses ne se
passent plus ainsi, et les guerres d'Orient contribuèrent beaucoup à
entraîner les populations dans les travaux militaires; bien mieux, de
roturiers elles firent des chevaliers, et des chevaliers des seigneurs,
parfois des seigneurs couronnés. L'art de la guerre, par la féodalité,
devenait ainsi une carrière ouverte au génie, n'apparût-il que dans les
rangs inférieurs de la société.
Si de nos jours un siége est une opération souvent longue, difficile et
périlleuse, qui demande un chef habile, prudent, patient et tenace,
cependant les travaux préliminaires, tels que l'ouverture des tranchées,
l'établissement des places d'armes et des batteries, se font à une assez
grande distance des ouvrages attaqués. Avant l'emploi des bouches à feu,
il n'en était pas ainsi. La place investie était aussitôt attaquée, et
un siége commençait dès qu'on forçait les lices ou les barrières, qu'on
attachait les mineurs aux escarpes et qu'on établissait des _chats_, des
galeries ou des tours de bois mobiles pour renverser ou dominer les
défenses. L'attaque devait être immédiate, rapprochée et partant active,
incessante, pour ne pas laisser aux assiégés le loisir de détruire des
ouvrages qui ne pouvaient être faits habituellement qu'après des combats
acharnés au pied des murs, entre les lices ou devant les palis. Si les
remparts étaient trop élevés ou trop bien garnis de hourds pour qu'il
fût possible de tenter des échelades; s'ils étaient assez épais pour
résister à l'effet des projectiles lancés par les engins ou au bélier,
il fallait en venir à miner. L'art de miner paraît s'être développé dans
les guerres de Syrie, et avoir été particulièrement pratiqué par des
hommes du Nord; flamands, brabançons, boulonnais. Il est certain que cet
art était poussé très-loin dès le commencement du XIIIe siècle.
Il y avait diverses sortes de mines et divers modes de miner. La place
assiégée était-elle bâtie sur un escarpement de rocher, ou en terre
pleine, ou entourée de fossés remplis d'eau, le travail du mineur se
modifiait suivant ces situations différentes. Il fallait aborder le
rempart, la tour ou la courtine. Si la défense était élevée sur un
escarpement de rocher, des galeries de bois, s'emboîtant et sortant les
unes des autres par travées comme les tubes d'une longue-vue, étaient
peu à peu dirigées contre la paroi du roc. Arrivé là, le mineur
s'attachait au rocher, et commençait à creuser en cheminant obliquement
et en montant jusque sous les fondations; sous ces fondations et au
point de leur assise sur le roc, il traçait des zigzags horizontaux, en
ayant le soin d'étayer la galerie de mine derrière lui. Quand on jugeait
qu'il y avait une assez grande étendue de rempart minée, les ouvriers se
retiraient après avoir amoncelé des fagots dans la galerie et mettaient
le feu à ces bois; les étais se calcinaient, et la muraille
s'affaissait. Dans ce cas, l'assiégé ne pouvait ignorer que ses remparts
fussent minés, puisqu'il voyait s'avancer peu à peu le chat jusqu'au roc
sur lequel la défense s'appuyait. Il essayait de détruire par le feu ou
par des projectiles pesants ce chat, cette galerie qui gagnait le pied
du rempart; mais, s'il n'avait pu la détruire, si les ouvriers étaient à
l'oeuvre, il n'avait d'autre ressource que de contre-miner. Souvent les
mineurs du dehors et ceux du dedans travaillaient à quelques pas les uns
des autres sans se rencontrer.
Si les défenses étaient établies en terre pleine, avec fossé sec et
contrescarpe, les assiégeants ouvraient leurs galeries de mine à une
assez grande distance, dans des maisons de faubourg, derrière des murs
ou des plis de terrain; ils allaient chercher le sol sous le fossé, le
traversaient en tunnel, arrivaient sous les fondations des remparts, et
commençaient leurs galeries et chambres étançonnées. Alors les assiégés
pouvaient ignorer si on les minait, et sur quels points étaient dirigés
les mineurs. Ils cherchaient à découvrir la présence de ceux-ci en
plaçant sur les chemins de ronde de petits bassins pleins d'eau: quand
on voyait la surface du liquide se rider, on en tirait la conséquence
que les mineurs travaillaient sous ce point, et l'on contre-minait. Si
la place était entourée d'eau, pour attacher le mineur aux remparts, on
comblait peu à peu le fossé au moyen de boyaux de tranchées par lesquels
on apportait des matériaux; on formait ainsi une chaussée sur laquelle
le chat était successivement allongé jusqu'au moment où l'on atteignait
l'escarpe. Alors s'attachait le mineur. Cette façon de procéder, comme
la première, désignait à l'assiégé le point où l'on sapait ses
murailles; s'il ne pouvait s'opposer à cette sape, il se remparait en
arrière. Quelquefois l'assiégeant n'essayait pas de pratiquer une brèche
en faisant tomber quelques toises de maçonnerie, mais il creusait une
galerie de mine sous les fondations, puis montant peu à peu, en
s'étayant jusqu'au niveau du sol intérieur de la place, il ne laissait
sur sa tête qu'une croûte bien blindée; puis, attendant la nuit, il
faisait tomber le blindage et débouchait par cette issue dans la place.
Ces sortes de mines étaient pratiquées, autant que faire se pouvait, à
proximité d'une porte, afin que les quelques hommes déterminés qui
s'élançaient les premiers du fontis de la mine pussent se jeter sur la
garde de la porte, lever les herses, et ouvrir les vantaux à une colonne
d'attaque toute prête et masquée, à l'extérieur. La figure 3 indique la
façon dont sont creusées les galeries de mine sous les maçonneries des
tours en A et des courtines en B pour faire brèche. Ces galeries sont
tracées en zigzag, en laissant substituer les parements intérieurs et
extérieurs. Les étais sont posés en manière de chevalements, comme on le
voit en D. Ces étais brûlés, le poids de la maçonnerie supérieure venant
à charger sur le parement extérieur déliaisonné, s'écrase, et l'ouvrage
s'écroule en glissant par le pied, de façon à former un talus permettant
à une colonne d'assaut de s'élancer sur les décombres. La coupe de la
tour A montre en _a_ la galerie de mine passant sous le fossé avec une
inclinaison vers le dehors pour éviter que les mineurs ne soient noyés,
dans le cas où--comme cela se pratiquait--les assiégés ayant assez d'eau
à leur disposition, auraient cherché à remplir les galeries. Les étais
brûlés, la maçonnerie de la tour ne pouvait manquer de s'écrouler, ainsi
que l'indique le trait _bc_, le pied de la bâtisse glissant en _c_. En
C, est une galerie directe, destinée à déboucher dans la place sans
faire brèche. Dans un assez grand nombre de places fortes des XIIe et
XIIIe siècles, on peut constater l'emploi de ces moyens, soit par la
façon dont les remparts se sont écroulés, soit par les restes mêmes des
galeries de mine incomplétement rebouchées[213]. Pour parer à ces
dangers, les constructeurs militaires établissaient souvent le
rez-de-chaussée des tours sur un plein massif[214], ou, s'ils faisaient
les parements avec de la pierre de taille d'une médiocre dureté, ils
avaient le soin de composer les massifs en cailloux, en moellons
très-durs, ou bien encore, si l'ouvrage avait une grande étendue, comme
une forte barbacane ou une très-grosse tour, ils pratiquaient tout au
pourtour de la maçonnerie, sous le talus, une galerie de contre-mine
dans laquelle venaient déboucher les mineurs ennemis et où ils étaient
reçus comme on peut l'imaginer.
C'est ainsi qu'était conçue la chemise du donjon de Coucy.
Nous avons donné le plan d'ensemble de ce château dans l'article CHÂTEAU
(fig. 16), et ce plan fait assez comprendre quelle était la destination
de cette chemise: elle isolait complétement le donjon, tout en ménageant
à sa garnison une sortie sur les dehors, sortie bien masquée, bien
défendue.
Un plan de détail (fig. 4) explique la disposition de cette sortie.
Au-dessus du talus, la chemise a 4m,92 d'épaisseur (deux toises et
demie), et au niveau du fossé A du donjon, 8m,45[215]. Tout l'espace
_ab_ est donc occupé par le talus. C'est sous ce talus qu'est pratiquée
la galerie B de contre-mine. Les assiégés y arrivent, soit de
l'intérieur du château par l'escalier C; encore faut-il ouvrir le
vantail D barré et lever la herse H; soit par le fond du fossé A du
donjon. La poterne P permettait d'aller de cette galerie B, en
traversant le grand fossé F sur le ponceau de bois _p_, jusqu'à une
autre poterne extérieure percée dans le mur de la baille et munie d'un
pont-levis; ce ponceau était commandé par la grande courtine G du
château[216] et crénelé en E contre le grand fossé. Ainsi l'assiégeant
se fût-il emparé de ce fossé, qu'il ne pouvait empêcher la garnison du
donjon de se mettre en communication avec les dehors; car la poterne
extérieure est elle-même commandée par une des tours du château.
Il ne faut pas omettre de dire que le grand fossé F est creusé dans le
roc et qu'il a 25 mètres de largeur environ. Si l'assiégeant, maître de
la baille, était parvenu à s'établir dans ce fossé sous des galeries
blindées, à couvert des projectiles lancés du chemin de ronde de la
chemise, et qu'il voulût ruiner cette chemise, il ne pouvait guère le
faire qu'au niveau même du fond du fossé. Alors, ayant creusé la
maçonnerie à un mètre de profondeur, il rencontrait sur sa tête la
galerie de contre-mine. La coupe (fig. 5) faite de O en M sur le plan
précédent montre en effet en _l_ le fond rocheux du grand fossé, et en R
la galerie de contre-mine de la chemise sous le talus. En S (voyez sur
le plan), est une source abondante au niveau du sol de la galerie,
creusée en forme de puits (voyez en S' sur la coupe). En supposant que
les assiégeants eussent miné sous la galerie de contre-mine, il était
aisé aux assiégés d'empêcher de mettre le feu aux étais de la mine.
Ces soins, ces précautions infinies, sont la preuve de la valeur et de
l'habileté des mineurs à cette époque[217]. La galerie de contre-mine ne
diminue en rien la force de la chemise; puisque cette galerie est
ménagée sous le talus. Au milieu de l'arc de la chemise, la galerie est
en communication directe avec le chemin de ronde supérieur par un
escalier construit sur plan barlong[218].